«Ordre du roi qui enjoint au sieur Chaze, commissaire de la marine,
de servir à la suite de l'escadre des vaisseaux que Sa Majesté fait
armer au port de Brest, sous le commandement du sieur du Casse, et
de s'embarquer sur le _Saint-Michel_ ou sur tel autre vaisseau que le
lieutenant général du Casse jugera à propos.»
Le 27 du même mois.
«Ordre du roi, qui ordonne au sieur de Jourdan de faire, sous les
ordres ou en l'absence du sieur Chaze, les fonctions de commissaire
de la marine à la suite de l'escadre de vaisseaux que Sa Majesté
fait armer au port de Brest sous le commandement du sieur du Casse,
lieutenant général des armées navales.»
Pendant son séjour à Brest, du Casse ne s'occupa pas uniquement de
l'armement de l'escadre qui lui était destinée. Il consacrait aussi
bien des moments au soin des intérêts généraux du corps de la marine.
Il seconda de tous ses efforts Du Guay-Trouin, qui faisait ses
préparatifs pour la célèbre expédition de Rio-Janeiro.
Il favorisa la prospérité de la compagnie de l'_Assiento_, qu'il avait
formée, ainsi qu'on l'a vu, en 1701. Il écrivit, le 15 mars 1711,
à l'un de ses directeurs, le célèbre Crozat, père de la belle et
vertueuse duchesse de Choiseul-Stainville, femme du ministre de Louis
XV, la lettre suivante:
«Je viens de recevoir votre dépêche du 11, monsieur, et d'écrire à M.
de Chipaudière de faire sortir votre vaisseau au premier bon vent,
après qu'il sera prêt. Vraysemblablement cela doit aller jusqu'au
20; pour moy, je suis tout prest, je vous remercie et la compagnie
de Saint-Domingue, des ordres que vous envoyez à Saint-Louis pour
expédier un vaisseau si j'en ay besoin. Ce que j'y ay affaires
regarde M. le duc d'Albuquerque, et rien ne me presse. Votre vaisseau
est ce qu'il me faut, et pour l'aller et pour le retour, ainsy que
j'ai eu l'honneur de vous le dire.
«M. du Guay-Trouin armé, il peut, dans ses besoins éloignés pour la
course, prendre des vaisseaux à quelque colonie où il y aura des
nègres qui pourraient l'embarrasser pour la vente; il demande des
ordres pour tous les facteurs de nos comptoirs, qu'ils aient à les
recevoir pour les vendre pour son compte en payant à l'_Assiento_,
sur le prix d'iceux, 30 pour 0/0, exempts de tous droits; il ne peut
arriver aucun inconvénient en le lui accordant, et au contraire un
grand préjudice à la compagnie de ne le pas faire. Si vous ne voulez
pas vous donner ce soin, monsieur, chargez-en M. Legendre, et envoyez
audit sieur du Guay des expéditions conformes au modèle que je vous
envoie. Je vous remercie de tout mon cœur des nouvelles que vous me
donnez de M. de Vendosme.»
A la fin de mars, l'amiral du Casse quitta Brest. La saison était
mauvaise, les coups de vent très-violents. Craignant d'être séparé
de ses vaisseaux, il donna rendez-vous à chaque capitaine au port
Louis de Saint-Domingue, en cas de dispersion. Bien lui prit de cette
précaution. A cent lieues environ des côtes de France, deux bâtiments,
l'_Hercule_ et le _Griffon_, furent entraînés loin de lui. Il se
dirigea vers Madère. A peu de distance de cette île, il rencontra un
navire portugais richement chargé, dont il s'empara.
Après avoir fait relâche à Madère, il fut à Porto-Rico, y resta
quelques jours, s'approvisionna d'eau et de différentes autres choses
dont il avait besoin. Il lui fut rapporté dans cette ville, que les
habitants de Santo-Domingo s'étaient mis en révolte contre l'autorité
de Philippe V et avaient reconnu l'archiduc Charles. En qualité de
capitaine général d'Espagne, du Casse crut devoir se rendre en cette
ville, afin de faire tout rentrer dans l'ordre. En y arrivant, il
reconnut qu'on avait fait courir un faux bruit. Voici du reste comment
il raconte cet incident au gouverneur de Saint-Domingue, le chevalier
de Charitte, ainsi que le rapporte cet officier dans une lettre écrite
à Pontchartrain un mois et demi plus tard, le 23 juin:
«J'ai reçu une lettre de M. du Casse, qu'il m'a écrite du 12 mai
dans la ville de Saint-Domingue. Il me marque qu'en y passant il y
a esté quatre heures et qu'il allait à Saint-Louis pour y joindre
l'_Hercule_ et le _Griffon_ qui s'étaient séparés de lui au cap
Finistère par un coup de vent. Il m'a aussi écrit de ce dernier
endroit (Saint-Louis), le 27 du même mois. Il me marque qu'il avait
descendu à terre au premier (Santo-Domingo), par ordre du Roi,
sur de mauvais propos qu'avait tenus la _Gazette de Hollande_,
que ses sujets dans cette île et dans celle de Porto-Rico avaient
reconnu l'archiduc Charles, et que Sa Majesté, dans ce doute, lui
avait ordonné de préférer son service à celui du roi d'Espagne, de
rester avec ses vaisseaux dans ces mers et de déclarer la guerre aux
habitants de ces deux endroits; mais que, comme il a su qu'il n'en
était rien, il allait continuer le projet pour lequel il était armé
et comptait mettre à la voile dans deux ou trois jours; cependant il
n'y a mis que le 2 de ce mois.»
De Santo-Domingo, du Casse vint au port Saint-Louis, où il arriva le 16
mai. L'intendant Mithon rend compte de son arrivée par une lettre au
ministre, datée du surlendemain 18:
«Monseigneur, je me donne l'honneur d'informer Votre Grandeur de
l'arrivée de M. du Casse dans le port Saint-Louis le 16 may, lequel a
fait une prise portugaise auprès de Madère, où il a relâché, laquelle
est chargée de sucre et de cuirs, et laquelle serait bien estimée en
France cinquante mille écus; elle n'est point encore arrivée ici, où
elle doit se rendre incessamment.
«J'ay aussi l'honneur de donner avis à Votre Grandeur que M. du Casse
a relâché à Porto-Rico, où il a fait faire de l'eau, et aussi à
Saint-Domingue.
«Les vaisseaux _l'Hercule_ et _le Griffon_, qui sont de son escadre,
en furent séparés par un grand vent environ à cent lieues de Brest,
et sont arrivés ici dix jours avant luy, suivant les ordres qu'ils
avaient, en cas de séparation.»
L'intendant Mithon profita du séjour de l'amiral du Casse pour lui
soumettre diverses affaires importantes, dont il n'osait prendre
la responsabilité sur lui. Ainsi il lui fit visiter le fort, lui
soumettant les plans dressés pour des réparations urgentes; du Casse
ordonna les travaux et indiqua les économies qu'on pouvait apporter
dans leur exécution.
Un pauvre diable de capitaine marchand avait vu saisir son bâtiment,
faute de s'être pourvu d'un double passeport, formalité dont il
ignorait la nécessité.
Le 27 mai, du Casse ordonna la main-levée du navire, par un arrêté.
Le 2 juin, du Casse mit à la voile et se rendit à Carthagène, où
devaient être les galions. En effet, il les y trouva réunis et chargés
de trésors considérables. Il ne voulut pas laisser ces richesses,
dernière espérance de la monarchie espagnole, sur les navires de cette
nation. Il préféra les prendre sur ses vaisseaux, soit à son bord, soit
à celui de ses capitaines. A la fin du mois de juillet, tout était prêt
pour son départ, quand il apprit qu'une armée navale ennemie croisait à
peu de distance de la rade de Carthagène, surveillant sa sortie, afin
de s'emparer des richesses qu'elle savait l'amiral français chargé
de conduire en Europe. Du Casse comprit qu'il lui serait impossible,
avec les faibles forces dont il disposait, de résister aux efforts
combinés des ennemis de la France. Il vit que le moment était venu de
mettre en pratique ce dicton d'un ancien: _coudre la peau du renard
à celle du lion_. Il résolut d'envoyer en avant un bâtiment espagnol
chargé peu richement, avec la mission d'attirer au loin l'ennemi en se
faisant poursuivre. L'éloignement de l'armée navale devait faciliter le
passage des vaisseaux français. Du Casse choisit l'_Amirante_, le plus
important des galions espagnols, dont le fort tonnage devait entretenir
l'ennemi dans cette erreur que ce serait une riche capture, n'hésitant
pas à sacrifier ainsi un navire, afin de sauver des richesses immenses.
Ce qu'il avait prévu arriva. Le 3 août, eut lieu la sortie du port de
Carthagène; la flotte espagnole avait l'ordre de se diriger du côté de
la Havane. Le 5, elle fut aperçue par les ennemis, qui lui donnèrent la
chasse. Du Casse rentra dans le port de Carthagène, puis, lorsqu'il sut
les ennemis très-éloignés et dans l'impossibilité, par suite du vent,
de revenir sur lui, il mit à la voile, se dirigeant vers Porto-Rico,
mais les vents le forcèrent à atterrir au Port-de-Paix, où il fut le 26
août.
Le gouverneur de l'île, Charitte, annonce ces divers événements à
l'intendant Mithon dans une lettre écrite le 7 septembre:
«Si vous n'avez pas appris, mon cher monsieur, la destination de la
_Thétis_ et la route que M. du Casse a tenue depuis son départ, je
vous en apprendrai des circonstances qui vous surprendront, et celles
qui regardent la _Thétis_ sont aussi tristes que les autres vous
feront de plaisir.
«La _Thétis_ a été prise à une lieue au vent de la Havane par deux
vaisseaux anglais, le _Zwidor_, de soixante-douze canons, et le
_Loymouth_, de cinquante-six, le 7 mai; elle a soutenu le combat
depuis les neuf heures du soir jusqu'à minuit, et elle ne s'est
rendue qu'après avoir eu soixante-dix hommes hors de combat. M. de
Choiseul y fut blessé par un coup de mousquet tiré de la hune d'un
des ennemis; la balle entra par l'omoplate et sortit au sternum, dont
il mourut treize jours après à la Havane, où tous les officiers et
l'équipage de la _Thétis_ furent mis trois jours après le combat. Il
y a eu des officiers blessés et un tué aussi bien que le sieur la
Bussierre, qui était passager. On a trouvé cent mille livres en or
dans le coffre de M. de Choiseul, outre son argent et quarante mille
livres qu'il avait données, aussi en or, à Mlle Lefaucheux, en garde,
avant le combat, qu'elle a sauvées. Les commandants anglais ont agi,
dans cette occasion, avec toute la générosité possible. Ils ont voulu
lui laisser, aussi bien qu'à M. Hennequin, leur vaisselle d'argent,
mais ils n'ont pas voulu la prendre. Ils ont donné cent cinquante
pistoles à Lefaucheux et un nègre. Elle a passé avec Mme de Grossard
et une bonne partie de l'équipage, le P. Saint-Géry et le P. Charton,
dans le _Jason_ à la Martinique; mais la dame de Grossard, étant
accouchée vers la Vermude, est morte de ses couches, et son enfant
cinq jours après. Elle a déclaré qu'il était à M. de Choiseul. Il lui
avait donné cinq cents pistoles comptant par son testament et douze
mille livres sur ses appointements en France. C'est le P. Charton qui
est chargé de tout ce qu'on a trouvé après la mort de cette dame.
«Le _Prophète Elie_, la _Paix de Nantes_, l'_Illustre_, galère de
La Rochelle, et la _Médée_ ont été aussi pris deux jours après la
_Thétis_ et tous les équipages mis à la Havane. M. Hennequin est
resté à la Havane avec Nolivos, qui a été chargé des effets de M. de
Choiseul qui se montent à quarante mille livres, que Lefaucheux a
sauvés. Il a avec lui deux enfants de M. Binan.
«Vous êtes en impatience de savoir ce que j'ai à vous dire de M. du
Casse. Il est au Port-de-Paix depuis le 26 du passé, avec son escadre
et avec l'argent des galions. Il partit le 16 du même mois de
Boccachic avec l'_Amirante_ et six autres vaisseaux espagnols. A son
départ, il lui ordonna de faire la route pour la Havane, séparément
de lui, et de là en Espagne. Le lendemain, M. du Casse étant à quatre
lieues au vent de Boccachic, il vit cinq gros vaisseaux anglais avec
un bateau; il jugea à propos de relâcher. Il rentra dans le port,
et le galion, qui avait couru la bordée trop au large, fut joint
par les ennemis, et, au rapport de quatre vaisseaux marchands de la
compagnie qui rentrèrent heureusement à Boccachic, on ne doit pas
douter que l'_Amirante_ n'ait été pris. M. du Casse prit son temps
sur cette nouvelle pour mettre à la voile; il a fait sa route pour
le cap Tiburon, et est venu le 6 au Port-de-Paix pour y faire de
l'eau et des rafraîchissements. Il me dépêcha un exprès le 23, et
je partis par mer la nuit du 30 au 31, pour l'engager de venir dans
ce port. Mais comme il avait déjà tout ce qu'il fallait, je n'ai pu
obtenir de lui ce que je désirais. Je le laissai vendredi au soir,
et j'arrivai ici samedi à deux heures de l'après-midi. Je trouvai à
mon arrivée un vaisseau de Saint-Malo, _la Sainte-Avoye_, commandé
par le sieur Lavigne, qui était parti dans son canot pour aller au
Port-de-Paix porter à M. du Casse les paquets de la cour avec le
cordon rouge pour M. du Casse. Dans le moment que j'arrivai, le canot
revint du Port-de-Paix, et un officier du vaisseau malouin, qui était
dans ce canot, me dit, de la part de M. du Casse, qu'il partirait ce
matin. Cependant nos vigies ne l'ont point découvert. Je n'en suis
pas surpris, parce qu'il n'aura pas eu assez de vent pour doubler la
Tortue.»
Ainsi que l'on vient de le voir dans la lettre du chevalier de
Charitte, du Casse reçut au Port-de-Paix une nouvelle marque de
l'estime de son roi. La frégate _la Sainte-Avoye_ lui apporta les
provisions de _commandeur de Saint-Louis_[8]. Elles étaient signées du
2 juin et un brevet de quatre mille francs de pension y était joint.
[8] Cent quinze ans plus tard, le maréchal de camp baron du Casse,
petit-neveu de l'amiral, recevait aussi le cordon rouge des mains du
roi Charles X.
Du Casse ne resta au Port-de-Paix que peu de jours; ne trouvant pas ce
qui était nécessaire pour le ravitaillement complet de son escadre,
il se rendit au Cap-Français. Le sieur de Berthomier donne avis de ce
départ à Pontchartrain par une lettre datée du 18 septembre.
«Monseigneur, j'ai appris aujourd'huy des nouvelles particulières de
l'escadre de M. du Casse.
«J'ai l'honneur de donner avis à Votre Grandeur que M. du Casse
estant parti le 6 août de Boccachic avec l'_Amirante_ et six autres
vaisseaux marchands espagnols, il luy ordonna à son départ de faire
sa route pour la Havane séparément de luy, et de là en Espagne, et
le lendemain, M. du Casse estant quatre lieues au nord de Boccachic,
il vit cinq gros vaisseaux anglais avec un bateau; il jugea à
propos de relâcher, il rentra dans le port, et le galion qui avait
couru sa bordée trop au large fut joint par les ennemis, et, au
rapport de quatre vaisseaux marchands de sa compagnie qui rentrèrent
heureusement à Boccachic, on ne doute pas que l'_Amirante_ n'ait été
pris. Et M. du Casse, Monseigneur, prit son temps sur cette nouvelle
pour mettre à la voile, il a fait route pour le cap Tiburon et est
venu, le 26 du mois d'août, au Port-de-Paix, pour y faire de l'eau,
du bois et des rafraîchissements, ce qui fut fait promptement; il
n'a pu cependant être party du Port-de-Paix que le 9 ou le 10 de
septembre. Il a reçu les paquets de la cour et le cordon rouge par le
vaisseau _la Sainte-Avoye_ de Saint-Malo.
«Une frégate anglaise, Monseigneur, de six canons, et deux bateaux
corsaires anglais, de dix canons chacun, ont fait depuis peu une
descente sur une habitation située en la partie du nord de l'isle de
Saint-Domingue, y ont pris l'habitant et douze de ses nègres, l'ont
fort interrogé savoir où estait l'escadre de M. du Casse, après quoy
ils l'ont remis à terre.»
Du Casse arriva au Cap le 9 septembre, n'y demeura qu'un jour, en
repartit le lendemain 10, faisant route pour l'Europe. Il avait trouvé
tout ce dont il avait besoin, réuni dans cette ville par les soins
du gouverneur Charitte, qui écrivait, le 23 octobre, à ce sujet, au
ministre, la longue et intéressante lettre suivante:
«Monseigneur, quand M. du Casse est parti de devant ce port pour
l'Europe le 10 du mois dernier, trois ou quatre bâtiments marchands
qui s'y trouvèrent prêts à sortir, profitèrent de son escorte
jusqu'au débouquement, et quoique je ne doute point qu'il ne vous
ait informé de sa mission à Carthagène et des circonstances de sa
navigation depuis cet endroit-là jusques-ici, étant possible qu'il
soit arrivé accident à ses lettres et que le vaisseau par lequel j'ai
l'honneur de vous écrire arrive en France avant que vous ayez de ses
nouvelles d'Espagne, où il m'a fait entendre qu'il devait aborder, je
prendrai la liberté de vous marquer celles que je tiens de lui-même.
«Après qu'il eut pris, à Carthagène, du galion l'argent du roi
d'Espagne, la moitié à son bord et l'autre moitié dans les deux
autres vaisseaux, un quart dans chacun, il lui donna ses ordres de
faire route pour la Havane et de là en Europe, avec sept ou huit
bâtiments marchands espagnols, que lui ferait la sienne comme il le
jugerait à propos, en lui faisant entendre qu'il ne se chargerait
point de les prendre sous son escorte. Ils sortirent tous ensemble le
3 août, et le 5, M. du Casse étant à quatre ou cinq lieues au vent
de Boccachic avec ses deux autres, s'étant toujours élevé à petites
bordées, longeant la côte, il découvrit cinq gros vaisseaux avec une
barque, pendant que l'_Amirante_ et les autres bâtiments marchands
étaient sous le vent à lui et beaucoup au large; il prit le parti
de rentrer à Carthagène avant que les ennemis pussent le joindre,
mais la flotte espagnole ne pouvant les éviter, ils donnèrent sur
elle, et il apprit par trois ou quatre des dits bâtiments espagnols
qui rentrèrent dans Boccachic qu'ils avaient laissé l'_Amirante_
aux prises, et qu'ils ne doutaient point qu'il ne fût pris avec les
autres de leurs camarades; et, sur cette nouvelle, M. du Casse,
jugeant qu'ils étaient sous le vent avec l'os qu'il leur avait
donné à ronger, profita de ce moment pour sauver la proie qu'ils
cherchaient; il fit route pour tâcher de passer au vent de cette
île, et dans le dessein d'aller faire son eau, son bois et des
rafraîchissements à Porto-Rico. Mais les vents forcés ne lui ayant
pas permis de la tenir, il fut obligé d'en passer à l'ouest, et, pour
mieux le cacher aux ennemis, il préféra faire les sus de provisions
au Port-de-Paix plutôt qu'à Léogane, où il les prit dans douze
jours. Il me dépêcha un exprès, et aussitôt je fus pour l'y voir et
pour savoir si je pouvais lui être de quelque utilité. J'y restai
quatre jours et, m'ayant fait connaître que ses vaisseaux manquaient
de légumes qu'on ne trouvait point, et que si je pouvais leur en
faire avoir au Cap il y passerait et resterait devant le port sous
voiles pour les prendre, j'y revins pour les faire tenir tout prêts.
Il y arriva le 9 septembre au matin; il descendit à terre au Bourg,
où il mangea la soupe, et le 10, après avoir pris ce qui pouvait lui
manquer, il fit route pour débouquer par les Caïques. Je dois dire
à Monseigneur qu'il m'avait fait entendre qu'il avait environ cinq
millions de piastres et un demi en argent blanc pour le compte du roi
d'Espagne, sans celui qui était pour celui des Espagnols passagers
qu'on croyait se monter à plus de deux millions et demi de piastres.
Il me dit aussi que dans l'_Amirante_ il n'y avait en tout que cent
cinquante mille piastres.
«Cinq jours après son départ, le 15 sur le soir, l'on vit huit gros
vaisseaux à trois lieues, qu'on ne put découvrir plus tôt par un
gros grain qu'il fit à la mer avec un vent d'est tel que s'il avait
encore duré une heure et demie, il les aurait indubitablement jetés
à la côte. Je fis tirer l'alarme. Toutes mes troupes furent sous les
armes deux fois vingt-quatre heures par les inquiétudes que j'avais
seulement pour les bâtiments marchands qui étaient dans le port, que
je craignais que les vaisseaux ne vinssent brûler par le chagrin
qu'ils pourraient avoir d'avoir manqué ceux de M. du Casse; car je
n'en avais aucun par rapport à la terre, et quoiqu'ils ne parurent
plus heureusement le lendemain, supposant qu'ils pouvaient avoir
disparu pour nous mieux endormir et exécuter leur expédition, je ne
renvoyai le monde que le surlendemain.»
Tandis que Charitte croyait du Casse hors de tout péril, celui-ci se
trouvait en danger de périr, par suite d'une violente tempête; il
était obligé de relâcher à la Martinique et mis dans l'impossibilité
d'en repartir avant le commencement du mois de décembre. Le P.
Combaud, supérieur général de la Martinique, l'écrivit au gouverneur
de Saint-Domingue le 31 octobre, et celui-ci se hâta de prévenir
Pontchartrain du retard apporté à la mission de l'amiral du Casse. Sa
lettre est du 25 novembre et porte ce qui suit:
«Le R. P. Combaud, supérieur général de la Martinique, m'écrit
du 31 octobre que M. du Casse y était arrivé le 30, avec un de
ses vaisseaux, ayant été forcé d'y relâcher par les incommodités
survenues à son vaisseau dans une tempête qu'il avait essuyée aux
havres du grand banc, qui lui avait dérobé le troisième de son
escadre. Je joins ici l'article de la lettre qui contient le fâcheux
contre-temps; le capitaine du dit bateau, qui a parlé à M. du Casse,
m'a rapporté qu'il lui avait dit qu'il m'écrirait, et que, lorsqu'il
fut prendre congé de lui, il lui fit dire que j'aurais de ses
lettres, et par un autre bâtiment qui devait partir de la Martinique
pour cette côte. Il ajoute que le gouvernail de son vaisseau avait
été emporté d'un coup de mer et que l'arrière du navire avait été
fortement ébranlé.
«A propos de ce que j'ai l'honneur d'écrire à Monseigneur, je dois
prendre la liberté de lui dire que j'ai hésité de l'en informer. La
crainte que ma lettre ne tombât entre le mains des ennemis a cédé à
mon devoir et à l'empressement que j'ai de l'informer de l'accident
arrivé à M. du Casse pour l'ôter de l'inquiétude où il pourrait être
de son retardement. Si Sa Grandeur voulait m'envoyer un chiffre, je
ne serais plus dans la suite en une pareille peine, lorsque j'aurais
quelque chose de conséquent à lui apprendre. J'ai l'honneur de lui
écrire par deux petits bâtiments qui vont à la Havane, l'un avec des
farines et l'autre à vide pour y charger à fret; je l'adresse à M.
Jonchée, et je lui recommande fortement de vous envoyer ma lettre par
la première occasion, en recommandant aussi au capitaine qui s'en
charge de la jeter à la mer en cas d'accident évident des ennemis.
Je lui ajoute de lui dire de la porter sur lui, et qu'il y ait une
feuille de plomb pour qu'elle coule à fond sans qu'il y apporte aucun
autre soin pour cela que de la jeter hors du vaisseau, avant d'être
joint par les ennemis et même d'entrer en combat.»
A cette lettre du gouverneur de Saint-Domingue en était jointe une
autre du P. Gombault, dont voici un extrait:
«M. du Casse met hier pied à terre au fort Saint-Pierre; ses
vaisseaux allaient se mouiller au Fort-Royal. Il a essuyé une tempête
vers les havres, qui lui en a dérobé un. Il ne sait ce qu'il est
devenu; il ne s'est jamais trouvé dans un plus grand danger de périr
en mer; il est fatigué et je crois même indisposé; il restera ici
un mois pour raccommoder ses vaisseaux; on dit que le derrière du
_Saint-Michel_ est faible, c'est celui de M. du Casse.»
L'amiral parvint enfin à quitter les mers d'Amérique. Son voyage
s'accomplit sans encombre, et au commencement d'avril il entra au
port de la Corogne, ayant su, par sa prudence, déjouer les calculs de
l'ennemi.
Il envoya sur-le-champ le comte de Durtal (depuis duc de la
Rochefoucauld), cousin germain de son gendre, le marquis de Roye,
auprès de Philippe V, pour annoncer au prince l'heureuse nouvelle de
l'arrivée des trésors si impatiemment attendus; le comte de Durtal,
dans l'accomplissement de sa mission, ne manqua pas de faire valoir
les habiles dispositions de l'amiral du Casse, que le mariage de la
marquise de Roye lui faisait considérer comme étant en quelque sorte
de la famille de La Rochefoucauld. Le roi d'Espagne, au comble de la
joie, voulant donner à du Casse une marque éclatante de l'estime où il
tenait ses services, le fit chevalier de la Toison-d'Or.
Le décret de nomination est du 24 avril 1712; le mois suivant, du Casse
se rendit à Madrid et reçut, le 23 mai, l'investiture de sa nouvelle
dignité des mains mêmes du roi d'Espagne.
L'arrivée de l'amiral du Casse fut accueillie avec des transports de
joie dans les régions gouvernementales; jamais service plus signalé
n'avait été rendu à la monarchie de Philippe V. Les richesses apportées
par du Casse permettaient de continuer la guerre. Ainsi se trouvait
assuré le sort de la maison de France sur le trône de la Péninsule.
Désormais il n'y aurait plus à craindre de voir le Trésor public forcé
de renoncer à faire honneur à ses engagements et manquer d'argent, ce
nerf de la guerre. Du Casse venait de remplir, avec un bonheur et une
adresse sans pareils, à travers mille périls, une mission dont personne
n'avait osé se charger. Aussi était-il le héros du jour.
«Monseigneur, écrit le marquis de Bonnac à Torcy, le roi d'Espagne
me fait donner avis de l'arrivée de M. du Casse dans le port de La
Corogne. Jamais nouvelle n'a été tant attendue ni reçue avec plus de
joie.»
Le même jour, 29 février 1712, la princesse des Ursins, l'Egérie de
Philippe V, fait part de l'heureux événement du jour au marquis de
Torcy et lui fait pressentir l'influence que peut avoir l'arrivée de du
Casse sur les destinées de l'Espagne:
«Je viens d'apprendre dans cet instant, Monsieur, l'arrivée de M.
du Casse dans un port de Galicie avec ses vaisseaux; cet événement
mortifiera nos ennemis, puisqu'il met Sa Majesté catholique en
état de continuer la guerre, s'ils ne veulent pas faire une paix
raisonnable.»
La princesse des Ursins juge cet événement comme si important qu'elle
ne peut s'empêcher de manifester sa satisfaction dans une lettre à
la marquise de Maintenon, lettre tout entière à la douleur que font
éprouver les deuils successifs qui viennent de frapper la maison royale
en France.
«Quoiqu'il soit impossible de ressentir aucune joie dans ces tristes
conjonctures, on ne peut cependant s'empêcher de regarder comme une
excellente nouvelle celle de l'arrivée de M. du Casse à La Corogne.»
De son côté le duc de Vendôme écrit à Torcy, le 1er mars:
«M. du Casse est enfin arrivé. Nous commencions à en être en peine.
Bien des gens craignaient, voyant qu'il tardait tant, qu'il ne lui
fût arrivé quelque accident. Mais enfin le voilà en Espagne, avec
l'argent qu'il était allé chercher. Jamais secours n'est arrivé plus
à propos, car nous ne laissions pas d'être en peine de trouver des
fonds pour mettre les troupes en état d'entrer en campagne.»
Torcy répondit, le 11 mars, à Vendôme une lettre où on lit:
«Il est certain que M. du Casse ne pouvait aborder en Espagne plus à
propos que dans cette conjoncture. Dieu veuille que les fonds qu'il
apporte soient bien employés et que les dites dispositions soient
telles que vous puissiez, Monseigneur, exécuter ce que vous croirez
convenable au service du roi d'Espagne.»
De son côté, le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, consacre
quelques lignes à l'arrivée des galions, et vient apporter sa note
discordante dans ce concert de louanges à l'adresse de du Casse.
«Une beaucoup meilleure aventure fut l'arrivée de du Casse à La
Corogne, avec les galions très-richement chargés qu'il était allé
chercher en Amérique. On les attendait depuis longtemps avec autant
d'impatience que de crainte des flottes ennemies dans le retour. Ce
fut une grande ressource pour l'Espagne, qui en avait un extrême
besoin, un grand coup pour le commerce qui languissait et où le
désordre était prêt de se mettre, et un extrême chagrin pour les
Anglais et les Hollandais, qui les guettaient depuis si longtemps
avec tant de dépenses et de fatigues. Le duc de La Rochefoucauld
d'aujourd'hui, né quatrième cadet qui portait le nom de Durtal et
qui était dans la marine, servait sur les vaisseaux de du Casse, qui
l'envoya porter au roi cette grande nouvelle. Le roi d'Espagne en fut
si aise qu'il fit du Casse chevalier de la Toison-d'Or, au prodigieux
scandale universel. Quelque service qu'il eût rendu, ce n'était pas
la récompense dont il dût être payé. _Du Casse était connu pour le
fils d'un petit charcutier, qui vendait des jambons à Bayonne._ Il
était brave et bien fait. Il se mit sur les bâtiments de Bayonne,
passa en Amérique et _s'y fit flibustier_, il y acquit des richesses
et une réputation qui le mirent à la tête de ces aventuriers. On
a vu, en son lieu, combien il servit utilement à l'expédition de
Carthagène et les démêlés qu'il eut avec Pointis. Du Casse entra
dans la marine du roi, où il ne se distingua pas moins. Il y devint
lieutenant général et aurait été maréchal de France si son âge l'eût
laissé vivre et servir; mais il était parti de si loin qu'il était
vieux lorsqu'il arriva. C'était un des meilleurs citoyens et un
des plus généreux hommes que j'aie connus, qui, sans bassesse, se
méconnaissait le moins, et duquel tout le monde faisait cas, lorsque
son état et ses services l'eurent mis à portée de la cour et du
monde.»
Nous avons à dessein souligné dans cette citation deux passages
relatifs, l'un à la prétendue _flibuste_ de du Casse, l'autre à la
_charcuterie_ de son père.
Nous avons déjà dit plus haut, à l'occasion du mariage de Marthe du
Casse avec le marquis de Roye La Rochefoucauld, ce qu'il fallait
penser de ces deux assertions aussi erronées l'une que l'autre. Le
lecteur ne sera pas étonné de les trouver répétées ici. Toujours même
système de dénigrement et d'altération de la vérité. Mais qu'importe la
vérité au haineux personnage qui attaque dans ses Mémoires posthumes
tous ceux dont la naissance, le mérite, les talents, les services ont
pu exciter sa jalousie! Saint-Simon ne pardonne pas davantage aux
Crussol, aux La Trémoïlle, aux La Rochefoucauld, d'avoir un titre ducal
antérieur au sien, qu'il ne pardonne à l'amiral du Casse d'avoir été
chevalier de la Toison-d'Or avant lui, gentilhomme inutile à son Roi
et à sa patrie, tandis que du Casse sauve la monarchie espagnole en
apportant les moyens de continuer la lutte.
Une femme d'esprit, la duchesse de Clermont-Tonnerre, dont le mari
avait été ministre de la guerre sous la Restauration, a dit, lors
de l'apparition des Mémoires du maréchal Marmont, que _le duc de
Raguse s'était embusqué derrière sa tombe pour tirer sur des gens
qui ne pouvaient lui répondre_. Le mot est joli et très-vrai pour
le triste héros de la capitulation d'Essonne. Combien il le serait
aussi pour Saint-Simon! et on doit dire, à l'honneur des générations
contemporaines, que la plus grande partie des personnages, ainsi
attaqués injustement, ont trouvé, parmi leurs descendants, de généreux
et ardents défenseurs qui, prenant en main la cause de leurs aïeux, ont
su faire reconnaître la faillibilité des jugements de Saint-Simon.
Nous ajouterons aussi que des gens d'aussi bonne maison au moins que
Saint-Simon, tels que la princesse des Ursins, trouvaient fort légitime
la flatteuse distinction dont du Casse avait été l'objet.
Ainsi, le 17 avril 1712, la princesse des Ursins écrit:
«M. du Casse est arrivé et a été bien reçu. Le roi d'Espagne l'a
honoré de la Toison d'Or et l'a fort gracieusé sur les services qu'il
a rendus en plusieurs occasions. Il m'a paru un peu abattu de ses
fatigues, et je crois qu'il aurait de la peine à les soutenir, s'il
s'exposait à de nouveaux voyages.»
Le ministre des affaires étrangères de Louis XIV répond sur le même
ton à la princesse:
«_M. du Casse a bien mérité la grâce distinguée qu'il a reçue_, et
je n'ai vu personne plus constamment attaché à la personne et aux
intérêts de Sa Majesté catholique. Il l'a servie avec le même zèle en
Espagne, aux Indes, ici où peut-être il n'a pas eu moins d'opposition
et de difficultés à combattre et à surmonter qu'il en a trouvées dans
ses voyages les plus pénibles. C'est une bonne acquisition à faire
qu'un homme de son caractère, dont la probité égale l'expérience et
la capacité.»
Du Casse trouva, en revenant de son expédition, toute l'Espagne
soumise à la domination de Philippe V, à l'exception des deux villes
de Gibraltar et de Barcelone. Reprendre Gibraltar, il n'y fallait pas
songer. La position de cette ville la mettait à l'abri d'un siége
régulier: tenter un coup de main eût été imprudent! Du reste, le succès
couronnât-il une telle entreprise, l'attaque seule de cette place
avait pour conséquence la reprise des hostilités avec l'Angleterre
et la rupture de la paix générale, si nécessaire à toute l'Europe.
Une tentative contre Barcelone n'avait pas les mêmes inconvénients:
le siége de cette ville fut donc résolu. Le commandement en chef de
l'armée navale fut donné à l'amiral du Casse, celui des forces de terre
au maréchal de Berwick. Aussitôt le siége décidé, ce fut un échange
constant de lettres entre Pontchartrain et du Casse. Le ministre
ne prenait pas une décision importante sans avoir d'abord consulté
l'amiral. Malheureusement presque toutes les lettres du commandant
en chef de l'armée navale sont perdues ou ont été égarées; celles de
Pontchartrain seules sont parvenues jusqu'à nous. Chaque jour des
courriers se croisaient entre Versailles, où résidait le ministre de
la marine, et Paris, où se trouvait du Casse. Malgré tout le soin que
prenait celui-ci de faire connaître les objets nécessaires au siége,
malgré toute la diligence qu'apportait Pontchartrain à donner les
ordres les plus minutieux et les plus précis, la présence de du Casse
à Toulon, où se faisait l'armement, parut indispensable. Personne, en
de telles circonstances, ne remplace un général en chef. L'intendant
du port, M. de Vauvré, avait beaucoup de zèle et de bonne volonté. Il
était homme de valeur; mais néanmoins, lorsqu'un obstacle imprévu se
présentait, il n'osait prendre sur lui de lever la difficulté. Il en
référait au ministre; celui-ci soumettait le cas à du Casse; ce dernier
répondait à Pontchartrain pour lui indiquer ce qui lui paraissait
devoir être fait. La réponse était alors transmise à l'intendant, qui
prenait les mesures nécessaires pour assurer l'exécution des ordres
reçus; il en résultait une perte de temps considérable et des retards
énormes.
Un tel état de choses était préjudiciable au service. Aussi, dès le
17 janvier 1714, le ministre fit-il savoir à du Casse que le Roi le
verrait avec plaisir se rendre à Toulon.
«Monsieur, écrit Pontchartrain, je vous envoie, par ordre du Roy, une
copie de la dernière lettre que j'ai reçue de M. de Vauvré, du 7 de
ce mois.
«Elle vous fera connaître que vous ne devez compter ni sur les deux
galiotes à bombes qui sont à Toulon hors de service, ni sur aucun
bâtiment particulier de Provence, pour pouvoir le rendre propre à ce
service.
«Sa Majesté m'a commandé de vous écrire que, si votre santé vous
le permet, il est à propos que vous vous rendiez à Toulon en
diligence, d'autant plus que l'on assure que les vaisseaux de votre
commandement pourront être en état d'appareiller à la fin du mois.
Sa Majesté, d'ailleurs, estime votre présence nécessaire dans le
port, afin que vous y disposiez toutes choses pour les opérations
de votre campagne et la distribution des officiers et troupes de la
marine dont le roi d'Espagne a désiré fortifier les équipages des
vaisseaux armés à Cadix et à Gênes, ainsi que les vivres qui leur
seront nécessaires, et je suis persuadé que vous serez bien aise d'y
être particulièrement par vous-même, pour procurer bien des choses
essentielles qui manqueront au marquis de Marry et aux autres qui
doivent servir sous vos ordres; je vous prie de me faire savoir _le
jour à peu près_ que vous vous proposez de partir de Paris, afin que
j'en informe Sa Majesté.»
La santé encore chancelante du commandant en chef de l'armée navale
ne lui permit pas de quitter Paris aussitôt qu'il l'aurait désiré.
En outre, il avait une double mission à remplir. Lieutenant général
de France, il était aussi capitaine général d'Espagne et chevalier
de la Toison-d'Or. A ce double titre il avait été chargé par le roi
Philippe V de veiller à la défense de ses intérêts relatifs au siége
de la dernière ville insoumise de la monarchie, siége dont tous les
frais devraient être faits par le petit-fils de Louis XIV; du Casse
tenait à justifier la confiance que Philippe V avait en lui. Le 29
janvier, il écrivait à Pontchartrain pour lui soumettre quelques
observations relatives au service du roi d'Espagne, et deux jours plus
tard, surmontant les souffrances qu'il éprouvait, du Casse se mit en
route, malgré les prières de sa femme et de sa fille la marquise de
La Rochefoucauld, qui le suppliaient de rester. «Il ne s'agit pas de
vivre, leur dit-il, mais de partir!» Réponse dans le genre de celle
que, sous le règne suivant, le maréchal de Saxe malade fit à ceux qui
lui parlaient de se soigner, la veille de Fontenoy: «Il ne s'agit pas
de vivre, mais de vaincre.»
Le ministre lui-même lui recommanda de se ménager pendant le voyage et
de se reposer, s'il le fallait, plutôt que de risquer d'aggraver sa
maladie; le 7 février, Pontchartrain écrivit à l'intendant pour lui
apprendre la prochaine arrivée de l'amiral:
«M. du Casse est parti pour se rendre incessamment à Toulon, et son
voyage sera avancé autant que sa santé aura pu le lui permettre;
Sa Majesté sera bien aise qu'à son arrivée il trouve les vaisseaux
l'_Entreprenant_ et le _Furieux_ prêts à s'y embarquer et à partir
pour exécuter les ordres du roi d'Espagne; elle attend avec
impatience la nouvelle que M. le marquis Marry sera venu dans la rade
avec les trois qu'il commande, et il aura pris le parti d'attendre M.
du Casse pour se joindre à lui, ou, s'il l'a estimé plus à propos,
d'aller au-devant du convoi parti de Cadix qui s'était arrêté à
Alicante.»
Dans la prévision que, malgré sa fermeté, du Casse fût hors d'état de
s'embarquer, Pontchartrain écrivit au commandeur de Bellefontaine,
lieutenant général des armées navales, alors à Toulon, que, s'il
arrivait malheur au commandant en chef désigné, il prît le commandement
supérieur à sa place. Bellefontaine, qui ne s'attendait nullement à
cette nouvelle, surtout après les lettres que l'intendant du port
recevait de du Casse, dans lesquelles celui-ci déclarait que la mort
seule pourrait l'empêcher de reprendre la mer, répondit le 11 février
au ministre:
«S'il arrivait par malheur que M. du Casse ne pût s'embarquer, ne
se déclarant qu'à l'extrémité, il me faudrait dix jours pour me
préparer, n'ayant pu prendre aucune précaution avec une personne qui
mande qu'il part incessamment et que, en quelque état qu'il soit, il
viendra sûrement.»
Au même moment où cet officier général expédiait cette lettre, le
roi en écrivait à du Casse une fort longue et très-flatteuse, lettre
destinée à lui servir d'instruction; on la trouvera un peu plus loin.
Le 4 février 1714, Pontchartrain envoyait cette lettre royale, dans un
paquet pour l'amiral, à Vauvré, auquel il écrivait:
«M. du Casse doit être arrivé à Toulon lorsque vous recevrez cette
lettre; cependant, comme l'état de sa santé l'aura peut-être obligé
de se ménager dans le voyage et qu'il pourrait y avoir employé plus
de jours que je n'ai compté, je vous adresse le paquet que je lui
envoie, dans lequel sont les ordres du Roi pour son départ; vous
aurez soin de le lui remettre, s'il est à Toulon, ou de le garder
jusqu'à ce qu'il s'y soit rendu. Sa Majesté est persuadée qu'il
trouvera les deux vaisseaux prêts à embarquer.»
Bientôt le ministre reçut un courrier de l'intendant du port de Toulon,
qui lui apportait des nouvelles graves et fâcheuses. Du Casse, parti de
Paris contrairement à l'opinion des médecins, avait effectué la plus
grande partie de son voyage sans encombre; mais, arrivé à Moulins, ses
forces avaient trahi son courage. Contraint de s'arrêter, il avait dû
se rendre à quelques lieues de cette ville, à Bourbon-l'Archambault,
pour y prendre les eaux thermales, grâce à l'efficacité desquelles il
espérait pouvoir continuer sa route sur Toulon au bout de quelques
jours. Il s'était hâté d'informer Vauvré de cette circonstance.
Celui-ci s'empressa d'écrire ce qu'il en était au ministre, qui reçut
cette nouvelle le 14 février, le jour même de l'envoi de la lettre de
Louis XIV à du Casse.
Justement effrayé de ce nouveau contre-temps, Pontchartrain se rendit
chez le Roi, demandant à Sa Majesté ce qu'il fallait faire. Ce prince
dit simplement au ministre qu'il avait une trop grande confiance en
du Casse, qu'il connaissait trop son zèle et son amour du service de
l'État, pour ne pas être sûr qu'il avait dû céder à une impérieuse
nécessité, et ce fut en quelque sorte sous la dictée du Roi que
Pontchartrain répondit à Vauvré la lettre suivante:
«Je n'ai pas été peu surpris, lorsque je croyais M. du Casse près
d'arriver à Toulon, d'apprendre qu'il s'était arrêté à Bourbon pour
prendre les eaux; comme je n'ai pu me dispenser d'en informer le Roi,
Sa Majesté veut bien ne pas relever la faute qu'il a faite de ne pas
lui en avoir demandé la permission; elle connaît trop son zèle pour
ne pas être persuadée qu'il n'a cherché ce secours à sa santé que
pour le mieux mettre en état d'exécuter ses ordres; mais comme elle
sait la nécessité pressante de faire partir les deux vaisseaux armés
à Toulon, afin qu'ils puissent se rendre incessamment sur les côtes
de Catalogne pour faciliter le passage des convois de vivres pour
l'armée du roi d'Espagne qui souffre de la disette, elle m'a ordonné
de vous dépêcher un courrier, pour vous porter les paquets ci-joints.
Dans celui adressé à M. du Casse sont les instructions sur le service
dont il est chargé et ma dépêche qui l'accompagne. Dans celui adressé
à M. le Bailly de Bellefontaine est un ordre de S. M. pour commander
les vaisseaux au défaut de M. du Casse, et ma lettre qui y est jointe
qui lui marque que son intention est qu'il s'embarque sur-le-champ,
et que vous lui remettiez en même temps le paquet de l'instruction
de M. du Casse, pour qu'il la suive de la même manière que si elle
avait été faite pour lui. J'écris aussi à M. du Casse pour l'informer
de cette disposition. S'il est encore à Bourbon, au passage de mon
courrier à Moulins, ma lettre lui sera envoyée par un exprès; s'il en
est parti, ce courrier le trouvera apparemment sur la route et saura
quand il arrivera à Toulon. S'il y devait arriver un ou deux jours
après la réception de cette lettre, et que vous en fussiez informé
par lui ou de quelque manière, vous garderez les paquets sans en
parler à M. de Bellefontaine, et à l'arrivée de M. du Casse vous
lui donnerez celui qui est pour lui, et vous me renverrez l'autre.
Mais si, après ce terme de deux jours, il n'était pas venu, vous les
remettriez à M. de Bellefontaine, qui pourra se servir des provisions
faites pour M. du Casse dont il lui tiendra compte. Vous aurez soin
cependant de faire en sorte que les vaisseaux soient tous prêts; je
vous observerai que, s'ils ne l'étaient pas, S. M. vous en imputerait
le contre-temps et ne manquerait pas de penser que, informé du
retardement de M. du Casse par lui-même, pendant qu'elle l'ignorait,
vous vous êtes plutôt conformé à ce qu'il vous a mandé qu'aux ordres
positifs qu'elle vous a donnés d'avancer ces armements avec toute la
diligence possible. J'attends que vous m'informiez par le retour de
mon courrier de tout ce que vous aurez fait.»
En sortant de son entrevue avec le roi, Pontchartrain écrivit à Mme du
Casse, non, comme on pourrait le penser, pour lui parler de la santé
de son mari et lui donner de ses nouvelles, mais pour lui parler d'une
affaire de service, le transport des bombes en Espagne. Chose bien plus
singulière! cette lettre du ministre était en réponse à une de Mme du
Casse sur le même objet.
Combien cela est loin de nos mœurs actuelles! Quel sujet d'étonnement
ce serait pour nous aujourd'hui si une maréchale ou une amirale
écrivait au ministre de la guerre, ou à celui de la marine, sur les
affaires de service! Peut-être quelqu'une se mêle-t-elle de donner
des avis à son mari, mais nulle ne s'aviserait de prendre une part
ostensible à des questions militaires.
Enfin, le 22 février, du Casse arriva à Toulon. Vauvré l'annonça le
surlendemain au ministre dans les termes suivants:
«Je reçus, Monseigneur, avant-hier à midi par votre courrier,
l'honneur de vos ordres du 14 de ce mois,
«Vos dépêches pour MM. du Casse et de Bellefontaine,
«Et un ordre de fonds pour quatre mois d'appointements et nourriture
à huit lieutenants et à huit enseignes de marine destinés à servir
sur les vaisseaux du roi d'Espagne.
«M. du Casse arriva, Monseigneur, avant-hier sur les neuf heures du
soir, un peu fatigué, ayant beaucoup pris sur lui dans la route pour
se rendre en diligence; il soupa avec appétit, et, ayant bien reposé
la nuit, je lui remis votre paquet hier au matin, et, après avoir lu
votre lettre, je l'informai de l'état de ses vaisseaux, des ordres
que j'ai reçus et de ce que j'ai fait en conséquence, et il donna les
siens pour tout ce qui était à régler de sa part. Les eaux et les
bains lui ont fait beaucoup de bien.
«Il a trouvé, Monseigneur, les deux vaisseaux en rade, les officiers
mariniers et les soldats payés, les poudres, les vivres et les
rechanges embarqués, et les ouvrages finis; ainsi ma mission est
remplie comme vous l'aurez pu désirer; il ne reste qu'à rassembler
les matelots libertins pour ce qui regarde l'armement de ces
vaisseaux.
«A l'égard des préparatifs pour le siége de Barcelone, M. Cateline
espère avoir achevé aujourd'hui la levée de quatre-vingt-seize
canonniers et le remplacement des bombardiers embarqués avant de les
payer de leurs avances, et je fais embarquer pour dix jours de vivres
sur les deux vaisseaux pour leur passage, sur lesquels ils seront
distribués également, aussi bien que les officiers d'artillerie,
etc...»
Dans cette lettre M. de Vauvré répond au courrier du 14 février, qui
contenait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les instructions pour
du Casse. Voici ces instructions et la lettre du Roi à l'amiral du
Casse:
«Monsieur du Casse, le roi d'Espagne, mon petit-fils, m'ayant demandé
deux de mes vaisseaux pour fortifier ceux qu'il a fait armer à Cadix
et à Gênes pour réduire à son obéissance ses sujets rebelles de
Catalogne et des îles qui en dépendent, je vous ai choisi pour les
commander, par la connaissance que j'ai de votre expérience et de
votre zèle pour mon service. J'ai ordonné pour cet effet à Toulon
l'armement des vaisseaux l'_Entreprenant_ et le _Furieux_. Comme je
ne doute point que mes ordres n'aient été promptement exécutés, je
vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que,
aussitôt que les vents le permettront, vous mettiez à la voile pour
poursuivre votre destination et remplir les ordres du roi d'Espagne,
mon petit-fils. Il a désiré que vous commandiez généralement toutes
les forces maritimes qui seront employées à bloquer Barcelone par
mer, ou autres opérations utiles au bien de son service, et qu'en
cas de votre absence ou maladie, elles soient sous le commandement
du sieur d'Aligre, chef d'escadre de mes armées navales, à qui j'ai
accordé mon vaisseau le _Furieux_, il recevra les ordres nécessaires
pour se faire reconnaître en cette qualité, lorsqu'il en sera besoin,
et les officiers espagnols et français auront celui de lui obéir
partout où vous ne serez pas.
«Je ne vous prescris rien sur votre navigation ni sur les services
que vous pourrez rendre dans la campagne que vous allez faire,
comptant sur votre expérience, et que vous n'omettrez aucune des
commissions dont vous serez chargé par le roi mon petit-fils; mais
mon intention est que les deux vaisseaux de guerre dont je vous
confie le commandement, ainsi que les frégates l'_Hermione_ et la
_Vierge de Grâce_, les trois barques et tous les autres bâtiments
qui seront armés avec des équipages français, portent mon pavillon.
J'estime qu'il suffira que celui sur lequel vous serez embarqué porte
la cornette au grand mât pour marque de commandement.
«Et comme, en cas de rencontre à la mer entre les vaisseaux turcs ou
barbaresques et les espagnols et génois portant pavillon d'Espagne
qui seront sous votre commandement, vous pourriez être embarrassé du
parti que vous devriez prendre pour ne rien faire qui puisse m'être
désagréable, je suis bien aise de vous dire que le roi catholique en
ce cas est demeuré d'accord que vous empêcherez tout acte d'hostilité
de part et d'autre, et que vous déclarerez même aux commandants
qui sont à sa solde et sous son pavillon, ainsi qu'aux infidèles,
afin de les mieux contenir, qu'il vous est ordonné de prendre parti
sans ménagement contre les agresseurs, et mon intention est que
vous l'exécutiez avec tous les bâtiments français qui sont sous vos
ordres. Je donne à Toulon celui de détacher, à la prière du roi
d'Espagne, trois cent soixante-quinze hommes de mes troupes de la
marine pour être embarqués avec les officiers majors des compagnies,
savoir: deux cents sur les trois navires du marquis de Marry et le
reste sur les quatre plus forts de ceux armés à Cadix; comme il est
nécessaire que, dans chacun des autres de cette dernière escadre,
il y ait au moins un officier français qui observe et explique vos
signaux au capitaine espagnol, vous choisirez parmi les présents
dans le port ceux que vous estimerez plus capables de cette fonction,
et vous observerez que ces officiers et soldats ne doivent servir
sur ces vaisseaux espagnols et génois que pendant qu'ils seront sous
votre commandement et point par terre. J'ai donné ordre encore, sur
les instances du roi mon petit-fils, que les officiers entretenus
dans l'artillerie de marine avec les bombardiers et canonniers de
mer qu'il m'a demandés, soient prêts à s'embarquer sur les vaisseaux
de l'escadre dont vous avez le commandement; je désire que vous
les y fassiez recevoir et nourrir pendant le passage, et qu'ils se
débarquent dans l'endroit de la côte de Catalogne que vous jugerez
le plus sûr et commode, avec le reste des munitions et ustensiles
que j'ai fait fournir et qui n'auront pu être embarqués dans les
vaisseaux du marquis de Marry ou autres bâtiments de charge à sa
suite.
«Mon intention est, au surplus, que pendant cette campagne vous
teniez la main que mes ordonnances et règlements pour la marine
soient observés exactement dans les navires et autres bâtiments
portant mon pavillon qui seront sous vos ordres.
«Et, la présente n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait,
monsieur du Casse, en sa sainte garde.
«Écrit à Versailles, le 12 février 1714.