Du Casse part pour l'Amérique (12 octobre 1707).—Son arrivée à la
Martinique et à Saint-Domingue.—A Carthagène (mars).—Il part pour
la Havane avec les galions.—Là, il reçoit des instructions apportées
par le marquis d'Ars.—Du Casse nommé lieutenant général des armées
navales de France (27 décembre 1707).—L'escadre et du Casse quittent
la Havane le 1er juillet 1708.—Rencontre et prise de six vaisseaux
anglais richement chargés.—L'amiral entre au port du Passage près
Bilbao avec sa capture et les galions (28 août 1708).—Instructions
en date du 2 juin 1708 remises à du Casse, pour le paiement intégral
des frais de l'expédition.—Lettre du comte de Toulouse à du
Casse.—En juillet 1710, il reçoit l'ordre de se rendre de nouveau
à Panama pour ramener d'autres galions menacés par les escadres
anglo-hollandaises.—Histoire de cette nouvelle et importante mission
entreprise pour sauver la monarchie espagnole.—Départ de Brest, en
mars 1711, de du Casse et de son escadre; ses sages instructions à
ses capitaines.—Il apaise en passant à Saint-Domingue une émeute
populaire.—Rapport sur cette affaire.—Du Casse se rend à Carthagène
le 2 juin et y trouve les galions.—Il fait mettre les trésors sur
ses vaisseaux.—Sa ruse pour tromper l'escadre ennemie.—Il sort
du port de Carthagène (3 août).—Il atterrit au port de Paix (26
août).—Lettre de Charitte, gouverneur de l'île.—L'amiral reçoit les
provisions de commandeur de Saint-Louis.—Lettre de Berthomier (18
septembre) sur l'escadre de du Casse.—Violente tempête.—Relâche
à la Martinique; on ne peut partir qu'au commencement de
décembre.—Lettre de Charitte à Pontchartrain (25 novembre).—Entrée
au port de la Corogne en avril 1712.—Le comte de Durtal envoyé par
du Casse à Philippe V.—Grande joie à la Cour et dans toute l'Espagne
à la nouvelle de l'arrivée des galions qui sauvent la monarchie.—Du
Casse nommé chevalier de la Toison-d'Or (24 avril 1712).—L'amiral
reçoit l'investiture de la main du roi à Madrid (23 mai).—Lettres
relatives à la mission si heureusement et si habilement accomplie
par du Casse.—Une page de Saint-Simon; le duc est jaloux de du
Casse.—L'amiral du Casse de retour à Paris et nommé commandant en
chef de l'armée navale devant Barcelone (1713).—Louis XIV désire que
du Casse se rende à Toulon pour activer les préparatifs.—La santé
de l'amiral le retient quelque temps à Paris.—Son voyage.—Il est
forcé de s'arrêter à Moulins et à Bourbon-l'Archambault.—Lettres de
Pontchartrain et de Louis XIV.—La santé de du Casse le contraint à
quitter le siége et à se rendre à Bourbon avec son gendre.—Sa mort
(25 juillet 1715).
Au mois de septembre 1707, la _Nymphe_, frégate de vingt canons,
commandée par le chevalier de la Fayette, fut envoyée au Mexique
annoncer l'arrivée prochaine de l'escadre de du Casse, afin que le
vice-roi fît mettre la flotte en état d'appareiller.
En effet, un mois plus tard, le 12 octobre 1707, du Casse partit de
Brest avec cinq vaisseaux et une frégate: le _Magnanime_, sur lequel
il avait arboré son pavillon, le _Grand_ monté par M. de Serquigny,
l'_Elisabeth_ par M. de Champmeslin, le _Glorieux_ par M. de Poudens,
l'_Hercule_ par M. de Chavagnac, la _Thétis_ par M. de Villiers de
l'Isle-Adam; il fut joint en mer, à peu de distance du port, par deux
frégates, venues du Havre: la _Diane_ commandée par M. de Laiguillette,
et l'_Atalante_ par le chevalier de Rancé.
Du Casse fit route jusqu'à la Martinique sans rencontrer d'ennemi.
De cette île, il se rendit à Saint-Domingue. Obligé de faire séjour
dans ces deux colonies, il envoya trois navires de faible tonnage au
gouverneur et au général des galions, avec mission de les engager à
tout préparer pour qu'il pût repartir avec les galions qu'il était venu
chercher; ayant même su que la flotte se trouvait dépourvue de beaucoup
de choses, il la fit ravitailler par la frégate marchande le _duc de
Bourgogne_.
A Carthagène se trouvait un gouverneur qui aurait servi plus volontiers
l'archiduc que Philippe de France et qui faisait subir mille vexations
aux Français. Il avait fait mettre le séquestre sur plusieurs navires
appartenant à des particuliers de notre nation et avait causé la ruine
à peu près complète d'un sieur de Valeille. Lorsque du Casse arriva
à Carthagène vers le milieu du mois de mars, Valeille lui exposa ses
griefs. L'amiral le prit de fort haut avec les autorités espagnoles,
qui, effrayées, se hâtèrent de réparer leurs actes iniques; justice fut
faite.
Du Casse passa peu de temps sur le continent d'Amérique et s'en fut
avec les galions à la Havane. Là il trouva une frégate française, le
_Ludlow_, sur laquelle était le capitaine de vaisseau Louis de Brémond,
marquis d'Ars. Cet officier apportait à du Casse des instructions. Au
mois de février 1708, le marquis de Brémond d'Ars avait reçu celles qui
suivent:
«Sa Majesté ayant résolu d'envoyer par une frégate exprès un paquet
de conséquence au sieur du Casse, lieutenant général de ses armées
navales qui commande l'escadre qui est à présent en Amérique, elle
a fait choix pour ce service de la frégate le _Ludlow_, que le dit
sieur marquis d'Ars commande, étant persuadée qu'il s'acquittera de
l'exécution de cet ordre avec toute l'exactitude possible. Pour cet
effet elle donne ordre au sieur de Begon, intendant à Rochefort, de
lui donner des vivres autant que cette frégate en pourra porter, afin
qu'elle en ait pour tout le temps que durera son voyage. L'intention
de Sa Majesté est qu'aussitôt que le vent lui permettra de mettre
à la voile, il appareille et qu'il fasse voile en toute diligence
pour le Cap-Français de Saint-Domingue, où il pourra apprendre des
nouvelles certaines de l'endroit où sera ledit sieur du Casse. Si le
sieur de Charitte ne pouvait lui en donner, parce que le dit sieur
du Casse a abordé par la bande du sud, il enverra un exprès par les
terres au comte de Choiseul, au comte d'Eslandes, par lequel il sera
informé du temps du départ du sieur du Casse et de la route qu'il
aura faite, et pour ne point perdre de temps, en attendant le retour
de cet exprès, il prendra les rafraîchissements dont il pourra avoir
besoin et demandera au sieur de Charitte un pilote qui le mènera
par le vieux canal à la Havane, où le dit sieur du Casse doit être
suivant ses ordres, et s'il ne se trouve pas en ce port, il faut
qu'il l'aille chercher où il sera et qu'il fasse toute la diligence
qui pourra dépendre de lui pour le joindre, et après il aura soin
d'exécuter les ordres que ledit sieur du Casse lui donnera; mais en
cas qu'à son arrivée à la Havane il le trouvât parti pour revenir
en Europe, l'intention de Sa Majesté est qu'il tâche de prendre un
fret audit port de la Havane pour gagner la dépense de son voyage et
qu'il revienne ensuite le plus diligemment possible aux rades de la
Rochelle.»
Le marquis de Brémond d'Ars remit à du Casse les provisions de
lieutenant général des armées navales, vice-amiral de France. Le
27 décembre 1707, tandis qu'il faisait campagne, ses services lui
avaient obtenu cette haute distinction, aux applaudissements de tous.
Saint-Simon, si peu bienveillant d'ordinaire pour du Casse, enregistre
dans ses Mémoires cette nomination, en disant: «_Il y eut deux
lieutenants généraux, le mérite fit du Casse, la faveur fit d'O._»
Le 1er juillet 1708, l'escadre française partit de la Havane. Quelques
jours après, six vaisseaux anglais furent signalés. La chasse leur fut
donnée. Ils furent pris. On y trouva un chargement considérable. Aucun
autre incident n'étant venu retarder sa marche, du Casse fit le 28
août son entrée dans le _Port-du-Passage_ près Bilbao, avec sa riche
capture, ayant rempli sa mission sans avoir subi aucune perte; «_du
Casse_, dit Saint-Simon, _qui était allé chercher les galions dont
on avait si grand besoin, les ramena riches de cinquante millions en
argent et de dix millions de fruits. Il arriva au Port du Passage le 27
août._»
Il y trouva des instructions pour faire opérer le remboursement des
frais de l'expédition, entre autres des lettres patentes signées de la
main même de Louis XIV et datées du 18 avril.
Outre ces lettres patentes, l'ambassadeur de famille, d'Aubenton, fit
remettre à du Casse, des instructions, datées du 2 juin de la même
année (1708), que nous croyons devoir reproduire ici. L'insistance
que met Louis XIV à ce que les frais de l'expédition soient payés
exactement, sans réclamer un centime de plus que le dû légitime, jette
un jour curieux sur l'honnêteté avec laquelle se faisaient sous ce
règne les opérations financières.
«De par le Roy:
«Sa Majesté a fait armer dans les ports de Brest et du Havre une
escadre de sept vaisseaux de guerre et de deux frégates sous le
commandement du sieur du Casse, lieutenant général de ses armées
navales, pour aller prendre au Mexique, sous son escorte, la flotte
de la Nouvelle-Espagne. Sur l'offre qui en a été faite par le roy
catholique d'en faire payer la dépense sur le produit des effets
de cette flotte, et étant nécessaire de commettre quelque personne
de confiance et entendue dans le commerce d'Espagne pour liquider,
si n'a été, les sommes qui doivent revenir à Sa Majesté pour son
remboursement de cette dépense et la faire remettre à ses ordres, de
même que de ce qui peut regarder et concerner l'exécution du décret
de Sa Majesté catholique du 26 novembre 1706 et les intérêts des
négociants français dans ladite flotte, elle a fait choix du sieur
du Casse pour travailler, avec le commissaire ou les commissaires
qui seront nommés par Sa Majesté catholique, à la liquidation de ce
qui lui doit revenir, lui donnant pouvoir de prendre connaissance
de tout ce qui est en cela de son service, d'en arrêter les comptes
conjointement avec lesdits commissaires de S. M. Catholique,
d'empêcher qu'il ne soit débarqué en fraude aucun effet de ceux qui
auront été chargés dans les vaisseaux de Sa Majesté, de les faire
reconnaître et visiter en présence des commissaires à la répartition
des sommes concernant ladite dépense et les droits du roi d'Espagne,
afin que les effets qui appartiennent aux sujets de Sa Majesté ne
soient pas plus surchargés que ceux des Espagnols.»
«Fait à Versailles, 2 juin 1708.»
Du Casse fut retenu quelque temps en Espagne par les règlements de
comptes; il montra beaucoup de dextérité et se tira, à son honneur,
de cette ennuyeuse mission. Il acquit même une réputation d'habileté
dans l'art de mener à bien ce genre de négociations, et un an plus
tard, à la fin de l'année 1709, Philippe VI ayant cru devoir apporter
des modifications, très-fâcheuses pour les armateurs français, aux
conventions qui réglaient le sort des prises amenées par ceux-ci dans
les ports d'Espagne, M. le comte de Toulouse consulta du Casse sur ce
qu'il y aurait à faire à cet égard, par une lettre qu'il lui écrivit le
24 janvier 1710.
«Je ne doute pas, Monsieur, que vous n'ayez été informé des
changements que le roi d'Espagne vient de faire au sujet des prises,
qui sont menées dans ses ports par des armateurs français et qui
consistent à révoquer l'exemption qu'il avait accordée pour les
effets de ces prises qui se rendent en Espagne, et à ordonner aux
conseils de ne plus faire aucune procédure sur les prises, mais de
les laisser faire aux officiers de justice espagnols.
«A l'égard de la révocation de l'exemption, il est aisé de comprendre
quel préjudice elle cause à la course; il se peut que l'on demande
actuellement à Cadix 20,000 fr. de droits pour une prise, qui n'a
été vendue que 60,000 fr. L'article des procédures est encore plus
précieux; car, outre que celles qui sont faites par les juges
espagnols sont chargées d'une infinité de papiers inutiles et où il
est impossible de rien connaître, comme je l'ai éprouvé plusieurs
fois, cela jettera les armateurs dans des frais et des longueurs
qui les abîmeront, sans compter que les Espagnols étant de mauvaise
humeur comme ils le paraissent à présent, il n'y aura point de juges
à qui pour cent pistoles un Hollandais ne fasse faire la procédure,
de telle sorte qu'il sera impossible de n'en pas prononcer la main
levée. Il est très-important, pour le bien de la course qui n'est
déjà que trop ruinée par d'autres endroits, qu'il plaise au Roi de
prendre des résolutions à cet égard.
«Le roi d'Espagne a fait un état par lequel il ordonne à tous ses
armateurs de ramener leurs prises dans le lieu de leur armement, sans
pouvoir s'en dispenser sous quelque prétexte que ce puisse être. Je
ne sais s'il ne serait pas à propos d'ordonner la même chose à nos
corsaires français et je suis persuadé que, nonobstant le risque
qu'il y a à courir de la part des ennemis, tous ceux qui ont intérêt
dans les armements seraient fort aises de voir cet ordre donné,
parce que la facilité que l'on a eue de permettre aux Français de
mener leurs prises en Espagne, n'a servi à autre chose qu'à donner
lieu à beaucoup de friponneries, car les conducteurs, sous prétexte
de les faire vendre, se les font adjuger pour le tiers ou pour la
moitié de leur juste valeur, et ensuite les ramènent en France, où
ils les revendent ce qu'elles valent, à la vue même des intéressés à
l'armement, qui voient le tort qu'on leur fait sans y pouvoir donner
ordre.»
«Versailles, 24 janvier 1710. Signé: Louis Antoine de BOURBON.»
Si du Casse méritait que le grand amiral de France eût ainsi recours à
ses lumières pour s'éclairer sur une question fort importante, comme
a pu en faire juger la lettre que l'on vient de lire, il avait encore
bien davantage l'estime et l'admiration générales par l'adresse avec
laquelle il avait su, l'année précédente, ramener sans encombre les
richesses des galions. Au milieu de l'année 1710, on sut que d'autres
galions, bien plus richement chargés encore, étaient réunis à Panama.
On apprit aussi que les armées navales de Hollande et d'Angleterre
avaient reçu l'ordre de prendre la mer et de surveiller leur départ,
pour s'en emparer coûte que coûte. Seul, du Casse fut jugé digne et
capable du commandement de l'escadre français mise à la disposition du
roi d'Espagne. Malgré la confiance qu'inspirait du Casse, le cabinet
de Versailles hésita avant d'accorder les vaisseaux que demandait
Philippe V. En présence des armées navales ennemies, véritablement
formidables, qui tenaient la mer, il parut imprudent d'entreprendre
une pareille expédition. Mais le cabinet de l'Escurial représenta avec
force qu'il n'y avait plus d'argent dans les coffres du trésor royal,
qu'on ne pouvait entretenir les troupes plus longtemps, et que s'il ne
pouvait avoir les richesses du Nouveau-Monde, le fils de France, qui
occupait le trône de Charles-Quint, allait être obligé de manquer à ses
engagements et de faire banqueroute. Louis XIV céda.
Du Casse fut donc chargé de la glorieuse et difficile mission de sauver
l'honneur de la monarchie espagnole.
Dès les premiers jours du mois de janvier 1711, l'amiral se rendit
à Brest. Le 11, il arrêta, avec l'assentiment du ministre, la liste
des officiers devant servir sur les vaisseaux qu'on armait. Le
_Saint-Michel_ fut désigné comme vaisseau amiral, et les ordres
suivants donnés: