Il était tard. Toutefois, mon camarade, et moi, ne pûmes aller souper,

qu’après nous être bien entretenus de l’heureuse issue de nos travaux,

et de tous ces malheurs, dont ce que j’ai raconté, n’est en vérité

qu’une partie ; et qu’après avoir dit à Dieu par des soupirs ardents ce

que nous sentions pour ses infinies bontés, pour son tout-puissant

secours, et pour sa délivrance miraculeuse. Nous n’en attendions point

de semblable, lorsque nous étions dans l’angoisse. En effet qui eût osé

espérer de tout sauver, lorsque de tous côtés nous étions en danger de

tout perdre ? Les jours suivants nous fîmes le compte de ce que nous

avions perdu en ce funeste voyage. Nous trouvâmes que cela ne se montait

qu’à environ un sur cent, de ce que nous avions conservé et heureusement

apporté à _Tifflis_ sans rien de rompu, ni de gâté.

La Géorgie (j’entends tout le pays ainsi appelé, qui est soumis à la

Perse) confine aujourd’hui du côté de l’orient à la _Circassie_ et à la

_Moscovie_, du côté de l’occident à l’Arménie mineure, du côté du midi à

l’Arménie majeure, du côté du septentrion la mer Noire et à cette partie

de la _Colchide_ qu’on appelle _Imirette_ : et c’est-là, à mon opinion,

tout le pays que les Anciens appelaient _Ibérie_. La Géorgie s’étendait

autrefois depuis Tauris et Erzerum, jusqu’au _Tanaïs_, et s’appelait

_Albanie_. Elle est resserrée comme l’on voit. C’est un pays où il y a

beaucoup de bois et beaucoup de montagnes, qui renferment quantité de

plaines belles et longues, mais qui ne sont pas larges à proportion. Le

milieu de la _Géorgie_ est plus plein et uni que le reste. Le fleuve

_Kur_, que la plupart des géographes appellent _Cyre_, et aussi Corus,

passe au milieu. Il a sa source dans le mont _Caucase_, à une journée et

demie _d’Acalziké_, comme l’on a dit. Il se jette dans la mer Caspienne.

Ce fleuve a un avantage par-dessus tous les autres fleuves de Perse,

c’est qu’il porte bateau un assez long espace de pays ; ce qu’on ne voit

faire à aucun autre, et qui est fort particulier et fort remarquable en

un empire de si grande étendue. C’est sur ce fleuve _Kur_ que Cyrus, le

fameux conquérant de Perse, ayant été exposé en son enfance sans y être

submergé, il en prit son nom de _Cyrus_, au rapport des anciens

historiens, auxquels je crois qu’il faut d’autant plus ajouter foi en ce

point, que dans tous ces pays dont je viens de parler, on appelle

communément ce fleuve Kur, Cha-bah mensou, c’est-à-dire, _le_ fleuve du

roi Bahmen. Ce nom de Bahmen est un de ceux que les chroniques de Perse

donnent au roi Cyrus.

J’ai vu de vieilles géographies persiennes, qui mettent la _Géorgie_

dans _l’Arménie_ majeure. Les modernes en font une province

particulière, qu’ils appellent _Gurgistan_, et qu’ils divisent en quatre

parties. _l’Imirette_, dont nous avons tant parlé ; le pays de _Guriel_,

où l’on comprend tout ce qui est dans le gouvernement _d’Acalziké_ ; le

royaume de _Caket_, qui s’étend fort loin dans le mont _Caucase_, et qui

est proprement l’ancienne _Ibérie_ ; et le _Carthuel_, qui est la

_Géorgie_ orientale : et que les anciens géographes nommaient Albanie

asiatique. Le royaume de _Caket_ et le Carthuel sont dans l’empire de

Perse. C’est ce que les Persans appellent le Gurgistan. Les Géorgiens ne

se donnent point d’autre nom que celui de Cartheuli. Ce nom n’est pas

nouveau. On le trouve, quoiqu’un peu corrompu, dans les écrits de

plusieurs anciens auteurs, principalement dans _saint. Épiphane_, qui en

parlant de ces peuples les nomme toujours Cardiens. On dit que ce sont

les _Grecs_ qui leur ont donné celui de Géorgiens, du mot Georgoi, qui

en leur langue signifie _laboureur_. D’autres gens veulent que ce nom

vienne de celui de saint. _George_, le grand saint de tous les chrétiens

du rite grec ; mais c’est une fausse étymologie, puisqu’on trouve le nom

de Géorgiens dans les auteurs bien plus anciens que saint. _George_,

comme _Pline_ entre autres, et Pomponius Mela.

Toute la Géorgie a peu de villes, comme nous l’avons observé. Le royaume

de _Caket_ en a eu plusieurs autrefois. Elles sont maintenant toutes

ruinées, à la réserve d’une nommée aussi _Caket._ J’ai ouï dire, étant à

_Tifflis_, que ces villes avaient été grandes et somptueusement bâties,

et c’est l’idée que l’on en conçoit quand on regarde tant ce qui n’en a

pas été tout à fait détruit, que les ruines même. Ce sont les peuples

septentrionaux du mont _Caucase_, ces Alanes, Suanes, Huns, et ces

autres nations célèbres pour leur force et pour leur courage, et au

rapport de beaucoup de gens, c’est aussi une nation d’Amazones par qui

ce petit royaume de _Caket_ a été ravagé. Les Amazones en sont proche au

dessus, du côté du septentrion. La géographie ancienne et la moderne en

conviennent. Ptolémée place leur pays dans la _Sarmatie_ asiatique, qui

est à présent nommée Tartarie, à l’occident du _Volga_ entre ce fleuve

et les monts Hippiques, et c’est là justement la partie septentrionale

du royaume de Caket. Quinte Curce dit en un même sens, que le royaume de

_Talestris_ était proche du fleuve de _Phase_. Strabon est du même avis,

en parlant des expéditions de Pompée et de Cannidius. Je n’ai vu

personne en Géorgie, qui ait été dans le pays des Amazones ; mais j’ai

ouï beaucoup de gens en compter des nouvelles : et l’on me fit voir chez

le prince un grand habit de femme d’une grosse étoffe de laine, et d’une

forme toute particulière, qu’on disait avoir servi à une Amazone, qui

fut tuée auprès de _Caket_, durant les dernières guerres. On pourra

avoir bientôt des nouvelles de ces célèbres guerrières ; car les

capucins de _Tifflis_ me dirent, qu’il irait au printemps deux

missionnaires en leur pays ; la congrégation ayant ordonné, qu’on y en

envoyât. J’eus une fois à ce sujet un entretien assez long avec le fils

du prince de _Géorgie_. Il me dit entre autres choses, qu’au-dessus de

_Caket_, à cinq journées de chemin, vers le septentrion, il y avait un

grand peuple qu’on ne connaissait presque point, et qui était

continuellement en guerre avec les Tartares qu’on surnomme _Calmas_, ce

sont deux que nous appelons Calmouques. Que tous les divers peuples, qui

habitent le mont _Caucase_, sont toujours en guerre ensemble : et qu’on

n’avance rien à faire la paix ou des traités avec eux ; parce que ce

sont des peuples sauvages, qui n’ont ni religion, ni police, ni lois.

Ceux qui sont les plus proches de _Caket_ y font souvent des courses.

Cela oblige le vice-roi, qui est le fils aîné du prince de _Géorgie_, de

s’y tenir toujours pour repousser ces barbares.

Je rapportai à ce jeune prince ce que les histoires grecques et romaines

racontent des Amazones ; et après avoir discouru quelque temps sur ce

sujet ; son avis fut que ce devait être un peuple de _Scythes_ errants,

comme les Turcomans, et les _Arabes_, qui déféraient la souveraineté à

des femmes, comme font les Achinois, et que ces reines se faisaient

servir par des personnes de leur sexe, qui les suivaient partout. Nous

comprenions aisément qu’il fallait qu’elles allassent à cheval, comme

des hommes, et qu’elles fussent armées, parce qu’en Orient toutes les

femmes montent à cheval comme les hommes, et que même même quelques-unes

y montent aussi — bien, et que les princesses y portent le poignard au

côté. Mais pour la mutilation au sein et d’autres particularités, qu’on

rapporte des Amazones, nous le mîmes parmi ces contes, dont la menteuse

Grèce a eu l’impudence de remplir ses histoires, selon le langage d’un

poète latin.

La province de _Carthuel_ a quatre villes seulement, Gory, Suram, _Aly_,

et _Tifflis_. Nous ferons ailleurs la description de _Tifflis_. Gory est

une petite ville, située dans une plaine entre deux montagnes, sur le

bord du fleuve Kur ; en bas d’une éminence, sur laquelle il y a une

forteresse qui est gardée par des Persans naturels. Elle a été bâtie

durant les dernières guerres de _Gurgistan_, il y a quarante ans, par

_Rustan_ Can, général de l’armée persane. Un augustin missionnaire, qui

était alors à _Gory_ en fit le plan. Cette forteresse n’est pas de

grande défense. Sa principale force vient de sa situation. Sa garnison

est de cent hommes. La ville, qui est au bas, est petite. Les maisons

sont bâties de terre, et les bazars aussi. Les habitants sont tous

marchands et assez riches. On trouve là abondamment, et à bon marché,

tout ce qui est nécessaire à la vie. On dérive le nom de _Gory_ d’un

terme qui signifie _cochon_, parce qu’il y est abondant et excellent.

Suram n’est proprement qu’un bourg la moitié plus petit que la ville de

_Gory_ ; mais la forteresse, qui est proche, est grande et bien

construite. Elle a aussi cent hommes de garnison. Proche de _Suram_, il

y a une contrée dite _Sémaché._ Ce nom, qui est géorgien, signifie trois

châteaux. Les gens du pays disent, que _Noé_ vint habiter en cette

contrée, après qu’il fut sorti de l’arche, et que ses fils y bâtirent

chacun un château. Je ne dis rien _d’Aly_, parce que j’en ai parlé autre

part.

La température d’air est bonne en Géorgie. L’air y est sec, très-froid

durant l’hiver, et fort chaud durant l’été. Le beau temps n’y commence

qu’au mois de mai, mais il dure jusqu’à la fin de novembre. Il y faut

arroser les terres, autrement elles sont stériles. Mais étant arrosées

elles produisent abondamment toute sorte de grains, de légumes, et de

fruits. La _Géorgie_ est un pays fertile autant qu’il se peut. On y vit

délicieusement et à bon marché. Le pain y est aussi bon qu’en lieu du

monde. Les fruits y sont excellents, il y en a de toutes sortes. Aucun

endroit de l’Europe ne produit des poires et des pommes qui soient ni

plus belles ni de meilleur goût ; ni aucun lieu d’Asie de plus

excellentes grenades. Le bétail y est en abondance et très bon, tant le

gros que le menu. Le _gibier_ est incomparable. Il y en a de toutes

sortes, principalement de volatil. Le sanglier y est en aussi grande

quantité, et aussi délicat qu’en Colchide. Le commun peuple ne vit

presque que de _cochon_. On en voit par toute la campagne : à dire le

vrai, il ne se peut rien manger de meilleur que cette viande. Les gens

du pays assurent, qu’on n’en est jamais incommodé quelque quantité qu’on

en mange. Je crois que cela est vrai, car quoi que j’en mangeasse

presqu’à tous les repas, il ne m’a jamais fait de mal. La mer Caspienne,

qui est proche de la _Géorgie_, et le _Kur_ qui la traverse, fournissent

tant de poisson de mer et d’eau douce, qu’on peut bien assurer, qu’il

n’y a point de pays où l’on puisse en tout temps faire meilleure chère

qu’en celui-là.

On peut bien assurer qu’il n’y en a point aussi où l’on boive tant de

vin, ni de plus excellent. Les vignes croissent autour des arbres comme

en _Colchide_. On transporte toujours de _Tifflis_ une grande quantité

de vin en Arménie, en Médie, et à _Ispahan_, pour la bouche du roi. La

charge de cheval, qui est de 300. pesant ne coûte que huit francs : je

parle du meilleur vin : car d’ordinaire on a le commun pour la moitié.

Tous les autres vivres sont à proportion. La _Géorgie_ produit de la

soie en quantité ; mais pas la moitié tant que la plupart des voyageurs

l’ont écrit. Les gens du pays ne la savent pas fort bien travailler. Ils

la portent en Turquie, à Arzerum, et aux environs, où ils ont beaucoup

de commerce.

Le sang de _Géorgie_ est le plus beau de l’Orient, et je puis dire du

monde. Je n’ai pas remarqué un visage laid en ce pays-là, parmi l’un et

l’autre sexe : mais j’y en ai vu d’angéliques. La nature y a répandu sur

la plupart des femmes des grâces, qu’on ne voit point ailleurs. Je tiens

pour impossible de les regarder sans les aimer. L’on ne peut peindre de

plus charmants visages, ni de plus belles tailles que celles des

_Géorgiennes_. Elles sont grandes, dégagées, point gâtées d’embonpoint,

et extrêmement déliées à la ceinture. Ce qui les gâte, c’est qu’elles se

fardent, et autant les plus belles, que celles qui le sont moins. Le

fard leur tient lieu d’ornement. ment. Elles s’en servent de parure, de

même qu’on fait chez nous de bijoux et de beaux habits.

Les Géorgiens ont naturellement beaucoup d’esprit. L’on en ferait des

gens savants et de grands maîtres, si on les élevait dans les sciences

et dans les arts : mais l’éducation qu’on leur donne, étant fort

méchante, et n’ayant que de mauvais exemples, ils deviennent

très-ignorants, et très-vicieux. Ils sont fourbes, fripons, perfides,

traîtres, ingrats, superbes. Ils ont une effronterie inconcevable à nier

ce qu’ils ont dit, et ce qu’ils ont fait ; à avancer et à soutenir des

faussetés ; à demander plus qu’il ne leur est dû ; à supposer des faits,

et à feindre. Ils sont irréconciliables dans leurs haines, et ils ne

pardonnent jamais. À la vérité ils ne se mettent pas facilement en

colère, et ne conçoivent pas sans sujet ces haines qu’ils gardent

toujours. Outre ces vices de l’esprit, ils ont ceux de la sensualité les

plus sales ; savoir l’ivrognerie, et la luxure. Ils se plongent d’autant

plus avant dans ces saletés, qu’elles sont communes, et nullement

déshonnêtes en Géorgie. Les gens d’Église, comme les autres, s’enivrent,

et tiennent chez eux de belles esclaves, dont ils font des concubines.

Personne n’en est scandalisé, parce que la coutume en est générale, et

même autorisée. Le préfet des capucins m’a assuré d’avoir ouï dire au

_catholicos_, (on appelle ainsi le patriarche de _Géorgie_) que celui

qui aux grandes fêtes (comme _Pâques_ et Noël) ne s’enivre pas

entièrement, ne passe point pour chrétien, et doit être excommunié. Les

_Géorgiens_ sont outre cela extrêmement usuriers. Ils ne prêtent guère

que sur gages, et le moindre intérêt qu’ils prennent est de deux pour

cent par mois. Les femmes ne sont, ni moins vicieuses, ni moins

méchantes. Elles ont un grand faible pour les hommes, et elles ont

assurément plus de part qu’eux en ce torrent d’impureté qui inonde tout

leur pays. Pour le reste, les _Géorgiens_ ont de la civilité et de

l’humanité, et de plus, ils sont graves et modérés. Leurs mœurs, et

leurs coutumes, sont un mélange de celles de la plupart des peuples qui

les environnent. Cela vient, je crois, du commerce qu’ils ont avec

beaucoup de diverses nations ; et de la liberté que chacun a en

_Géorgie_ de vivre dans sa religion et dans ses coutumes, d’en

discourir, et de les défendre. On y voit des Arméniens, des _Grecs_, des

juifs, des Turcs, des Persans, des _Indiens_, des _Tartares_, des

Moscovites, et des Européens. Les Arméniens y sont en si grand nombre,

qu’il passe celui des Géorgiens. Ils sont aussi les plus riches, et

remplissent la plupart des petites charges, et des bas emplois. Les

Géorgiens sont plus puissants, plus superbes, plus vains, et plus

fastueux. La différence qu’il y a entre leur esprit, leurs mœurs, rs, et

leur créance, a causé une forte haine entre eux. Ils s’abhorrent

mutuellement ; et ne s’allient jamais ensemble. Les Géorgiens

particulièrement ont un mépris extrême pour les Arméniens ; et les

considèrent, à-peu-près, comme on fait les juifs en Europe. L’habit des

Géorgiens est presque semblable à celui des _Polonais_ ; ils portent des

bonnets pareils aux leurs. Leurs vestes sont ouvertes sur l’estomac, et

se ferment avec des des boutons et des ganses. Leur chaussure est comme

celle des Persans. L’habit des femmes ressemble entièrement à celui des

Persanes.

Les logis des grands, et tous les lieux publics, sont construits sur le

modèle des édifices de Perse. Ils bâtissent à bon marché, car ils ont le

bois, la pierre, le plâtre, et la chaux en abondance. Ils imitent aussi

les Persans en leur façon de s’asseoir, de se coucher, et de manger.

La noblesse exerce sur ses sujets un pouvoir plus que tyrannique. C’est

encore pis qu’en _Colchide_. Ils font travailler leurs paysans des mois

entiers, et tant qu’ils veulent sans leur donner ni paie ni nourriture.

Ils ont droit sur les biens, sur la liberté, et sur la vie de leurs

vassaux. Ils prennent leurs enfants, et les vendent, ou les gardent

esclaves. Ils vendent rarement le monde au dessus de vingt-ans, surtout

les femmes. La créance des _Géorgiens_ est à-peu-près semblable à celle

des Mingréliens. Les uns et les autres la reçurent aussi en même temps ;

savoir dans le 4. siècle, et par le même organe d’une femme _d’Ibérie_,

qui s’était faite chrétienne à Constantinople. Enfin, les uns, comme les

autres, ont perdu tout l’esprit du christianisme. Ainsi ce que j’ai dit

des _Mingréliens_, qu’ils n’ont rien de chrétien que le nom, et qu’ils

n’observent, ni ne connaissent presque aucun précepte de la loi de

Jésus-Christ, n’est guère moins véritable du peuple de _Géorgie_. Les

Géorgiens toutefois gardent mieux le jeûne, et font de plus longues

oraisons. Les missionnaires envoyèrent à _Rome_, pendant dant que

j’étais à _Tefflis_, une relation de l’état de leur mission, qu’ils me

firent voir. Il y avait dedans une aventure assez plaisante. Je la

rapporterai, parce qu’elle fait à mon sujet et qu’elle y vient assez à

propos. Il y avait à _Gory_ une femme de mauvaise vie qui tomba malade,

et qui crut en mourir. Elle envoya quérir un prêtre, se confessa, lui

déclara toutes ses débauches, et lui fit après de grandes protestations

de ne plus souffrir d’hommes que son mari. Le prêtre lui dit, Madame, je

vous connais trop pour le croire. Il vous sera assurément impossible de

rompre le commerce que vous avez avec tant de galants. Mais ce que je

vous demande, c’est, que vous n’en entreteniez que deux, ou trois, au

plus, avec ma permission, et à la condition que je vous imposerai. La

femme indignée de la proposition de son confesseur le chassa, et à

l’heure même fit venir un capucin, à qui elle conta ce qui venait

d’arriver, et lui fit après sa confession. La même relation ajoute, que

les prêtres ordonnent aux pénitents, qui se confessent d’avoir pris le

bien d’autrui, de le leur donner, et non de le rendre aux

propriétaires ; de manière qu’il ne se fait jamais de restitution.

Il y a plusieurs évêques en _Géorgie_, un archevêque et un patriarche ;

qu’ils appellent catholicos. Le prince, quoique mahométan de religion,

remplit les prélatures, et y met ordinairement ses parents. Le

patriarche est : son frère. Les gentilshommes s’arrogent le même pouvoir

chacun sur ses terres, non seulement en donnant les bénéfices mais aussi

en emprisonnant et en punissant les gens d’Église, tout comme les

autres, et sans distinction. On se sert d’eux à toute sorte de corvées,

et on enlève leurs enfants ; et non contents de disposer ainsi de ce qui

est plus cher aux hommes que la vie, je veux dire leurs enfants, on

prive ces pauvres gens d’un bien qui n’est pas moins précieux, à savoir

la liberté. Car on les vend pour esclaves aux mahométans comme je l’ai

observé.

Les églises de _Géorgie_ sont un peu mieux entretenues que celles de

Mingrélie. On en voit dans les villes d’assez propres, mais à la

campagne elles sont fort sales. Les Géorgiens, comme les autres peuples

chrétiens, qui les environnent au septentrion, ou à l’occident, ont une

coutume assez étrange de bâtir la plupart des églises sur le haut des

montagnes en des lieux reculés et presque inaccessibles. On les voit, et

on les salue en cet éloignement, de trois ou quatre lieues ; mais on n’y

va presque jamais : et l’on peut bien assurer, que la plupart ne

s’ouvrent pas une fois en dix ans. On les bâtit ; et ensuite on les

abandonne à l’air, à ses injures, et à ses oiseaux. Je n’ai jamais pu

découvrir le motif de cette extravagance. Tous ceux à qui je l’ai

demandé m’ont toujours fait des réponses extravagantes. C’est la

coutume. Les Géorgiens sont prévenus, que quelques péchés qu’ils aient

commis, ils en obtiennent le pardon en bâtissant une petite église. Je

crois pour moi, qu’ils l’édifient en des lieux inaccessibles, pour

éviter de les orner et de les entretenir. J’ai observé ci-dessus que

saint. _George_ est le grand saint de ces chrétiens-là. Ils l’appellent

_Mar_-Gergis, et ils le font natif de Capadoce, fils d’un patriarche

syrien, et martyrisé sous Dioclétien. Les mahométans ne rendent pas

moins d’honneur qu’eux à ce saint ; et ils en font une légende à peu

près semblable, où l’on voit entre autres miracles de _saint George_,

qu’il rendit la vie au bœuf d’une pauvre vieille, chez qui il était allé

loger. Histoire, ou fable, pareille à celle que les Mingréliens

racontent de ce saint, touchant un bœuf transporté la nuit d’un lieu à

un autre, qui en était à plus de cent lieues, comme je l’ai rapporté au

traité de la religion des Mingréliens.

Tant de relations et d’histoires ont décrit la conquête que les Perses

ont faite de la Géorgie, que je m’abstiendrais d’en parler, si les

auteurs s’accordaient, et s’ils avaient été bien informés. Voici

brièvement ce que j’en ai trouvé dans les histoires de _Perse_.

Le grand Ismaël, (que nos historiens, ont surnommé _Sophy_,) après la

conquête des pays qui sont à l’occident de la mer _Caspienne_, de la

_Médie_, et d’une partie de l’Arménie ; et après qu’il eut chassé les

Turcs de tous ces lieux, fit la guerre aux _Géorgiens_, quoiqu’il en eût

reçu de puissants secours dans le commencement de son règne. Il la fit

avec succès, les ayant réduits à lui payer tribut et à lui donner des

otages. La Géorgie, outre ses royaumes de _Caket_, et de _Carthuel_,

avait divers roitelets, appelés _eristaves_, comme qui dirait

_feudataires_, qui étaient toujours en guerre ensemble. Ce fut la cause,

ou du moins le moyen, qui contribua le plus à la ruine des Géorgiens.

Ils payèrent le tribut durant tout le règne _d’Ismaël_ et de son

successeur _Tahmas_, qui fut un prince de grand cœur, et assez heureux à

la guerre. _Luarsab_ régnait de son vivant en cette partie de la

_Géorgie_, qu’on nomme _Carthuel_, qui est, comme j’ai dit, la Géorgie

_orientale_, et celle qui confine avec la _Perse_ du côté d’orient. Ce

roi laissa deux fils et leur partagea son royaume. L’aîné s’appelait

_Simon_. L’autre se nommait David. Ils furent tous deux mécontents du

partage, et dans la guerre qu’ils se firent, ils demandèrent tous deux

du secours à Tahmas. La demande du cadet arriva la première. _Tahmas_

lui fit réponse, qu’il lui donnerait tous les États du roi son père,

s’il se voulait faire mahométan. _David_ accepta le parti. Il embrassa

la religion mahométane, et s’alla rendre à l’armée _persane_, qui était

entrée dans le pays, et forte de trente mille chevaux. On l’envoya à

_Tahmas_, qui séjournait alors à Casbin. Dès qu’il eut ce prince

Géorgien en son pouvoir, il écrivit à _Simon la_ même chose qu’il avait

écrite à son frère ; savoir, de se faire de sa religion, et de le venir

trouver, s’il voulait avoir le domaine de ses ancêtres. _Simon_, se

sentant pressé des armes du _Persan_, se rendit, mais sans vouloir

renoncer à sa créance. Tahmas, devenu maître des princes et du pays de

_Géorgie_, envoya l’aîné prisonnier au château de Genghé, proche la mer

_Caspienne_, et fit l’autre gouverneur de la _Géorgie_ ; lui changeant

son nom de David en celui de _Daoud_-_Can_, qui marquait sa profession

mahométane. Il se fit ensuite prêter serment de fidélité par les grands

seigneurs géorgiens, et emmena leurs enfants et ceux de _David_ comme

des otages.

Les Géorgiens secouèrent le joug des Per- Sans sans après la mort de

_Tahmas_, comme faisaient la plupart des provinces de _Perse_ ; et ils

furent en liberté pendant le règne d’Ismaël second, qui ne dura que deux

ans, et pendant les quatre premières années de celui de _Mahomet_,

surnommé _Koda-bendé_, c’est-à-dire, serviteur de Dieu ; lequel envoya

une armée en Géorgie pour les remettre sous l’obéissance. Daoud-Can

s’enfuit à son approche. Son frère _Simon_ prisonnier, comme j’ai dit,

proche la mer _Caspienne_, prenant cette occasion de rentrer en son bien

se fit mahométan, et _fut_ fait Can de _Tifflis_, sous le nom de

Simon-Gan.

Le Roide _Caket_, nommé _Alexandre_, mourut sous le règne de _Mahomet

Koda_-_bendé_, laissant trois fils et deux filles. L’aîné se nommait

_David_, prince que son courage et ses malheurs ont rendu illustre par

tout le monde, sous le nom de _Taimuras_-Can, que les Persans lui

donnèrent. Il était en otage à la cour de _Perse_ quand son père mourut,

y ayant été mené par le roi _Tahmas_, comme on l’a dit. Il fut élevé

avec _Abas_ le Grand, était à-peu-près de même âge, avec beaucoup de

magnificence et beaucoup de soin. On l’avait imbu des mœurs des

_Persans_, meilleures assurément que celles des _Géorgiens_. Dès que son

père fut mort, sa mère, belle et sage princesse, nommée _Ketavane_ par

les Géorgiens, et Mariane dans les histoires de Perse, écrivit à

_Koda_-bendé : Sire, mon mari est mort, je vous supplie de m’envoyer mon

_fils_ Taimuras pour régner en sa place. Je vous envoie son frère pour

être en otage en la sienne. Taimuras fut renvoyé, après qu’on lui eut

fait prêter serment de feudataire et de vassal.

Le roi de Carthuel, ce Simon, dont nous avons parlé, mourut au

commencement du règne _d’Abas_ le _Grand_, laissant la couronne à

Luarzab son fils aîné encore jeune, sous la tutelle de son premier

ministre ; homme de grand sens, mais d’extraction basse, nommé _Mehrou_

par les _Géorgiens_, et par les Persans, Morad, qui était aussi

gouverneur de _Tifflis_, et qui avait une autorité comme absolue sur le

royaume. Mehrou avait une fille fort belle, dont _Luarzab_ devint

passionnément amoureux, et dont il se fit passionnément aimer. Il n’y

avait pas moyen, quoi que fît le père, d’empêcher ces amants de se voir.

Un jour les ayant surpris enfermés ensemble, il dit au prince. _Sire_,

ne déshonorez ni ma fille, ni ma maison. Si elle plaît à Votre Majesté,

épousez la. Si vous ne la voulez pas épouser, soyez _plus_ seul avec

elle. _Luarzab_ lui fit serment de n’avoir jamais d’autre femme, et sur

son serment _Mehrou_ la laissa vivre avec le prince, comme avec son

mari. Le mariage ne se fit point pourtant, par l’empêchement de la

reine, et des dames du pays, qui protestèrent de ne faire jamais les

soumissions de sujettes à une personne de basse naissance. Luarzab, bien

aise apparemment de cette opposition, dit à _Mehrou_, qu’il ne pouvait

épouser sa fille. Les Géorgiens sont fort vindicatifs. Je l’ai observé.

On conseilla au roi de prévenir Mehrou, et de le faire mourir pour

l’empêcher de se venger. Le roi y consentit. On résolut de l’enivrer, et

de le tuer ensuite dans le premier festin que ferait Sa Majesté.

_Mehrou_ fut averti du complot au moment qu’il allait s’exécuter. Il

était demi ivre, un page du roi, qui était de ses créatures, lui dit en

lui présentant la coupe, et faisant semblant de s’incliner par respect ;

Seigneur on va vous tuer. Il ne se troubla point. Il se lève en rendant

la coupe comme pour aller faire de l’eau. Cela se pratique sans

indécence en ces pays, où les festins durent des demi-journées. Il court

droit à son écurie, prend un bonnet et une casaque de palefrenier qu’il

y trouva, et sans être aperçu de ses gens, met un filet au meilleur

cheval de son écurie, saute dessus et s’enfuit. Il conduisit si bien sa

fuite qu’elle ne fut point découverte, et eut un heureux succès. Il

s’alla jeter aux pieds d’Abas le Grand, qui retournait à _Ispahan_

victorieux de _Chirvan_ et de Chamaky, pays voisins de la _Géorgie_ et

de la mer Caspienne. Il raconta au roi comment il avait servi Luarzab,

et le feu roi son père, et comment il l’en voulait récompenser ; savoir

en lui ôtant la vie, après lui avoir débauché sa fille unique sous

promesse de mariage. Il dit au roi, que Sa Majesté _persane_ étant le

véritable monarque de la _Géorgie_, il lui demandait justice et la

restitution de ses biens.

Mehrou avait imaginé un moyen encore plus sûr de se venger de _Luarzab_,

c’était de donner de l’amour à _Abas_ pour la sœur de ce prince, une des

plus belles personnes de _Géorgie_, et de qui la beauté a été célébrée

par tous _les_ poètes persans. On chante encore aujourd’hui en _Perse_

les chansons qui ont rendu sa beauté renommée plus qu’aucune de son

temps, lesquelles sont un joli roman d’elle et d’Abas. Son nom de

baptême était _Darejau_. La fiction _persane_ lui donna celui de

_Pebry_. Pehry. Mehrou en parlait à toutes occasions à _Abas_ avec tout

l’artifice capable de l’enflammer. _Abas_ l’envoya demander à _Luarzab_

par un ambassadeur, et puis par un autre. Le premier fut renvoyé avec de

belles promesses, et le second en lui disant, que la princesse était

accordée avec Taimuras roi de Caket, qui était devenu veuf. _Abas_ plus

enflammé par les refus, renvoie un troisième ambassadeur à _Luarzab_, le

chargeant de lui demander sa sœur, avec toute sorte de promesses ou de

menaces, et il écrivit en même temps à Taimuras, de n’épouser point la

sœur de Luarzab, et de le venir trouver. Luarzab, irrité de ces

instances réitérées et hautaines, outragea l’ambassadeur pour toute

réponse, afin qu’on ne lui en envoyât plus à ce sujet. C’était environ

l’an 1610. _Abas_ n’était pas en état d’exécuter ses projets contre la

Géorgie. Il était en guerre avec les Turcs. Il dissimula et chargea un

missionnaire _carme_, qu’il envoyait en Europe, pour y animer les

princes chrétiens à la guerre contre le Turc, de passer par la

_Géorgie_, et d’exhorter Taimuras surtout à ne se joindre point aux

Turcs, et à ne rien faire en leur faveur contre les Persans. Taimuras

trop crédule, ou trop craintif, fit ce qu’on voulait ; et il s’en

repentit bientôt ; car l’an 1613. _Abas_ partit _d’Ispahan_ à dessein de

faire la guerre en Géorgie. Ce prince, qui entre ses grandes qualités

avait extraordinairement celles d’artificieux et d’homme composé,

traitait cette guerre comme une intrigue amoureuse. Il disait que la

sœur de _Luarzab_ l’aimait, et le voulait. Qu’elle lui avait envoyé des

lettres par sa confidente.

dente. Il disait encore qu’elle lui avait été promise, et que _Luarzab_

était un perfide, et un injuste. Cependant il faisait ses préparatifs

pour autre chose que pour combattre un rival ; et tout le monde voyait

bien, que ce prince voulait réduire les _Géorgiens_ sur le pied de ses

sujets. Il avait beaucoup de Géorgiens dans ses troupes. Il donnait

pension à plusieurs grands seigneurs en _Géorgie_, et Mehrou en

débauchait tous les jours qui s’engageaient à lui. Il avait deux fils de

_Taimuras_ en otage, et un frère et une sœur de Luarzab. Enfin, il avait

même fait rendre mahométans quelques princes du sang royal de Géorgie,

pour avoir des gouvernement, et de grandes charges. Il se persuada qu’il

viendrait à bout des Géorgiens en mettant de la division entre eux ;

chose aisée, surtout parmi des peuples vindicatifs. Il écrivit à

Taimuras, que Luarzab était un ingrat, un rebelle, et un insensé,

indigne de régner, à qui il avait résolu d’ôter la couronne : et que

s’il voulait le prendre ou le tuer il lui donnerait le royaume. Il

écrivit la même chose à Luarzab touchant Taimuras ; et ordonna à même

temps à Lolla-beg, général de son armée, qui était vers la _Médie_,

d’entrer en _Géorgie_ avec trente mille chevaux, et d’y mettre tout à

feu et à sang

Luarzab et Taimuras furent conseillés de s’unir. Ils se virent et ils

vinrent à se communiquer les lettres _d’Abas_. Ytrouvan trouvant tous

deux leur perte résolue, ils se donnèrent la foi de périr, ou de se

sauver tous deux ensemble : et pour rendre l’union plus étroite et plus

forte _Luarzab_ donna effectivement sa sœur, l’admirable Darejan, à

Taimuras, qui était veuf, comme je l’ai dit. Abas en pensa enrager,

quand on lui en donna la nouvelle. Il voulait égorger de sa main les

deux fils de Taimuras, et les autres otages de _Géorgie_. Il jurait de

faire tout mourir. Enfin il se réduisit à hâter sa marche pour punir

plus tôt les rois qui l’avaient offensé.

Taimuras sentant approcher l’armée persane, voulut se préparer à la

défense. Il découvrit qu’une partie des grands en son royaume

inclinaient à se rendre. Il envoya sa mère à _Abas_. Cette princesse

s’était faite religieuse, aussitôt que son malheur l’avait rendue veuve.

J’ai remarqué au discours de la religion des Mingréliens, qui est la

même que celle des _Géorgiens_ ; que se faire religieuse en ce pays-là,

c’est seulement porter l’habit. de religieuse, sans faire de vœux, et

sans quitte sa demeure accoutumée. _Mariane_, ou _Ketavane_, (car elle

était appelée de ces deux noms) avait pris cet habit pour être plus

retirée, et plus libre en sa dévotion. Elle partit avec un grand train,

et de magnifiques présents. Elle fit tant de diligence, qu’elle trouva

_Abas_ encore à _Ispahan_. Elle se jeta à ses pieds et demanda pardon

pour son fils. Elle fit toutes les soumissions qu’elle crut capables

d’apaiser le roi.

Cette princesse était alors assez âgée ; cependant il est certain

qu’elle était encore belle. _Abas_ en devint amoureux, ou feignit de le

devenir le jour qu’il la vit. Il lui dit de se faire mahométane, et

qu’il l’épouserait. Cette princesse attachée à la chasteté, et à sa

religion, encore plus qu’elle ne haïssait la clôture des reines

persanes, refusa le roi avec une vertu et une fermeté inébranlable, et

tout à fait merveilleuse en une Géorgienne. _Abas_, irrité de ce refus,

ou le prenant pour prétexte ; (car on tient qu’il ne voulait épouser

_Ketavane_, que par un dessein de vengeance contre _Taimuras_,) envoya

la princesse prisonnière en une maison écartée, et fit faire eunuques et

mahométans ensuite ses deux petits-fils, que _Taimuras_ avait envoyé en

otage, comme on a dit. Il partit après pour la Géorgie. Ketavane demeura

en prison plusieurs années, et après fut transférée à _Chiras_, ou elle

souffrit enfin un cruel martyre, l’an 1624. bien du temps après

_qu’Abas_ eut conquis toute la Géorgie. Il écrivit alors à

_Iman_-Kouli-Can, gouverneur de cette ville, de faire _Ketavane_

mahométane, à quelque prix que ce fût, et d’en venir aux derniers

tourments, si les promesses, les menaces et même les coups ne le

pouvaient faire. Iman-Kouli-_Can_ montra l’ordre à la princesse, croyant

qu’il opérerait, mais ce fut sans succès. Les tourments n’en eurent

point non plus sur cette âme véritablement héroïque et sainte. Elle

souffrit le bâton, le fer, et le feu, et mourut sur les charbons

ardents, où l’on la _tourmentait_ ; ayant enduré pour Jésus-Christ un

martyre de huit années, d’autant plus cruel qu’on le changeait, et qu’on

le renouvelait tous les jours. Son corps fut jeté à la voirie. Les

augustins, qui étaient alors à _Chiras_, l’enlevèrent de nuit,

l’embaumèrent, le mirent dans un cercueil, et l’envoyèrent secrètement à

Taimuras par un de leurs compagnons.

Pour retourner à la guerre de Géorgie. Abas étant entré en ce pays — là

avec son armée, conduite par _Mehrou_, et grossie de Géorgiens, dont le

nombre augmentait tous les jours ; l’espérance et les promesses attirant

les uns, la crainte ou des désirs de vengeance poussant les autres ;

_Luarzab_ se résolut de combattre, et espérait de renfermer les Persans

dans les bois, et les y défaire. _Abas_ crut lui-même d’y être perdu, et

qu’on l’avait trahi, car son armée étant avancée environ 25. lieues dans

le pays, _Luarzab_ sépara ses troupes en deux, et ferma le passage par

de grands abatis de bois ; en sorte que l’armée persane ne pouvait ni

avancer, ni retourner sur ses pas. Abas paraissant consterné, et

_Mehrou_ craignant qu’il ne lui ôtât la vie, comme à un traître, lui

_dit_, _Sire_, _je_ vous tirerai d’ici en trois jours sur ma tête. Il

tint parole. Il fit faire un chemin de traverse dans le bois par

l’infanterie ; et laissant le camp, qui était bloqué par les Géorgiens,

il prit seulement la cavalerie. A_bas_ voulut la mener lui-même, et

ayant passé par les bois, il se jeta sur le royaume de Caket, et y fit

de grandes cruautés : jusque là qu’il fit abattre les arbres qui

nourrissent les vers à soie, afin que le pays qui tire de là sa plus

grande commodité fût détruit sans ressource. Quand _Luarzab_ entendit

ces nouvelles, il se crut perdu. Il s’enfuit en _Mingrélie_. Abas, qui

savait bien que sa conquête était mal-assurée, tant que les rois de

_Géorgie_ seraient en liberté, écrivit à _Luarzab_ en ces mots. Pourquoi

fuyez-vous, c’est à Taimuras que j’en veux, à cet ingrat, ce perfide, ce

rebelle. Venez vous rendre à moi. Je vous confirmerai la possession du

royaume _de_ Géorgie ; mais si vous ne venez pas, je la ruinerai

entièrement, et j’en ferai un désert.

Luarzab, en considération, et pour l’amour de son peuple, alla se rendre

à _Abas_. Le roi le reçut en ami, et avec mille bons traitements, le

remit sur le trône dans toute la pompe, et toute la solennité possible.

C’était pour mieux tromper les Géorgiens, et s’en rendre maître sans

coup férir. Il lui fit de beaux présents, et entre autres celui d’une

aigrette de pierreries, qu’il lui recommanda de porter toujours, surtout

quand il le viendrait voir. C’est l’enseigne royal, lui dit-il, Je veux

que vous l’ayez toujours à la tête, afin que le monde sache que vous

êtes roi. Le jour qu’Abas devait partir de _Tifflis_, il dit à Luarzab,

Je m’arrêterai à six lieues d’ici, et je _ferai_ passer mon armée

devant. Ne voulez vous pas m’y accompagner ? C’était un piège pour tirer

doucement le pauvre roi _géorgien_ de sa ville capitale. Il alla avec

lui ne se défiant d’aucun mauvais tour. _Abas_ commanda à un fameux

filou, qui était dans ses gardes, le plus adroit du monde à ce métier,

de voler l’aigrette de _Luarzab_. Cela fut fait : et Luarzab étant venu

voir le roi, Sa Majesté lui dit ; Luarzab, où est votre aigrette ? Ne

vous ai-je pas recommandé de porter toujours cette enseigne royale ?

Sire, dit Luarzab, on me l’a volée, j’en suis au désespoir. Je la fais

chercher depuis hier par tout mon monde ; sans la pouvoir trouver.

Comment, dit le roi en colère, dans camp on vole le roi de Géorgie ?

Qu’on mon me fasse venir le grand prévôt, le guet, président du conseil

de justice. C’était-là le second artifice avec lequel on se devait

saisir du du malheureux _Luarzab_ sans coup férir. On le prit. _Abas_

n’osait le faire mourir, de peur d’exciter une révolte en _Géorgie_. Il

l’envoya en _Masanderan_, c’est _l’Hircanie_, espérant que le mauvais

air du pays le ferait mourir ; mais voyant qu’il y résistait, et qu’il

ne mourait point, il le fit transférer à _Chiras_ ; et enfin il le fit

mourir à l’occasion de ce que je vais dire.

Le Grand Duc de _Moscovie_ avait été longtemps sollicité par les princes

_géorgiens_, partisans de _Luarzab_, d’intercéder pour lui auprès

_d’Abas_. Il envoya une grande ambassade uniquement pour ce sujet. Le

roi de Perse, qui avait un esprit et une activité incroyable, donna

ordre au gouverneur de _Chamaki_, ville sur la mer _Caspienne_, par où

les ambassadeurs de _Moscovie_ entrent en _Perse_, de découvrir si cet

ambassadeur ne venait que pour les affaires de _Luarzab_ : et si le

_Moscovite_ prenait tant d’intérêt en cette affaire, qu’il y eût quelque

rupture à appréhender. On lui manda, que l’ambassadeur ne venait

effectivement que pour cela ; que c’était un grand seigneur, et que ses

instructions étaient fort pressantes. _Abas_, qui ne voulait nullement

ni donner la liberté au prince géorgien, ni la refuser au Grand Duc de

_Moscovie_, écrivit au gouverneur de _Chiras_ de se défaire de Luarzab

captif, d’une manière que sa mort parût un simple accident. Cela fut

exécuté : et la nouvelle en fut apportée à _Abas_, deux jours avant

l’arrivée de l’ambassadeur de Moscovie. Le roi se la fit donner en

public, et en fit fort le surpris et le fâché. _Ah_ mon Dieu, dit-il,

c’est dommage, et comment est-il mort ? Sire, répondit le courrier, _il

était_ allé à la pêche, et en jetant le rets, il est tombé dans l’étang

et s’est noyé. Je veux, dit le roi, qu’on fasse mourir tous ses gardes,

pour n’avoir pas eu plus de soin de lui. L’ambassadeur de Moscovie eut

audience ; après le festin, et qu’on l’eut bien fait boire, le roi le

fit approcher de sa personne, et lui dit, _Eh bien_, Monsieur

l’ambassadeur, que désire le roi des Russes mon frère ? L’ambassadeur se

mit à exposer sa commission ; mais dès qu’il eut lâché le nom de

Luarzab ; Je crois, répondit le roi, que vous savez le malheur qui est

arrivé à ce pauvre prince. J’en ai un extrême regret. Plût à Dieu qu’il

ne fût pas mort, je ferais de tout mon cœur ce que désire votre maître.

Le frère de _Luarzab_ fut fait gouverneur de Géorgie en sa place,

s’étant auparavant fait mahométan., On l’appelait d’un titre persan

joint à un titre géorgien, Bagrat-Mirza, c’est-à-dire, prince royal.

Abas laissa aussi une armée en _Géorgie_ pour s’opposer à Taimuras. Ce

prince fit d’abord la guerre avec les petits secours qu’il tirait des

Turcs, et des princes chrétiens, voisins de la mer Noire, sur les terres

desquels il se retirait, selon le besoin de ses affaires ; mais voyant

que cela ne le rétablissait point, il alla à Constantinople et implora

le secours du Turc. Il l’obtint. Une grand armée turque fut envoyée en

_Géorgie_, qui défit plusieurs fois les troupes persanes, et rétablit

_Taimuras_ en son royaume de _Caket_. Il n’y demeura pas longtemps ; et

dès que les Turcs furent retirés, _Abas_ retourna en Géorgie. Il en

changea la face. Il y fit bâtir des des forteresses qu’il remplit de

_Persans_ naturels. Il en emmena plus de quatre vingt mille familles,

dont il mit la plupart en _Mazenderan_, pays sur la mer Caspienne, et

que j’ai dit être l’Hircanie, en Arménie, en _Médie_ et en la province

de _Perse_ ; et il transporta en leur place des _Persans_ et des

Arméniens. Il mêla la douceur à ses sévérités pour essayer si elle

tiendrait mieux ce peuple en bride. Il fit un accord avec les

_Géorgiens_, qu’il confirma par serment pour lui et pour ses

successeurs ; que leur pays ne serait point chargé de taxes ; que la

religion n’en serait point changée ; qu’on n’y abattrait point

d’églises, et qu’on n’y bâtiraient point de mosquées ; que leur vice-roi

serait toujours Géorgien, _de la_ race de leurs rois, mahométan

néanmoins, dont un des fils, celui qui voudrait changer de religion,

aurait la charge de gouverneur, et grand prévôt d’Ispahan, _jusqu’à_ ce

qu’il succédât à son père.

Abas mourut l’an 1628 ; et dès que Taimuras sut sa mort, il rentra en

_Géorgie_, et fit soulever les _Géorgiens_, qui tuèrent leur vice-roi,

et tous les _Persans_ qui pouvaient leur résister. Il se rendit maître

des places fortes, à la réserve de _Tifflis_ ; mais il ne les garda

guère. _Sefy_, successeur _d’Abas_, son grand’père, envoya l’an 1631.

une puissante armée contre lui, sous le commandement de Rustan-Can,

géorgien, fils de Simon-Can, ce vice-roi que les _Géorgiens_ venaient de

tuer. Il était grand prévôt _d’Ispahan_ à la mort d’A_bas_, et

s’appelait Cosrou-Mirsa. Le roi _Sefy_, qui le connaissait pour fort

vaillant, et qui le jugeait très-irrité, le fit général de son armée, et

vice-roi de _Géorgie_, à la place de son père.

père. Il défit les _Géorgiens_ en plusieurs rencontres, reprit tout le

_Carthuel_, et une partie du royaume de _Caket_, et donna la chasse à

Taimuras, qui fut réduit à se cantonner dans les lieux forts du mont

Caucase. Ce prince, également vaillant et malheureux, tint bon dans ces

montagnes durant quelques années plus comme un fugitif qui combat pour

sa vie, que comme un roi qui défend sa couronne ; mais ne recevant aucun

secours, ni des Turcs ni des chrétiens, il alla le solliciter en

_Moscovie_ ; et n’y réussissant pas, il se retira en Imirette, dont _sa_

sœur était reine, à dessein d’y finir sa vie ; ne voyant plus de jour à

rentrer jamais dans le domaine de ses ancêtres. Chanavas-Can le prit-là

prisonnier, lorsqu’il conquit ce petit royaume d’Imirette, et qu’il y

établit son fils roi, comme je l’ai raconté. La passion que _Taimuras_ a

toujours eue d’être enterré en son pays, l’empêcha de se retirer en

_Turquie_, ce qu’il pouvait facilement ; outre qu’il considérait,

qu’étant si vieux, les Turcs le traiteraient encore moins bien que les

Persans. Chanavas-Can, l’ayant amené à _Tifflis_, écrivit au roi, que le

fameux Taimuras-Can était en ses mains. Le roi lui _fit_ réponse de

l’envoyer à la cour. Il était fort âgé. La fatigue et ses ennuis le

firent tomber malade. Le roi le logea en un de ses palais avec beaucoup

de magnificence ; et le fit traiter par ses médecins avec grand soin. Il

mourut l’en 1659. Son corps fut porté en _Géorgie_, et y fut enterré

avec toute la pompe du pays.

Rustan-Can, ayant ainsi reconquis la _Géorgie_, bâtit la forteresse de

_Gory_, comme l’on l’a dit. Il rétablit la paix et l’ordre partout, et

gouverna avec beaucoup de douceur et beaucoup de justice. Il épousa la

sœur de Levan-Dadian, prince de Mingrélie, quoiqu’elle fût chrétienne,

et qu’elle fût mariée. Son mari était prince de Guriel. Levan courroucé

de ce qu’il avait conspiré contre lui, lui ôta la principauté, le fit

aveugler, et lui prit sa femme qu’il maria à _Rustan_-_Can_, sans que

les ecclésiastiques de _Mingrélie_ et de _Géorgie_s’efforçassent

d’empêcher cette monstrueuse union, si j’ose parler ainsi. Cette

princesse s’appelle _Marie_. Nous en avons parlé dans le récit des

dernières révolutions d’Imirette. Elle est aujourd’hui femme de

Chanavas-Can, gouverneur de Géorgie.

Rustan-Can mourut l’an 1640. Son corps fut porté à _Com_, où il est

enterré. Chanavas Can, parent de _Taimuras_, était alors gouverneur, et

grand prévôt d’Ispahan. Rustan-Can n’ayant point d’enfants l’adopta, et

l’envoya à la cour, suppliant le roi de le considérer comme son fils, et

de ratifier l’adoption. Sa Majesté agréa le choix. Elle fit circoncire

de jeune prince, et lui donna le gouvernement de la ville. C’est lui qui

est présentement vice-roi de _Géorgie_. Il est âgé de plus de

quatre-vingts ans, et ne laisse pas d’être encore fort vigoureux.

Dès que _Rustan_-_Can_ fut mort, la princesse _Marie_ sa femme apprit,

que sur des relations trop avantageuses de sa beauté, qu’on avait faites

au roi de _Perse_, Sa Majesté avait commandé qu’on la lui envoyât. On

lui conseillait de s’enfuir en _Mingrélie_, ou de se cacher. Elle

Elle prit une voie contraire ; car étant bien assurée, qu’il n’y avait

point de lieu dans l’empire de _Perse_, où le roi ne la découvrît, elle

alla s’enfermer trois jours durant dans la forteresse de _Tifflis_ ; ce

qui était proprement se livrer à la merci de celui qui la voulait avoir.

Elle se _fit_ voir tout ce temps-là aux femmes du commandant ; et

l’ayant mandé ensuite à son appartement, elle lui fit dire, que sur la

foi de ses femmes qui l’avaient vue, il pouvait écrire au roi qu’elle

n’était pas d’une beauté à se faire désirer, qu’elle était âgée, et même

un peu contrefaite. Qu’elle conjurait Sa Majesté de lui laisser achever

ses jours dans son pays. En même temps elle envoya au roi un présent de

beaucoup d’or et d’argent, et de quatre jeunes demoiselles d’une

extraordinaire beauté. Dès que le présent fut envoyé, cette princesse ne

voulut plus voir personne. Elle se jeta dans la dévotion faisant de

grandes aumônes aux pauvres, afin qu’ils priassent Dieu pour elle. Au

bout de trois mois il vint un ordre du roi à Chanavas-_Can_ de

l’épouser. Ce prince reçut l’ordre avec joie, parce que _Marie_ est fort

riche, et il l’épousa, quoiqu’il eût déjà une autre femme. Il a toujours

une extrême considération pour elle, à cause de ses grands biens. Son

premier mari prince de _Guriel_ vit encore ; mais il est fort vieux et

fort cassé. 11 est en Géorgie. La princesse lui a donné une de ses

demoiselles pour le consoler de l’avoir perdue, et le fait entretenir, à

la vérité assez misérablement. Elle témoigne pourtant d’avoir encore de

la tendresse pour lui : car il y a quelques années qu’étant sur les

frontières d’Imirette, elle le manda et le retint huit jours.

Chanavas_-Can_ en témoignant de la jalousie, la princesse se mit à l’en

railler. Elle lui dit, qu’il avait bonne grâce d’être jaloux d’un pauvre

vieillard, aveugle, dénué, misérable, et tout aussi impuissant qu’il

l’était luimême.

La plupart des seigneurs géorgiens sont extérieurement dans la religion

mahométane. Les uns ont embrassé cette créance pour obtenir des emplois

à la cour, et des pensions de l’État. Les autres pour avoir l’honneur de

marier leurs filles au roi, ou seulement de les faire entrer au service

de ses femmes. Il y a de cette lâche noblesse qui mène elle même ses

plus belles filles au roi. La récompense qu’on leur donne est une

pension ou un emploi. La religion mahométane est toujours préalablement

embrassée. La pension est selon la qualité des personnes ; mais

d’ordinaire ce n’est pas plus de deux mille écus. Il venait d’arriver à

ce sujet, lorsque j’étais à _Tifflis_, une aventure fort pitoyable. Un

seigneur _géorgien_ avait fait savoir au roi, qu’il avait une nièce

d’une extraordinaire beauté. Sa Majesté commanda aussitôt qu’on la lui

amenât. Ce méchant homme se chargea lui-même d’intimer l’ordre et de

l’exécuter. Il vint chez sa sœur qui était veuve, et lui dit que le roi

de Perse voulait épouser sa fille, et qu’il fallait qu’elle la disposât

à cela. La mère ayant fait savoir cette violence à la pauvre demoiselle,

elle pensa se désespérer. Elle aimait un jeune seigneur qui demeurait en

son voisinage, et en était extrêmement aimée. La mère le savait bien.

Elles prirent ré résolution de lui faire part de leur malheur. On le lui

envoya dire par un domestique. Le cavalier arriva à minuit. Il trouva la

mère et la fille enfermées, qui déploraient à larmes communes et avec

une vive douleur la dureté de leur sort. Il se jeta à leurs pieds, et

leur dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa

maîtresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui était rien au

prix de cet accablement. Qu’au reste il n’y avait qu’une voie de se

tirer d’affaire, qui était de se marier ensemble à l’heure même, et que

le lendemain on déclarerait au perfide parent, que la dame qu’on

demandait n’était plus fille. Le parti fut accepté, et la mère s’étant

retirée, l’amant essuya les yeux de sa maîtresse, et fit le mariage en

un instant. L’oncle découvrit l’intrigue. On la fit savoir au roi. Sa

Majesté en fut courroucée, et donna des ordres exprès d’envoyer à la

cour la mère, la fille, et le mari. Ces personnes s’étaient cachées.

Elles fuirent çà et là durant quelques mois. Enfin voyant qu’on les

serrait de près, et qu’elles ne pouvaient plus échapper, elles se

sauvèrent à _Acalziké_, dont le _pacha_ les prit en sa protection.

La crainte qu’on a en _Géorgie_ de semblables accidents, oblige ceux qui

ont de belles filles à les marier le plus tôt qu’ils peuvent, et en leur

enfance même. Les pauvres gens surtout marient les leurs de bonne heure,

et quelquefois dès le berceau. C’est afin que les seigneurs dont ils

sont sujets, ne les enlèvent : pas pour les vendre, ou pour en faire des

concubines. Il est certain qu’ils ont grande retenue pour les personnes

mariées, encore que que ce ne soit que des enfants, et qu’ils ne se

portent pas aisément à les arracher de leurs maisons.

Le royaume de _Caket_ obéit à présent au roi de Perse, comme l’on a dit.

_ChanavasCan_ en acheva la conquête. _Archyle_ son fils en est vice-roi,

s’étant fait mahométan pour le devenir. Nous avons parlé de lui, et de

l’amour qu’il avait pour _Sistan_-_Darejan_ femme du roi _d’Imirette_,

en racontant les dernières révolutions de ce petit royaume. Sistan

Darejan était demeurée prisonnière à _Acalziké_. Les _pachas_ l’y

traitaient avec beaucoup de respect. _Archyle_ avait toujours pensé à

elle, depuis qu’il l’avait perdue de vue. Son père opéra tant par ses

présents, et par ses intrigues auprès du _pacha_, qu’il la relâcha l’an

1660. Elle fut amenée en triomphe à _Tifflis_. Archyle l’épousa

aussitôt, et acquit par ce mariage le droit au royaume de _Caket_, dont

il était déjà vice-roi de fait ; car cette princesse est fille de

Taimuras-_Can_, et sœur _d’Heracle_, le seul fils que ce prince

infortuné a laissé capable de lui succéder, tous les autres ayant été

rendus aveugles. Cet _Heracle_ s’est retiré en _Moscovie_ avec sa mère.

On dit que le Grand Duc leur entretient un train sortable à leur

qualité. Il y a une aventure de cet _Archyle_ vice-roi de _Caket_ digne

de curiosité. Il avait été fiancé durant sa jeunesse à une fille des

premières maisons de _Géorgie_. La demoiselle s’attendait fort d’être sa

femme, étant une chose inouïe en ce pays-là de rompre un contrat de

mariage. Lorsqu’elle sut qu’il épousait _Sistan_-Darejan, elle lui

envoya demander satisfaction, du meurtre qu’il commettait sur son G

bon-honneur ; c’est ainsi qu’on appelle en Géorgie l’affront qu’on fait

à une accordée, de la laisser pour se marier à une autre. Elle prétendit

en tirer raison par la justice ; mais cette voie n’ayant pu réussir, à

cause de l’autorité et du rang de sa partie, elle vint à la tête de

quatre cents hommes présenter le combat à son infidèle. Il le refusa, et

lui fit dire qu’il ne se voulait point battre contre une fille ;. qu’au

reste elle ne fît pas de bruit davantage, autrement qu’il publierait les

faveurs que _Sizi_ (c’est un jeune seigneur de la cour) _s’était_ vanté

d’avoir reçues d’elle. La demoiselle, outrée davantage qu’on ajoutât au

mépris la calomnie, tourna ses ressentiments contre _Sizi_. Elle

l’appela en duel, et n’ayant pu l’y attirer, elle lui dressa une

embuscade, _où_ elle le mit en fuite, le poursuivit, et lui tua plus de

vingt hommes. Elle avait un frère. Il prit la querelle contre _Sizi_. Le

prince et toute la cour firent mille efforts pour les ajuster, mais cela

ne s’étant pu faire, on leur permit de vider leur différend par les

armes.. C’est une coutume en _Géorgie_, que quand la justice ne saurait

éclaircir une querelle entre des gentilshommes, ni l’ajuster, on leur

permet de se battre en champ clos. Les parties. se confessent et

communient, et ainsi préparés à la mort ils entrent dans la lice. On

appelle cela _aller au_ tribunal de Dieu, et les _Géorgiens_

soutiennent, que cette voie de remettre directement à Dieu la punition

d’un crime est : très-bonne et très-équitable ; quand la justice humaine

ne peut connaître si l’accusé est coupable, ou si l’accusateur le charge

faussement. _Sizi_ et sa partie arrivés au rendez-vous, une troupe de

soldats les séparèrent, comme ils mettaient les armes à la main : et la

demoiselle étant morte, peu après, de honte et de douleur, l’autorité du

prince obligea son frère à s’ajuster avec Archyle, et avec Sizi.

Avant que de passer au récit de ce qui m’est arrivé à _Tiflis_, il en

faut faire la description, quoi que la figure qui est à côté puisse

suffire à en donner une idée assez distincte.

Cette ville est une des plus belles de Perse, encore qu’elle ne soit pas

fort grande. Elle est située au bas d’une montagne, dont le fleuve _Kur_

lave le pied du côté d’orient. Ce fleuve, qui est le _Cyre_, ou un bras

du _Cyre_, a sa source dans les montagnes de _Géorgie_, et se joint à

_l’Araxe_, vers la ville de _Chamaky_, à un lieu nommé _Paynard_, d’où

ils se rendent conjointement dans la mer. La plupart des maisons, bâties

du côté du fleuve, sont sur la roche vive. La ville est entourée de

belles et fortes murailles, excepté du côté du fleuve. Elle s’étend en

longueur du midi au septentrion, ayant une grande forteresse du côté du

midi, située sur le penchant de la montagne, et dans laquelle il n’y a

que des Persans naturels, soit pour soldats, soit pour habitants. La

place d’armes, qui est au-devant, sert aussi de place publique, et de

marché. Cette forteresse est un lieu d’asile. Tous les criminels, et les

gens chargés de dettes, y sont en sûreté. Le prince de _Géorgie_ est

obligé de passer au milieu, lorsqu’il y va, selon la coutume, recevoir

hors des portes de la ville les lettres et les présents du roi ; parce

que quand on vient de _Perse_ à _Tifflis_, l’on n’y saurait entrer que

par la forteresse : mais l’on peut peut bien s’assurer, que le prince

n’y passe jamais sans craindre qu’on ne l’arrête, et que le gouverneur

n’ait un ordre secret de se saisir de sa personne. Les Persans ont fort

judicieusement établi la coutume parmi les vice rois de _Géorgie_, et

les autres gouverneurs des provinces de leur empire, d’aller ainsi

recevoir hors de la ville tout ce que le roi leur envoie, parce que

c’est un moyen facile de se saisir de leurs personnes sans peine et sans

risque. Cette forteresse de _Tifflis_ fut bâtie par les Turcs l’an 1576.

après qu’ils se furent rendus maîtres de la ville et de tout le pays

d’alentour, sous le commandement du fameux _Mustafa Pacha_, leur

généralissime, auquel Simon-Can, qui était alors roi du pays, ne put

résister. _Mustafa_ conseilla à Soliman de faire bâtir diverses

forteresses en _Géorgie_, sans quoi il ne pourrait jamais tenir le pays

sous son joug ; ce que _Soliman_ pratiqua. Et en effet la plupart des

forteresses de la _Géorgie_ ont été construites par les Turcs. Mustafa

éleva plus de cent canons sur le rempart de celle-ci, dont il donna le

commandement à un bassa nommé _Mahamet_. Pour revenir à la ville de

_Tifflis_, elle a plusieurs églises. L’on en compte jusqu’à quatorze.

C’est beaucoup en un pays où il y a très-peu de dévotion. Six sont

tenues et sont servies par les Géorgiens. Les autres appartiennent aux

_Arméniens_. La cathédrale, qui s’appelle _Sion_, est située sur le bord

du fleuve, et toute construite de belles pierres de taille. C’est un

ancien bâtiment fort entier, semblable à toutes les anciennes églises

qu’on voit en Orient, qui sont composées de quatre nefs, et dont le

milieu est un grand dôme soutenu de quatre gros pilastres, et couverte

d’un clocher. Le grand autel est au milieu de la nef opposée à l’Orient.

Le dedans de l’église est rempli de plates peintures à la grecque faites

depuis peu, et par de si mauvais peintres, qu’on a toutes le peines du

monde à reconnaître ce qu’ils ont voulu représenter. L’évêché joint

l’église. Le _tibilele_ y demeure. On appelle toujours de ce nom les

évêques de _Tifflis_. Après la cathédrale, les principales églises de

Géorgie sont _Tetrachen_, c’est-à-dire, ouvrage blanc, qui a été bâtie

par la princesse _Marie_, et Anguescat, c’est-à-dire, _l’image_

d’Abagare. Les Géorgiens appellent Abagare Angues, et tiennent que le

portrait miraculeux, que la tradition assure qu’il reçut de

Jésus-_Christ_, a été longtemps en cette église. On l’appelle aussi

l’église du _catholicos_, parce que le palais de ce prélat y est joint,

et qu’il ne va presque jamais ailleurs faire ses prières ni officier.

Cette église est située sur le bord du fleuve, et en parallèle avec

l’évêché. Les Géorgiens avaient encore une belle église au bout de la

ville du côté méridional. Le prince la prit il y a quelques années pour

en faire un magasin de poudres. À la vérité elle ne servait plus ; car

longtemps avant, la foudre en avait abattu une partie. Le prince la fit

refaire de nouveau, et ce magasin porte toujours son ancien nom d’église

de _Metek_, c’est-à-dire, _de_ la rupture. On lui donna ce nom, à cause

qu’un roi de _Géorgie_ la fonda pour pénitence, d’avoir sans sujet rompu

la paix avec un prince de ses voisins.

Les principales _églises_ des Arméniens sont pacha-vanc, c’est-à-dire,

le monastère du pacha. L’évêque arménien de _Tifflis_ demeure dans ce

monastère. On le nomme ainsi, à ce que racontent les _Arméniens_, parce

qu’un pacha fugitif de Turquie, qui se fit chrétien en cette ville, le

fit bâtir. Sourph-_nichan_, c’est-à-dire proprement, _signe rouge_, et

dans l’usage, sainte croix. Betkem, ou _Bethléem_, Norachen, ou

l’ouvrage neuf, et Mognay. Mognay est le nom d’un village _arménien_

proche d’Irivan, où l’on a gardé longtemps un crâne qu’on assurait être

de saint. George. Or parce qu’on a transporté une partie de ce crâne en

cette _église_, on lui a donné le nom du lieu d’où on l’a tiré.

Il n’y a point de mosquée à _Tifflis_, quoique cette ville appartienne à

un empire mahométan, et qu’elle soit gouvernée, avec toute la province,

par un prince qui l’est aussi. Les _Persans_ ont fait ce qu’ils ont pu

pour y en bâtir ; mais il n’en ont pu venir à bout. Le peuple se

soulevait aussitôt, et à main armée abattait l’ouvrage, et maltraitait

les ouvriers. Les princes de Géorgie étaient au fond bien-aises des

séditions du peuple, quoiqu’ils témoignassent fort le contraire ; parce

que n’ayant abjuré la religion chrétienne, que de bouche, et pour avoir

une vice-royauté, ils ne peuvent qu’à contrecœur donner les mains à

l’établissement du mahométisme. Les _Géorgiens_ sont mutins, légers, et

vaillants, comme l’on a dit. Ils conservent un reste de liberté. Ils

sont proche des Turcs. Tout cela empêche les _Persans_ d’en venir aux

extrémités, et conserve à la ville de _Tifflis_ et à toute la _Géorgie_

une heureuse liberté de garder der presque toutes les marques

extérieures de sa religion. Tous les clochers des _églises_ ont des

croix à leurs pointes, et plusieurs cloches que l’on sonne. Tous les

jours on vend la viande de cochon en public et à découvert, comme les

autres viandes, et le vin au coin des rues. Il faut que les Persans

aient le chagrin de voir tout cela. Mais ils ne sauraient encore y

remédier.

Ils ont construit depuis quelques années une petite mosquée dans la

forteresse, joignant le mur qui la sépare de la grand’place de

_Tifflis_. Ils la bâtirent en cet endroit, pour accoutumer le peuple à

la vue des mosquées et des prêtres, qui du haut de l’édifice appellent à

la prière. Les _Géorgiens_ ne purent empêcher la construction de la

mosquée, parce qu’ils n’osaient entrer les armes à la main dans la

forteresse, où l’on faisait bonne garde ; mais dès que le prêtre monta

dessus pour faire la confession de foi, et la convocation accoutumée, le

peuple s’amassa sur la place, et jeta tant de pierres sur la mosquée,

que le prêtre fut contraint d’en descendre bien vite, et depuis cette

mutinerie on n’y en a plus fait remonter.

Il y a de beaux bâtiments publics à _Tifflis_. Les bazars, ce sont les

lieux de marché, sont grands, bâtis de pierres, et bien entretenus. Les

Caravansérails, qui sont les demeures des étrangers, sont de même. Il y

a peu de bains dans la ville, parce que chacun va aux bains d’eau chaude

qui sont dans la forteresse. L’eau de ces bains est minérale, sulfurée,

et très-chaude. Les gens qui s’en servent pour des incommodités et des>

des maladies, ne sont pas en moindre nombre que ceux qui y vont pour la

netteté du corps. Les magasins sont encore bien bâtis et bien

entretenus. Ils sont situés sur une butte, proche de la grande place.

Le palais du prince fait aussi sans contredit un des plus beaux

ornements de _Tifflis_. Il a de grands salons qui donnent sur le fleuve,

et sur les jardins du palais, qui sont fort grands. Il y a des volières

remplies de grand nombre d’oiseaux de différentes espèces, un grand

chenil, et la plus belle fauconnerie que l’on puisse voir. Au-devant de

ce palais, il y a une place carrée, où il peut tenir près de mille

chevaux. Elle est entourée de boutiques, et aboutit à un long _bazar_,

vis-à-vis la porte du palais. C’est une belle perspective, que la place

et la façade du palais vue du haut de ce bazar. Le vice-roi de _Caket_ a

un palais au bout de la ville, qui mérite bien aussi d’être vu et

considéré.

Les dehors de _Tifflis_ sont ornés de plusieurs maisons de plaisance, et

de plusieurs beaux jardins. Le plus grand est celui du prince, il a peu

d’arbres fruitiers ; mais il est rempli de ceux qui servent à

l’embellissement des jardins, et à y conserver l’ombre, et la fraîcheur.

Il y a une habitation de missionnaires capucins à _Tifflis_, comme j’ai

dit. Le préfet des missions, que cet ordre a en _Géorgie_, et de celles

qu’elle espère y avoir, et dans les pays circonvoisins, y fait sa

résidence. Il y a treize ans qu’on les envoya de _Rome_. Le nom de

médecins qu’ils se firent donner, et que tout le monde leur donne, les

fit bien recevoir partout où ils désirèrent de s’établir ; car la

médecine, et surtout la chimique, est fort estimée, et très-peu connue

dans tout l’Orient. Ils s’établirent premièrement à _Tifflis_, et après

à Gory. Chanavas-_Can_ leur donna une maison, en chacune de ces deux

villes, avec la liberté d’y faire publiquement l’exercice de leur

religion. Ils apportèrent à ce prince des lettres du pape, et de la

Congrégation _de_ propaganda fide, et lui firent en leur propre nom de

beaux présents, et à la princesse, au _catholicos_, et aux principaux de

la cour, qu’ils continuent depuis de faire de deux ans en deux ans.

Celui d’entre eux qui sait mieux la médecine est auprès de la personne

du prince, pour entretenir sa protection, qui est leur unique appui

contre les persécutions du clergé _géorgien_ et arménien. On tâche de

temps en temps de chasser ces missionnaires, selon qu’on entrevoit les

efforts qu’ils font d’attirer des gens à leur religion ; mais comme il

n’y a point de médecins et de chirurgiens en _Géorgie_, ils se rendent

nécessaires par la pratique de la médecine et de la chirurgie, que

quelques-uns d’entre eux entendent fort bien, et exercent avec grand

succès. Ils ont permission du pape de se faire payer de leurs cures, et

ils s’en servent utilement, la médecine les faisant subsister. On les

paie ordinairement en vin, en farine, en bétail, et en jeunes esclaves.

Quelquefois on leur donne aussi des chevaux. Ils font vendre ce qui

n’est pas nécessaire à leur entretien, ou ce qui leur serait inutile.

Sans ce grand secours qu’ils tirent de la médecine, ils auraient peine à

s’entretenir de la pension annuelle, que que leur donne la Congrégation,

qui n’est que de 18. écus romains pour chaque missionnaire, qui sont

soixante et douze livres de monnaie de France. Outre la permission dont

on vient de parler, ces missionnaires en ont plusieurs autres, dans le

spirituel, et dans le temporel ; comme, de dire la messe, sans personne

pour la servir ; de la dire en toutes sortes de lieux, et en toutes

sortes d’habits ; d’absoudre de tous péchés ; de se déguiser ;

d’entretenir chevaux et valets ; d’avoir des esclaves ; d’acheter et de

vendre ; de donner et de prendre à intérêt. En un mot, ils ont des

permissions si amples et si étendues, qu’ils prétendent pouvoir faire,

et qu’ils font en effet, tout ce qui est permis aux ecclésiastiques les

plus privilégiés. Ces missionnaires ne font pas néanmoins avec tous ces

artifices, et ce relâchement, des progrès sensibles sur l’esprit des

Géorgiens ; car, outre que ce peuple est fort ignorant, et peu occupé du

soin de s’instruire, il est si entêté que le jeûne, de la manière qu’il

l’observe, est l’essentiel de la religion chrétienne, qu’ils ne croient

pas que les capucins soient chrétiens parce qu’ils ont appris qu’en

Europe ils ne jeûnent pas comme eux. Cet incroyable entêtement oblige

les missionnaires à jeûner à la géorgienne, et à s’abstenir des animaux,

dont les Géorgiens ont horreur, comme sont le lièvre, la tortue, et

d’autres. Ils jeûnent le mercredi, et le vendredi, se réglant sur le

vieux calendrier, et l’on peut dire qu’à l’extérieur ils sont chrétiens

géorgiens. Il vint d’abord beaucoup de peuple à leur église de

_Tifflis_, attirés par la nouveauté du service, et d’une petite musique

de quatre ou cinq voix, mêlées avec un luth et une épinette ; à présent,

il n’y vient plus que cinq ou six pauvres gens, à qui ces missionnaires

font gagner quelque chose. Ils ont dressé une école ; mais il n’y a pas

plus de sept ou huit petits garçons de pauvres gens qui y viennent ; et

moins pour être instruits que pour être nourris, comme ces bons Pères le

confessaient nt eux mêmes. Ils m’ont dit souvent, qu’ils n’entretenaient

pas leurs missions par aucun fruit considérable qu’elles fissent, mais

_pour_ l’honneur de l’Église romaine, qui ne serait pas, disaient-ils,

l’Église catholique si elle n’avait des ministres en toutes les parties

du monde habité. Au reste, ces missionnaires n’ont plus dans toute la

_Géorgie_que les deux maisons dont j’ai parlé. Les guerres _d’Imirette_

et de _Guriel_, et les misères de ces pays leur ont fait quitter divers

établissements qu’ils y avaient. Leur dessein était lorsque je partis de

_Tifflis_, d’aller au mois de juin _à Caket_, et en divers autres lieux

du mont Caucase. Leur mission était forte alors de douze personnes ;

neuf prêtres, et trois frères laïcs.

La ville de _Tifflis_ est fort peuplée. On y voit autant de sortes

d’étrangers qu’en lieu du monde. Il s’y fait beaucoup de commerce ; et

la cour est nombreuse et magnifique, digne de la capitale d’une

province, y ayant toujours beaucoup de seigneurs de marque. Quant au nom

de cette ville, je n’en ai pîâî savoir l’étymologie. Ce sont les

Persans, dit-on, qui le lui ont donné. Il est certain, que les Géorgiens

ne l’appellent point _Tifflis_, mais _Cala_, c’est-à-dire, _la ville_ ou

la forteresse ; car ils donnent ce nom à toutes sortes de grandes

habitations ceintes de murailles. Je crois que parce qu’ils n’ont point

d’autre ville murée en tout leur pays, ils ne lui ont pas voulu donner

d’autre nom que _Cala_. Quelques géographes l’appellent _Tebilé_-Cala,

c’est-à-dire, _la ville_-_chaude_, à cause des bains d’eau chaude qu’il

y a, ou parce que l’air n’y est pas si froid, ni si rude, que dans tout

le reste de la Géorgie. Je n’ai pu savoir non plus le temps de la

fondation de la ville, quelques auteurs prétendent, mais peu

vraisemblablement, que c’est _l’Artaxate_ des Anciens. Je ne crois pas

qu’elle ait seulement mille ans d’ancienneté. On trouve dans l’histoire

de Perse, qu’environ l’an 850. de notre ère, un prince tartare, nommé

Boga le Grand, ayant envahi le royaume par _l’Hircanie_ et par la Médie

atropatienne s’étendit en _Géorgie_, où il mit tout à feu et à sang ; et

que _Tifflis_ ayant refusé d’ouvrir ses portes, il y fit jeter des

pommes de pin allumées, qui la mirent aisément en feu, à cause de la

combustibilité de ses matériaux ; et qu’il y périt plus de 50000.

hommes. 350. ans après un autre prince de la _Tartarie_ des Usbecs fils

de Mahammed, roi de Careclem, s’en rendit le maître et y exerça de

grandes cruautés. Elle a été en ces derniers siècles deux _fois_ au

pouvoir des Turcs. La première sous le règne _d’Ismaël_ second roi de

Perse, et l’autre sous le règne suivant, _Soliman_ s’en étant rendu

maître, presque en même temps qu’il prit Tauris. Les tables de Perse

mettent sa longitude à 83. degrés et sa latitude à 43. 5. On la surnomme

_Dar-el-Melec_, c’est-à-dire, _ville royale_ parce qu’elle est la

capitale d’un royaume.

Le 10. le préfet des capucins donna nouvelle de mon arrivée au vice-roi.

Je l’avais supplié de le faire, dans la vue, qu’ayant des gens et du

bagage, et étant logé chez les capucins, mon arrivée ne pourrait être

cachée à ce prince, qui sait jusqu’aux moindres choses qui se passent

dans _Tifflis_, non plus que les aventures que j’avais eues en

Mingrélie, que beaucoup de gens racontaient. J’étais bien-aise

d’ailleurs de le voir, et de lui présenter les passeports du roi de

Perse, adressés à tous les gouverneurs des provinces, dans lesquels

j’étais fortement recommandé. Je ne doutais point que le prince à la vue

de ces ordres ne me fît fort bon accueil, et ne me donnât l’escorte,

dont j’aurais besoin, pour la continuation de mon voyage. Chanavas-Can,

ayant appris qui j’étais, et que le feu roi m’avait envoyé en _Europe_

pour son service, il ordonna au préfet de me dire de sa part, que

j’étais le bienvenu, qu’il avait de la joie de mon arrivée, et que je

lui ferais plaisir de l’aller voir le plus tôt que je pourrais. Je

n’étais ni en état, ni en résolution, de le faire si-tôt. Je voulais

attendre que je fusse prêt à partir, pour n’être pas obligé d’aller tous

les jours à la cour. Je priai le Père _Raphael_ de Parme, qui est son

médecin, de lui dire, que j’avais reçu avec beaucoup de joie l’honneur

qu’il me faisait, et que je ne manquerais point de lui aller faire la

révérence, dès que je serais équipé ; mais que je manquais si fort de

tout, que je ne pouvais sortir de dix jours. Je ne sais si le Père

_Raphael_ ne rapporta pas bien cela au prince, ou si le prince n’en crut

rien. Quoiqu’il en soit le 12. au matin, il m’envoya dire par un

gentilhomme ; qu’entrant dans une semaine de réjouissance, durant

laquelle il faisait tous les jours festin à sa cour, il désirait que j’y

vinsse. Je fus surpris et fâché du message. Je suppliai le préfet, et le

Père _Raphael_, de faire entendre au prince, que je ne pouvais encore

sortir, et de lui faire agréer que j’attendisse au dimanche suivant, à

recevoir l’honneur qu’il me voulait faire. Les capucins me promirent de

le faire, et n’en firent rien. Ils allèrent au palais, et revinrent un

moment après me dire, que le prince avait une extrême impatience de

savoir des nouvelles de l’Europe. La vérité est, que c’était eux qui en

avaient une extrême de me produire. Ils voulaient montrer l’homme du roi

de Perse, qu’ils disaient être de leur nation, afin qu’on les considérât

davantage. Ils nous supplièrent, mon camarade et moi, de mettre les plus

beaux habits, et d’augmenter à leur considération le présent que nous

voulions faire au prince. Je les contentai en cela, et en tout ce que je

pus, étant bien-aise de reconnaître les services si considérables que

j’en avais reçus.

Il était près de midi, quand nous allâmes au palais. Le préfet et le

Père Raphaël nous accompagnèrent. On attendait après nous pour servir.

Le prince était dans une salle de 110. pieds de long sur 40. de large,

bâtie au bord du fleuve et toute ouverte de ce côté-là. Le plafond,

travaillé à la _mosaïque_, était posé sur quantité de piliers peints et

dorés, de 35 à 40 pieds de hauteur. Toute la salle était couverte de

beaux tapis. Le prince et les principaux étaient assis proche de trois

petites cheminées, qui avec plusieurs brasiers échauffaient si bien la

sale, qu’on n’y sentait point de froid. Chanavas-Can se fait saluer la

première fois qu’on l’approche, comme fait le roi de _Perse_. On se met

à genoux, à deux ou trois pas de sa personne, et on baisse la tête

jusqu’en terre trois fois de suite. Les Européens ont toujours fait

difficulté de saluer de cette manière les princes orientaux. En effet

étant impossible qu’on se prosterne plus humblement, il vaut mieux ne se

prosterner ainsi que devant Dieu. On les dispense quelquefois de ce

salut, en disant qu’ils sont d’un autre monde, et ne savent pas la

civilité du pays. Je saluai le prince en m’inclinant trois fois, mais

sans me mettre à genoux. Deux gentilshommes servants me menèrent après

prendre place. Je ne voulais point m’asseoir au dessus des capucins,

quoique les gentilshommes me pressassent de le le faire faire, de même

que le maître-d’hôtel, qui était debout au milieu de la salle. J’étais

bien-aise de leur faire honneur, afin qu’on leur en fît. Le préfet, qui

en était ravi, voulut que je me misse au dessus de son compagnon.

Pendant que je faisais la révérence, un gentilhomme qui avait pris à la

porte de la salle les lettres patentes du roi de Perse, que je tenais en

la main, et le présent que j’avais apporté pour le prince, et les avait

rangés dans un grand bassin d’argent, mit ce bassin à ses pieds. Il prit

la patente, l’ouvrit, la porta à la bouche et au front, en se levant de

son siège, puis la donna à son premier ministre pour lui en dire le

contenu. Après il regarda le présent avec beaucoup de curiosité et de

plaisir. Il consistait en diverses pièces, savoir :

Une grande Montre, à mouvement de Lune, dans une boëte d’argent cizelé

et doré. Un Miroir de Cristal de roche, monté en argent.

Une Boëte d’or émaillé, à mettre des pilules d’opium ; La plupart des

Persans prennent de ces pilules plusieurs fois le jour.

Un Étui de Chirurgien garni de toutes pièces, d’un ouvrage tout à fait

délicat et beau. Des Couteaux à manches fort curieux et bien travaillés.

Le premier ministre après avoir lu la patente, fit tout bas rapport au

prince de ce qu’elle contenait. Je sus depuis que le prince et ses fils

avaient dit, qu’ils n’en avaient pas vu de plus expresse ni de plus

honorable, et qu’ils l’avaient considérée. Tous les grands en admirèrent

le caractère doré, et les moresques dont les marges, qui sont fort

grandes, sont embellies. Le prince la fit copier. En voici la traduction

mot à mot.

La patente est sur une feuille de papier longue de deux pieds et demi,

large de treize à quatorze pouces. Elle est écrite en lettres d’or, en

lettres bleues, et rouges, et en lettres noires. J’ai marqué en grosses

lettres ce qui est écrit en lettres d’or, et j’ai enfermé entre deux

crochets ce qui dans l’original est en lettres de couleur. Il faut

remarquer sur cela qu’en tous les actes royaux dans lesquels le nom de

Dieu se trouve inséré, comme il l’est en ces lettres patentes, ce nom

est écrit en lettres d’or ; et s’il s’il y a joignant le nom de quelque

prophète, ou quelque saint, et après celui du roi, on écrit le nom des

saints en lettres bleues, et celui du roi en lettres rouges. Mais quand

le nom de Dieu n’y est pas inséré, ni celui d’aucun saint, c’est le nom

du roi qui est en lettres d’or, ou bien lorsqu’il est inséré après le

nom de Dieu, et non auparavant. Ils écrivent en lettres d’or, aussi fin

et délié, qu’ils font avec de l’encre ; et pour cela, ils broient les

feuilles d’or sur un marbre fort longtemps, puis ils ramassent l’or avec

un pinceau dans lequel ils trempent la plume comme dans une écritoire ;

ils font de même du rouge, et des autres couleurs ; ce qui fait paraître

leurs caractères comme faits au pinceau, plutôt qu’à la plume.

1. Il y a dans l’original _Hou_ Alla sub han hou. C’est une sentence

_arabe_ prise de l’Alcoran. _Hou_ dans ce langage est le nom essentiel

de Dieu, et non pas _Alla_, qui signifie très-haut. Ce _Hou_ est le

Jéhovah des Hébreux, et signifie _lui_ ou _celui_-_là_. Il signifie

encore _est_, ou celui qui est, par où l’on entend l’Être incréé, et

existant de soi-même. On trouve ce nom dans l’Alcoran, en une infinité

d’endroits ; et il paraît que l’Imposteur, qui a composé ce livre,

faisait allusion au passage du 3. Chap. de l’Exode : Celui qui est m’a

envoyé. Les mahométans mettent ce mot _Hou_ au haut de leurs lettres, de

leurs arrêts, de leurs ordonnances, de leurs requêtes, et de presque

toutes leurs écritures. Ils y ajoutent quelquefois _Alla_ taà alla,

c’est-à-dire, Celui qui est, c’est, le Dieu _très_-_haut_ ; et ils

laissent au dessous beaucoup de blanc ; ce qu’ils font, disent-ils, pour

marquer que les attributs de Dieu, c’est-à-dire les perfections de sa

nature, et ses qualités sont inexprimables, et que nul homme n’est

capable de les énoncer. La sentence au dessous de celle-là que j’ai

traduite ainsi, _La_ royauté est donnée de _Dieu_, est tirée de ces mots

du Deutéronome chap. 1. ver. 17. Le jugement appartient à Dieu.

2. Ces mots doivent se rapporter au bas de la patente après ceux-ci,

_étant_ un arrêt d’en haut élevé par-dessus toutes choses, comme voulant

dire, que Dieu est encore par-dessus. Les Persans ont cette façon de ne

mettre jamais dans un acte le nom de Dieu au bas de la feuille. Ils le

mettent tout au haut, à côté, et laissent du blanc à l’endroit où il

doit se rapporter. Ils se font de cette circonspection une grande

affaire, et croient que ceux qui y manquent, manquent aussi au respect

qu’on doit à Dieu. Ils ont le même égard pour le nom du roi et des

principaux ministres, dans les écritures juridiques, dans les requêtes,

et dans les actes publics. Ils ne les insèrent jamais dans le corps de

l’écrit, mais au haut de la page à côté droit.

3. Ce mot _prophétique_, mis au haut par la raison qu’on vient de

marquer, est relatif à celui qui est au bas de la patente, _la sainte

fuite_, pour signifier que la supputation du temps, qui commence à la

fuite de _Mahomet_, de la Mecque à Médine, est une époque d’institution

sainte ; et qu’elle a pris son origine, et son comme commencement, au

temps que cette homme, qu’ils appellent par excellence le _Prophète_,

commença sa mission.

4. Pour peu de connaissance qu’on ait de la religion et des coutumes des

mahométans, on reconnaît bien cette invocation, puisqu’ils commencent

par-là toutes leurs actions et toutes leurs prières. Les plus fameux

professeurs des langues orientales disent, qu’il la faut ainsi

traduire : Au nom de Dieu souverainement miséricordieux. En effet le mot

arabe. Rahmen, qui signifie _clément_, est un attribut de Dieu

incommunicable, et dont on ne se sert qu’en parlant de la clémence

divine. Tous les mahométans croient, que cette invocation couvre de

grands mystères, et renferme une infinité de vertus. Ils l’ont toujours

à la bouche. Ils la font en se levant, en s’asseyant, en prenant un

livre, un instrument, une plume. En un mot, ils sont persuadés de ne

pouvoir rien faire qui leur réussisse, s’ils ne commencent par cette

invocation. Ils assurent, que _Salomon_ et Adam la faisaient avant que

de rien commencer. Elle se trouve dans l’Alcoran au haut de chaque

chapitre. Il est clair, que c’est encore une imitation du début des

juifs, et des chrétiens en leurs prières ; ceux-là les commençant

toujours par dire, _Notre_ aide soit au nom de Dieu qui a créé le ciel

et la terre ; et les autres par ces mots, Au nom du Père, du Fils, et

_du Saint. Esprit_.

Nous parlerons ailleurs du sceau qui est appliqué sur cette patente, et

de ce qui est gravé dedans. La figure de dessous s’appelle _nichan_,

c’est-à-dire _signal_, et aussi _paraphe. Tous_ les souverains

mahométans en mettent de pareils dans leurs lettres patentes et

l’appellent d’un nom commun _togra_, terme venu de l’hébreu dans la même

signification, savoir _pour_ pour dire une figure qui contient le nom et

les titres d’un prince souverain en lettres majuscules ; ainsi c’est

toute autre chose que nos chiffres, qui ne contiennent d’ordinaire que

les premières lettres du nom, et que nos _paraphes_. Togra est aussi le

titre du secrétaire de ce _paraphe_, et pareillement de quiconque le

sait bien former ; ce qui n’est pas commun. On a tiré ici les lettres du

_paraphe_ à la règle, mais dans l’original la figure est faite des

queues des lettres, que le secrétaire tire si droites, et si égales,

qu’on les prend pour des lignes faites à la règle et au compas. Tous ce

_paraphe_ est en lettres de couleur, excepté les mots qui signifient

_Seigneur_ du monde, et ceux que j’ai traduits commande absolument,

lesquels sont en lettres d’or. Le terme que j’ai traduit Seigneur du

monde, est _Sakeb_ Keranat, qui signifie littéralement Seigneur des

conjonctions favorables, dans le même sens que nous disons _le_ maître

de la fortune ; car Keranat signifie la conjonction de plusieurs

planètes en un de signes du zodiaque. Ils tiennent pour grande

conjonction celle de Jupiter avec Saturne en trine aspect, qui n’arrive

que tous les 240. ans. Pour une plus grande, ou rare, celle de ces deux

astres dans le signe du bélier, parce qu’elle n’arrive qu’une fois en

950. ans ; et pour plus grande encore celle de toutes les planètes dans

ce signe, laquelle n’arrive qu’à des milliers de siècles de distance. On

n’en a, disent-ils, observé que deux, l’une au Déluge, l’autre à la

grande invasion de toute l’Asie par le renommé Genguiscan, roi de la

grande Tartarie ; aussi cette conjonction est toujours le présage

formidable, et l’avant-coureur des plus grands malheurs. Ces mots qui

sont zels ziouzoumis sont de l’ancien turc encore en usage en la petite

Tartarie. Ils signifient proprement _mes paroles_, ou je parle. C’est

Tamerlan qui commença de mettre ces mots en ses patentes, que les rois

de Perse ont retenus. Les douze noms qui sont au milieu du paraphe sont

les noms des douze chefs, ou pontifes, véritables et légitimes

successeurs de _Mahomet_, selon la créance de Persans.

5. On distingue en Perse les gouverneurs en grands, et en petits. La

_Médie_ et la _Géorgie_, par exemple, sont de grands gouvernements, la

_Caramanie_ et la Gedrosie sont de petits. On appelle _begler_-_beg_,

qui signifie seigneur des seigneurs, le gouverneur d’un grand

gouvernement. Celui d’un petit se nomme _kan_. On appelle aussi

communément ces grands gouverneurs arkondaulet, c’est-à-dire, seigneurs

de l’Empire, du mot. Hébreu _arki_, qui signifie prince, d’où les Grecs

avaient fait apparemment le titre _d’arkontes_, que leur républiques

donnaient aux grands magistrats, et d’où nous avons fait le mot

_d’archi_, comme archimandrite, archidiacre.

6. Deston, Tahem-ten-ten, et Feribours, sont les noms d’anciens héros

persans ; ou, si l’on veut, d’anciens géants, à qui la fable, ou le

roman, a donné l’être. Ce sont les _Alcides_ et les _Thésées_ des

Persans ; et comme _l’Alcide_ des Grecs avait plusieurs noms, celui des

Persans en a plusieurs aussi. Le plus commun, et qui est toujours à la

bouche, est celui de Rustem.

7. Ardevon est le nom d’un ancien géant, ou héros, qui, au dire des

Persans, conquit toute l’Asie, et établit en Perse le siège de son

empire. Leurs histoires n’ont gardé la mémoire d’aucun de ses faits ;

mais leurs romans en supposent une infinité qui sont tout à-fait

fabuleux.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 44 / 55 题