NOTE

L'amiral du Casse laissa une veuve, née Marthe de Baudry, qui mourut le

2 décembre 1743, âgée de 82 ans, et une fille, Marthe du Casse, mariée

à Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, lieutenant général des

galères.

De cette union naquit Louis-Jean-Frédéric de la Rochefoucauld, duc

d'Anville, qui épousa sa cousine Nicole de la Rochefoucauld; leur

fils, Louis-Alexandre, duc de Liancourt et de la Roche-Guyon, fut

assassiné à Gisors dans le courant de l'année 1792. En lui s'éteignit

la descendance masculine de Louis de la Rochefoucauld et de Marthe du

Casse. Marié deux fois, sans avoir eu d'enfant, le duc Louis-Alexandre

ne laissa que des sœurs.

L'amiral du Casse laissait, pour héritier de son nom, un neveu, Jean

du Casse, son filleul, né à Saubusse en 1680, bon et beau garçon,

spirituel, franc, loyal, d'une nature impétueuse, mais incapable de

s'astreindre à aucune règle, imprévoyant de l'avenir, oublieux de

la veille, peu soucieux du lendemain, avec cela plein de sens et de

justesse, lorsqu'on le forçait à la réflexion et au raisonnement. En

1701 il venait d'atteindre sa vingtième année et était à Bayonne,

auprès de sa sœur Suzette du Casse mariée à Jean de Vidon, lorsque leur

oncle vint faire un court séjour dans cette ville.

Le futur lieutenant général des armées navales mit toute son influence

à la disposition de son neveu pour lui faciliter l'entrée de la

carrière qu'il voudrait embrasser, proposant de lui obtenir un brevet

d'officier dans la marine royale. Voyant que le jeune homme montrait

peu d'empressement pour le noble métier des armes, son oncle offrit de

lui acheter, de ses propres deniers, une charge dans la magistrature.

Même refus de la part du récalcitrant, qui ne voyait pas la nécessité

de changer de condition, se trouvant fort heureux de la vie qu'il

menait. Là-dessus colère de l'oncle, dissertations sans fin sur le

devoir de se rendre utile à ses compatriotes, longues homélies sur

les aventures galantes du neveu qui désolaient sa sœur et faisaient

scandale dans la bonne ville de Bayonne.

Jean entendait avec le plus beau flegme du monde toutes les sages

exhortations de son parrain, et persévérait dans sa folle existence.

Il fit tant et si bien qu'il s'aperçut, au commencement de l'année

1704, qu'il avait entièrement dissipé son faible patrimoine.

Trouvant que la bourse de sa sœur et de son beau-frère, très-bons et

très-indulgents pour ses peccadilles, devait être considérée par lui

comme sienne propre, il s'avisa de vouloir y puiser. Une première fois

ce fut facile, une seconde moins; une troisième demande ne fut pas

accueillie. Le beau-frère refusa, non pas qu'il manquât de générosité,

mais dans l'espoir de faire changer Jean de conduite et de l'amener à

suivre ses avis.

«Un oncle est un caissier donné par la nature,» devait écrire plus tard

un poëte dramatique; c'était assez l'opinion du jeune homme. Refusé,

de sa sœur, il s'adressa à son parrain. Celui-ci reçut la requête

au moment où il allait prendre la mer avec le comte de Toulouse. Il

répondit à Jean qu'il était tout disposé à faire ce que déjà il avait

proposé; que la campagne prête à s'ouvrir était une occasion unique;

qu'il l'engageait donc à le rejoindre, se chargeant de lui obtenir

une commission pour servir près de lui, sur son vaisseau; ajoutant

qu'à cette condition sa bourse lui serait ouverte et qu'il en pourrait

user largement; mais que s'il refusait, il ne devait plus compter sur

l'oncle et parrain.

Jean du Casse, malgré tout ce que put dire sa famille, refusa net les

propositions de l'amiral et imagina, pour faire pièce à ses parents

de Bayonne, le plus singulier plan de conduite. Il achète une barque,

l'amarre à la rive gauche de l'Adour et fait publier par le crieur

public à travers les rues de la ville que «Le sieur Jean du Casse se

tiendra chaque jour, du lever au coucher du soleil, à la disposition de

ses concitoyens, pour faire traverser l'Adour, moyennant un _sol_ par

homme et sans rétribution pour les _dames_ et _damoiselles_.»

Cette annonce fit le bonheur des habitants de la ville. Tout Bayonne

fut voir le beau-frère du riche Jean de Vidon, le neveu du célèbre chef

d'escadre chevalier de Saint-Louis, conduisant gravement sa barque et

acceptant un sou de n'importe qui pour la traversée du fleuve.

Le jeune homme écrivit à sa sœur qu'il s'était empressé de déférer aux

sages avis de son mari en se rendant utile à ses compatriotes, aux

conseils de leur oncle en se faisant marin puisqu'il naviguait sur

l'Adour; il signa sa lettre: Jean du Casse, _batelier_.

Ce véritable tour d'écolier fit rire toute la ville, excepté les Vidon.

Néanmoins ils ne voulurent pas céder. Ils avaient seulement grande

crainte que cette belle équipée ne vînt aux oreilles de leur oncle, qui

aurait pu mal prendre la chose, étant devenu fier et assez orgueilleux

depuis le mariage de sa fille avec un gentilhomme de la maison de la

Rochefoucauld.

Jean exerçait, depuis quelque temps, ses nouvelles fonctions de

batelier, consciencieusement, à la grande joie de tous ses amis, les

_gandins_ de l'époque dans la bonne ville de Bayonne, lorsqu'une jeune

et jolie personne, originaire de Saubusse, Mlle Estiennette de Jordain,

riche orpheline, qui vivait à Bayonne chez des parents éloignés M. et

Mme de Saint-Forcet, se présenta, avec eux pour passer l'Adour et se

rendre au bourg Saint-Esprit.

Pendant la traversée, Estiennette de Jordain, gaie comme une

pensionnaire de vingt ans échappée de son couvent, riait aux éclats de

toutes les réflexions qu'elle faisait à voix basse à ses deux parents,

et qui lui étaient inspirées par la vue du batelier qu'elle avait

connu dans une condition bien différente. Elle s'agita tant et si bien

qu'elle tomba dans le fleuve. Confier le gouvernail du frêle esquif à

M. de Saint-Forcet et se jeter à l'eau fut pour Jean l'affaire d'un

instant. Il saisit la jeune fille prête à périr et vint la déposer

entre les bras des siens. Revenue à elle, ses premiers regards furent

pour son sauveur. Le lendemain celui-ci, ayant été savoir de ses

nouvelles, fut reçu par toute la famille qui l'engagea à renouveler

sa visite. Un jeune homme de vingt-quatre ans ne se fait jamais prier

pour aller voir une belle personne. Il revint le lendemain, puis le

surlendemain, et les jours suivants; le résultat de ses visites fut que

la jeune fille déclara qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que lui.

Les parents s'y opposèrent, objectant le manque de fortune du futur;

mais son beau-frère Vidon, ayant reçu les confidences du jeune homme

également amoureux, vint lever tous les obstacles en déclarant qu'il

donnait à Jean un intérêt dans ses affaires d'armateur; dès lors on ne

songea plus qu'aux apprêts du mariage qui fut célébré au mois d'août

1704.

Mademoiselle de Jordain[9] exigea que l'on inscrivît dans l'acte que

son mari était _batelier_, afin que ce mot rappelât dans l'avenir, à la

mémoire de ses futurs enfants, le courageux dévouement de leur père.

[9] Jordain, porte d'argent à 3 canettes de sable sur une rivière

ondée d'azur.—Chef d'or chargé de trois étoiles de sable.

C'est ce même acte de mariage, auquel il a été fait allusion au

commencement de ce volume, à cause de la singularité de l'orthographe.

En effet, la plupart des noms y sont écrits de deux manières

différentes. Ainsi la future est qualifiée Estiennette de Jourdain;

elle signe E. de Jordain. Parmi les témoins, l'un est appelé Portau, et

signe du Pourtau; un autre, André Nolibois, signe André de Nolibosc.

Enfin le beau-frère du marié se change en Jean de _B_idon, tandis qu'il

signe Jean de _V_idon, qui est son nom véritable.

Cet acte est le premier où _Du Casse_ soit écrit _Ducasse_, orthographe

qui règne dans la plupart des actes rédigés à Bayonne.

Aussitôt que le mariage avait été convenu, on s'était empressé d'en

faire part au chef d'escadre, l'informant en même temps des diverses

circonstances qui l'avaient amené. La lettre fut longtemps en route; le

valeureux marin, à qui elle était destinée, servait en ce moment sur

les vaisseaux du comte de Toulouse sur le point de livrer la bataille

de Vélez-Malaga. La lettre ne joignit du Casse qu'à Toulon, à son

retour de cette campagne. Le récit de la folle aventure de son neveu

le divertit beaucoup; le dénoûment le réjouit encore davantage, et

il répondit à la nouvelle qu'on lui apprenait par l'envoi d'un bateau

lilliputien rempli de magnifiques bijoux pour la femme du _batelier_.

Il vit sa nouvelle nièce lors d'un voyage qu'il fit deux ans plus tard,

quand il fut envoyé en mission auprès du roi d'Espagne. Elle lui plut

et il le lui témoigna par de grandes libéralités. L'amiral aida aussi

beaucoup les importantes entreprises d'armateur de Jean de Vidon, qui

avait associé son beau-frère à ses affaires.

Suzette du Casse, de son mariage avec Jean de Vidon, n'eut qu'une

fille, Agne, grande héritière qui épousa le plus riche habitant de

Bayonne, Etienne de Lormand. De cette union naquit Nicolas de Lormand,

écuyer, père du richissime Jacques Lormand, célèbre dans le Béarn

par son testament, qui déshéritait toute sa famille pour laisser sa

fortune à des couvents, hôpitaux, et autres établissements publics

ou religieux, entre autres la cathédrale de Bayonne, à laquelle il

légua quarante mille livres de rente, qui ont servi à élever dans ce

magnifique monument des petites chapelles bariolées, des couleurs les

plus criardes et d'un parfait mauvais goût.

Jean du Casse et Estiennette de Jordain eurent plusieurs enfants, dont

trois, Pierre-Xavier, Elisabeth et Jeanne, entrèrent en religion.

L'aîné des fils, Bernard, né le 11 juillet 1714, et baptisé le

lendemain à la cathédrale de Bayonne, eut pour parrain son oncle

maternel Bernard de Jordain, alors à Nantes, et pour marraine sa

cousine germaine, du côté de son père, Agne de Vidon.

Cet heureux événement fut suivi, un an plus tard, d'un grand deuil

pour toute la famille, la mort de l'amiral du Casse. Bernard ne connut

donc pas son illustre oncle, mais il conserva toujours la plus grande

vénération pour sa mémoire.

Il le prouva d'une manière éclatante dans une circonstance solennelle.

L'affection et l'estime de ses concitoyens l'avaient élevé à la charge

d'échevin. Il exerçait cette charge depuis plusieurs années lorsque le

conseil de la ville lui offrit de solliciter du roi l'autorisation pour

lui d'ajouter à son nom celui de la cité, de s'appeler à l'avenir du

Casse de Bayonne, et d'écarteler ses armes patrimoniales de celles de

son pays natal.

Bernard refusa, préférant garder le nom plus modeste, illustré par son

grand-oncle.

Il ressemblait beaucoup à ce dernier physiquement et sous le rapport

de l'intelligence; il était comme son père, Jean, d'un commerce

très-agréable dans la vie sociale, pétillant d'esprit, avec une

grande mobilité dans le caractère, excessivement original, parfois

même un peu braque. Cela ne l'empêcha pas de rester toujours dans de

très-bons termes, non-seulement avec ceux de ses proches parents et

amis qui habitaient Bayonne, mais même avec des parents éloignés qui ne

venaient que peu ou pas dans le Béarn, comme Paul du Casse, capitaine

au régiment de Touraine, Jacques-Xavier du Casse, chancelier garde

des sceaux au parlement de Toulouse, Frédéric de la Rochefoucauld duc

d'Anville, etc., etc.

Il avait épousé Marthe Rigal[10], dont il eut plusieurs enfants.

[10] Rigal porte de gueules, à un chef d'azur chargé de trois besants

d'or.

Deux entrèrent dans les ordres et devinrent, l'un chanoine de la

cathédrale de Bayonne, l'autre curé d'Ondres, en Béarn.

Une fille, Élisabeth, fit un mariage riche. Elle épousa un banquier du

Midi; leur petit-fils est devenu ministre, sénateur et grand-croix de

la Légion d'honneur.

Un des fils de Bernard passa en Amérique.

Le plus jeune fut:

L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV) · 第 19 / 35 题