Le 19. on vint donner avis au Père Zampi que le jour précédent, de nuit,

on avait enfoncé la porte de son église, pris ce qui y était, ouvert le

sépulcre qui était dedans, et emporté tout ce qu’un Père théatin,

demeuré au logis pour le garder comme on a dit, avait enfermé dans ce

tombeau ; qu’on avait foui partout, et qu’il ne restait rien d’entier

que la muraille. On peut croire l’épouvante que je pris à cette

nouvelle, ayant laissé plus de sept mille pistoles enterrées en cette

église. Je dépêchai aussi-_tôt_ à mon camarade. On ne le trouve point au

château, il était déjà allé à la maison des théatins, pour savoir quelle

part nous devions prendre à la mauvaise aventure laquelle il avait

apprise aussitôt que moi. Il m’écrivit, que grâces à Dieu, l’on n’avait

point touché à notre argent, et qu’il l’avait trouvé au même état où

nous l’avions mis en terre. Cette nouvelle me releva merveilleusement le

courage, je la regardai comme une nouvelle marque de l’assistance dont

le Seigneur me favorisait, et j’allai encourager les Turcs, qui

m’avaient loué leur felouque, à partir incessamment.

Le 27. je partis d’Anarghie. Ma felouque était grande. Il y avait près

de vingt personnes, la moitié esclaves, et le reste Turcs. Je n’y avais

laissé embarquer tant de gens qu’afin de me pouvoir défendre des

corsaires qui couraient la côte. Après une heure de navigation, nous

arrivâmes à la mer. Le Langur, que nous descendîmes, est rapide. On le

descend très-vite. Mais il faut l’avoir bien pratiqué, quand on descend

sur ce fleuve, avec des barques chargées ; parce qu’il y a quantité de

bas fonds, où elles s’ensablent. Je demeurai tout le jour sur le bord de

la mer, le patron de la chaloupe m’en pria, il attendait encore deux

esclaves qui devaient arriver sur le soir.

Pendant que je demeurai à Anarghie je fus invité à deux baptêmes, j’y

fus pour voir la manière dont les Mingréliens l’administraient. Je

trouvai que le Père _Zampi_ l’avait décrite assez justement dans sa

relation. La voici comme je la vis chez un voisin du logis où je

demeurais. Il envoya quérir le prêtre sur les dix heures du matin.

_Aussi_-_tôt_ qu’il fut arrivé, il entra dans la cabane où l’on garde le

vin, il s’assit sur un banc, et sans autre habit que le sien ordinaire,

il se mit à lire dans un livre à demi déchiré, gros comme un Nouveau

Testament in 8°. L’enfant n’était pas encore devant lui quand il

commença la lecture. Le père, et le parrain, l’amenèrent au bout d’un

quart d’heure. C’était un petit garçon de cinq ans. Le parrain apporta

une petite bougie et trois grains d’encens. Il alluma la bougie, et

l’attacha à la porte de la cabane, et elle fut brûlée avant que l’enfant

fût baptisé. On n’en ralluma point d’autre. Les trois grains d’encens

furent mis sur un peu de feu, et consumés. Le prêtre durant cela était

occupé à sa lecture, il la faisait vite et bas avec fort peu

d’application, car il parlait à tous venants qui lui demandaient quelque

chose. Le père, et le parrain, allaient et venaient durant tout ce

temps, et l’enfant aussi qui ne faisait que manger. Après une grande

heure de lecture, on apprêta un baquet plein d’eau tiède. Le prêtre

versa dedans une petite cuillerée d’huile de noix, et dit au parrain de

déshabiller l’enfant. Quand cela fut fait, on le mit tout nu dans le

baquet. Il y était debout sur ses pieds. Le (parrain le lava d’eau par

tout le corps. Quand il l’eut bien lavé, le prêtre tira d’une bourse de

cuir, qu’il avait pendue à la ceinture, la grosseur d’un pois de myrone.

J’ai déjà dit qu’on appelle ainsi l’huile d’onction. Il le donna au

parrain, et il en oignit l’enfant en presque tous les endroits du corps.

Au sommet de la tête, aux oreilles, au front, au nez, aux joues, au

menton, aux épaules, aux coudes, au dos, au ventre, aux genoux, et aux

pieds. Le prêtre lisait toujours cependant, et sa lecture ne finit que

lorsque le parrain rhabilla l’enfant. Dès qu’il fut habillé, le père

apporta du pain, du vin, et un morceau de cochon bouilli. Il lui en

donna à manger, puis il en présenta au parrain, au prêtre, aux invités,

et à tout le logis. Cela fait chacun alla se mettre à table, d’où il n’y

eut presque personne qui ne sortît ivre.

J’ai vu aussi célébrer la messe en ce même lieu. Elle se célèbre avec la

même inapplication, et la même irrévérence, et tout comme on l’a dit au

traité de la religion des Mingréliens. Il m’arriva un jour d’en voir une

plaisamment interrompue. J’allais avec un théatin au château de notre

retraite. Nous passâmes devant une église. On y disait la messe. Le

prêtre qui la célébrait entendit que nous demandions le chemin à des

gens qui étaient sur la porte. Attendez, nous cria-t-il de l’autel, je

m’en vais vous le montrer. Un moment après il vint à la porte, en

récitant sa messe entre les dents ; et après avoir demandé d’où nous

venions, et où où nous voulions aller, il nous montra le chemin, et s’en

retourna à l’autel.

Le 28. de fort bon matin nous-nous mîmes en mer. Le temps était clair et

serein. Nous découvrîmes les hautes terres de Trébizonde d’un côté, et

celles des Abcas de l’autre ; et assez facilement, parce que la mer

Noire commençant à tourner des côtes des Abcas, Anarghie se trouve assez

avant dans le cercle qu’elle forme de ces côtes-là à Trébizonde.

Là mer Noire a environ 200. lieues de longueur, tirant est et ouest

juste ; ce qui ne fait pas la moitié tant d’étendue qu’Hérodote lui en

assigne. Car voici comme il en donne la mesure. _Il_ y a, dit-il, depuis

l’embouchure du Pont-Euxin, jusqu’au Phase, qui est la plus grande

longueur de cette mer, neuf jours et huit nuits de navigation ;

c’est-à-dire onze mille cent stades. Cela fait quatre cent soixante deux

lieues, de quinze au degré astronomique. Je ne sais comment excuser cet

auteur d’un si terrible mécompte, si ce n’est en supposant que ses

mesures soient prises terre à terre, comme on parle, sur la mer

Méditerranée, comme c’était la coutume des Anciens de naviguer. Ils

n’osaient s’éloigner de terre jusqu’à la perdre de vue, de peur de

s’égarer et de faire naufrage. Or à compter de cette manière, la

longueur du Pont-Euxin, depuis le fleuve du Danube jusqu’à celui de

Phase, qui en marquent les deux bouts, il y a bien le double d’espace,

ou de navigation. Les géographies des Arabes se méprennent aussi

beaucoup à la longueur de cette mer, en la marquant de 1200. milles. Sa

plus grande largeur est nord et sud du Bosphore avec le Boristhène

environ trois degrés. Cet endroit est le bout occidental de la mer. La

partie opposée n’est pas la moitié si large. L’eau de cette mer m’a paru

moins claire, moins verte, et moins salée que l’eau de l’océan, ce qui

vient, je crois, des grands fleuves qui s’y déchargent, et de ce qu’elle

est resserrée en elle-même comme dans un cul de sac, de manière qu’on la

nommerait mieux un lac qu’une mer ; de même que la mer Caspienne, avec

qui elle a aussi cela de commun que toutes deux n’ont point d’îles, et

qu’elles sont toutes deux fort orageuses. Il ne faut donc point chercher

dans la couleur des eaux de la mer Noire la raison de sa dénomination,

puisqu’elles sont plus blanches au contraire que celles des autres mers.

On l’a ainsi dénommée à cause du danger que l’on court à naviguer

dessus, les tempêtes y étant plus ordinaires, et plus furieuses

qu’ailleurs. Dans le même sens que les Arabes ont nommé le détroit qu’il

faut surmonter pour entrer dans la mer Rouge, _Babelmandeb_,

c’est-à-dire, _porte_ funeste : Porte _de malheur_, à cause des

fréquents naufrages qui y arrivent. La mer Noire portait premièrement le

nom d’Asekenas, du petit-fils de _Japhet_, mais les Grecs changèrent ce

nom en celui d’Euxin, ou Pont_Euxin_, terme qui signifie _intraitable_,

et qui ne souffre personne, à cause des fréquentes et furieuses tempêtes

qu’il y a sur cette mer, comme je l’ai observé. Les Turcs pour la même

raison la nomment _Cara_ denguis, c’est-à-dire, _mer_ furieuse. Cara,

qui en turc signifie proprement _noir_, signifiant aussi dangereux,

furieux, effroyable ; et servant ordinairement d’épithète en cette

langue aux forêts épaisses, aux fleuves rapides, et aux montagnes âpres

et élevées. Ainsi il y a beaucoup de fleuves qu’ils appellent

cara-_sou_, eau noire, pour dire que ces fleuves sont sujets à des

débordements, et qu’ils causent beaucoup de dommage en se débordant. Ce

qui fait que la violence des tempêtes est plus grande et plus dangereuse

sur cette mer que sur les autres, c’est premièrement, que ses eaux n’ont

qu’un lit étroit, et n’ont point d’issue. L’ouverture du Bosphore ne se

devant compter pour rien en ce raisonnement, tant elle est étroite.

Quand donc les eaux sont émues par la tempête, ne trouvant point à

s’écouler, et étant repoussées, elles s’élèvent haut et en tourbillon,

battant un navire de tous côtés d’une vitesse et d’une force

insupportable. Secondement, c’est que cette mer n’a que des rades dont

la plupart ne sont point abritées, et où l’on est plus mal qu’en pleine

mer. J’ajoute au sujet du nom de _Cara denguis_, que les Turcs donnent à

cette mer, que c’est le même qu’elle a en grec _Maurothalassa_, et ainsi

ils appellent Ak denguis, mer Blanche, la Propontide, que les Grecs

appellent _Asprothalassa_. Les Arabes appellent la mer Euxine _Bahar_

Bontos, mer de Pont.

Toute la Mer noire est sous la domination du Grand Seigneur, on n’y

navigue que par sa permission, et on y est ainsi en sûreté des

Corsaires, qui font, à mon avis, le plus grand danger de la mer.

Le vent nous ayant été contraire tout le jour, nous ne fîmes que 18.

milles. Nous entrâmes sur le soir en un fleuve nommé _Kelm_Kelmhel. Il

est plus profond, et il est presque aussi large que le _Langur_, mais il

n’est pas si rapide.

Le 29. deux heures avant le jour, nous partîmes à la clarté de la Lune,

nous arrivâmes à midi au fleuve _Phase_, et nous le remontâmes environ

un mille, jusques à des maisons, où le Patron de la Felouque voulait se

débarquer avec quelques marchandises.

Le fleuve de _Phase_, que l’on tient être le Phison, un des quatre

grands fleuves du Paradis terrestre, a sa source dans le mont Caucase.

Les Turcs l’appellent _Fachs_. Les gens du pays le nomment _Rione_,

comme je l’ai observé. _Procope_ s’est mépris à cette double

dénomination, et il a cru que c’était deux fleuves différents, au lieu

que ce n’en est qu’un. Je l’ai vu à Cotatis. Il court là rapidement dans

un lit étroit, et souvent il y est si bas, qu’on le passe à gué. Son

lit, à l’endroit où il se décharge dans la mer, qui est éloigné de

quatre-vingt dix milles de Cotatis, a un mille et demi de largeur, et de

fond, plus de soixante brasses. Plusieurs petits fleuves qui se

déchargent dedans le grossissent à ce point-là. Il court d’orient en

occident. L’eau en est fort bonne à boire, quoiqu’elle soit trouble,

épaisse et de couleur de plomb. _Arian_ dit que c’est à cause de la

terre qui y est mêlée. Il dit encore, et d’autres auteurs le disent

aussi, que tous les navires faisaient eau au _Phase_ sur l’opinion que

l’eau de ce fleuve était sacrée, ou parce que c’est la meilleure eau du

monde. Ce fleuve a, à son embouchure, plusieurs petites îles, qui

paraissent fort délicieuses, _D_ 2 étant étant toutes couvertes de bois,

et divers îlets, en remontant ; ce qui en rend la navigation comme

impossible aux grands vaisseaux, qui sont obligés de s’arrêter à trois

ou quatre milles de l’embouchure. Sur la plus grande de ces îles, on

voit du côté d’occident les ruines d’une forteresse que les Turcs ont

bâtie. Ce fut le sultan Murat qui la fit construire l’an 1578. ou, pour

mieux dire, le généralissime de ses armées, nommé Mustafa, du temps des

grandes guerres entre les Turcs et les Persans. Cet empereur turc avait

entrepris de conquérir les côtes septentrionales et orientales de la mer

Noire. Son entreprise n’alla pas au gré de ses desseins. Il fit remonter

le Phase à ses galères. Le roi d’Imirette avait dressé de grosses

embuscades au lieu où le fleuve est le plus étroit. — Les galères de

Murat y furent défaites ; une coula à fond, et les autres prirent la

fuite. La forteresse du Phase fut prise l’an 1640. par l’armée

d’Imirette, grossie de celles des princes de Mingrélie et de Guriel. On

l’a rasée ; il y avait dedans 25. pièces de canon. Le roi les fit mener

à son château de Cotatis, où elles sont aujourd’hui, ayant ainsi repassé

entre les mains des Turcs lorsqu’ils prirent le château. J’ai fait le

tour de l’île de Phase pour tâcher d’y découvrir ces restes du temple de

Rea, qu’Arian dit qu’on y voyait de son temps. Je n’en ai trouvé aucun

vestige. Cependant les historiens assurent qu’il était encore en son

entier dans le bas empire, et qu’il avait été consacré au culte de

Jésus-Christ du temps de l’empereur Zénon. J’en cherchai aussi de cette

grande ville nommée _Sébaste_, que les géographes ont placée à

l’embouchure du Phase ; mais il faut que les ruines même de cette ville

se soient perdues, comme celles de Colchos ; car je n’en aperçus rien.

Tout ce que je remarquai là, de conforme à ce que les Anciens ont écrit

de cet endroit de la mer Noire, c’est qu’il y a beaucoup de faisans. Et

qu’ils sont plus gros, plus beaux, et d’un goût plus exquis, qu’en aucun

endroit du monde, à ce qu’il me sembla. Il y a des auteurs et entre

autres _Martial_, qui disent que les Argonautes apportèrent de ces

oiseaux en Grèce qu’on n’y avait jamais vus auparavant, et qu’on leur

donna le nom de _faisans_, parce qu’on les avait pris sur les bords du

_Phase_. Ce fleuve sépare la Mingrélie de la principauté de Guriel, et

du petit royaume d’Imirette. Anarghie n’en est éloignée que de 36.

milles. La côte est partout un terrain bas, sablonneux, chargé de bois

si épais, que la vue a peine de découvrir à six pas dedans.

Le soir, je fis mettre en mer avec un vent tout à fait favorable. A

minuit nous passâmes devant un port qu’on appelle Copolette. Il

appartient au Prince de Guriel.

Le 30. après midi, nous arrivâmes à Gonié. Du Phase là, il y a 40.

milles. Toute cette côte sont des terres extrêmement hautes ; et des

rochers les uns couverts de bois, les autres nus. Elle appartient au

prince de Guriel, dont le pays s’étend jusqu’à un fleuve qui n’est qu’à

demi mille de Gonié.

_Gonié_, que _Calchondyle_ nomme _Gorea_, est un grand château carré,

bâti de pierres dures et brutes, d’une masse extraordinaire. Il est

situé au bord de la mer sur un fond sablonneux. Il n’a ni fossés ni

fortifications. Ce ne sont que quatre murailles, avec deux portes ; ;

l’une à l’orient, qui donne sur la mer, et l’autre au septentrion. Je

n’y ai vu que deux pièces de canon. Des janissaires en assez petit

nombre le gardent. Il y a dedans trente maisons, ou environ, petites,

basses, assez incommodes, et faites de planches. Dehors, tout proche,

est un village qui a autant de maisons. Presque tous les habitants sont

mariniers ; et, si l’on en croit les gens du pays, c’est ce qui a fait

donner à cette contrée le nom de _Lazi_, _laz_ en turc voulant dire

proprement un homme de mer, et dans le langage figuré, une personne

rude, grossière et sauvage. Mais pour moi je suis d’avis que le nom de

_Lazi_, que ce peuple porte, ne vient point de la langue turquesque ;

mais que c’est leur ancien nom. On les appelait autrefois _Laziens_, et

leur pays _la Lazique_, comme on le peut voir dans les histoires

grecques, et particulièrement dans celle de _Procope_, de la guerre

contre les Perses, où il en fait souvent mention, et qui marque si bien

leurs pays au même endroit où est _Gonié_, que l’on n’en saurait douter.

_Agathias_ le représente considérable et puissant par la multitude des

hommes, l’abondance des richesses, la situation commode pour recevoir de

toutes parts les munitions nécessaires. Il dit encore que depuis la

fréquentation des Romains chez les Laziens, on y avait admiré

l’observation de la justice et la politesse des mœurs. Mais tout cela a

changé entièrement de face depuis les conquêtes des Turcs. Au reste, les

_Laziens_ d’aujourd’hui sont la plupart mahométans. Il est vrai que les

chrétiens de Géorgie et d’Arménie fréquentent fort leurs pays, mais ils

ne s’y arrêtent pas non plus que les Trébisontains, qui sont les plus

proches voisins des Laziens.

Il y a à Gonié une douane, qui a la réputation d’être très-rude. Elle ne

l’est pas tant néanmoins qu’on me le faisait appréhender. Les gens du

pays y ont un assez bon parti ; mais véritablement c’est un coupe-gorge

pour les Européens. On n’a là aucune considération, ni pour la qualité

des personnes, ni pour les passeports du Grand Seigneur, ni pour les

appuis qu’on peut avoir à la Porte. On prétendrait en vain tirer des

secours de tout cela. Ceux qui commandent en cette extrémité de

l’Empire, se croyant si éloignés du Grand Seigneur, que sa main ne

saurait atteindre jusqu’à eux.

Dès que notre felouque eut pris terre, mon valet s’y précipita avec un

emportement de joie tout à fait extravagant. Il levait les yeux au ciel,

il baisait la terre, il faisait mille imprécations sur la Mingrélie, et

mille vœux pour le pays des Turcs. Un moment après il entra dans le

château, me laissant là, dans un temps où j’avais plus besoin de lui que

jamais. J’eus lieu de croire qu’il alla dire ce qu’il s’imaginait que

j’étais ; car lorsque le douanier et le lieutenant du gouverneur vinrent

pour visiter ce qu’on débarquait de la felouque, et en prendre les

droits ; ils me firent d’abord connaître qu’ils savaient que j’étais

Européan, les malheurs que je publiais m’être arrivés en Mingrélie, et

le dessein que j’avais de passer à Acalziké. Cela me surprit

extrêmement, et je vis bien que j’étais trahi. Je ne me troublai point

pourtant, et Dieu me fit la grâce d’avoir l’esprit présent. J’étais bien

sûr que mon valet ne savait point distinctement qui j’étais. Je l’avais

pris à Constantinople, il avait vu que je fréquentais particulièrement

les ambassadeurs et les ministres Européens, que j’en étais

honorablement traité : et que le reste du temps je ne faisais que lire

et écrire. Il devait s’être persuadé que j’étais un voyageur curieux. Je

l’avais instruit à dire aux Turcs que j’étais marchand, et qu’étant venu

en Mingrélie à dessein d’acheter des oiseaux de proie pour l’Europe, les

gens du pays m’avaient tout volé, et que j’allais demander justice au

pacha d’Acalziké. Je me tins ferme sur cette avance, parce que je ne

savais pas d’autre meilleur déguisement, et que je ne voulais pas en le

changeant témoigner à mon valet que je m’aperçusse de sa trahison, ni

même que je m’en défiasse seulement. Le douanier me fit plusieurs

questions. J’y satisfis assez bien. Il commanda qu’on visitât mes

hardes, on n’y trouva rien. Il y avait entre autres une selle de cheval

avec une niche sous le pommeau, faite pour cacher quelque chose de

précieux. Elle était pleine et pesait beaucoup. Ce poids la rendait

suspecte, d’autant plus que les selles à la turque sont fort légères.

Les gardes la manièrent et la tâtèrent de tous côtés ; mais n’y sentant

rien que du crin, et de la bourre, ils la laissèrent.

Des huit cents pistoles dont je m’étais chargé, j’en portais la moitié

sur moi. L’autre était dans une besace fermée d’un cadenas, avec

quelques bagatelles qui n’étaient pas de prix ; mais que je savais bien

que les Turcs prendraient, si leurs yeux tombaient dessus. J’avais

résolu en partant de Mingrélie de donner cette besace à garder aux

mariniers quand nous prendrions terre à Copolette ; ce port ici proche

dont j’ai parlé. On ne visite point leurs hardes et rarement

fouille-t-on les felouques. Le bon vent fit passer ce lieu-là sans s’y

arrêter, c’est ce qui empêcha que je n’exécutasse ma résolution ; car il

y aurait eu de l’imprudence à le faire dans la felouque à cause des

passagers qui y étaient.

Les gardes de la douane bien avertis de ce que j’avais, allèrent dans la

felouque et trouvèrent cette besace. Ils demandèrent à qui elle était.

Je dis d’abord qu’elle était à moi, mais qu’il n’y avait rien dedans qui

dût douane. Le douanier me dit de l’ouvrir, je répondis que je le ferais

volontiers dans la maison, mais non pas sur le bord de la mer devant

tant de gens. Le douanier me mena chez lui. Le lieutenant du gouverneur

y vint aussi. Il prend un pour cent, et le douanier cinq. Ils prirent de

moi 22. pistoles en or, et tout ce qui leur plut de ces bagatelles qui

étaient dans la besace, entre autres une paire de pistolets qui étaient

mes seules armes, à la vérité il me la paya, mais à moitié de valeur. Il

me dit ensuite de loger chez lui. Je lui répondis qu’il se moquait de

moi de m’offrir son logis après m’avoir pris injustement la douane de

l’argent que j’avais, puisque l’or et l’argent n’en doivent point. Il me

répondit que j’étais mal informé, qu’il ne m’avait point fait

d’injustice, qu’à

Ds qu’à Gonié tout payait douane sans rien excepter ; qu’au reste en

m’offrant sa maison c’était une faveur qu’il me faisait. Je le

remerciai, et lui dis que s’il m’en voulait faire une extrême, dont je

lui serais toujours obligé, c’était de me donner le moyen d’aller

trouver le pacha d’Acalziké. Que tout Gonié allait apprendre qu’on

m’avait trouvé un sac d’or ; et que je ne doutais point, que pour avoir

ce qui m’en restait, on ne me tuât dans les montagnes où je devais

passer. Que j’étais seul, étranger, et sans défense ; lui même m’ayant

ôté les armes qui me restaient ; qu’il eût donc la bonté de me donner

quelque secours. Il me répondit que je ne prisse point de terreur

panique. Que grâces à Dieu, j’étais dans le pays des fidèles, (les Turcs

se donnent cette épithète) où je ne devais appréhender ni vol, ni

meurtre. Qu’il était caution de ma vie, et de mon bien. Que je misse mon

sac d’or sur la tête, et le portasse sans aucune appréhension. Qu’au

reste, le droit chemin d’Acalziké était étrangement rude ; qu’il en

fallait faire les deux premières journées à pied, les chevaux ne pouvant

aller dans les sentiers étroits et âpres de ces montagnes ; que le

lendemain matin il me donnerait des gens qui porteraient mon bagage, et

me conduiraient à la première traite ; et que de là il me ferait

conduire à l’autre, et ainsi de suite jusqu’à Acal_ziké_.

Après m’avoir dit cela, il m’offrit pour la troisième fois de venir

passer la nuit chez lui. Il m’en pressa même beaucoup. Il me faisait

cette offre de fort bonne foi, et pour mon bien comme je connus depuis.

Plût à Dieu que j’en eusse alors aperçu quelque chose ; mais je n’avais

garde de prévoir ce que le destin me préparait. Je craignais que ce ne

fût pour visiter plus exactement mes hardes, et ma selle, qu’il ne lui

prît envie de fouiller sur moi. J’y avais un gros sac d’or, comme j’ai

dit, et des perles cachées en trois endroits.

Il était presque nuit quand je sortis de chez le douanier, qui était

aussi gouverneur du territoire de Gonié. Mon valet avait fait porter mes

hardes au lieu où étaient allés loger les gens venus avec moi. C’était

une méchante chaumière percée de tous côtés, sale et puante autant qu’il

se peut. J’y reçus bien des compliments de condoléance, si j’ose parler

ainsi, et à dire le vrai, je crois, qu’à mon valet près, qui avait

profité de la prise des 22. pistoles, tous les gens qu’il y avait-là en

étaient fâchés. Chacun me blâmait de ne lui avoir pas donné mon sac à

garder. Je contrefaisais bien le dolent et l’affligé, mais au fond du

cœur j’étais ravi d’en être quitte à ce prix, et ne souhaitais que de

voir le retour du soleil pour me tirer du coupe-gorge où j’étais.

Pendant que je mangeais un morceau de biscuit, un janissaire vint dire à

mon valet que le lieutenant du commandant le demandait. Le commandant du

château n’y était pas. Son lieutenant faisait la charge. Mon valet y

alla, et une heure après le même janissaire me vint quérir de la même

part. Je trouvai le lieutenant à table avec mon valet tous deux ivres.

Il me fit d’abord boire et manger par force, et après il me dit, que

tous les chrétiens, gens d’Église, qui passaient par Gonié, étaient

obligés de donner à son maître deux cents ducats ; que j’étais de ces

gens là, et que je devais payer cette somme. Je lui dis que j’étais

marchand, et qu’il se méprenait. Que j’avais payé la douane, bien que

contre _justice_ ; et _que_ le douanier m’ayant laissé libre, il n’avait

point à connaître de ce que j’étais ; qu’au reste si je devais payer

quelque chose au gouverneur, cela se ferait le lendemain, et que la nuit

n’était pas le temps d’une telle discussion. Je voulais sur cela me

lever et sortir. Deux janissaires m’arrêtèrent, le lieutenant me fit

rasseoir, me fit boire à toute force, et me tint deux heures à

m’alléguer mille impertinences ; entre autres que le bien des chrétiens

appartenait de droit aux Turcs, que les Maltais avaient pris deux de ses

frères, qu’à un homme comme moi, vingt pistoles de bien suffisaient. Je

me trouvais en une méchante occurrence, j’avais affaire à des gens

ivres, mon valet au lieu de m’aider était à table avec mon juge, et à

son tour disposait de moi, étant mille fois plus mon maître en effet que

je n’étais de droit le sien. Je voyais sa perfidie sans oser rien dire

de peur de pis. Je le tirai à part, et lui dis de ne perdre pas

l’occasion d’augmenter le ressentiment que j’avais de la fidélité avec

laquelle il m’avait servi, qu’il n’y avait que lui qui pût accommoder

l’affaire, que je lui donnais pouvoir d’offrir jusqu’à vingt ducats pour

cela. Mon dessein était dans cette fausse confiance, qui ne me pouvait

faire que du bien, de retenir la méchanceté de ce traître, et de

l’empêcher d’aller à l’extrémité. Après je me mis à supplier, à menacer

couvertement, à remontrer que personne ne viendrait plus à Gonié, si

l’on apprenait que l’on y traitât les passants avec tant de violence et

tant d’injustice. Le lieutenant me dit en riant, que Gonié n’était pas

son bien, qu’il n’avait plus qu’un an à y demeurer, qu’il se souciait

peu qu’après son départ il n’y vînt pas un homme, et que le château

abîmât, qu’il se servait de l’occasion sans égard à l’avenir ; enfin la

chose alla si loin, que le lieutenant, ne pouvant m’obliger de lui

donner ce qu’il demandait, il envoya quérir mes hardes. Mon traître de

valet donna la main à ce beau coup. Le lieutenant me dit de tirer l’or

qui était dedans. Je n’en voulus rien faire, et je lui répondis que je

ne donnerais jamais un sol à quelque extrémité où il se pût porter,

parce que je ne lui devais rien ; que je ne pouvais m’opposer à sa

violence ; qu’il prît tout ce qu’il voudrait ; mais que je savais bien

les voies de me le faire rendre. Ce voleur fit venir des chaînes et un

carcan, cela m’ébranla un peu, à dire le vrai, parce que j’avais affaire

à des soldats que l’or qu’ils avaient vu, et le vin dont ils étaient

saouls portaient à tout faire. Un d’eux s’approcha de moi, et me dit,

Plus on pile l’ail, plus il sent mauvais. Cela voulait dire, plus on

tarde à accommoder une affaire, plus elle se rend difficile. Mon valet

prononça en même temps que j’eusse à payer cent ducats. Pour couper

court, je les donnai, et quatre encore aux janissaires qui avaient servi

de sergents. Le bien que j’avais sur moi, et en mon gîte, gîte, le lieu

où j’étais, et cent autres bonnes considérations me firent ployer. En un

autre état, je ne me fusse pas rendu à des menaces. Je n’eusse point eu

peur des chaînes, et je me fusse tiré d’affaire quitte, ou du moins à

peu de perte. Le lieutenant me contraignit, en lui comptant les cent

ducats, de jurer sur l’Évangile que je les lui donnais de bon cœur, et

que je n’en parlerais à personne. Il y eut une nouvelle contestation

là-dessus, qui fut aussi âpre que l’autre. Je ne voulais point jurer

cela, parce que je voulais effectivement m’en plaindre : et je voulais

d’ailleurs m’assurer pour l’avenir par la résistance présente. Ce voleur

cependant, s’obstinait à ne vouloir les cent ducats qu’à cette

condition. Il fallut que je fisse le serment en sa présence tel qu’il

voulut, et que je le priasse même d’accepter l’argent.

Le lendemain de bon matin, qui était le premier décembre, les gardes de

la douane vinrent à mon méchant gîte, et m’observèrent toujours, jusqu’à

mon départ. Ils avaient ordre de revisiter ma selle et de me fouiller.

Ils appelèrent mon valet, et le lui dirent le plus civilement, et le

plus honnêtement qu’ils purent. Ils la visitèrent donc derechef. Je

tremblais à mourir pendant qu’elle était dans leurs mains. Ils ne

maniaient rien qui ne diminuât leur défiance. Le poids seul

l’entretenait. Voyant qu’ils s’y arrêtaient trop, je leur dis que

j’avais fait faire cette selle, pour servir de bât, en cas de besoin, et

qu’à cause de cela, elle était si lourde. Ils se payèrent de cette

échappatoire. Je remarquai ensuite qu’ils me voulaient fouiller, ler,

car ils me tiraient à part l’un après l’autre, et me disaient que si

j’avais quelque chose que la douane n’eût pas vu, je leur fisse un

présent, et qu’ils ne me découvriraient pas. Mes amis, leur répondis-je,

ne cherchez point de détour pour me fouiller ; si vous le voulez faire,

faites le hardiment. J’ouvris ma veste en disant cela, et leur présentai

aussi mes poches. Cette bravade me sauva. Les gardes crurent que j’eusse

été moins hardi, si j’eusse eu sujet de craindre. Ils ne me fouillèrent

point. J’allai avec eux chez le douanier, et lui dis, en feignant de

pleurer, et d’être mortellement triste, que pour n’être pas venu coucher

chez lui j’avais été dépouillé d’une partie de mon or. Je te l’avais

bien dit, me répondit-il ; je me doutais de ce qui t’est arrivé. Après,

il me pressa fort de lui dire ce qu’on m’avait pris, et qui avait fait

le coup, m’assurant que j’en aurais sûrement justice, et qu’il me le

ferait rendre. Je lui répondis qu’on m’avait menacé de mort, si je le

disais. Cela était vrai, et j’avais, outre cela, une si forte envie

d’être hors de Gonié, et désirais si passionnément de partir, que je

n’avais garde de commencer un procès. Je conjurai le douanier de me

tenir sa parole. Il le fit, et me donna deux hommes pour porter mes

hardes jusqu’au soir, et un Turc pour m’accompagner jusqu’à Acalziké. Il

commanda à ces deux hommes d’apporter un billet de ma main pour

assurance que je serais bien arrivé à la première traite, et il donna au

Turc un passeport en forme d’ordre, pour servir dans tout le chemin. En

voici la traduction.

Gardes des chemins, prévôts, juges, baillis, menez de traite en traite à

l’heureuse porte d’Assan Pacha, Jean _son_ changeur. Donnez lui pour de

l’argent des chevaux et des hommes, autant qu’il en demandera. Sa

personne, et ses hardes, sont un dépôt qu’on donne en garde à tous les

habitants des lieux où il passera, on en répondra sur la vie.

Le douanier me dit, en mettant ce billet entre les mains du Turc qui me

devait conduire, qu’il me faisait passer pour changeur du pacha, et que

je misse un turban blanc, et mon valet aussi, afin d’être respectés. Je

le fis, et partis sur les huit heures du matin, ravi et transporté de me

voir hors d’un si méchant et si dangereux lieu, en pays libre, et où je

n’avais presque plus rien à craindre. Je commençai alors à respirer et à

reprendre quelque tranquillité d’esprit. Il y avait cinq mois que

j’étais en des agitations et des angoisses horribles. Les avanies, le

naufrage, l’esclavage, le mariage, la perte des biens, de la liberté, et

de la vie ; ces effroyables idées me : déchirèrent l’esprit tour à tour

en tout ce temps là, durant lequel d’ailleurs mille maux réels l’avaient

tenu dans l’abattement le plus grand où l’on puisse être. J’en revenais

ce jour-là, et je sentais avec un plaisir qu’on ne peut dire, mon cœur

se remettre au large et rentrer dans son mouvement paisible. Je montais

le mont Caucase avec une légèreté qui surprenait mes crocheteurs. Qu’on

est léger quand on n’a pas le cœur chargé ! Je le dis simplement, sans

exagération, et sans figure, il me semblait qu’on m’avait ôté une

montagne de dessus le corps, et que j’allais voler.

Je fis quatre lieues toujours dans les rochers, et après je passai en

bateau le fleuve dont j’ai parlé qui sépare le pays de Guriel et le pays

du Turc.

Le 3. je fis cinq lieues à pied, et trois hommes portaient mes hardes.

Nous passions souvent si proche de ces précipices affreux, que j’en

étais épouvanté. Nous ne fîmes que monter, et en ces cinq lieues nous ne

fîmes pas deux milles de chemin droit.

Le 4. je demeurai dans un village habité par des Turcs et des Chrétiens,

où j’étais arrivé le jour précédent, la pluie, la neige et le vent qu’il

faisait ne nous ayant pas permis d’en sortir.

Le 5. et le 6. je fis onze lieues. J’avais des chevaux, mais je puis

assurer que je ne fis pas trois lieues dessus, il fallait à tout moment

mettre pied à terre, à cause des passages difficiles, roides, et

escarpés, où les chevaux pouvaient à peine tenir le pied.

Le 7. et le 8. je fis 16. lieues, les 4 premières à monter et à

descendre. Les huit suivantes par un chemin uni, mais qui serpente

toujours. Nous étions arrivés sur le mont Caucase. Nous fîmes les quatre

dernières lieues en descendant continuellement. À la moitié de la

descente on voit sur plusieurs pointes et sommets, des masures de

châteaux et d’églises. Les gens du pays disent qu’il y en a eu là

beaucoup, que les Turcs ont détruites. Quand on est au bas du mont, on

entre en une belle vallée, large de trois milles, fertile et abondante,

et fort remplie de villages. Le fleuve _Kur_ passe au milieu.

On sait que l’Asie est divisée par une chaîne de montagnes d’un bout à

l’autre, dont les trois plus hautes parties ont été nommées Taurus,

Imaus, et Causase. La première est la plus avancée dans l’Asie, et on

appelle toute cette chaîne en général le mont 7 _Taurus_. Je dis en

général, parce que chaque partie a son nom particulier connu par chaque

nation qui en est proche. La dernière partie est la plus proche de

l’Europe, entre la mer Noire et la mer Caspienne, la Moscovie et la

Turquie. Beaucoup d’auteurs confondent ces trois parties. _Pline_, entre

autres, et Quinte Curce, qui mettent le Caucase dans les Indes.

_Strabon_, qui parle de cette montagne dans le livre onzième de sa

_Géographie_, dit que quoique ces auteurs s’accordent tous en cela, on

ne doit pas néanmoins les en croire ; parce qu’ils n’en ont usé ainsi

que par flatterie, afin de mieux louer _Alexandre_, à qui il était sans

doute bien plus glorieux d’avoir poussé ses conquêtes jusqu’au delà des

montagnes des _Indes_, que d’avoir simplement traversé les montagnes

voisines du Pont Euxin. Je croirais que cette méprise serait une faute

de géographie que _Quinte Curce_ aurait faite de bonne foi ; comme

lorsqu’il fait venir le _Gange_ du midi, et qu’il prend le _Jaxartes_,

pour le Tanaïs. Je le croirais, dis-je, si dans le livre sixième il ne

mettait pas le mont Caura_se_, entre l’Hyrcanie et le fleuve de Phase.

Pour revenir à la description du mont Caucase, c’est la montagne la plus

haute, et la plus difficile à passer que j’aie vue ; et on le peut juger

par ce que j’en ai dit. Elle est pleine de rochers et de précipices

affreux. On a beaucoup travaillé en plusieurs endroits à y caver des

sentiers. Elle était toute couverte de neige, lorsque je la passai ; et

il y en avait presque partout plus de dix pieds de haut. Il fallait en

plusieurs endroits que mes conducteurs fissent chemin avec des pelles.

Ils avaient à leurs pieds une manière de sandales propres pour aller sur

la neige, que je n’ai vue qu’en ce pays-là. La semelle a la forme et

longueur d’une raquette sans manche, mais pas tant de largeur ; le

réseau est aussi plus lâche, et le bois est tout rond. Cette chaussure

les empêche d’enfoncer dans la neige, car elle n’y entre pas plus d’un

travers de doigt. Ils courent fort vite avec, et ne laissent que de

légères traces, et fort incertaines de la route qu’ils ont tenue, parce

que cette chaussure n’a ni devant ni derrière. Le haut du mont _Caucase_

est perpétuellement couvert de neige, et pendant les huit lieues de

chemin qu’on fait à le traverser, il est inhabité. Je passai la nuit du

7. au 8. au milieu de la neige. Je fis couper des sapins, je me couchai

dessus, et fis faire grand feu. Lorsque nous arrivâmes au haut du mont,

les gens qui me conduisaient firent de longues oraisons à leurs images,

afin qu’elles leur fissent la grâce qu’il n’y eût point de vent. En

effet, s’il y en eût eu d’un peu fort', nous aurions sans doute été

ensevelis dans la neige ; car elle est mouvante et menue comme la

poussière : le vent l’emporte, et en remplit l’air. Grâces à Dieu, il ne

fit presque point de vent. Les chevaux enfonçaient si avant en des

endroits, que je croyais souvent qu’ils n’en sortiraient pas. J’allai

presque toujours à pied à pied et sûrement. Je ne fis pas huit lieues à

cheval en traversant ce mont affreux, qui est de trente six lieues. Je

croyais les deux premiers jours être dans les nues, et je ne voyais pas

à vingt pas de moi. Il est vrai que les arbres, dont tout le haut du

mont est couvert, empêchent fort la vue de s’étendre. Ces arbres sont

des sapins. Je n’y en vis point d’autres, de quoi je fus bien fâché. Car

comme je m’imaginais d’être sur la plus haute montagne du monde, ou du

moins sur la plus haute de l’Asie, j’aurais bien voulu reconnaître ce

que disent des naturalistes, que sur le sommet des montagnes de la plus

grande exaltation, les feuilles des arbres sont toujours au même état, à

cause que les vents, et les nuées, qui les pourraient faire tomber, sont

toujours au dessous, sans jamais monter si haut. C’est ce que je n’ai

remarqué nulle part. Je ne me suis pas aperçu non plus que l’air n’y

soit pas vital, comme ils le prétendent. Il est vrai qu’il est. très

subtil, et très-sec ; mais je crois qu’on y vivrait comme dans les airs

plus mêlés, et que la cause qu’on n’y trouve point d’habitants, vient

uniquement du commerce, et de la correspondance, qu’il serait trop

difficile d’avoir de là avec le reste du monde. En descendant. cette

affreuse montagne, je voyais les nuages se mouvoir en bas sous mes pieds

à perte de vue. J’eusse cru être en l’air, si je n’eusse senti que que

la terre me portait.

Le mont Caucase est, jusque vers le haut, fertile et abondant en miel,

en blé, et en gom. J’ai parlé de ce grain, en faisant la description de

la Mingrélie. Il l’est encore en vin, en fruits, en cochons, et en gros

bétail. Il y a partout de très-bonnes eaux. On y trouve plusieurs

villages. La vigne y croît autour des arbres., et s’élève si haut, que

l’on n’en peut souvent aller cueillir le fruit. On faisait vendange

quand j’y passai. Je trouvais le raisin, le vin nouveau, et le vieux

admirablement bon. Le vin y est à si bon marché, qu’en des endroits,

l’on en donne le poids de 300. livres pour un écu. Les villageois n’en

pouvant vendre autant qu’ils en peuvent faire, ils ils laissent le

raisin pourrir sur les ceps sans le cueillir. Les paysans habitent dans

des cabanes de bois. Chaque famille en a quatre ou cinq. Ils font un

grand feu au milieu de la plus grande, et se tiennent tous autour. Les

femmes moulent le grain à mesure qu’on a besoin de pain. Ils font cuire

la pâte dans des, pierres rondes, d’un pied de diamètre, ou environ, et

creuses de la profondeur de deux ou trois doigts. Ils font bien chauffer

la pierre, ils mettent le pain dedans, et ils le couvrent de cendres

chaudes, et de charbons ardents par dessus. 11 y a des lieux, où on le

fait cuire dans la cendre même. On balie bien un endroit du foyer, on y

met le pain, et on le couvre de cendre, et de charbon ardent, par

dessus, comme l’autre. Avec tout cela la croûte ne laisse pas d’être

assez blanche, et le pain fort bon. Ils gardent le vin comme l’on fait

en Mingrélie. Je logeais tous les soirs au logis d’un paysan qui me

louait des chevaux, ou des porteurs. Le Turc qu’on m’avait donné me

faisait servir promptement, et bien ; autant que le lieu le permettait.

On nous donnait des poules, des œufs, et des légumes ; le vin, le pain,

et le fruit regorgeaient : car chaque maison voisine apportait une

grande cruche de vin, un panier de fruit, et une corbeille de pain, pour

sa part de notre défrai. On ne me demandait point à compter, et mon

conducteur m’empêchait même de donner gratuitement quelque chose.

Je mangeais avec une avidité de loup, et ne pouvais me rassasier que

pour deux ou trois heures. On peut penser en quelle inanition j’étais

tombé en Mingrélie, durant trois mois, que je n’y avais pas eu de pain,

et que j’y avais été sous le fléau de la disette, et de la crainte des

plus grands maux. J’étais revenu grâces à Dieu à la sûreté, et à

l’abondance ; et du détestable pays, où je ne pouvais avoir à manger

pour de l’argent, en un pays où l’on me donnait à manger pour rien. Il

faut avoir été en ces extrémités, pour concevoir le plaisir qu’on sent

par un si heureux changement.

Les habitants de ces montagnes sont la plupart chrétiens du rite

géorgien. Ils ont le teint fort beau, et j’ai vu parmi eux de très beaux

visages de femmes. Ils sont infiniment mieux accommodés que les

Mingréliens, et les autres peuples du mont Caucase, qui ne sont point

sous la domination ottomane.

Le 9. je fis cinq lieues dans la Plaine dont j’ai parlé. Le terroir en

est propre au labonrage. On voit sur les collines, dont elle est bordée,

une fort grande abondance de bétail. Le soir j’arrivai à Acalziké.

Acalziké est une forteresse, bâtie dans dans le mont Caucase, située en

un lieu enfoncé entre vingt tertres, ou environ, de dessus lesquels on

pourrait aisément la battre de tous côtés. Elle a un double mur et des

tours. Les uns et les autres sont à créneaux à l’antique. Cette

forteresse a peu d’artillerie. Il y a tout joignant un bourg bâti sur

ces tertres, et ces éminences. Il est gros de 400. maisons au plus,

presque toutes neuves et construites depuis peu. Il n’y a rien là

d’antique que deux églises d’Arméniens. Ce bourg est peuplé de Turcs,

d’Arméniens, de Géorgiens, de Grecs, et de juifs. Les chrétiens y ont

des églises, et les juifs une synagogue. Il y a aussi un petit

Caravansérail neuf, qui est bâti de bois, comme presque toutes les

maisons du lieu. Le fleuve _Kur_, qui a sa source dans le mont Caucase,

à quelque douze lieues de ce bourg, passe proche. Strabon en met la

source dans l’Arménie. _Ptolémée_ la marque en Colchide. Et _Pline_ la

fait sourdre des montagnes de Tartarie, qui sont au dessus de la

Colchide, et qu’il nomme Coraxici, à cause de ce fleuve _Corax_ qui en

sort, et qui va se décharger, comme j’ai dit, dans la mer Noir. Ces

sentiments, qui semblent divers, peuvent néanmoins être vrais, et être

de plus la même chose ; parce que l’Arménie a embrassé la Colchide, et

parce que la Colchide a été un grand royaume autrefois, comme je l’ai

déjà remarqué. Le pacha d’Acalziké loge dans la forteresse. Les

principaux officiers, et la milice, se tiennent dans les villages qui en

sont proche. L’histoire de Perse porte que cette forteresse a été

construite par les Géorgiens, et que les _Turcs_

Turcs la prirent sur eux à la fin du dernier siècle. Ils y ajoutèrent de

nouveaux ouvrages, de même qu’à une autre Forteresse à trois journées de

celle-ci, nommée Temame.

Le 13. à deux heures après minuit, je partis d’Acalziké. Nous marchions

vers l’orient. Au bout de trois lieues, la plaine d’Acalziké s’étrécit,

et les montagnes s’approchent, de façon qu’elle n’a plus que demi lieue

de largeur. Il y a là un fort château des Turcs, bâti sur une roche à la

droite du fleuve Kur. Cette roche est ceinte en bas d’un double mur ; et

autour, il y a une petite ville comme Acalziké, qui occupe le terrain

qui est entre la forteresse et la montagne opposée. Ce lieu s’appelle

_Usker_. Il y a un sangiac, de la milice, des gardes, et une douane.

J’avais beaucoup de peur d’y être arrêté et examiné ; mais,

grâces-à-Dieu, on me laissa passer sans me dire rien du tout. Le

_voiturin_, qui me conduisait, était de _Gory_, ville de Géorgie. Le

commandant de la garde lui demanda s’il était de ce lieu-là. Il répondit

que oui. On le laissa passer, et ceux qui le suivaient, sans autre

information. Le kan de Géorgie, et le pacha d’Acalziké entretiennent

bonne correspondance. Elle est cause du bon traitement que les Turcs

font aux Géorgiens. Deux lieues au delà _d’Usker_, on passe une

montagne, qui sépare de ce côté-là la Perse de la Turquie. Nous allâmes

le long de cette montagne après l’avoir passée. Il y a beaucoup de

villages dessus. Le _Kur_ court au bas, et l’on y voit, en plusieurs

endroits, des ruines de châteaux, de forteresses, et d’églises. Ce sont

des vestiges de la grandeur des des Géorgiens, et des conquêtes des

Turcs, et des Persans. Après avoir fait dix lieues, et marché jusqu’à la

nuit, nous nous arrêtâmes à un petit village.

Le 14. nous ne fîmes que quatre lieues. Le chemin était fort rude en ces

montagnes. On y rencontre des pas extrêmement difficiles, et qui ne se

peuvent forcer, et des ruines de beaucoup de forteresses. Nous nous

arrêtâmes dans la plaine de _Surham_, à un gros village proche de la

forteresse, à qui on donne le même nom de _Surham_. Cette plaine est

très-belle, couverte de petits bois, de villages, de collines, de

maisons de plaisance, et de petits châteaux de seigneurs géorgiens. Tout

le pays est labouré. En un mot c’est un très-bel endroit.

Le 15. je fis dix lieues, neuf en cette plaine, et l’autre au passage

d’une montagne peu haute, qui la sépare de _Gory_. Je ne vis de tous

côtés que beaux villages, que belles terres toutes cultivées, et que des

endroits fort fertiles. On laisse à main droite, avant que de monter la

montagne, une grande ville presque toute ruinée, et dont il n’y a plus

que cinq cents maisons habitées. Autrefois, à ce qu’on dit, il y en

avait douze mille. Il y a un évêque, et une grande église, bâtie du

temps de la liberté des Géorgiens.

La nuit me prit en descendant la montagne, et avant que d’arriver à

_Gory_, j’allai droit au logis des capucins italiens, missionnaires de

la congrégation _de_ propaganda fide. J’avais des lettres de

recommandation pour eux. Ils avaient, il n’y avait que trois ans, un

hospice à Cotatis, et ils pensaient de là s’étendre tendre aussi in

Mingrélie, et s’y bien établir. Les continuelles guerres de ces pays, et

les brigandages qui s’y exercent perpétuellement, sans que le roi se

soucie, ou, pour mieux dire, puisse y apporter du remède, les ont

obligés à se retirer en Géorgie. Ainsi, il se rencontrait heureusement

qu’ils étaient fort capables de me donner le conseil, et les secours

dont j’avais besoin. Je me fis d’abord connaître à eux. Je leur dis, que

le roi de Perse m’avait envoyé en France pour son service, que j’avais

ses ordres, et un commandement adressé à tous les gouverneurs de son

empire, par lequel Sa Majesté leur commandait de me considérer, et de me

rendre tous les bons offices dont j’aurais besoin. Je leur contai

ensuite, qu’ayant choisi la voie de la mer Noire, et de la Mingrélie,

pour retourner en Perse, j’y avais été surpris de la guerre, et que j’y

avais essuyé mille malheurs ; de sorte que ne voyant aucun moyen, de

transporter sûrement les choses que j’avais apportées pour le roi, je

les avais laissées à la garde de mon camarade, et que j’étais venu en

Géorgie chercher de l’assistance ; que je les suppliais de toute mon

affection de me donner le meilleur conseil qu’ils pourraient, et de

prendre dans mes peines la part que la charité, et d’autres

considérations les obligeaient d’y prendre. Ces bons Pères furent

touchés de mes malheurs, et des risques que couraient le bien, et la

personne que j’avais laissée en Mingrélie. Ils m’assurèrent de faire en

cela tout ce qu’il leur serait possible, dès qu’ils en auraient ordre de

leur préfet, sans la participation duquel ils ne pouvaient agir, qu’il

était à _Tifflis_, la capitale de _Géorgie_, et la cour du prince, à

deux petites journées, et que je ne pouvais mieux faire que de l’aller

trouver. Ils me dirent tant de raisons pour m’obliger à y aller, que je

m’y résolus sur le champ, et qu’à l’heure même on loua des chevaux. Le

supérieur ordonna à un frère laïc, nommé Ange de Viterbe, de se préparer

à m’accompagner.

Ce frère laïc était très-bon et très-honnête homme, habile médecin et

chirurgien. Son habileté, et le bonheur qu’il a eu en Géorgie, et en

Imirette, de guérir diverses maladies, et diverses plaies qu’on tenait

incurables, l’ont mis par tout ce pays-là, fort en estime et en

considération. Il sait bien la langue de ces pays, et il les a parcourus

de tous côtés. Il a beaucoup de courage, de patience, d’humilité, et de

bon sens. Je ne pouvais donc avoir un meilleur camarade de voyage. Il me

fit compagnie de la meilleure grâce du monde, et lui ayant témoigné que

sa personne me serait d’un grand secours, et d’une grande consolation en

retournant en Mingrélie, il me dit, que je n’avais qu’à lui obtenir du

Père préfet l’obédience pour cela, et qu’il viendrait très-volontiers.

Le 16. je partis de Gory avec ce bon religieux. Nous fîmes sept lieues,

la plupart le long du fleuve de Kur. Le chemin en était beau par des

plaines fertiles où il y a quantité de villages. On y rencontre une

ville presque toute ruinée nommée Cali-_cala_. On passe au milieu. Elle

est à quatre lieues de Gory.

Le 17. je fis un peu plus de six lieues. Le chemin était uni, mais un

peu pierreux en des endroits. À la moitié de la traite, nous passâmes

vis-à-vis de l’église patriarcale de Géorgie, qui est située au bord du

_Kur_. La moitié de cette église est ruinée, l’autre paraît de loin

entière et fort belle. On dit qu’il y a dedans une partie de la couronne

d’épines, une pièce de la tunique, et une pièce de la robe du prophète

Élie. Je n’ai pas vu ces reliques : des capucins m’ont assuré qu’ils les

avaient vues. J’arrivai à _Tifflis_ sur le soir, la neige qui tomba tout

le jour fort épaisse, m’empêcha d’arriver plus tôt. Le frère laïc qui

m’accompagnait me mena au logis des capucins. Je n’avais point de temps

à perdre, ainsi dès mon arrivée, je contai au préfet quel en était le

sujet. Mes lettres de recommandation me faisaient connaître. Je n’avais

besoin que de leur bien faire entendre les grands dangers, que courait

ce que j’avais laissé en Mingrélie, et de quelle importance il était,

d’aller à toutes risques s’efforcer de le tirer de là. Je dis au préfet,

qu’il y avait à mon avis deux voies différentes pour le faire, qui

avaient chacune leurs sûretés, et leurs périls. La première était de me

faire connaître au prince de Géorgie ; lui montrer les ordres du roi son

maître ; et lui demander du secours pour tirer de Mingrélie ce que j’y

avais, et qui était pour Sa Majesté. La seconde était d’aller en ce

pays-là secrètement, sans se découvrir, ni dire ce qu’on y allait faire.

Je ne fis point apercevoir au préfet le penchant que j’avais pour cette

seconde voie, de peur de prévenir son jugement. Il me demanda du temps

pour me dire son avis, et il me supplia que je voulusse bien faire part

de tout ce que je lui avais exposé aux religieux de la maison ; parce

que la plupart, qui avaient été en Mingrélie, et en Imirette, pourraient

avoir de bonnes lumières pour mon affaire. Il me promit qu’il leur

commanderait le secret par la sainte obédience. Je contentai le préfet.

Je fis aux religieux la même relation que je lui avais faite, les

conjurant de me donner leurs avis, et tout le secours possible, dans le

malheur où j’étais encore engagé.

Le 18. après midi le préfet me mena dans sa chambre avec tous les

religieux. Il m’étala les réflexions qu’il avait faites sur mon affaire,

et toutes les pensées qui lui étaient venues sur cela. Les religieux

firent la même chose. Ils arrêtaient presque tous à tenter la voie

cachée, et à ne se point faire connaître ; en un mot, à aller

secrètement en Mingrélie. Ils me dirent, que si l’on communiquait

l’affaire au prince de Géorgie, il me donnerait assurément l’aide

nécessaire, qu’il enverrait des gens, et tirerait apparemment tout ce

que j’y aurais laissé, parce qu’il était fort craint, et fort respecté

en ce pays-là, et en Imirette. Mais que ce moyen serait d’un éclat

furieux, qui me perdrait peut-être ; qu’on pourrait me dresser à mon

retour quelque partie pour m’assassiner, et enlever tout ce que

j’aurais ; que les lieux, où il me fallait passer, étaient tous pays de

brigands et d’assassins les plus déterminés du monde ; que les Géorgiens

étaient très-perfides et méchants, et qu’il en fallait tout

appréhender ; qu’il n’y avait pas beaucoup d’années, qu’un patriarche de

Moscovie, passant en Géorgie, y avait été E 3 volé, volé, et qu’on avait

accusé le prince d’avoir secrètement fait faire le coup, pour avoir les

richesses que portait ce patriarche ; qu’il fallait considérer encore,

que le prince de Géorgie n’était pas parfaitement obéissant aux ordres

du roi de Perse ; et qu’après tout, supposé qu’il fît office de bonne

foi et avec sincérité, il fallait mettre en considération qu’il

attendrait de grands présents, et qu’on ne pourrait jamais le contenter,

ni sa famille, qui était merveilleusement affamée, pour des gens de leur

condition.

Je fus ravi que les capucins prissent mon vrai sentiment, et pensassent

presque tout ce que j’avais pensé. Nous résolûmes que je partirais

secrètement avec le frère Ange qui m’avait accompagné. Qu’on dirait que

j’étais théatin, que j’étais venu de la part de ceux de Colchide,

réduits par la guerre à la dernière misère, demander de l’assistance aux

capucins, et qu’ils envoyaient un de leurs. Compagnons les quérir et les

emmener. Dès que cela eut été arrêté, je me préparai au voyage. Je tirai

de ma selle, et de mon oreiller les les bijoux que j’y avais cachés. Je

les enfermai dans une cassette avec tout ce que j’avais apporté, et le

mis sous la garde du préfet. Nous pensâmes ne trouver jamais de chevaux

à louer, parce que personne ne voulait aller en Mingrélie. Enfin, à

force d’argent, nous gagnâmes deux voiturins en nous rendant garants de

leurs chevaux et de leurs hardes, s’il en arrivait faute.

Le 20. je partis avec le frère Ange, et un Géorgien créature des

capucins, qui était de Cotatis, et qui avait été mille fois en Colchide,

et partout aux environs. Le préfet me le donna pour le besoin qu’on

pourrait avoir d’une personne de confiance. Nous n’étions que cinq

hommes avec quatre chevaux. Le frère _Ange_, et moi, en montions deux,

les deux autres portaient les provisions. Nous disions partout que nous

allions chercher les théatins de Mingrélie. Je donnai congé à mon valet

avant que de partir de _Tifflis_. Ce fripon m’avait fait mille méchants

tours, et tenté plusieurs fois ma perte. J’ai dit ce qu’il me fit à

Gonié. Les capucins me conseillaient de l’emprisonner jusqu’à mon retour

pour en faire justice. Le sentiment des grâces qu que Dieu venait de me

faire, me porta à lui pardonner entièrement. Je m’imaginai que

j’irriterais le ciel, si dans le même temps qu’il déployait sa clémence

sur moi, je me fusse arrêté à faire punir ce malheureux. Je le payai

entièrement du temps qu’il m’avait servi, et le laissai aller, après lui

avoir néanmoins étalé toutes ses trahisons que je savais, et l’avoir

exhorté à l’amendement. La bonté que j’eus pour lui ne le toucha point.

Il se désespéra de ce que le lui donnais congé, et il laissa même

paraître des marques de la rage qu’il en avait, assez fortes pour me

porter à en craindre quelque chose de funeste. Je fus tenté de le faire

mettre aux fers. Je n’avais qu’un mot à dire ; les capucins l’auraient

fait faire d’un signe d’œil, ayant assez de crédit à _Tifflis_. Je n’en

fis rien, la fatalité qu’il y a en toutes les choses m’en empêcha.

J’étais entièrement porté à la miséricorde ; j’en attendais, j’en

demandais trop pour n’e n’en point faire. Dieu l’eut agréable. On verra

dans la E 4 Luite suite de quelle manière il me le fit connaître., en un

très-dangereux piège que m’avait tendu ce traître.

Je fus de retour à Gory le 21.

Le 22. nous partîmes et allâmes coucher à six lieues de Gory, à un

village qui est sur le chemin d’Acalziké par lequel j’avais passé en

venant.

Le 23. nous partîmes à la pointe du jour, et d’abord nous laissâmes à

gauche le chemin d’Acalziké. À midi nous arrivâmes à une petite ville

nommée _Aly_. Elle est à 9. lieues de Gory située entre les montagnes.

Deux lieues par-delà, nous y passâmes un pas étroit qui se ferme d’une

grande porte de charpente. C’est la séparation de la Géorgie d’avec le

royaume d’Imirette. _Nous_ fîmes encore une lieue, et nous nous

arrêtâmes à un petit village.

Le 24. nous fîmes sept lieues dans les montagnes. Elles étaient pleines

de neige. et il en tombait à gros flocons. Ces montagnes., qui sont du

mont Caucase, sont couvertes de bois de haute futaie. Nous nous y

pensâmes perdre, car la neige couvrait toutes les traces, et faisait

méconnaître le chemin. Nous logeâmes à un village nommé Colbaure. Ce

village a quelque deux cents maisons : elles sont toutes sur une ligne,

et si éloignées l’une de l’autre, qu’il y a plus d’une lieue de la

première à la dernière.

Le 25. nous ne fîmes que trois lieues. Le mauvais temps, la neige, le

froid, et l’obscurité d’air qu’il faisait en ces hautes montagnes, nous

empêchèrent d’aller plus avant. Nous logeâmes dans un village de trente

maisons.

Le 26. l’air fut plus clair, la neige cessa, et le froid ne fut pas si

rude. Nous fîmes six lieues toujours dans ces montagnes couvertes de

bois. Le chemin y était assez égal. Les montées et les descentes

n’étaient pas rudes. Nous logeâmes à un petit village qui est sur le

bord d’un grand fleuve..

Le 27. nous passâmes en bateau ce fleuve, et fîmes trois lieues en un

pays semblable à celui que nous avions passé les jours précédents. Nous

descendîmes de la montagne dans une grande et belle vallée à perte de

vue, et logeâmes à un village, appelé _Sesano_. Cette vallée a presque

partout une lieue de largeur. Elle est fort fertile, et fort agréable,

et arrosée de belles eaux. Elle s’étend jusqu’en Mingrélie. C’est le

plus beau pays d’Imirette. Les montagnes, dont elle est ceinte, sont

couvertes de bois et de villages, car la plupart des terres de ces

montagnes sont labourées et ont des vignobles en quantité. Nous

trouvâmes en cette vallée un air doux comme au printemps, et peu de

neige.

Sesano est proche du château d’une vieille dame tante du roi d’Imirette,

qui était malade quand nous passâmes-là Elle sut qu’il était arrivé un

capucin au village, et elle l’envoya aussitôt quérir pour s’en faire

traiter. On prend en ces lieux-là tous les missionnaires pour médecins,

parce qu’ils se mêlent tous de donner des remèdes : Le frère alla

trouver la dame, espérant d’en tirer quelque secours pour notre

entreprise. Deux. heures après qu’il m’eut quitté, je fus bien surpris

de voir arriver à cheval un capucin de Gory avec un guide. Le sujet de

sa venue

Es était pour m’avertir, que ce valet, à qui j’avais donné congé, était

venu de _Tifflis_ à _Gory_, avait découvert tout ce qu’il savait de mon

entreprise ; en jurant de me perdre, et qu’il était parti sans qu’on sût

où il était allé. Cet avis ne me surprit pas beaucoup. Je me défiais de

quelque chose de semblable. Je suppliai le capucin de demeurer avec moi.

Je lui rendis mille remerciements, et je louai autant que je pus le

grand zèle, et l’extrême affection que la communauté témoignait avoir

pour mes intérêts d’une manière si ardente. Véritablement il ne s’en

pouvait donner de plus fortes marques.

Le 28. nous fîmes cinq lieues dans la plaine dont j’ai parlé. Elle est

partout remplie de villages et de bois, et les terres y sont si grasses,

que nos chevaux avaient beaucoup de peine à s’en tirer. Après deux

lieues de marche, nous laissâmes sur la droite la forteresse de Scander.

Les gens du pays l’appellent _Scanda_, et disent qu’Alexandre le Grand

l’a bâtie. On sait que les Orientaux appellent ce conquérant _Scander_.

Ils assurent qu’il a bâti seize places auxquelles il a donné son nom.

Celle-ci pourrait être une des seize, et celle dont Quinte Curce _Curce_

parle au livre 7. Sa situation me le fait croire, car elle est située au

pied de la montagne. Elle n’est pas considérable. Il n’y a que deux

tours carrées, sans enceinte, avec quelque logement autour, et cela ne

paraît pas avoir une si grande antiquité. _Procope_, qui en fait

mention, la nomme Liands. Elle est fameuse dans l’histoire des guerres

continuelles qu’il y a eu entre les Romains, et les Perses depuis le 7.

siècle de de la fondation de Rome jusqu’au Mahométisme, pour avoir été

cent fois prise par ceux là et reprise par ceux-ci, détruite et rebâtie

successivement.

A une lieue de _Scander_ nous passâmes _Chi_caris. C’est un village de

cinquante maisons. Il passe pour ville en _Imirette_, quoi qu’il n’ait

point de murailles, et rien de plus que les autres villages. Nous

logeâmes à une lieue de là.

Le 29, et le 30. nous y demeurâmes. Nos voiturins ne voulaient point

marcher. Les nouvelles de la guerre, dont chaque passant les

entretenait, leur faisaient perdre courage. Ils disaient qu’on les

voulait mener à la mort, ou à l’esclavage. Ils nous donnaient des peines

extrêmes. Je les supportais patiemment. J’exhortais mes deux capucins à

faire de même. Je leur représentais que je m’étais bien mis en tête en

partant de _Tifflis_, qu’on ne pourrait sans bien du courage, et une

patience extrême, venir à bout de ce que j’entreprenais, et surmonter

les grands obstacles qui s’y opposeraient infailliblement. Qu’il fallait

ménager doucement nos gens, et les pousser à force de promesses, et de

bons traitements. Que quand on les aurait une fois fait entrer en

Mingrélie, et qu’ils ne pourraient plus reculer, le soin de leur salut

les ferait alors agir comme nous voudrions. Nous appelâmes les

voiturins, et le Géorgien que. le Père préfet m’avait donné. Nous leur

dîmes qu’il n’y avait rien à craindre, que nous en étions bien informés,

_que_ nous avions comme eux une vie, et d’autres biens à conserver. Que

nous leur avions répondu de leurs chevaux et de leurs personnes. Un

d’eux parlant pour les trois me dit de leur donner un écrit, par lequel

je m’engageasse de les racheter si on les prenait esclaves durant ce

voyage, ou de donner six vingts écus à leurs femmes s’ils y mouraient.

Je leur accordai cela. volontiers, et leur fis de grandes promesses.

Cela les disposa à continuer l’entreprise.

Le 31. nous nous mîmes en chemin. Il faisait fort mauvais temps, et le

chemin était très-rude. Nous passâmes trois fleuves assez larges, et

assez rapides, et au soir nous arrivâmes à Cotatis. Nous allâmes loger à

la maison de l’évêque Janatelle. Il n’y était pas, on nous y reçut bien

néanmoins. Les officiers connaissaient le _frère. Ange_, et savaient que

le maître du logis l’honorait d’une bienveillance particulière.

_Cotatis_ est un bourg, bâti au bas d’une colline, sur le bord du fleuve

de Phase : les historiens grecs du 6. siècle le nomment _Coteze_, et ils

en font une place importante. Il n’a présentement que 200. maisons.

Celles des grands et le palais du roi, sont autour à quelque distance.

Ce bourg n’a ni fortifications, ni murailles. Il est partout ouvert,

hormis aux endroits où le fleuve et la montagne l’enferment. De l’autre

côté du fleuve, vis-à-vis du bourg, et sur une colline plus haute que

celle au bas de laquelle il est situé, est la forteresse de _Cotatis_,

dont j’ai parlé en racontant les dernières révolutions _d’Imirette._ Je

n’ai pas entré dedans. On la voit pleinement de la colline opposée. Elle

a des tours, un donjon, et un double mur, qui paraît haut et fort.

Dès que je fus arrivé à _Cotatis_, je m’informai des nouvelles. Celles

qui étaient vraies, et dont chacun nous assura, étaient que le nouveau

prince de Mingrélie, et le prince de Guriel s’étaient retirés, voyant

que les Turcs ne voulaient plus tenir la campagne. Que la plupart des

gentilshommes, qui leur avaient prêté serment, les abandonnaient, et que

le vizir du _dadian_ se préparait. à descendre des montagnes avec une

armée. Qu’aussitôt que ce vizir avait appris la retraite de ces deux

princes et des Turcs, il avait envoyé 800. hommes au dadian, lui avait

écrit de sortir de sa forteresse, et d’amasser le plus de gens qu’il

pourrait. Qu’il avait fait publier une amnistie pour tous ceux qui se

rejoindraient à lui. Enfin, qu’il était venu à _Cotatis_, où le roi

d’Imirette l’avait joint avec les grands de son pays, et qu’ils étaient

allés fondre tous ensemble sur le pays du prince de Guriel. Ils lui en

voulaient fortement, parce qu’il était en effet cause de l’incursion des

Turcs, et de tous les ravages qui se firent en cette guerre. Les armées

avaient passé le _Phase_, il n’y avait que trois jours ; ainsi la

circonstance était assez favorable pour mon entreprise, n’y ayant plus

lieu de craindre de rencontrer des troupes.

Le premier janvier 1673. je m’arrêtai à _Cotatis_ par des égards de

dévotion. Pendant que nous dînions, mes deux charitables capucins et

moi ; ayant mes voiturins et mon guide à table avec nous, selon la

coutume du pays, que les maîtres et les valets mangent ensemble, je vis

entrer ce fripon de valet, dont j’ai parlé, avec un Arménien

_d’Acalziké_, et un prêtre de _Cotatis_, qui lui était venu montrer le

logis. Je ne fus pas beaucoup surpris de sa venue, car la crainte que

j’en avais m’y faisait penser à toute heure. Je ne fis pas semblant de

l’épouvante que j’en pris. Je crus qu’il s’était fait Turc, lui voyant

un turban blanc à la tête. Ce fripon entra avec un air égaré et furieux,

et s’assit auprès de mes gens sans attendre qu’on le lui dît. Cette

insolence m’offensa encore plus, et je lui demandai d’où il venait si

échauffé. Il me répondit, qu’il venait _d’Acalziké_, et qu’il avait fait

le voyage en deux jours. Je lui demandai si le chemin était si facile,

et si les montagnes étaient si peu chargées de neige, qu’il eût pu les

traverser en deux jours. Le che-min est le plus mechant du monde, me

ré-pondit-il, et les montagnes sont couvertes de neige, comme celles que

nous avons passées en venant de _Gonié_. Vous le verrez, car il faut que

vous veniez à _Acalziké_, j’ai ordre du pacha de vous y mener. Cela

sera, répliquai-je, si tu as plus de force pour m’y contraindre que moi

pour t’en empêcher ; car je n’ai rien à faire à _Acalziké_ et je n’y

veux point aller. Mon garçon, continuai-je, tu es mal conseillé.

Crois-moi, cesse de te donner de la peine à me procurer du mal, parce

que Dieu ne permettra pas que les desseins que tu as de me nuire

réussissent. Je t’ai payé à _Tifflis_ de tout ce que tu pouvais

prétendre ; si tu n’en étais pas content, tu devais exposer là tes

prétentions.

Je tins ce discours pour essayer de ramener ce traître Il me répondit,

que _Tifflis_ était un lieu d’injustice, qu’à Acalziké on lui ferait

raison. Je lui dis que sans aller si loin pour un différend de peu

d’importance, il se trouverait assez de gens à Cotatis capables de le

juger. Je parlais avec la plus grande douceur qu’il m’était possible. Ce

coquin n’en fut point touché, il se tourna d’un air furieux vers son

camarade, et lui dit d’aller chercher les Turcs. Celui-là sortit

aussitôt, mais ce n’était qu’un artifice pour m’épouvanter ; car je

connus ensuite, qu’il n’y avait point de Turcs, qui attendissent qu’on

les vînt quérir. Je fus pourtant extrêmement épouvanté et je me crus

perdu. Le prêtre de Cotatis ignorait ce qui se passait, parce que je

parlais en turc qu’il n’entendait pas. Il s’informa du frère Ange quel

était le sujet du différend. Le frère le savait à peu près, il le conta

à ce prêtre. Je lui fis dire ensuite l’offre que je faisais à ce coquin

de me remettre de toutes ses prétentions, à ce qu’en jugeraient des gens

d’honneur, et la méchanceté avec laquelle il voulait me forcer d’aller à

Acalziké.

Le prêtre et plusieurs Géorgiens, accourus au bruit qui se faisait,

s’intéressèrent dans l’équité de mon offre, ils pressèrent ce misérable

de l’accepter ; et plus on le pressait, plus il faisait l’insolent, et

usait de menaces. J’en fus poussé à bout, je sortis hors de moi.

Traître, lui dis-je, c’est donc une pure méchanceté qui te meut. Je te

réponds, qu’avec l’aide de Dieu, tu ne me mèneras pont à Acalziké. En

disant cela, je me jetai sur lui l’épée à la main. On me retint le bras,

et le perfide, sûr que je voulais décharger le coup, prit la fuite en

désordre, et tout tremblant. Je n’étais pas fort assuré après cela, je

voulais lois m’enfuir. Le maître d’hôtel de Fanatel _le_ me retint et

m’assura, que je n’avais rien à craindre dans la maison de son maître,

et qu’assurément les Turcs ne m’y viendraient point prendre. Je tins

conseil avec mes deux capucins sur ce qu’il fallait faire. Nous

résolûmes que le frère Ange partirait le lendemain matin pour continuer

le voyage en Mingrélie, et que le Père _Justin de_ Livourne, (c’est le

nom de ce capucin qui m’était venu trouver, comme j’ai dit,) et moi,

demeurerions sur les lieux La principale raison était, qu’il ne se

pouvait trouver de chevaux, ni à acheter, ni à louer. Nous savions qu’on

n’en pourrait non plus trouver en Mingrélie ; cela m’obligea de

demeurer, et d’envoyer des chevaux à vide, afin que mon camarade s’en

pût servir.

Le 2. le _frère. Ange_ partit, avec tous les chevaux, et tous les gens

que j’avais pris à _Tifflis_. Je retournai à _Chicaris_ qui est à huit

lieues de Cotatis avec le père _Justin_. Nous choisîmes ce lieu pour y

attendre le succès du Voyage du _frère Ange_, parce qu’il était tout

contre une maison de campagne de Janatelle, où il était avec la reine.

Nous en pouvions tirer de l’assistance en cas de besoin.

Le 5. cet évêque, et cette princesse nous envoyèrent dire de les venir

voir. Nous y allâmes et nous dînâmes avec eux ce jour-là, et plusieurs

autres ensuite, que nous y fîmes visite. Ce n’est pas un grand honneur,

puisqu’il s’étend jusqu’aux moindres de leurs sujets et de leurs valets.

La reine est une très-belle personne, comme j’ai dit, mais son air la

gâte gâte tout ; il est libre jusqu’à l’effronterie ; ses actions et ses

discours ont de l’impudence, il n’y a rien de moins retenu. L’impureté

paraît en tout ce qu’elle dit ; mais cela n’est ni vice, ni sujet de

scandale en son pays, parce que la dissolution y est un mal commun. Son

évêque _Janatelle_ la dévore des yeux. Jamais amour impur n’a été plus

découvert et moins retenu. Il ne faut que regarder ces amants pour

connaître, où ils en sont l’un avec l’autre. On sert la reine d’Imirette

comme la princesse de Mingrélie ; mais sa table est mieux garnie de

vaisselle d’argent, et son train est beaucoup moins misérable.

Le 8. un gentilhomme que le roi d’Imirette avait envoyé à _Tifflis_

arriva chez Janatelle, et alla rendre compte à la reine du succès de sa

négociation. On l’avait envoyé pour emprunter huit mille écus sur la

couronne royale qu’on offrait de mettre en gage. Cette couronne est d’or

garnie de pierreries, elle peut valoir quatre mille pistoles. Personne

ne voulut prêter d’argent dessus. Le prince de Géorgie apprenant le

besoin qu’en avaient le roi et la reine d’Imirette, leur envoya un

présent savoir, au roi trois chevaux, des armes, et mille écus en

argent ; et à la reine des étoffes de brocard d’or et d’argent, de

satin, de taffetas, et cinq cents écus. Ce prince en use ainsi pour

entretenir leurs majestés dans la résolution qu’elles ont prise

d’adopter un de ses fils.

Le 12. je fus voir le roi. On l’avait ramené de l’armée à cause d’une

indisposition qui lui était survenue. Il nous fit beaucoup d’honneur et

de caresses, nous fit asseoir auprès de lui, et nous entretint avec

grande familiarité. Il se plaignit au Père _Justin_, de ce que lui, et

ses compagnons, avaient quitté Cotatis. Le Père en jeta la cause sur ces

guerres continuelles, qui leur avaient causé beaucoup de dommage. J’en a

bien du déplaisir, répondit le roi, mais je n’y puis remédier. Je suis

un pauvre aveugle, l’on me fait faire ce que l’on veut.. Je ne m’ose

ouvrir à qui que ce soit, je me défie de tout le monde, et je

m’abandonne néanmoins à tous, n’osant offenser personne, de peur de me

faire assassiner par quelqu’un. Ce pauvre prince est jeune, et bien fait

de corps. Il a toujours le haut du visage couvert d’un mouchoir, pour

recevoir l’humeur qui coule des trous de ses yeux, et cacher à ceux qui

l’approchent un si hideux objet. Il a l’esprit fort doux, il aime la

raillerie et les plaisanteries. Il dit au Père Justin, qu’il fallait

qu’il se mariât en son pays. Le Père lui répondit, qu’il ne pouvait, et

qu’il était dans le même vœu que les évêques et les moines d’Imirette,

qu’il ne pouvait avoir de femme. Nos évêques et nos moines, interrompit

ce prince, avec un grand éclat de rire, en ont chacun neuf, outre celles

de leurs voisins.

Le 16. à la pointe du jour, étant encore au lit, je fus agréablement

réveillé par mon camarade.. Il me conta, que le _frère Ange_ avec les

gens et les chevaux, que je lui avais envoyés, étaient arrivés le 9. à

_Sipias_, où ils l’avaient trouvé en un extrême ennui, et au dernier

désespoir de n’avoir point eu de mes nouvelles depuis mon départ, et de

ne pouvoir trouver à aucun prix, ni hommes, ni chevaux, pour passer en

Géorgie. Qu’ayant appris mon heureuse arrivée à _Tifflis_, et que

j’étais proche de _Cotatis_ à l’attendre, il en avait eu une joie

incroyable ; qu’il s’était aussitôt préparé au voyage, tirant de terre,

de dedans les bois, et des toits du logis la moitié de ce que nous y

avions caché. Qu’il avait attendu jusqu’au onzième à partir pour laisser

reposer les chevaux, et qu’il était parti ce jour-là ; laissant un de

nos valets, le plus fidèle de tous, à la garde de ce qu’il n’avait osé

apporter, pour ne pas tout risquer en un coup. Après qu’il m’eût fait ce

récit, il me dit, Ne vous effrayez point de ce que je vais vous

raconter ; car, grâces à Dieu, tout va bien. Samedi 14. nous arrivâmes

heureusement à Cotatis sur les 8 heures du soir. Le frère Ange me mena

au logis de Janatelle. Je n’ai appris qu’hier les menaces que le valet,

à qui vous avez donné congé, vous y vint faire le premier jour de l’an.

Si j’avais su cette aventure, je ne me fusse jamais arrêté à Cotatis. Le

_frère. Ange_, et nos gens, n’y pensant pas, me supplièrent le dimanche

au matin de demeurer-là jusqu’à midi, et de les laisser un peu refaire

de leurs fatigues. Je le leur accordai, et leur fis bien préparer à

dîner. Étant à table, je vis entrer ce fripon de valet avec vingt

janissaires armés. Où est mon maître, s’écria-t-il, _tout_ furieux. Il

m’a voulu tuer, et m’a manqué ; mais sûrement je ne le manquerai pas. Il

vous cherchait, en disant cela. Mais ne vous trouvant point, il entra

dans une autre chambre, dans la pensée que vous y seriez caché. Je le

suivis, je me jetai à ses pieds les larmes aux yeux, et lui dis ces

mêmes paroles. Mon ami, que t’ai-je fait, que tu me veuilles perdre ? Si

mon camarade t’a maltraité, ou ne t’a pas satisfait, je n’en suis point

coupable, demande tout ce que tu voudras, je te le donnerai sur le

champ ; seulement fais retirer les Turcs que tu as amenés. Soit,

répondit ce perfide, je les vais emmener et je viendrai aussitôt vous

trouver.

En disant cela, il rentra dans la salle, et dit aux janissaires, en leur

montrant le _frère_ Ange, Prenez cet homme-là, et allons au commandant

de la forteresse. En même temps le pauvre frère fut saisi et emmené. Les

janissaires regardaient de tous côtés pour dérober quelque chose. Ils se

jetèrent sur les feutres qui nous servaient de manteaux. Ils n’ont

emporté que cela, ils n’ont pris aucune de mes armes, et ce qui est un

effet tout visible du soin de Dieu, ils n’ont point touché aux sacs que

j’ai apportés, où il y a pour cinquante mille écus en or et en

pierreries. Au moment que je vis les janissaires hors du logis,

j’envoyai un valet suivre le _frère. Ange_, et je conjurai les voiturins

de nous enfuir incessamment. Nous sellâmes, et chargeâmes en un instant,

et prîmes la fuite. Dieu m’a aidé enfin, et par sa grâce et bonté je

suis arrivé avec toutes les choses dont je me suis chargé en

_Mingrélie_.. Ce que les janissaires ont pris vaut à peine deux

pistoles.

Je ne parlerai point ici des sentiments de joie et de reconnaissance que

ce récit me donna, parce qu’ils sont inconcevables, et ce n’est pas ce

que le lecteur veut savoir. Le Père Justin alla aussitôt chez

_Janatelle_ se plaindre à la reine, et à lui de l’entreprise des Turcs

dans sa maison, et les conjurer de travailler à la délivrance de _frère_

Ange. Le Père revint à midi, et nous assura qu’on avait envoyé à cet

effet deux gentilshommes au commandant de la forteresse. J’eusse voulu

partir alors tant j’avais peur des Turcs, quoique sans aucun fondement.

Il fallut reposer les chevaux. L’après-midi, mon camarade en loua pour

retourner en Mingrélie, prendre ce qui y était resté, et moi je me

préparai pour aller à _Tifflis_ avec tout ce qu’il avait apporté.

Le 17. mon Camarade, et moi, prîmes chacun notre route, lui vers

_Mingrélie_ avec cinq hommes et quatre chevaux, moi vers _Tifflis_ avec

le Père _Justin_, trois hommes et trois chevaux. Je retournai par le

même chemin que j’étais venu.

Le 22. j’arrivai de nuit à _Gori_. J’y demeurai deux jours pour changer

de l’or, et pour aider au Père _Justin_ à se préparer à retourner à

_Cotatis_, tant pour porter de l’argent à mon camarade et l’accompagner

de là à _Tifflis_, que pour travailler à la délivrance de frère Ange, en

cas qu’il fût encore prisonnier.

Le Père _Justin_ partit le 25. au matin pour ce sujet, et moi à même

temps pour _Tifflis_. J’y arrivai, grâces-à-Dieu, le 26. après midi,

avec un Père Capucin, que le Supérieur de _Gori_ m’avait donné, neme

voulant pas laisser aller seul.

Le 6. Février au soir, mon camarade arriva à _Tifflis_ avec les valets

que j’avais laissés en _Colchide_, un Père théatin et le frère Ange. Dès

Dès que je les eus tous embrassés, ce frère me tira à part pour me

conter la suite de son aventure. Vous avez su, me dit-il, de quelle

manière votre perfide valet me fit prendre par des janissaires. Le

commandant de la forteresse de _Cotatis_ les lui avait donnés. Il avait

dit à ce commandant, que vous lui deviez trois cents écus, que vous

étiez ambassadeur. Que vous alliez en _Mingrélie_ quérir beaucoup de

richesses, que vous y aviez laissées, et qu’en votre personne il

pourrait faire une prise qui l’enrichirait à jamais. Ce traître pressait

les janissaires, qui me menaient à la forteresse, de me lier et de me

maltraiter, mais ils eurent au contraire de la considération pour mon

habit. Il y avait parmi eux un renégat _italien_, qui me fit traiter

fort doucement. Je cheminais le plus lentement que je pouvais, et

j’amusais ces coquins pour donner temps à votre camarade de s’enfuir,

car je me doutais bien qu’il prendrait ce parti. Lorsqu’ils m’eurent

mené devant le commandant, il demande à ce fripon, qui m’avait fait

prendre, si j’étais son maître. Il répondit que non, qu’il ne l’avait

point trouvé, mais qu’assurément je savais où il était. Le commandant

m’interrogea là-dessus. Je lui dis, que je ne savais où vous étiez, et

que lors que je vous avais laissé vous aviez dessein d’aller à

_Tifflis_. Le commandant me fit ensuite beaucoup de questions sur votre

qualité, et me dit qu’il fallait que je payasse les trois cents écus

qu’on disait que vous deviez. Je répondis que vous étiez un pauvre

religieux, qui aviez pris la charge de me donner avis du misérable état

de ceux qui sont en _Mingrélie_. Que l’ayant appris, j’étais allé les

visiter ; pour le reste, que je ne vous connaissais pas davantage, et

n’avais point d’argent. Que tout le monde à _Cotatis_ depuis le roi

jusqu’au moindre de ses sujets savait que je faisais profession de

pauvreté.

Le commandant me _fit_ fouiller sur cela. On me trouva la ceinture que

vous m’aviez donné à porter, où il y avait encore quelque sept pistoles.

Je n’avais rien que cela, et par une conduite de Dieu tout à fait

merveilleux, votre camarade, ne m’avait donné aucuns bijoux à serrer,

comme vous lui aviez écrit de faire. Le commandant ne voyant que ce peu

d’argent dit à votre valet : Où sont les richesses dont tu m’as rempli

l’idée, m’amènes tu ce pauvre homme pour te moquer de moi ? Tu es un

fripon, je te vais faire mourir à coups de bâton. Seigneur, répondit-il,

tout tremblant, ces richesses sont entre les mains du camarade de mon

maître qui est demeuré chez Janatelle. Chien que tu es, répliqua le

commandant, que ne me l’as-tu amené ? Disant cela, il le renvoya, avec

les mêmes janissaires, qui m’avaient conduit à la forteresse, et leur

commanda expressément d’amener votre camarade. J’eus toute la crainte

imaginable qu’ils ne le trouvassent. Elle fut changée en une extrême

joie, lorsque les janissaires retournèrent et dirent au commandant que

l’homme s’en était fui. Il s’emporta alors contre votre valet. Ce

scélérat paraissait agité de crainte et de rage. Il ouvrait les yeux, et

apercevait que Dieu l’avait confondu, en ne prenant pas votre camarade

avec tout ce qu’il avait. Je contai là là-dessus au commandant les

méchants tours que ce traître vous avait faits, et avec quelle

libéralité et quelle _bonté_ vous en aviez usé avec lui au paiement de

ses gages.

Le soir, le commandant me fit souper avec lui. Il apprit que j’étais

médecin, et il crut aussitôt sentir du mal. Je lui fis quelques remèdes,

et à quelques soldats de la forteresse. Il me donna en garde au renégat

italien. Votre valet disait qu’il me fallait mettre aux fers, de peur

que je ne me sauvasse. Ce coquin songeait mille méchancetés pour me

faire maltraiter. Le lendemain, la reine et _Janatelle_ envoyèrent deux

gentilshommes au commandant demander ma délivrance, étant leur médecin,

et du roi aussi. À midi il en vint deux autres d’un grand seigneur du

pays. Sa femme était fort malade. On lui. avait dit, que j’étais dans la

forteresse pour dettes. Il envoya supplier le commandant de me laisser

sortir, offrant de payer mes dettes. Il n’y avait rien de plus clair que

je ne devais rien. Il fallut donner toutefois 25. écus au commandant ;

avec cela, je fus relâché, malgré les criailleries du valet, qui lui

disait de ne me laisser point aller, et que vous me rachèteriez mille

écus plutôt que de me laisser-là. On me mena au logis du seigneur à qui

je devais ma délivrance. J’envoyai de là à _Chicaris_ demander de vos

nouvelles. Je sus que vous étiez retourné à _Tifflis_, et votre camarade

en _Mingrélie_. Peu de jours après le Père _Justin_ arriva à _Chicaris_,

il y apprit le lieu où j’étais, il me vint trouver ; nous rendîmes de

votre argent les 25. écus avec quoi l’on m’avait tiré de prison, et

après nous nous retirâmes à Chicaris. Au bout de deux jours votre

camarade y arriva avec tout ce que vous aviez de reste en Mingrélie. Il

nous conta le chemin qu’il avait pris sans voir Cotatis. Qu’il avait

passé le _Phase_ dans un bateau à six lieues de cette ville-là ; que les

bateliers lui avaient dit, que ce méchant homme qui nous tendait tant de

pièges, leur avait donné deux écus afin de l’avertir de son passage. Que

cet enragé était gardé de quatre janissaires, qui avaient ordre du

commandant de ne le pas laisser fuir. Ce commandant lui veut faire tenir

ce qu’il lui a promis. Vous voyez, ajouta-t-il, que tout est

heureusement arrivé ici, et que Dieu a confondu ce scélérat dans sa

méchanceté, sa justice ne permettra pas, sans doute, qu’il sorte des

mains du commandant turc, sans en recevoir quelque châtiment.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 43 / 55 题