Le temps employé par du Casse à prendre les eaux de Bourbon n'avait pas
été un temps perdu; son état général s'en était ressenti d'une façon
heureuse et s'était beaucoup amélioré en quelques jours. Depuis son
arrivée à Toulon, il allait de mieux en mieux; le 25 février, de Vauvré
écrivit à Pontchartrain:
«La santé et les forces de M. du Casse se rétablissent visiblement.»
Le 27, pour lui indiquer que ce n'est pas la santé du commandant en
chef qui retarde son départ, mais seulement un temps défavorable,
l'intendant écrit:
«Ce sont les vents qui détermineront le départ de M. du Casse.»
Et, le 11 mars, M. de Bellefontaine à son tour écrit au ministre:
«Monseigneur, je puis vous assurer que le départ de M. du Casse
n'a été retardé que par le mauvais temps, et qu'il s'embarquera et
partira aussitôt que le vent sera favorable. Sa santé à la vérité
n'est pas des meilleures, mais sa bonne volonté et son courage y
suppléeront.»
Cette lettre de Bellefontaine répondait à d'autres du ministre, dans
lesquelles Pontchartrain paraissait surpris des retards apportés au
départ de du Casse. Ce dernier, ayant connu la pensée du ministre,
voulut absolument s'embarquer et partir le 11 mars, malgré vents et
marées. Il ne put le faire, et de nouveau Vauvré rendit compte de cette
tentative:
«L'impatience a pris à M. du Casse sur les trois heures de
s'embarquer; je l'ai accompagné à son bord. Nous n'avons pas trouvé
le temps propre à pouvoir sortir, mais il sera à portée de mettre à
la voile au moment qu'il changera.»
Les lettres de Pontchartrain à du Casse se ressentaient de sa mauvaise
humeur de le savoir encore en France. Dans l'une d'elles, fort longue
et fort importante, adressée à du Casse et que nous allons reproduire
intégralement, il lui dit toute sa façon de penser; il laisse même
percer le regret que les ordres formels du Roi, toujours bienveillant
à l'égard de l'amiral, ne lui permettent pas de le réprimander. Mais
il se voit dans la nécessité de mettre des sourdines à sa colère, en
s'adressant à un homme aussi considérable par sa position, par ses
services et par son âge:
«J'ai reçu, monsieur, lui écrit-il le 14 mars, les lettres que vous
m'avez écrites les 27 février, 1er et 4 de ce mois, et j'ai rendu
compte au Roi des dispositions dans lesquelles vous étiez alors pour
votre départ. Sa Majesté a jugé par ce retardement et les vents
contraires qui en sont la dernière cause, que les jours que vous avez
perdus pour vous rendre à Toulon, et ceux que M. de Vauvré a négligés
pour tenir prêts les vaisseaux que vous commandez et les bâtiments
qui transportent les munitions, étaient un temps précieux dont on a
manqué de profiter, et qui vous a fait tomber dans les incidents d'un
nouveau retardement. J'ai lu à Sa Majesté ce que vous marquez pour
vous en excuser. Elle est trop bien disposée en votre faveur pour ne
pas croire les sentiments de bonne volonté que vous m'expliquez; mais
elle m'a dit aussitôt que, si elle n'en avait été prévenue et que si
elle n'y avait pas de la confiance, il lui eût été impossible de vous
pardonner une faute dont elle ne vous croyait pas capable et qu'elle
veut bien cependant oublier.
«Sa Majesté approuve que vous vous soyez déterminé à partir au moment
que les vents vous auront permis de mettre à la voile, sans attendre
les munitions qui restaient à venir de Toulon, et qu'en escortant les
bâtiments qui en étaient chargés et prêts à partir, vous détachiez
de l'armée navale, lorsque vous l'aurez jointe devant Barcelone,
une frégate pour l'envoyer à Toulon prendre sous son escorte les
bâtiments qui auront chargé ces restes de munitions et que M. de
Vauvré aura eu soin de préparer.»
Tandis que Pontchartrain écrivait cette lettre d'une sévérité qui
confinait l'injustice, du Casse, ne prenant conseil que de son courage,
saisissait, le 12 mars au matin, le premier bon vent pour mettre à la
voile.
Il avait avec lui deux vaisseaux, deux barques et un pink. C'était
peu, mais il allait joindre devant Barcelone l'armée navale espagnole.
Il avait les pouvoirs de Philippe V pour commander les vaisseaux de
France et d'Espagne réunis.
Quelques lignes de Bellefontaine annoncent ce départ au ministre en ces
termes:
«M. du Casse est enfin parti ce matin avec un assez beau temps,
et il y a apparence qu'il sera dans peu devant Barcelone, où il
paraît qu'il est assez nécessaire, puisque nous apprenons que M. de
Pintado, commandant l'armée d'Espagne, avait appareillé de Bréga le
25 de février pour aller reconnaître les navires de M. le marquis
de Marry, et que, n'ayant pas laissé de navire pour couvrir les
bâtiments chargés de provisions, quatre barques ont été prises; il y
a lieu d'espérer que l'arrivée des vaisseaux français, jointe à la
vigilance de M. du Casse, y apportera un meilleur ordre. Vous voyez,
Monseigneur, que par cet accident rien n'aurait été plus utile que
deux grosses barques bien armées.»
A peine du Casse était-il en mer que le vent changea et qu'il dut,
dans l'impossibilité de continuer sa route, faire relâche le même jour
aux îles d'Hyères.
Il fut forcé d'y rester trois jours. Enfin le 16 mars, le vent ayant
tourné, il put se remettre en marche. Vauvré, dans la crainte d'un
second contre-temps, ne se hasarda que le surlendemain, 28 mars, à
écrire à Pontchartrain:
«M. du Casse mit à la voile avant-hier avant le jour, d'un vent si
favorable pour sa route que, s'il l'a trouvé de même à la mer, il
doit être arrivé hier ou aujourd'hui devant Barcelone; mais les vents
sont fort changeants dans cette saison. Il prit sa vergue de hune en
sortant des îles d'Hyères.»
De son côté, Bellefontaine avait imité le silence prudent de Vauvré et
gardé la même réserve; le 18 mars, il se décida cependant à écrire au
ministre:
«Monseigneur, M. du Casse est enfin parti des îles d'Hyères, et
comme les vents nous ont paru favorables, je compte qu'il peut être
maintenant à la côte de Catalogne. Pour sa santé, dont vous voulez
que je vous rende compte, je vous dirai qu'il m'a paru en mauvais
état, ayant toujours la tête embarrassée, et il est à craindre que
d'un moment à l'autre il ne lui arrive un nouvel accident.»
L'intendant de Vauvré paraît plus rassuré sur la santé du commandant en
chef de l'armée navale, car on lit dans une lettre de lui datée du même
jour:
«Je me suis donné l'honneur de vous rendre compte régulièrement de la
santé de M. du Casse. Il y a encore de la faiblesse dans ses jambes.
Cependant il demeurait debout la moitié du jour dans la maison
et dans le vaisseau, et montait et descendait les escaliers avec
facilité.
«La grande incommodité qu'il a depuis longtemps, c'est la difficulté
de retenir son urine et un petit dévoiement.»
Pontchartrain fut fort aise d'apprendre que du Casse avait pu enfin
mettre à la voile par un vent favorable. Le temps d'arrêt qu'il avait
dû subir avait fort contrarié le Roi.
Malgré la satisfaction qu'éprouvait le ministre de savoir d'une manière
positive le départ de l'escadre, elle n'était pas sans mélange,
par l'inquiétude où il était qu'il ne pût arriver sans encombre à
Barcelone. Le 28 mars, il fait part de ses craintes à Vauvré.
«J'ai reçu vos lettres des 11, 14, 15 et 18; j'en ai rendu compte au
Roi. Sa Majesté m'avait paru fort inquiète de la relâche de M. du
Casse aux îles d'Hyères, le même jour de sa sortie de Toulon; mais
sur ce que vous marquez qu'après lui avoir envoyé les secours dont
il avait besoin pour réparer ce qu'il avait souffert dans sa mâture,
il a remis à la voile le 16 d'un vent favorable pour sa route, elle
espère qu'il sera arrivé devant Barcelone du 18 au 20, et j'en
attends des nouvelles par les premières lettres que je recevrai.
«Ce que vous me mandez sur l'état de la santé de M. du Casse me donne
quelque inquiétude, ne la présumant pas aussi bonne que je l'aurais
souhaité.»
En même temps que cette lettre du ministre, parvenait à Toulon, le 3
avril, la nouvelle que du Casse était arrivé le 17 devant Barcelone;
Bellefontaine se hâta le jour même d'en prévenir Pontchartrain.
«Nous apprenons l'arrivée de M. du Casse devant Barcelone le 17 de
mars, mais les temps y sont si terribles que M. le marquis de Marry
n'a pu encore débarquer les munitions; il faut espérer que la belle
saison, jointe à l'arrivée de M. le maréchal de Berwick, remédiera à
tout.»
Et quelques jours plus tard:
«J'ai reçu des nouvelles de l'arrivée de M. du Casse devant Barcelone
le 17, où il n'a pu mouiller que le 19 à cause des mauvais temps.
Il aura apparemment fait travailler au débarquement des munitions
embarquées sur ses vaisseaux, et aura ensuite fait détacher la
frégate qu'il a dû envoyer à Toulon pour escorter les bâtiments qui y
seraient chargés du reste des munitions.»
L'escadre française avait trouvé les vaisseaux espagnols mouillés
devant Barcelone et attendant leur amiral; dès le 20 mars, du Casse
eut, sous ses ordres, ainsi que le portent les états de situation, les
forces suivantes:
Armée navale de France et d'Espagne sous les ordres de M. le lieutenant
général du Casse: l'_Entreprenant_, portant pavillon blanc, du Casse
amiral; le _Furieux_, les commandants et les équipages français à
la solde de l'Espagne, d'Aligre chef d'escadre; _Nostra Signora de
Bignonia_, don Andreas de Pes; _Nostra Signora de Guadalupa_, Pintado;
le _Royal_, le _Prince des Asturies_ et la _Reine Génoise_, portant
pavillon espagnol, les capitaines et équipages génois à la solde de
l'Espagne, marquis de Marry, Justiniani et Pierre Rouge; l'_Hermine_ et
la _Vierge de Grâce_, portant pavillon blanc, vaisseaux du Roi prêtés
à l'Espagne, capitaine et équipage français, de la Roche Hercule et
le chevalier de Fayet; le _Pembrocke_, don Antonio Serrano; _Il sancte
Christe de San Martin_, don Francisco Guiral; la _Reine espagnole_, le
chevalier de Gaëtan; _Santo Francisco de Paolo_ dit _la Gaillarde_,
D. N. de Sellamo; la _Tamilia sacra_, D. N. Solado; _Nostra Signora
d'Atacha_, D. Diego de San Estevan; _Il Aquila de Dantes_, don Pedro
Rivera; _Il sancte Christe de la Vera Cruz_, D. Alonso Garcias; _Il
sancte Christe de San Roman_, D. N. de Nesta.»
Le 25 avril 1714, le Roi écrivit à du Casse de faire chanter un
_Te Deum_ solennel à l'occasion de la conclusion de la paix avec
l'empereur à Rastadt:
«Monsieur le lieutenant général du Casse, depuis la conclusion des
traités que mes ambassadeurs signèrent l'année dernière à Utrecht,
j'ai donné tous mes soins à consommer l'ouvrage de la paix générale
et je n'ai rien oublié pour engager l'empereur à suivre l'exemple que
ses alliés venaient de lui tracer. Dieu a béni la sincérité de mes
intentions, et les conférences tenues à Rastadt entre le maréchal duc
de Villars et le prince Eugène de Savoie, après la dernière campagne,
ont enfin produit la paix que je désirais pour le bonheur de mes
peuples et pour le bien général de toute l'Europe. La tranquillité
dont elle jouira désormais étant un don de la miséricorde divine,
mon intention est que, dans toute l'étendue de mon royaume, il en
soit rendu à Dieu les grâces les plus solennelles; c'est pourquoi
je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est
que vous fassiez chanter le _Te Deum_ sur votre vaisseau amiral
l'_Entreprenant_, qui est devant Barcelone, que vous y assistiez
avec tous les officiers qui sont sous votre commandement et que vous
fassiez au surplus les réjouissances accoutumées.
«Et la présente n'étant à d'autre fin, etc...
«Ecrit à Marly, le 25 avril 1714.
«LOUIS.»
Pendant le mois de mai, du Casse prit, comme le plus élevé en grade
et le plus ancien des officiers généraux, le commandement en chef
des armées de terre et de mer devant Barcelone et la direction des
opérations du siége; mais l'absence de troupes en nombre suffisant
empêchèrent aucune action importante de se produire. Le 3 juin, Louis
XIV envoya le duc de Berwick avec soixante dix-huit bataillons français
de renfort, afin de réduire à l'obéissance les Catalans révoltés.
La santé de du Casse toujours chancelante ne devait pas supporter
l'excès de fatigue que lui avait occasionné le commandement en chef
des armées de terre et de mer. Il était retombé malade et, à bout de
forces, épuisé, mourant, il avait dû solliciter un congé. En recevant
cette demande, Pontchartrain, sur l'ordre du Roi, s'était empressé le
5 juin d'écrire à Vauvré:
«Le mauvais état de la santé de M. du Casse l'ayant obligé de
demander au Roi la permission de se débarquer de l'_Entreprenant_
pour repasser à Toulon et user des moyens convenables pour la
rétablir, Sa Majesté a bien voulu la lui accorder et donner ordre en
même temps à M. le Bailly de Bellefontaine de se rendre avec le plus
de diligence qu'il sera possible devant Barcelone, pour prendre le
commandement de l'armée navale.»
A cette lettre était jointe celle-ci à l'adresse du bailli de
Bellefontaine:
«Monsieur, le Roi a été informé par M. du Casse que le mauvais état
de sa santé ne lui permettait plus d'agir autant que le bien du
service du roi d'Espagne le demande, et qu'il avait besoin d'un congé
pour aller aux eaux reprendre des forces. Sa Majesté a bien voulu
avoir égard à sa demande et m'a ordonné de vous dépêcher un courrier
pour vous dire que son intention est que vous alliez, sans perdre un
moment, prendre le commandement.
«Vous aurez soin de vous faire accompagner par votre
chirurgien-major, afin que M. du Casse puisse, sans inconvénient,
emmener le sien, qui lui sera utile dans son voyage.»
Le bailli de Bellefontaine arriva devant Barcelone dans le courant du
mois de juin. L'amiral du Casse lui remit immédiatement le commandement
en chef de l'armée navale et fit voile vers la France. Il débarqua à
Collioure dans les premiers jours de juillet. De cette ville, il se
rendit à Toulouse, où il séjourna quelque temps pour se remettre des
fatigues de la route. A la fin du mois, il partit pour Cauterets, où
il devait prendre les eaux, voyageant à petites journées. Il était
accompagné de son aide de camp M. de la Rigaudière. La saison thermale
qu'il passa dans les Pyrénées lui fit du bien, et au mois de septembre
il profita d'une légère amélioration dans l'état de sa santé pour se
mettre en marche vers Paris, afin d'y retrouver sa famille.
Il n'y arriva qu'au commencement du mois de novembre, ayant dû
s'arrêter constamment par suite des fatigues qu'il éprouvait; sa
femme et sa fille furent effrayées du changement qui s'était opéré
en lui. Elles l'entourèrent des soins les plus tendres, mais toute
leur sollicitude ne put arrêter les progrès de la maladie. Dès
que le printemps fut venu, les médecins ordonnèrent les eaux de
Bourbon-l'Archambault; la science devait être impuissante à prolonger
les jours de cet homme de bien, dont le nom est inscrit dans nos fastes
maritimes comme celui d'un des plus habiles marins du siècle de Louis
XIV, si fertile en capitaines illustres des armées de terre et de mer.
Les blessures de du Casse s'étaient ouvertes de nouveau. Aussi, à peine
fut-il à Bourbon, qu'il expira entre les bras de son gendre, le marquis
de Roye, dans la nuit du 24 au 25 juin. Il fut enterré dans l'église de
la ville, ainsi que le constate l'acte suivant:
«Aujourd'hui, vingt-septième jour du mois de juin mil sept cent
quinze, a été inhumé dans l'église de céans, en la chapelle
de Saint-Georges, devant l'autel Saint-Crépin, très-haut et
très-puissant seigneur messire _Jean Ducasse_, lieutenant général
des armées navales du Roy, commandeur de l'ordre militaire de
Saint-Louis, capitaine général de l'armée d'Espagne, chevalier
de la Toison-d'Or, décédé le vingt-cinq à trois heures du matin,
âgé d'environ soixante-cinq ans, en la maison de M. Bourdier de
Lamoulière, auxquels convoi et enterrement a été présent très-haut
et très-puissant seigneur messire Louis de Roye de La Rochefoucauld,
lieutenant général des galères de France et chevalier de l'ordre
militaire de Saint-Louis, et M. Charles de Bottière, chirurgien du
corps du roi, maître chirurgien à Paris, qui ont signé.
«(Signé) Louis de Roye de La Rochefoucauld, de Bottière, Bourdier et
Chazelet, curé archiprêtre.»
Saint-Simon retombe encore, à propos de la mort de du Casse, dans les
mêmes erreurs sur la profession du père de l'amiral et sur la naissance
de ce dernier. Ces erreurs, nous les avons déjà signalées et rectifiées
plus haut.
Le duc enregistre cette mort dans les termes suivants:
«Du Casse mourut fort âgé et plus cassé encore de fatigues et de
blessures. Il était fils d'un vendeur de jambons de Bayonne, et de
ce pays-là où ils sont assez volontiers gens de mer. Il aima mieux
s'embarquer que suivre le métier de son père, et se fit flibustier.
Il se fit bientôt remarquer parmi eux par sa valeur, son jugement,
son humanité. En peu de temps ses actions l'élevèrent à la qualité
d'un de leurs chefs. Sa réputation le tira de ce métier pour entrer
dans la marine du Roi, où il se signala si bien qu'il devint
promptement chef d'escadre, puis lieutenant général, grades dans
lesquels il fit glorieusement parler de lui, et où il eut encore
le bonheur de gagner gros, sans soupçon de bassesse. Il servit si
utilement le roi d'Espagne, même de sa bourse, qu'il eut la Toison,
qui n'était pas accoutumée à tomber sur de pareilles épaules. La
considération générale qu'il s'était acquise, même du Roi et de ses
ministres, ni l'autorité, où sa capacité et ses succès l'avaient
établi dans la marine, ne purent le gâter. Il était fort obligeant
et avait beaucoup d'esprit, avec une sorte d'éloquence naturelle, et
même hors des choses de son métier il y avait plaisir et profit à
l'entendre parler. Il aimait l'État et le bien pour le bien, qui est
chose devenue bien rare.»
Charlevoix, le savant historien des Antilles, écrivait quelques années
plus tard:
«M. du Casse était un homme dont la valeur allait de pair avec la
prudence, que son habileté mettait toujours au-dessus des plus
fâcheux contre-temps, qui, dans quelque extrémité qu'il se soit
trouvé, n'a jamais manqué de ressources, mais les a toujours
cherchées dans son courage et sa vertu.»
L'histoire a ratifié ce jugement, porté par un contemporain.
La marine royale faisait en du Casse une perte sensible; il était un
des derniers survivants de la glorieuse épopée du règne de Louis XIV.
Quelques mois plus tard, le Roi allait descendre dans la tombe. Avec
lui s'écroulait le grand siècle, faisant place à l'époque mesquine
qui s'ouvrait par les saturnales de la Régence pour se terminer par
les vilenies du parc aux Cerfs, époque où devaient briller Philippe
d'Orléans, opprobre de la maison royale, Dubois, honte de l'Église,
Voltaire, capable de mettre aux pieds de la Pompadour et au service de
la Prusse, ennemie de sa patrie, un génie incomparable.
La notion du juste et de l'injuste allait s'effacer du cœur des
Français sous la régence d'un prince sceptique, incapable de rien
respecter, et sous le règne d'un roi spirituel, intelligent, brave
comme tous ceux de sa race, mais d'une faiblesse de caractère pire que
la sottise pour un chef d'Etat, défaut qu'un système d'éducation mal
entendu avait augmenté chez Louis XV, en lui inspirant une défiance de
lui-même, funeste chez un homme dont la volonté doit s'imposer.
Du Casse n'eut pas, comme son compagnon d'armes du siége de Barcelone
le duc de Berwick, la douleur de voir le neveu de Louis XIV saper par
la base, en déclarant la guerre à l'Espagne, l'œuvre de famille qui
aurait dû assurer la grandeur de la maison de France. La Providence lui
épargna le spectacle du petit-fils du grand roi, subissant, vainqueur,
des traités de paix que l'aïeul vaincu aurait rejetés.