TRÈS-ILLUSTRE PRINCE,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Ambassadeur pour sa Majesté très-Chrétienne l’Empereur de France à la

Porte Ottomane.

Sur le minuit nous arrivâmes à l’entrée du fleuve _Astolphe_. Les

Mingréliens l’appellent Langur. C’est un des grands fleuves de

Mingrélie. Nous nous arrêtâmes-là, et envoyâmes à Anarghie deux de nos

mariniers prendre langue des ennemis, et voir si les gens n’avaient

point fui, et ce qu’ils faisaient. _Anarghie_ est un village à deux

milles de la mer. C’est le plus considérable endroit de Mingrélie. Il

est grand de cent maisons ; mais elles sont si éloignées les unes des

autres, qu’il y a deux milles de la première à la dernière. Il y a

toujours dans ce village des Turcs, qui achètent des esclaves, et des

barques pour les emmener. On dit qu’il est bâti à l’endroit où était

autrefois une grande ville nommée Héraclée.

Le 5. avant le jour, ces deux mariniers revinrent. Ils firent rapport

que les Abcas n’avaient point fait de courses proche d’Anarghie, qu’ils

n’en avaient pas approché plus près que 15. milles, et que tout était-là

à l’ordinaire. Le Père Zampi fit promptement ramer, afin d’arriver de

bonne heure au village, et de tout débarquer sans être vus de personne.

Tout cela réussit à souhait, nous allâmes loger chez un paysan des mieux

accommodés du lieu ; nous avions beaucoup de coffres, le plus grand

était plein de livres. Le Père Zampi me conseilla de l’ouvrir dès que

nous serions au logis, et de le tout vider, faisant semblant de chercher

quelque chose, afin que les gens chez qui nous allions, ne

s’imaginassent pas qu’il y avait des trésors dans ces coffres, et

publiassent que nous étions religieux, et que nous n’avions que des

livres. Je suivis cet avis, et m’en trouvai bien. Les gens du logis

demeurèrent étonnés de ne voir dans un si grand coffre que des livres,

et je juge qu’ils se figurèrent quelque chose de pareil dans les autres.

Le 9. un théatin laïc nous vint voir. C’était le médecin et le

chirurgien de toute la Mingrélie. L’accès que son art lui donnait chez

le prince et chez tous les grands, lui avait merveilleusement enflé le

cœur. Il ne considérait ni Pères, ni préfet, et ses actions, et ses

discours avaient un faste insupportable. Je le reçus, et le traitai

comme sa vanité le désirait. Il me donna mille assurances de protection

et de secours, et me promit fort de nous apporter des nouvelles du

départ des Abcas dès qu’il en serait bien assuré. Il n’y manqua point,

il vint le 13. nous donner cette bonne nouvelle. Il nous dit que le jour

précédent il s’était trouvé chez le prince lorsqu’on la lui avait

apportée. Il nous conta aussi que les Abcas avaient emmené douze cents

personnes, beaucoup de bétail et beaucoup d’autre butin, qu’ils avaient

saccagé la maison d’un sujet des théatins, et pris trois de leurs

esclaves. Que le prince avait envoyé deux gentilshommes au prince des

Abcas, lui faire des plaintes, et des menaces sur sa perfidie, de ce

qu’étant venu en Mingrélie sous promesse et serment de la défendre

contre les Turcs, il avait employé ses troupes à la saccager et à la

piller, et s’en était après retourné sans rien faire en sa faveur. Après

qu’il m’eut bien conté des nouvelles, il dit au Père Zampi que nous

pouvions tous aller en leur maison à Sipias, et que le prince et le

catholicos lui avaient ordonné de me dire et à mon camarade que nous

étions les bienvenus, et qu’ils nous donneraient des hommes et des

chevaux pour nous mener en Géorgie. Nous résolûmes de partir le

lendemain.

Pendant que je demeurai à Anarghie je ne souffris point de disette, on

trouvait des volailles, des pigeons sauvages, des cochons, et des

chèvres. Mes gens troquaient cela contre de la toile, des aiguilles, de

l’encens, des peignes, et des couteaux. Ils avaient les denrées à assez

bon marché. Le vin était en abondance, c’était le temps de vendange, je

ne manquais que de pain. Il y avait à Anarghie une dame de qualité qui

s’était depuis peu retirée-là. Elle était veuve, son mari avait été

vizir du prince.

Le Père Zampi me mena chez elle. Je lui fis un présent de ces menues

denrées. Elle pour m’en récompenser, et pour en attirer d’autres,

m’envoyait tous les jours un pain de demi livre, avec quelque autre

régal. Un jour c’était du sanglier, un autre jour un pain de cire, un

autre un morceau de miel, un autre un faisan, et m’envoyant cela elle me

faisait toujours demander quelque bagatelle, couteaux, ciseaux, ruban,

papier, ainsi elle se faisait payer de ses présents au double. Un jour

elle me vint voir, et me fit beaucoup de caresses, et encore plus de

demandes. Ce commerce me. déplaisait, je l’entretenais néanmoins, pour

avoir du pain, ne sachant où en recouvrer ailleurs.

Le Père Zampi me faisait passer pour capucin. Il disait que j’allais

trouver les capucins qui sont en Géorgie. Que je m’étais travesti pour

n’être pas reconnu en Turquie, et pour passer avec plus de facilité.

Afin d’appuyer ce déguisement il m’avait exhorté à m’habiller

misérablement, et à faire le pauvre en toutes occasions. Je jouais assez

bien mon personnage, mais la conduite de mes valets empêchait qu’il

n’imposât. Ils rompaient mes mesures par la cuisine qu’ils faisaient.

Ils achetaient tout ce qui se trouvait bon à manger, quelque prix qu’on

en voulût. En un mot ils se payaient avec excès des disettes passées ;

et cette dépense faisait penser aux gens, que je n’étais pas si pauvre

qu’on disait.

Le 14. deux heures avant jour nous partîmes d’Anarghie, nous fîmes deux

lieues remontant le fleuve Astolphe, après quoi nous dé débarquâmes

notre bagage, et le mîmes sur six petites charrettes. Des provisions que

le Père Zampi avait achetées, en remplissaient deux autres. Ces huit

charrettes chargées firent un furieux éclat. On n’a pas accoutumé en

Mingrélie de voir tant de bien à la fois. En moins de deux jours tout le

pays fut informé qu’il était arrivé des Européens qui avaient plein huit

charrettes de bagage. On contait cette nouvelle avec des particularités

qui nous attirèrent beaucoup de malheurs, comme je dirai. Nous fîmes

quatre lieues et demie par terre, et nous arrivâmes à _Sipias au_

coucher du soleil.

_Siplas_ est le nom de deux petites églises, dont l’une est paroisse de

Mingrélie, et l’autre appartient aux théatins. Elle leur a été donnée

avec le clos où les deux églises sont enfermées. Ce clos est grand, ils

y ont bâti plusieurs corps de logis de charpente à la façon du pays. Les

uns ont un bas, et un étage, les autres n’ont que le bas. Chaque

religieux a un de ces logements pour demeurer, de manière qu’ils sont

tous séparés. Les plus petits logis sont remplis de leurs esclaves, et

de deux familles de paysans de leurs sujets.

Les théatins vinrent en Mingrélie l’an 1627. Ils y firent reçus comme

médecins. Le prince qui régnait alors était puissant, on lui représenta

que c’était le bien et l’avantage de son pays, qu’il s’y établît des

gens qui savaient un art si utile à la conservation de la santé. Il leur

fit accueil, et il leur donna la maison qu’ils ont, des terres, et

quantité de paysans pour les labourer, et pour entretenir leur leur

famille de vin et de grain. Vingt-et-un ans auparavant les jésuites de

Constantinople avaient envoyé deux de leurs confrères en ce pays-là ;

mais ils y moururent si-tôt que cela fit peur aux autres, aucun d’eux

n’y a plus voulu retourner. Les théatins avaient les années passées des

maisons en Tartarie, en Géorgie, en Circassie, et Imirette. Elles se

sont toutes détruites, ils ont abandonné ces lieux, voyant qu’on n’y

voulait pas recevoir la religion romaine, et que la médecine dont ils

faisaient profession les accablait. Ils m’ont assuré plusieurs fois

qu’ils auraient il y a longtemps laissé pareillement celle de Colchide,

pour les mêmes considérations ; mais qu’ils s’y tenaient pour l’honneur

de l’Église romaine, qui se faisait une gloire d’avoir des gens par

toute la terre, et pour l’honneur de leur ordre en particulier, qui

n’ayant plus que cette seule mission au monde, déchirait d’estime s’il

ne la pouvait entretenir.

Il y avait quatre théatins à Sipias lorsque j’arrivai, trois prêtres et

un laïc. Les prêtres exerçaient la médecine, le laïc la médecine et la

chirurgie. Il avait été dans le monde chirurgien de profession. Les

théatins disent que le profit spirituel qu’ils font dans ce pays-là est

de baptiser les enfants, n’y en ayant point qui soient baptisés, ou qui

ne le soient mal. Hors cela, ils avouent qu’ils ne font rien auprès des

Mingréliens, qui bien loin, disent-ils, d’embrasser le rite romain,

croient que les Européens ne sont pas chrétiens, parce qu’ils ne leur

voient pas observer tant de jeûnes, ni si rudes qu’eux, et qu’ils ne

craignent pas les images. Les propres efcla esclaves des théatins ne

veulent pas communiquer avec eux dans les cérémonies religieuses ; et

ils m’ont dit qu’ils n’avaient jamais pu en élever aucun à servir la

messe. Je leur ai vu plusieurs fois baptiser des enfants, ils donnent le

baptême à tous ceux qu’ils trouvent dans les maisons, où ils n’étaient

venus de longtemps, et où ils ne se souvenaient point d’avoir administré

ce sacrement. J’ai demeuré plusieurs jours avec le préfet des théatins

en divers lieux de Mingrélie, et j’ai vu plusieurs fois la manière dont

ils baptisaient les enfants. Lorsqu’on lui en amenait quelqu’un malade

pour le voir, il faisait venir de l’eau, disant qu’il avait besoin de se

laver les mains. Il les lavait, et sans les essuyer, il touchait du bout

du doigt le front de l’enfant, en faisant accroire que c’était pour

reconnaître sa maladie.

Il baptisait les enfants qui se portaient bien, | secouant sur eux les

mains en les lavant, comme par manière de badinerie. La première fois

que je lui vis faire cela, je remarquai qu’il parlait entre ses dents,

souriait et me regardait. Je lui demandai ce qu’il faisait : Je viens de

baptiser ces enfants, me dit il, c’est leur bonheur que nous soyons

venus dans cette maison. Je lui demandai quel nom il leur avait donné :

Je ne leur en donne point, répondit-il, car souvent je ne sais si je

baptise mâle ou femelle, le nom n’est pas nécessaire, il suffit de jeter

une goutte d’eau sur l’enfant, et de faire mentalement la forme du

baptême. Au reste, les théatins sont très misérables en Mingrélie, on

les pille, on les maltraite, on n’a pour eux ni respect, respect, ni

considération ; sinon quand la maladie, ou quelque blessure réduit à

avoir besoin de leur assistance.

Le 18. la princesse de Mingrélie vint chez les théatins. Le préfet

l’alla promptement recevoir. On appelle les princesses de Mingrélie, et

celles des pays voisins, dedopale, c’est un mot géorgien qui signifie

_reine_. Elle était à cheval, elle avait environ huit femmes et dix

hommes à sa suite, avec des gens à pied autour de son cheval. Ce train

était fort mal vêtu et fort mal monté, Elle dit au préfet qu’elle avait

appris que la provision qu’on leur envoie tous les ans de Constantinople

était venue, et qu’il y avait des Européens dans sa maison, qui avaient

apporté un grand bagage. Qu’elle s’en réjouissait, et désirait les voir

pour leur dire qu’ils étaient les bienvenus. On m’appela aussitôt pour

la saluer. Le Père Zampi me dit qu’il lui fallait faire un présent, que

c’était la coutume de payer de quelque don les visites du prince et de

la princesse. Je lui dis que je la suppliais de vouloir bien attendre

que je lui en portasse un à son palais. Elle accepta le délai. On lui

avait dit que je parlais turc et persan. Elle fit venir un esclave qui

savait bien le turc, et me fit mille questions sur ma qualité, et sur

mon voyage. Je disais que j’étais capucin, et je parlais et j’agissais

toujours en religieux ; mais il ne me parut pas que Sa Majesté le crût,

car la plupart de ses questions étaient sur l’amour. Elle me faisait

demander si je n’en sentais point, si je n’en avais jamais senti.

Comment il se pouvait faire qu’on n’eût point d’amour, et qu’on se

passât de femme. Elle poussait cet entretien avec un merveilleux

plaisir, toute sa suite s’épanouissait là dessus ; pour moi qui me

désespérais, j’eusse voulu que la princesse et sa suite eussent été bien

loin de moi. Je craignais à tout moment qu’elle ne fît piller le logis,

ayant demandé à trois reprises de voir ce que j’avais apporté, et la

provision des théatins. On la leur envoie annuellement de

Constantinople, comme j’ai dit ; consistant en denrées de plusieurs

sortes. Ils sont obligés d’en faire part au prince et à la princesse, au

vizir et aux principaux gentilshommes du pays. Le Père Zampi lui promit

de lui porter le lendemain le présent accoutumé, et que je lui en

porterais un aussi, elle s’en alla grâces à Dieu avec cette assurance.

Le 19. au matin elle m’envoya inviter à dîner, j’y fus avec le Père

Zampi et un autre théatin. Elle était à une maison à deux milles

seulement de la nôtre. Elle ne demeurait pas avec le prince, il ne la

pouvait souffrir, et la haïssait à mort. On la lui a fait épouser par

force. Je la trouvai dans un plus bel ajustement qu’elle n’était le jour

précédent. Elle était fardée, et s’efforçait bien de paraître belle.

Elle avait des habits de brocard d’or, et des pierreries à sa coiffure,

son voile était tout à fait galant, et fait d’une façon particulière.

Elle était assise sur des tapis, ayant à ses côtés neuf ou dix femmes de

chambre. Ses filles d’honneur étaient, disait-on, retirées en une

forteresse à cause de la guerre. La salle était remplie de gredins demi

nus, qui composaient sa cour. On me demanda le présent que j’avais

apporté pour la princesse avant que de me faire entrer, un valet le

portait. Il le donna à ses gens. Il consistait en pâtes de Gênes, en

rubans, en papier, en aiguilles, en étuis de couteaux et de ciseaux

assez jolis. Tout cela avait coûté quelque 23. ou 24. francs : mais il

en valait plus de soixante en Mingrélie. La princesse en fut fort

contente. Elle me fit entrer après l’avoir vu. Il y avait un banc proche

d’elle, sur lequel cet esclave qui parlait turc me dit de m’asseoir :

elle me dit d’abord qu’elle me voulait marier à une de ses amies, et

qu’elle ne voulait point que je sortisse de son pays, qu’elle me

donnerait des maisons, des terres, des esclaves et des sujets ; elle me

recommença ensuite le discours de la première fois, mais il ne dura

guère, car on la vint avertir que le dîner était prêt.

La maison où elle logeait était au milieu de cinq ou six autres, chacune

à cent pas de distance, sans enceinte de haie ou de mur. On voyait au

devant une estrade de bois d’environ 18. pouces de hauteur, couverte

d’un petit dôme. On étendit des tapis dessus. La princesse s’y assit,

ses femmes se mirent à quatre pas d’elle sur d’autres tapis. Ce nombre

de gredins qui faisaient sa cour s’assirent en rond sur l’herbe, il y en

avait environ cinquante. Pour les théatins et pour moi il y avait deux

bancs proche de l’estrade, l’un nous servait de siège, l’autre servit de

table. Quand la princesse fut assise, son garde-nappe étendit devant

elle une longue toile peinte, et mit sur un bout le buffet, qui

consistait en deux grands flacons et deux petits, en quatre plats et

huit tasses de diverses grandeurs, en un bassin et une cuillère à pot,

et en une écumoire, et tout cela d’argent. D’autres valets mettaient au

même temps devant tous ceux qui étaient là assis, des planches de bois

pour servir de table. On en mit une aussi devant les femmes. Dès que

tout cela fut rangé, on apporta au milieu de la place deux chaudrons, un

très-grand porté par quatre hommes, et qui était plein de _gom_ commun,

un autre plus petit, porté à deux, plein de _gom_ blanc. J’ai dit que ce

_gom_ est une pâte, dont les Mingréliens se nourrissent, comme nous

faisons de pain. Deux autres hommes apportèrent sur une civière un

cochon bouilli _tout_ entier, et quatre autres hommes chacun une grande

cruche de vin. On servait de tout cela à la princesse, puis à ses

femmes, puis à nous, puis à la suite. On servit de plus à la princesse

un bassin de bois, où il y avait du pain, et des herbes fortes pour

exciter l’appétit, et un grand plat d’argent dans lequel il y avait deux

volailles, une bouillie, une rôtie, toutes deux avec une méchante sauce

dont je ne pus jamais manger. La princesse m’envoya une partie du pain

et des herbes, et me fit dire que je demeurasse à souper, et qu’elle

ferait tuer un bœuf ; c’était un pur compliment. Un peu après elle

m’envoya deux morceaux de volaille, et me fit demander pourquoi il ne

venait pas en Mingrélie de ces ouvriers Européens qui travaillaient si

bien les métaux, la soie, et la laine, et pourquoi il ne venait que des

moines de quoi l’on n’avait que faire, et que l’on ne désirait point. Je

fus bien étonné de cette question. La princesse parlait tout haut

mingrélien, son esclave me rapportait aussi tout haut sa pensée en

turquesque. Ainsi je laisse à penser la confusion dont cette demande

couvrait les pauvres théatins qui étaient là. À dire le vrai, j’y pris

beaucoup de part, je répondis pour eux et pour moi, à qui cela

s’adressait pareillement, mi disant capucin, que les artisans d’Europe

ne travaillaient que pour le gain, et qu’ils y en trouvaient assez à

faire pour n’avoir pas envie d’en aller chercher ailleurs ; mais que les

religieux avaient en vue la gloire de Dieu, et le salut des âmes, et

qu’il n’y avait que ces grands intérêts qui pussent porter les Européens

à quitter leurs pays pour venir si loin.

Le repas dura deux heures. Quand il fut à la moitié, la princesse

m’envoya une tasse de vin, et me fit dire que c’était le vin de sa

bouche et la tasse où elle buvait. Elle me fit trois fois ce même

honneur. Elle était fort surprise de voir que je mettais de l’eau dans

le vin, disant n’avoir jamais vu faire cela. Elle et ses femmes le

buvaient pur, et en quantité. À la fin du repas elle m’envoya demander

si je n’avais point apporté d’épiceries et de porcelaines. Elle me fit

faire six ou sept messages purement pour me demander de semblables

choses. Je jugeai de là que cette gueuse, si j’ose nommer ainsi une

princesse souveraine, ne me caressait que par intérêt. Toutes mes

réponses furent des refus. Elle s’en fâcha à la fin, et dit qu’elle

voulait envoyer visiter mes hardes ; je répondis, que ce serait quand il

lui plairait. Je fis cette réponse ayant peur que le refus, et la

résistance, n’échauffassent son avidité, et pour cacher B2 aussi aussi

l’épouvante où me jetait sa menace. Elle me fit réponse qu’elle disait

cela en riant, je fis semblant de le croire ; cependant dès qu’on fut

hors de table je suppliai un des théatins qui m’accompagnaient, d’aller

en diligence avertir mon camarade de ce que m’avait dit la princesse,

afin qu’il se préparât à tout événement. Après dîner elle me parla

encore de mariage, et me dit qu’elle me ferait voir en peu de jours la

femme qu’elle me voulait donner, je lui répondis comme auparavant, que

les religieux ne se mariaient point. Ayant dit cela je fus congédié. La

princesse aperçut par malheur en lui faisant la révérence, que sous la

méchante robe que je portais j’avais du linge plus blanc et plus fin que

celui qu’on a en Mingrélie. Elle s’approcha de moi, 'me prit la main, me

retroussa la manche jusqu’au coude et me tint quelque temps par le bras,

s’entretenant bas avec une de ses femmes. J’étais en vérité embarrassé

au dernier point, l’action de cette dame ne me donnait point de joie.

Elle avait beau me sourire, la peur ne me quittait point ; ce qui me

faisait le plus de peine, c’était de n’entendre point ce qu’elle disait,

et de voir néanmoins à son geste qu’elle parlait de moi avec

application. Cependant je n’étais jusque là que déconcerté. Voici ce qui

me jeta en une extrême consternation. La princesse s’approcha du Père

Zampi, et lui dit ; Vous me trompez tous deux. Je veux que vous reveniez

ensemble dimanche matin, et que ce nouveau venu me dise la _messe_. Le

Père voulut répondre ; mais la Princesse tourna le dos, et on nous dit

de nous en aller.

Je revins au logis fort pensif et fort triste. Le discours que m’avait

tenu la princesse me faisait beaucoup appréhender, que son avidité ne la

poussassent à me jouer un méchant tour. Le Père Zampi m’avertissait de

l’attendre comme une chose infaillible. Je m’y préparai donc ; et dès la

nuit suivante, nous enterrâmes ce que nous avions de plus précieux. Je

fis creuser dans la chambre d’un Père théatin une fosse profonde de cinq

pieds, et y mis une caisse de montres et d’horloges garnies de

pierreries et une de corail. Cela fut si bien enterré, qu’il ne

paraissait point du tout qu’on y eût remué la terre. J’allai après dans

l’église pour un semblable dessein. Le Père Zampi me conseillait

d’ouvrir la fosse d’un théatin enterré six ans auparavant, et de confier

à ses cendres une petite cassette que je voulais cacher. Dieu, qui

savait ce qui allait bientôt arriver à cette fosse, m’empêcha de suivre

l’avis. J’aimai mieux creuser à un coin de l’église, derrière la porte.

J’y fis faire un trou profond, comme dans la chambre, et j’y mis cette

cassette, qui contenait 12. mille ducats d’or. Je cachai ensuite dans le

toit de la chambre où je logeais, un sabre et un poignard de pierreries,

et d’autres bijoux. Ce toit était couvert de paille. Nous retînmes près

de nous mon camarade, et moi les choses de grand prix et de peu de

poids ; et pour ce qui n’était pas de si grande valeur, nous le donnâmes

à garder aux théatins.

Le 23. je connus le bien que m’avait fait la princesse en me menaçant de

faire visiter mes hardes. C’était un dimanche, j’en avais passé une

partie en prières et à gémir dans le sentiment des malheurs qui

m’accablaient, et des dangers dont j’étais environné, sans voir de porte

ouverte pour en sortir. Je me tenais si sûrement esclave que je n’osais

prier Dieu pour la liberté. Je me renfermais à lui demander un bon

maître, et dans le choix j’aimais mieux les fers des Turcs qu’une femme

colchéenne, et surtout de la main de cette nouvelle Médée. Quand nous

eûmes dîné, on vint dire au préfet qu’il y avait deux gentilshommes à la

porte qui le demandaient. Ces deux. Gentilshommes étaient de leurs

voisins. Ils étaient à cheval couverts de chemises de maille, et fort

armés. Ils avaient avec eux une trentaine d’hommes, à pied, et à cheval,

tous armés aussi. Le préfet ne s’étonna point de les voir en cet état

avec tant de suite, parce qu’on était en temps de guerre. Ces deux —

gentilshommes dirent au préfet qu’ils s’étaient arrêtés à la porte pour

discourir avec lui, et avec les Européens qui étaient venus de nouveau.

Sur cela ils mirent pied à terre. Le préfet m’appela et mon camarade.

Nous allâmes les trouver. Je n’avais garde de pénétrer leur mauvais

dessein ; mais je le connus bientôt, car dès que nous les eûmes abordés,

ils nous firent saisir par leurs gens. Ils dirent en même temps au

préfet, et aux autres théatins qui les étaient venus saluer, de se

retirer, et que s’ils remuaient on les tuerait. Le préfet, saisi de

peur, s’enfuit. Les autres ne nous voulurent pas abandonner ; et le

frère laïc nous servit vivement. Il _se sacrifia_ pour nous, l’épée nue

qu’on lui mit sur le col, ne le put faire retirer de nos côtés. Nos

valets furent incontinent saisis. Un d’eux voulut faire résistance, et

se servir d’un grand couteau qu’il portait à la ceinture. Il fut jeté à

terre à coups de lance. On le lia, et on l’attacha à un arbre.

Ces assassins déclarèrent après qu’ils voulaient voir ce que nous

avions. Je répondis qu’ils en étaient les maîtres ; que nous étions de

pauvres capucins, dont tout le bien consistait en livres, en papiers, et

en méchantes hardes. Qu’ils ne nous fissent point de violence, et qu’on

les leur montrerait. Je n’avais point d’autre parti à prendre que

celui-là, étant saisi et lié ; et ces assassins s’étant rendus maîtres

du logis, et des gens qui y étaient. Cette voie me réussit assez bien,

grâces à Dieu. On me délia, et on me dit d’ouvrir la porte de notre

chambre. C’était un premier étage, il n’y avait que ce qu’on voulait

bien qui fût vu. Nous avions retenu sur nous nos bijoux les plus

précieux, comme j’ai dit. Mon camarade avait cousu les siens dans le

collet d’un gros justaucorps fourré qu’il portait. Pour moi j’avais fait

des miens deux petits paquets. Je les avais cachetés, et je les tenais

dans le coffre où étaient mes livres. Je n’osais les porter sur moi

ayant peur d’être ou assassiné, ou dépouillé, ou pris pour être vendu :

Je dis au frère laïc, et à mon camarade, de tirer ces deux gentilshommes

à part, et de les amuser en négociation, de leur offrir un peu

d’argent ; et ainsi de me donner le temps de tirer du coffre ces deux

paquets précieux, et de les cacher en quelque lieu. Ils le firent.

J’entrai dans notre chambre, et je fermai la porte sur moi. Les gens se

doutèrent de mon dessein. Ils en avertirent les Gen gentilshommes qui

vinrent eux-mêmes à la porte, elle était bien fermée par dedans,

j’entendis mon camarade qui criait d’en bas que je prisse garde à moi,

et qu’on m’observait. par les fentes, cela me fit tirer promptement mes

deux paquets du toit où je les cachais, dans la crainte qu’on ne m’eût

vu faire. Je les mis dans ma poche ; et voyant que ces assassins

enfonçaient la porte, je me jetai de la chambre en bas par une fenêtre

qui donnait sur le jardin. Dans une nécessité moins pressante je n’eusse

pas fait ce saut pour aucune chose ; car c’était pour se tuer ; mais un

esprit saisi de crainte ne craint rien que l’objet de sa première

frayeur. Je courus au bout du jardin, et je jetai ces deux paquets dans

les broussailles. J’étais si troublé, que j’observai mal l’endroit où je

les mis. Je retournai aussitôt à la chambre. Je la trouvai pleine de ces

voleurs, dont les uns violentaient mon camarade, et les autres

frappaient à grands. coups de masse d’armes sur mes coffres pour les

rompre. Je pris courage, sachant qu’il n’y avait dedans rien de fort

considérable. Je leur fis dire de prendre garde à ce qu’ils faisaient,

que j’étais envoyé du roi de Perse ;. et que le prince de Géorgie

tirerait une furieuse vengeance de la violence qu’ils me faisaient. Je

leur montrai là-dessus le passeport du roi de Perse. Un des

gentilshommes le prit, et le voulut déchirer, disant qu’il ne craignait,

ni ne respectait aucun homme au monde. L’autre l’arrêta et le retint,

l’écriture d’or, et le sceau doré, lui imprimèrent du respect. Il me fit

dire d’ouvrir mes. coffres, et qu’on ne me ferait aucun mal ;.

mais que si je résistais davantage on m’ôterait la tête de dessus les

épaules. Je voulus répliquer au lieu d’obéir. Il pensa m’en coûter cher.

Un des soldats tira l’épée, et la leva pour me la décharger sur la tête.

Le frère laïc lui arrêta le bras. En même temps j’ouvris les coffres, et

ce fut un pillage étrange. Tout ce qui plut à ces messieurs fut enlevé.

J’étais appuyé contre une fenêtre pendant ce pillage. J’en détournais

les yeux pour ne pas accroître ma douleur. Comme je les tenais sur le

jardin, j’y aperçus deux soldats qui remuaient les broussailles, aux

endroits où il me semblait que j’avais caché mes deux paquets de bijoux.

Je courus tout furieux à cet endroit. Un Père théatin me suivit, et les

deux soldats se retirèrent, je ne sais pourquoi, quand ils nous virent

entrer. Je me mis aussitôt à chercher les deux paquets. Le trouble où

j’étais m’empêchait de bien reconnaître l’endroit où je les avais mis.

Je ne les trouvai point, et je crus certainement qu’on les avait

découverts et emportés. On peut juger par la valeur de ces deux paquets,

qui étaient de vingt-cinq mille écus, quel désespoir me saisit. Je

serais mort sur l’heure sans le secours de Dieu. Il me soutint par sa

bonté, et me maintint toujours en un reste de présence d’esprit.

Cependant mon camarade, et le frère laïc m’appelaient avec de grands

cris. Je sortis du jardin, et courus à la chambre. Comme j’y allais deux

soldats me saisirent. Ils me tirèrent en un coin, et me prirent ce que

j’avais dans mes poches, qui n’était pas grand' chose. Après, ils me B 5

prirent les mains, et me les voulurent lier.. Je criai, je résistai, je

fis signe qu’ils me menassent à leurs maîtres, et je fis dire à ces

chefs d’assassins qu’il ne me fallait point lier pour m’emmener, ni pour

me tuer ; que quelque chose qu’ils voulussent faire de moi, j’étais

disposé à le souffrir. Ils répondirent qu’ils voulaient nous mener au

prince puisque nous étions ambassadeurs. Je répliquai que nous y irions

sans être liés, et que nous espérions qu’il nous ferait justice ; que

nous avions pour lui des lettres pour lesquelles il aurait sûrement de

la considération. Il était tard, _la_ nuit approchait. Le château du

prince était : à quinze milles. On nous relâcha, et on n’emmena que ce

valet qui avait voulu faire : résistance. Je le rachetai dix piastres

quinze jours après.

Dès que je fus hors des mains de ces voleurs, je m’en allai au jardin.

Le Père, qui m’y avait suivi, lorsque j’allais pour prendre les deux

paquets de pierreries que j’y avais cachés, comme j’ai dit, avait conté

à tout le logis le grand malheur que je croyais m’être arrivé. Personne

ne doutait que ces soldats ne m’eussent observé, ne m’eussent suivi, et

n’eussent pris ce que j’avais caché dans les broussailles. Un de nos

valets, Arménien, nommé _Allaverdi_, (je le nomme parce que plusieurs de

mes amis l’ont vu à Paris au retour de mon premier voyage, et parce

qu’il fit alors un coup de fidélité qui mérite beaucoup de louange.) ce

valet, dis-je, me suivit, et je fus tout étonné que je le vis se jeter à

mon col le visage couvert de larmes. Monsieur, me dit-il, nous sommes

ruinés. La

La crainte et le malheur commun nous faisaient ainsi tous oublier ce que

nous étions. J’étais si transporté que je le pris d’abord pour quelque

Mingrélien, qui me venait égorger. Quand je l’eus reconnu, je fus touché

de sa tendresse. Je lui commandai de ne pas pleurer. Mais, monsieur, me

dit-il, avez-vous bien cherché ? J’ai tant cherché, lui répondis-je, que

je suis tout à fait assuré de mon malheur. Il ne se contenta point de

cela. Il voulut que je lui montrasse l’endroit où j’avais mis les

paquets, et que je lui contasse comme j’avais fait en les cachant, et en

les cherchant ensuite. Je le fis par complaisance pour ce pauvre garçon

qui nous témoignait tant d’attachement. J’étais si prévenu que sa

recherche était peine perdue que je n’y daignai pas assister. Il était

nuit, ma douleur me possédait et me troublait tellement, que je ne puis

dire ce que je fis, où j’allai, ni ce que je sentais. Mais enfin, je fus

tout étonné de me sentir une autre fois prendre au col par ce pauvre

garçon, qui à même temps me fourra dans le sein les deux paquets que je

croyais perdus. On peut juger le changement que fit en mon âme cet

agréable retour. La vérité est, que la consolation qu’il me donna, ne

vint point d’avoir recouvré 25. mille écus que je croyais perdus, mais

de voir le soin que Dieu prenait de moi, sa bonté, sa présence, et son

secours. Cette vue me remit tout en un moment. L’état présent ne me

donnais plus de peine, ni l’avenir d’inquiétude, et reconnaissant

manifestement que Dieu seul pouvait m’avoir ainsi préservé, je conçus

cette assurance de ne pouvoir périr, qui m’a soutenu depuis dans toutes

les détresses où je suis tombé.

Ayant sauvé ces deux riches paquets, je. faisais peu de compte de ce

qu’on pouvait avoir pris dans mes coffres. J’allai à ma chambre, et je

dis à mon camarade l’heureux recouvrement que j’avais fait. Je le

trouvai redonnant quelque ordre à ce pauvre lieu. Ce qu’on en avait

emporté étaient des habits, des armes, de la vaisselle de cuivre, du

linge, et d’autres bagatelles. Nous demeurâmes d’accord de ne point

faire savoir le recouvrement des deux paquets perdus, afin qu’on crût

que nous n’avions plus rien à perdre : cela fit un bon effet. Les gens

des théatins crurent que nous étions entièrement dépouillés ; cependant

tout ce que nous avions perdu ne valait, grâces à Dieu, que quelque

quatre cents écus.

Le 24. au matin, le préfet des théatins, et le frère laïc, me menèrent

au catholicos, et au prince demander justice. Ils voulurent que je

portasse à chacun un présent. J’alléguai en vain qu’il n’y avait pas de

rapport entre faire des présents, et dire qu’on avait été pillé,

dépouillé, et assassiné. La coutume l’emporta, je présentai au

catholicos un étui de couteau, de cuillère, et de fourchette d’argent,

et un chapeau qu’il m’avait fait demander. Je lui montrai le

commandement et le passeport du roi de Perse, et au prince aussi. Je ne

rendis point au prince la lettre de l’ambassadeur de France, les

théatins ne l’ayant pas trouvé à propos. Ni l’un ni l’autre ne me

donnèrent aucune _satisfaction_. Le prince me dit, que dans le temps de

guerre où l’on était alors il n’était pas maître de la noblesse ; qu’en

un autre temps il m’aurait fait bonne et prompte justice, qu’il ferait

son possible pour me faire restituer ce qu’on m’avait pris. Le

catholicos me tint le même langage, et au lieu de remède, il se mit à

nous donner des consolations. Ils nommèrent pourtant chacun un

gentilhomme pour aller de leur part demander ce qu’on nous avait pris.

Ce que j’opérai de plus considérable en cette corvée, fut de découvrir

que le dadian, ou prince, était de part dans l’action du jour précédent,

et qu’il avait touché le tiers du vol. Cette découverte me servit à

connaître encore mieux la nature du pays où j’étais, et à me faire

paraître plus inévitables les dangers qui nous menaçaient. Les deux

gentilshommes nommés pour nous servir vinrent coucher chez nous. Il

fallut leur faire un présent à leur arrivé. Ils firent semblant de bien

courir pour notre service le lendemain et le jour suivant ; leurs

courses ne produisirent rien, ils revinrent le 26. au soir nous dire

qu’ils n’avaient rien avancé, et qu’ils ne pouvaient continuer leur

poursuite, parce qu’on avait nouvelle que les Turcs étaient entrés en

Mingrélie, brûlaient et saccageaient tout, et que cela les obligeait à

se rendre promptement près de leurs maîtres.

J’étais dans une si grande disposition de souffrir, que cette nouvelle

ne m’épouvanta pas davantage. Les théatins s’en désespéraient, prévoyant

que cette incursion des Turcs les allait achever. Nous nous préparâmes

tous à la fuite. Nous entendîmes sur la minuit deux coups de canon.

C’était le signal que la forteresse des _Rucs_ donnait de l’approche des

ennemis. À ce signal, tout le monde se mit à fuir, emportant et emmenant

dans les bois et dans les lieux forts tout ce qu’ils pouvaient.

Le 27. à la pointe du jour, nous nous mîmes à fuir comme les autres. Je

ne touchai à rien de ce qui était ou enterré, ou caché dans les toits,

et en d’autres lieux. Je le tenais beaucoup plus en sûreté que ce que

nous emporterions. Les théatins avaient pour toute voiture une charrette

à _bœuf_ et deux chevaux. La charrette portait tout le bagage du logis

et deux enfants, le frère laïc montait un des chevaux, et mon camarade

l’autre. Il était malade, cela rendait notre fuite plus difficile, et

plus lente. Deux Pères théatins et moi suivions à pied la charrette. Les

esclaves et tous les gens de la maison nous accompagnaient. Il n’y était

resté qu’un Père pour la garder. Il y avait mille choses dedans qu’on ne

pouvait emporter faute de voiture. J’y laissai mes livres, la plupart de

mes papiers, et mes instruments de mathématique ; m’imaginant que ni les

Turcs ni les Mingréliens ne s’en voudraient pas charger. Le Père, qui

demeurait à la garde du logis, fuyait dans le bois prochain, dès qu’il

entendait les ennemis, et revenait le soir au logis. J’ai dit que les

guerres des Mingréliens et de leurs voisins, ne sont proprement que des

courses et que des pillages, qu’elles ne durent guère, et qu’en peu de

jours les ennemis se retirent : voilà pourquoi on laisse toujours une

personne ou deux en chaque maison pour empêcher que les voisins n’en

viennent piller les grains, le vin, et d’autres choses qu’on ne peut

emporter. Ces personnes sont quelquefois surprises par l’ennemi, mais

cela arrive rarement, parce qu’ils sont au guet, et que les bois sont

_tout_ proche, épais, et fort propres à se cacher.

C’était une compassion la plus grande du monde de voir tout ce pauvre

peuple s’enfuir, Les femmes étaient chargées d’enfants et de paquets,

les hommes l’étaient de bagage. L’un chassait du bétail, l’autre tirait

une charrette pleine de meubles. On en voyait sur les chemins, épuisés

de force, et mourants. On voyait de vieilles gens, et de petits enfants,

qui ne pouvaient marcher, et qui imploraient du secours avec des

gémissements pitoyables. C’était des cris, une désolation, et des

misères, dont il n’y a que le cœur de ces barbares qui ne se fonde pas.

Il est vrai pourtant que je n’en étais point touché ; non point par

dureté, mais faute de compassion ; mes propres malheurs l’ayant

tellement épuisée, qu’il ne m’en restait plus pour ceux d’autrui. Le

lieu où nous-nous retirâmes était une forteresse dans les bois comme

celles que j’ai décrites. Le seigneur du lieu s’appelait _Sabatar_.

C’était un Géorgien qui s’était fait mahométan, et puis était revenu au

christianisme. Il passait pour moins fripon, et moins brigand que les

autres. Nous arrivâmes chez lui, après avoir fait cinq lieues, dans des

boues et des fanges profondes, dont je croyais que la charrette ne se

pourrait jamais tirer : Il la fallut décharger et recharger vingt fois.

Je ne dirai point que je fus prêt deux fois de la voir piller, et d’être

dépouillé et tué, parce que je courais tous les jours ce risque. Quand

nous fûmes arrivés à la forteresse, celui à qui j’ai dit qu’elle

appartenait nous reçut bien. Les Pères théatins lui dirent que j’étais

une personne qu’on n’obligeait point sans avantage. Il nous logea dans

le four, en une petite et méchante cabane, où nous n’étions guère plus à

couvert que dans la cour : car il y pleuvait de tous côtés. C’était

pourtant une grande faveur de l’avoir, et de n’être point mêlé avec une

infinité de misérables tous les uns sur les autres. La forteresse était

pleine de gens lorsque nous y arrivâmes. Il y avait huit cents personnes

presque tous femmes et enfants.

Avant que de continuer le récit de mes disgrâces, je parlerai du sujet

de l’irruption des Turcs, et je dirai ce que j’ai appris des dernières

guerres des Mingréliens, et des peuples du pays d’Imirette et de Guriel,

où leurs formidables voisins, le Turc, et le Persan, se sont mêlés. On y

verra des aventures, qui ne sont peut-être pas indignes de l’histoire ;

et c’est assurément quelque chose d’également remarquable et étonnant,

que des États si petits, et si peu considérables, produisent

continuellement des révolutions si tragiques. On ne m’accusera pas

d’avoir outré la méchanceté des peuples qui les habitent, quand on lira

cet endroit de l’histoire, et la simple relation que j’en ferai en les

représentant tels qu’ils sont, me justifiera peut-être dans l’esprit de

mes lecteurs.

Le plus fameux prince qu’ait eu la Mingrélie, depuis qu’elle s’est

révoltée contre le roi d’Imirette, a été Levan Dadian, oncle de celui

qui règne aujourd’hui. Il était vaillant et généreux. Il avait beaucoup

d’esprit, assez d’équité, et de bonheur en toutes ses entreprises. Il

fit la guerre à ses voisins et les vainquit tous. C’eût été sans doute

un excellent prince, s’il fût né dans un meilleur pays ; mais la coutume

qu’on a dans le sien de prendre plusieurs femmes, et même des proches

parentes, fit qu’il s’emporta à des excès qui le rendirent indigne de

toute sorte d’éloges.

Il demeura orphelin presque au sortir de : l’enfance : son père en

mourant lui donna : pour tuteur son frère, qui était oncle paternel du

pupille. Il s’appelait _George_, et il était prince souverain de

_Libardian_, pays qui s’étend fort avant dans le mont Caucase. George

s’acquitta fidèlement de la tutelle de son neveu. Il l’éleva bien, et

gouverna sagement la Mingrélie durant sa minorité.

Levan, âgé de 24. ans, épousa la fille du prince des Abcas, dont il eut

deux fils. C’était une très-belle princesse, et pleine d’esprit. On

l’accuse de n’avoir pas été fidèle épouse ; c’était peut-être pour se

venger de l’infidélité que son mari lui faisait tous les jours

ouvertement. Entre les femmes dont il devint _amoureux_, était celle de

George, son oncle, qui avait été son tuteur, et à qui il avait tant

d’obligation. Cette dame s’appelait Darejan, d’une famille considérable

nommée _Chilaké_. Comme elle était extrêmement belle, mais méchante et

_ambitieuse_ au delà. de ce qu’on pourrait imaginer, elle ne se.

contenta pas de violer la fidélité conjugale, et et d’entretenir deux

ans durant un commerce incestueux avec le prince son neveu ; elle lui

persuada de plus, au bout de ce temps, de l’enlever, de l’épouser, et de

répudier sa femme. Levan fit tout cela. Il enleva cette adultère de la

maison de son mari. Il l’épousa, et huit jours après il renvoya sa femme

honteusement, et sans suite, au prince des Abcas, son père ; après lui

avoir fait couper le nez, les oreilles et les mains. Le sujet qu’il prit

pour excuser une cruauté si étrange, fut de l’accuser d’adultère avec le

vizir, qui se nommait Papona ; et pour le mieux persuader, il fit mettre

ce vizir à la bouche d’un canon, au même temps qu’il mutilait sa femme.

Tout le monde assure pourtant qu’entre elle et le vizir il ne s’était

rien passé de criminel, et que de fut seulement à la haine et à la

jalousie de _la_ Chilaké, que Levan sacrifia son épouse, et son

ministre.

L’amour de cette méchante femme s’était fait immoler ces importantes

victimes : son ambition en eut encore de plus précieuses. Levan

empoisonna lui-même les deux fils qu’il avait eus de la princesse sa

femme. La Chilaké le portant à cette incroyable inhumanité, afin que les

enfants qu’elle aurait de lui régnassent sûrement.

Le prince George aimait sa femme, toute adultère et toute scélérate

qu’elle était. Son enlèvement le jeta dans un furieux désespoir. Il en

fit le deuil durant quarante jours, selon la coutume du pays, de même

que si elle eût été morte ; après quoi il prit les armes, et se jeta sur

les terres du prince son neveu. Levan était vaillant, il avait de bonnes

troupes, et Geor-& George fut contraint de se retirer dans ses

montagnes, où il mourut bientôt de regret et de douleur.

Le prince des Abcas voulut aussi venger l’outrage et l’affront qu’il

avait reçu en la personne de sa fille ; mais ce fut avec aussi peu de

succès. Il assembla ses forces, commença la guerre contre le prince

mingrélien, et bien que les suites ne fussent pas à son avantage, il ne

voulut jamais faire de paix ni de trêve avec lui ; et ne finit la guerre

que quand il sut la mort de ce barbare gendre.

Un troisième ennemi, encore plus redoutable, mais aussi peu heureux

s’éleva contre Levan. C’était son propre frère, nommé _Joseph_, qui

entra si avant dans le juste ressentiment de son oncle George, et du

prince des Abcas, qu’il se résolut de les venger, en faisant assassiner

le coupable. Il aposta un garde, Abcas de nation, pour faire

l’assassinat. L’échanson du prince était de la partie, et le complot

était fait de cette sorte. Joseph devait se trouver à dîner au palais,

le garde abcas devait être debout derrière le prince, la lance à la

main, et quand le prince aurait porté à la bouche une de ces grandes

tasses de vin, que les Mingréliens boivent à la fin du repas, l’échanson

devait faire signe à l’Abcas, qui dans ce moment lui aurait passé la

lance dans le corps. Ce complot alla jusqu’au point de l’exécution, et

échoua-là ; la justice de Dieu voulant que les crimes de Levan fussent

ses assassins et ses bourreaux, qui le tinssent longtemps sans

l’achever. Il aperçut le signe que l’échanson faisait ; et comme inspiré

il se jeta de sa place en bas, de façon façon que la lance ne le toucha

point : Cependant l’Abcas échappa, mais l’échanson fut saisi, mis à la

torture, et écartelé après avoir confessé tout ce qu’il savait de la

conspiration. Le prince Joseph eut les yeux crevés, et mourut peu après,

laissant un fils qui est aujourd’hui le prince de Mingrélie.

Levan eut trois enfants de son incestueuse union, deux fils et une

fille, qui portèrent chacun l’iniquité de leurs pères ; car ils furent

tous trois paralytiques. On fit tout ce qui se peut imaginer pour leur

guérison, mais tout fut inutile ; leur maladie épuisa l’art des médecins

du pays, des théatins, et d’un habile médecin grec, que le prince fit

venir de Constantinople. Le cadet et la fille moururent âgés de vingt

ans ou environ, le fils aîné nommé Alexandre vécut davantage, et même il

se maria, et eut un enfant. Sa femme était fille du prince de Guriel. Il

en eut un fils un an après son mariage, et peu après il décéda, son père

Levan étant encore vivant.

Levan mourut l’an 1657. Après sa mort, la Chilaké eut le crédit de

mettre en sa place un fils qu’elle avait eu avec son premier mari, mais

dont on assure pourtant que Levan était le père. Ce jeune prince, qui

s’appelait _Vomeki_, ne régna pas longtemps. Le vice-roi de cette partie

de Géorgie qui est sous la domination de Perse, le dépouilla de la

principauté, dont il revêtit le légitime héritier de Levan, après avoir

envahi la Mingrélie, et le pays d’Imirette. Comme cette invasion est un

incident naturel et nécessaire en ce récit, j’en dirai en peu de mots le

sujet.

Le feu roi d’Imirette, qui s’appelait Alexandre, et qui mourut l’an

1658. eut deux femmes : La première était fille du prince de Guriel, et

s’appelait _Tamar_, qu’il répudia pour ses adultères, après en avoir eu

un fils et une fille. Le fils qu’on nomme _Bacrat Mirza_ est aujourd’hui

roi d’Imirette. La fille est princesse de Mingrélie, celle-là même dont

j’ai tant parlé, qui voulait me voler, et me marier. La seconde femme

d’Alexandre s’appelait _Darejan_, une jeune princesse, fille du grand et

célèbre _Taymurazkan_ dernier roi souverain de Géorgie. Il n’en eut

point d’enfants, et il la laissa veuve après quatre ans de mariage. On

parle de sa beauté et de ses attraits comme d’une merveille. Dès que son

beau-fils Bacrat fut sur le trône, elle le sollicita de l’épouser.

Bacrat n’était âgé que de quinze ans : les charmes de la beauté ne

pouvaient pas faire encore de si grandes impressions sur son cœur, et

les mauvaises mœurs de son pays ne l’avaient pas tout à fait corrompu.

Il eut horreur de la proposition, et n’y répondit que par des dédains.

Darejan voyant qu’elle ne pouvait se maintenir sur le trône, y mit

incontinent une jeune personne de douze ans, sa parente, qu’on nomme

Sistan Darejan, qui est fille de _Datona_ frère de _Taymurazkan_. Bacrat

l’épousa âgé de quinze ans, comme j’ai dit. Darejan s’assurait de

gouverner toujours l’État, et de tenir le roi et la reine

continuellement en tutelle. Bacrat, tout jeune qu’il était, s’aperçut du

dessein de sa belle-mère, et un jour il lui en témoigna du

mécontentement. Darejan dissimula, et contenta Bacrat sur l’heure,

l’assurant qu’elle ne voulait garder aucune autorité. Ce prince a le

naturel bon et simple, il crut Darejan, et lui redonna facilement sa

confiance, ne pensant à rien moins, qu’à la trahison qu’elle méditait

contre lui. Elle fit semblant d’être malade, et envoya supplier le roi

de la venir voir. Il y alla bonnement. Des gens qu’elle avait apostés

dans sa chambre, s’en saisirent dès qu’il fut entré, et le lièrent. Elle

le fit mener aussitôt dans la forteresse de Cotatis, qui est la

principale place du pays, dont le commandant était sa créature. Elle s’y

rendit incontinent après, manda tous les grands qu’elle avait gagnés et

en qui elle s’assurait, et délibéra cinq jours avec eux de ce qu’elle

ferait du roi. Les uns lui conseillaient de le faire mourir, et les

autres de lui arracher les yeux. L’avis des derniers fut suivi, et

Bacrat fut aveuglé. Cela arriva huit mois après le mariage de ce pauvre

prince, qu’on dit même qu’il n’avait pas consommé.

Entre les seigneurs qui étaient du parti de Darejan, il y en avait un

qu’elle aimait éperdument, et qui s’appelait Vactangle. Elle l’épousa et

le fit couronner roi dans la forteresse. Cela irrita les autres

seigneurs, qui se crurent tous offensés de la préférence. Ils se

retirèrent du parti de Darejan, se joignirent au parti contraire,

prirent les armes et appelèrent à leur secours les princes de Guriel et

de Mingrélie, offrant de donner le royaume à celui des deux qui

viendrait le premier les secourir. Vomeki Dadian vint d’abord avec

toutes les forces de son pays, et il se rendit bientôt maître de tout ce

qui tenait pour Darejan, à la réserve de la forteresse de Cotatis. On y

mit le siège, mais comme faute d’artillerie on ne gagnait rien sur les

assiégés, que la liberté d’aller et de venir ; on eût été longtemps à

les réduire, sans l’adresse d’un seigneur du pays nommé Ottia Checaizé.

Il fit par un tour d’esprit, ce qu’on ne pouvait faire par force. Il

alla à la forteresse avec un feint désespoir causé par le prince de

Mingrélie, fit accroire à Darejan qu’il en était poussé d’une manière à

n’avoir plus de refuge assuré : qu’il venait se jeter à ses pieds, lui

demander pardon, et sa protection contre ce prince. Darejan donna dans

le piège. Elle crut tout ce qu’Ottia lui disait, et que l’ardeur qu’il

lui témoignait pour ses intérêts était véritable. Elle l’admit à son

conseil grossi depuis peu de l’évêque de Tifflis, et du catholicos de

Géorgie, que le vice-roi de ce pays là lui avait envoyés, dans la

crainte que ceux en qui elle se confiait, ne lui fissent quelque

trahison. Ce transfuge les leurra pourtant, tout éclairés qu’ils

étaient. Il dit en leur présence à Darejan, que dans l’état des choses,

il n’y avait point d’autre voie pour chasser le prince de Mingrélie,

pour lui ôter ce qu’il avait pris, et pour régner sûrement que d’avoir

recours au Turc : qu’il fallait qu’elle envoyât son mari à

Constantinople, demander du secours, et faire confirmer son

couronnement : que le royaume d’Imirette était tributaire de la Porte,

et que le Grand Seigneur avait le droit et les forces qu’il fallait,

pour le pacifier et pour y mettre un roi. Darejan fut charmée de

l’avis ; et lorsque celui qui le donnait s’offrit de l’exécuter en

partie, et de conduire Vactangle à Constantinople, elle se jeta à ses

pieds, ne trouvant pas que des paroles exprimassent assez la

reconnaissance dont elle avait le cœur plein. Vactangle ne prit avec lui

que deux hommes, afin d’aller plus vite, et plus secrètement. Son guide,

le fin Ottia Checaizé, le fit sortir de la forteresse à l’entrée de la

nuit ; et tirant par des chemins détournés pour aller aux assiégeants,

il le mit dans leur camp en moins d’une heure. Le prince de Mingrélie

lui fit à l’instant arracher les yeux, et envoya cette nuit-là même

faire savoir à Darejan, qu’il tenait son mari prisonnier, et qu’il

l’avait fait aveugler. Cette nouvelle la surprit tellement, qu’elle en

perdit le courage, et la résolution, et peu après elle rendit la

forteresse, qui fut pillée. On assure que le prince de Mingrélie en

emmena un fort riche butin, et entre autre douze charrettes de

vaisselle, et de meubles d’argent. Les rois d’Imirette avaient amassé, à

ce qu’on dit, une si grande quantité d’argenterie, que dans leur palais

presque tout était d’argent massif, jusqu’aux gradins, et aux

marchepieds. Cela n’est pas difficile à croire d’un pays qui est bon et

de commerce, voisin des pays qui étaient autrefois les plus riches, et

où il paraît que la monnaie n’était pas alors en usage, n’étant encore à

présent que fort peu pratiquée. Le prince de Mingrélie emmena aussi avec

lui le roi et la reine d’Imirette, la méchante Darejan, et le malheureux

Vactangle son mari, et il renvoya honnêtement au vice-roi de Géorgie,

les deux prélats qu’il avait envoyés à cette princesse, pour lui servir

de conseillers.

Le vice-roi de Géorgie se nomme Chanavascan. Il est du sang royal des

derniers souverains de ce pays-là ; mais il s’est fait mahométan pour en

pouvoir être vice-roi sous le Persan. Il n’a que deux femmes légitimes,

qui toute deux sont chrétiennes, dont l’une s’appelle _Marie_, et est

sœur de Levan prince de Mingrélie, celui par qui j’ai commencé cette

histoire. Dès qu’elle eut appris comment la détestable Chilaké avait

exclu le légitime héritier, en faveur du fils qu’elle avait eu avant

qu’elle fût mariée à Levan, elle pressa le prince son mari de prendre en

main le droit de son neveu, et de le mettre en possession de la

principauté, dont il était le vrai et le légitime héritier. Le vice-roi

de Géorgie ne voulut pas d’abord agir par la force dans cette affaire.

La Mingrélie est tributaire du Grand Seigneur : il ne pouvait y porter

la guerre à l’insu du roi de Perse, et sans son consentement, et il ne

savait comment l’obtenir. Il en eut bientôt une occasion favorable ; car

dès que le prince de Mingrélie fut entré dans le royaume d’Imirette,

comme je le viens de dire, Darejan qui est la parente du vice-roi

géorgien, et qui a été élevée chez lui, Vactangle son époux, et les

grands de leur parti, lui envoyèrent offrir de donner le royaume à

_Archyle_ son fils aîné, s’il voulait venir en chasser le Mingrélien. Le

vice-roi fit savoir cette offre au roi de Perse, et l’assura qu’il

ajouterait ce royaume, et la Mingrélie à son empire, s’il voulait lui

permettre seulement de les conquérir. Sa majesté lui en envoya son

consentement. Il assembla aussitôt ses forces, et marcha vers

l’Imirette.

Comme il entrait dans le pays, il eut la nouvelle qu’un grand de Géorgie

s’était soulevé, et que prenant l’occasion de son absence, il se

préparait à ravager le pays. Il rebroussa chemin, mena ses forces contre

le rebelle, le défit, et le fit mourir, et après retourna vers

l’Imirette.

Les grands de ce royaume qui l’appelaient, avaient assemblé quatre mille

hommes. C’est une grande armée pour un pays aussi borné que celui-là.

Elle grossissait tous les jours de gens dont les une redoutaient sa

puissance, et les autres étaient charmés de sa valeur. Il ne trouva

presque aucune résistance en Imirette, et en Mingrélie. Le prince Vomeki

se retira chez les Soüanes, dans les lieux du mont Caucase qui sont

inaccessibles à la cavalerie. Ainsi le prince géorgien ne fit que

piller. Il emporta un très-riche butin de l’un et de l’autre pays. On

dit que c’est là qu’il a amassé une bonne partie de la vaisselle d’or et

d’argent dont sa maison est remplie. Il établit prince de Mingrélie son

neveu petit-fils de Levan, à qui la principauté appartenait de droit, et

le fiança à une de ses nièces qu’il lui devait envoyer ; ensuite il fit

couronner roi d’Imirette son fils aîné nommé _Archyle_ ; mais il ne

savait de quelle manière se défaire de Vomeki. Car il ne voulait pas

laisser ce fugitif dans les montagnes où il s’était retiré, appréhendant

qu’après son départ il n’en descendît, et ne donnât de la peine aux

princes nouvellement établis. Un grand d’Imirette nommé _Kotzia_ le tira

de peine. 11 écrivit aux Soüanes, que le vice-roi de Géorgie voulait

absolument se défaire de Vomeki, qu’il leur donnerait de grandes

récompenses s’ils le tuaient ; mais qu’il allait leur porter la guerre,

s’ils refusaient de lui donner cette satisfaction. Les Soüanes firent ce

qu’on voulut. Ils tuèrent Vomeki, et envoyèrent sa tête au prince

géorgien. Il se retira après cette exécution, emmena avec lui les deux

princes d’Imirette aveugles, Bacrat et Vactangle, afin que ni eux ni

leurs amis, ne pussent rien entreprendre en leur faveur après son

départ, et laissa à Cotatis les princesses leurs femmes. Ce fut à la

considération de son fils le roi d’Imirette qu’il fit cette inhumaine

séparation. Ce jeune roi était devenu si éperdument amoureux de la femme

de Bacrat, qu’il voulait l’ôter à son mari, et l’épouser.

Après le départ du vice-roi de Géorgie, plusieurs grands d’Imirette

conspirèrent contre le nouveau dominateur. Les uns en étaient

maltraités, d’autres ne pouvaient endurer le grand pouvoir de Kotzia,

que son père lui avait donné pour premier ministre, non-plus que sa

fierté et ses duretés pour eux. Ils écrivirent au _pacha d’Acalziké_,

(c’est un pays de la domination du Turc qui confine avec l’Imirette,)

qu’ils s’étonnaient de le voir regarder avec une si grande indifférence,

le vice-roi de Géorgie saccager un royaume et une principauté

tributaires des Turcs, se les assujettir, en emmener prisonniers les

légitimes souverains, et mettre à leur place des personnes de son sang.

Qu’ils le suppliaient de leur faire savoir si c’était la _Porte_ qui les

abandonnait au caprice des Persans, ou si c’était la crainte de leurs

forces qui lui liait les mains en une affaire où il y allait de

l’honneur et de l’intérêt du Grand Seigneur. Le pacha leur fit réponse

qu’il avait mandé à la Porte l’invasion faite par le vice-roi de

Géorgie, qu’il attendait d’heure à autre des ordres, et que dès qu’il

les aurait reçus il leur en ferait savoir ce qui serait nécessaire. Peu

après il leur écrivit que ces ordres étaient venus, et qu’aussitôt que

les troupes que les pachas d’Erzerum et de Cars, (ce sont des provinces

de l’Arménie,) avaient ordre de lui envoyer, seraient jointes aux

siennes, il irait les délivrer du joug des Géorgiens : cependant qu’ils

se tinssent prêts à se joindre à lui avec le plus de gens qu’ils

pourraient assembler, et qu’ils fissent tuer _Kotzia_, de peur que ses

forces, sa prudence, et son crédit, n’arrêtassent l’entreprise ; et afin

que sa mort laissât sans aucun conseil le nouveau roi d’Imirette.

Les principaux conjurés étaient le grand maître de la maison du roi, et

l’évêque Janatelle. Ils mirent de leur complot un gentilhomme de Cotzia.

Ils lui promirent la fille du grand maître en mariage, et de lui faire

donner par le pacha turc les terres de Kotzia son maître, s’il voulait

le tuer. Ce perfide accepta le parti, il assassina de nuit ce seigneur,

pendant qu’il rendait une médecine.

Ce coup hardi découvrit la conspiration, fit prendre les armes à tous

les grands d’Imirette, hâta la marche du pacha d’Acalziké, et jeta le

roi dans un trouble et dans une consternation extrême. Il en donna

promptement avis à son père le vice-roi de Géorgie, qui lui envoya

aussitôt des instructions, et des conseillers, et l’assura qu’il irait

dans peu de temps le soutenir avec une armée. Le pacha d’Acalziké ne lui

donna pas le temps de l’attendre : il entra dans l’Imirette avec tant de

vitesse que le jeune prince eut beaucoup de peine à éviter ses coureurs,

et à se sauver lui troisième. Il alla trouver son père, où peu de jours

après être arrivé on leur apporta nouvelle, que le pacha d’Acalziké

avait mis garnison dans la forteresse de Cotatis, place capitale

d’Imirette, comme je l’ai dit, et qu’il était maître de tout le pays.

Cela fit rebrousser chemin au vice-roi de Géorgie, n’osant rien

entreprendre contre les Turcs sans les ordres du roi de Perse.

Ceux que le pacha avait reçus du Grand Seigneur portaient, que puisque

les peuples d’Imirette et de Mingrélie n’emploient leur liberté qu’à

s’entre-détruire, il leur ôtât le plus de lieux forts qu’il pourrait. Le

pacha avait tenu son ordre fort secret, et s’étant adroitement fait

mener dans la forteresse de Cotatis, il s’en rendit maître, et y mit

garnison. Après il fit venir tous les gentilshommes du pays, et leur fit

prêter serment de fidélité au nouveau roi qu’il leur donna. C’était le

fils du prince de Guriel. Il était bere, c’est-à-dire, moine de l’ordre

de saint. Basile. Il quitta l’habit monastique, et fut couronné roi.

Pendant que le pacha disposait ainsi du petit royaume d’Imirette, le

prince de Mingrélie le vint trouver, et lui dit qu’il venait lui

apporter sa tête, et la soumettre à l’ordre du Grand Seigneur. Qu’il

était, et voulait être tributaire de la Porte, que le prince de Géorgie

en l’établissant, n’avait fait que lui rendre le patrimoine de ses

ancêtres, qui lui appartenait de droit. Le pacha fut apaisé par cette

soumission, et par les grands présents que ce prince lui apporta. Il le

confirma dans la principauté, et après retourna à Acalziké, emmenant

avec lui la méchante Darejan, et la reine d’Imirette que le malheureux

Archyle n’avait pu emmener.

Cela arriva l’an 1659. et le pacha turc n’eut pas plutôt le dos tourné,

que les grands d’Imirette, emportés de leur perfidie et légèreté

naturelle, refusèrent d’obéir à leur nouveau roi. Ils envoyèrent des

gens au vice-roi de Géorgie porter leurs plaintes_contre lui, et le

conjurer de leur renvoyer Bacrat tout aveugle qu’il était. Le prince

géorgien appréhenda que cette requête ne fût un artifice de leur

perfidie, et pour s’en assurer il fit réponse, que si les grands

d’Imirette étaient véritablement irrités contre leur nouveau maître, et

bien résolus de le chasser, qu’ils l’aveuglassent, et qu’ayant cette

assurance il leur renverrait Bacrat. La condition fut acceptée, et on

l’exécuta ponctuellement de part et d’autre. Les grands d’Imirette

crevèrent les yeux à leur roi, et le renvoyèrent au prince de Guriel son

frère. Celui de Géorgie leur renvoya Bacrat, après l’avoir fiancé à une

de ses nièces, sœur de celle qu’il avait donnée au prince de Mingrélie.

Ce prince était jeune, et Bacrat était privé de la vue. Leurs principaux

officiers les gouvernaient. Ceux d’Imirette et de Mingrélie avaient des

querelles ensemble. Ils y engagèrent leurs maîtres, et les obligèrent à

se faire la guerre. Le Mingrélien fut vaincu, et pris prisonnier avec sa

femme. Il n’y avait que deux mois que le vice-roi de Géorgie la lui

avait envoyée, et on fit courir le bruit dans la suite, qu’il n’avait

pas encore consommé le mariage avec cette jeune personne. Elle est fort

belle et fort bien faite. J’ai vu de très — belles femmes en son pays,

mais je n’en ai pas vu de plus charmante. Elle est assurément coupable

de tout ce qu’on peut sentir pour elle ; car on dirait à ses yeux

passionnés, tendres et mourants, qu’elle ne regarde que pour demander de

l’amour, et pour donner de l’espérance. En un mot tout son air et ses

discours tendent les bras aux gens. Ce Janatelle, évêque, que j’ai dit

qui est un des plus considérables seigneurs d’Imirette, en fut épris dès

qu’il la vit. Il est riche. Il lui fit des présents, et la gagna si

bien, qu’encore aujourd’hui elle est toute à lui, et presque aussi

publiquement que si elle était sa femme. L’artifice dont il se servit

pour retenir toujours en Imirette cette belle prisonnière, est rare et

tout à fait plaisant. Il en rendit amoureux le roi son maître, le pauvre

aveugle Bacrat, par les merveilleux récits qu’il lui fit de la beauté de

cette jeune princesse, et quand il l’eut enflammé, il lui représenta

qu’il la devait épouser. Votre Majesté, lui dit-il, a perdu sa femme, le

pacha d’Acalziké l’a emmenée, et Dieu sait ce qu’il en a fait. La nièce

du vice-roi de Géorgie, à qui on vous a fiancé est un enfant, quand

pourrez — vous vous marier effectivement avec elle ? Que Votre Majesté

épouse la princesse de Mingrélie, lie, c’est la sœur de la femme qu’on

vous destine, et que vous avez acceptée, la cousine germaine de celle

que les Turcs vous ont enlevée, et de plus elle est très-belle : vous

n’en pouvez pas épouser une autre qui ait tant de beauté, et tant

d’esprit. Le roi suivit bonnement le conseil sans penser qu’il faisait

une affaire pour son conseiller, beaucoup plus que pour lui. La

princesse y donna les mains de tout son cœur.

On savait que le prince de Mingrélie l’aimait extrêmement, et qu’il ne

consentirait jamais à la céder au roi d’Imirette. On chercha donc un

prétexte pour la lui ôter avec quelque apparence de justice, et voici

quel il fut. Le roi d’Imirette avait sa sœur avec lui : elle était veuve

alors comme je l’ai dit : on lui proposa de la faire princesse de

Mingrélie en la place de celle qui l’était, pourvu seulement qu’elle fît

surprendre le prince couché avec elle. Une sœur de roi, jeune,

artificieuse, et assez bien faite, n’a pas grand’peine à débaucher un

prince jeune, simple, et captif. On surprit ces deux personnes au lit ;

et on les fit épouser à l’heure même ; et dans le même temps le roi

d’Imirette épousa la princesse de Mingrélie. Ces beaux mariages ainsi

faits, on mit en liberté le Mingrélien, en on lui rendit son pays, après

lui avoir fait jurer sur toutes les images, de ne point répudier sa

nouvelle épouse, et de n’en point épouser d’autre de son vivant.

Dès qu’il fut de retour en son pays, l’ardeur de la vengeance le

transportant, il réclama également le Turc, et le Persan. Il envoya des

ambassadeurs au vice-roi de Géorgie, et au pacha d’Acalziké, se plaindre

de l’invasion que le roi d’Imirette avait fait dans son pays, et de

l’enlèvement de sa femme. Le pacha était déjà dans une extrême colère de

la perfidie du peuple d’Imirette, de leur rébellion, et de l’indigne

traitement qu’ils avaient fait au roi qu’il leur avait donné. Le prince

de Guriel frère de ce roi infortuné, lui en demandait fortement la

vengeance. La cruelle Darejan l’animait de tout son pouvoir à la prendre

dans toute la rigueur que méritaient tant de méchancetés. Elle était

admirablement belle, comme je l’ai dit, sa beauté donnait de grands

secours à ses raisons. Le pacha lui promit de remettre sur le trône

d’Imirette elle et son mari, qui était comme on a dit, prisonnier en

Géorgie, si elle l’en pouvait tirer. L’archevêque de Gori l’avait en

garde. Darejan eut l’adresse de le faire enlever et amener à Acalziké.

Dès qu’il y fut arrivé, le pacha les mena tous deux avec lui en

Imirette. Il y fit des saccagements et des maux horribles. Le roi et la

reine s’enfuirent à une forteresse nommée _Ratchia_, qui est dans les

montagnes en un lieu inaccessible à des armées. Le pacha mit sur le

trône Darejan et son mari, et leur fit prêter serment par tous les

grands et par tout le peuple, il prit des otages et s’en retourna avec

un grand nombre d’esclaves, mais fort peu d’autre butin ; parce que

c’était la troisième fois en cinq ans, que ce pays avait été pillé,

ravagé et désolé, par les peuples voisins, et par les Persans.

La méchante Darejan était destinée à se perdre par un excès de

confiance, un grand de ses sujets ayant leurré _sa_ crédulité, l’avait

Cs jetée, comme je l’ai raconté, dans le plus misérable état où une

femme de sa qualité puisse tomber : un autre par la même voie lui fit

faire la fin la plus tragique du monde. C’était ce perfide même, qui

avait tué Cotzia, premier ministre de ce pays-là, en trahison ; et il

s’appelait aussi _Cotzia_. L’assassinat qu’il avait commis l’avait rendu

puissant. Il n’était point allé rendre hommage au pacha ; parce qu’il

était de la faction contraire à Darejan, et qu’il appréhendait d’être

immolé. Il écrivit à cette princesse après le départ des Turcs, et lui

manda que Bacrat et ceux à qui ce prince se laissait gouverner,

l’avaient tellement outré par mille mauvais tours, qu’il serait leur

ennemi toute sa vie. Que si elle voulait s’engager à le remettre en

grâce avec le pacha, à lui rendre toutes ses terres qu’elle avait

confisquées, et à lui donner celles du grand maître de la maison de

Bacrat, il lui livrerait ce prince et la princesse sa femme. Elle promit

tout. Le traître vint se rendre à elle. La princesse voulut bien lui

donner les plus certaines marques de réconciliation, d’amitié, et de

confiance, qui soient en usage en ces pays-là entre hommes et femmes.

Elle l’adopta, et lui donna le bout du téton à sucer. C’est une coutume

non seulement de la Mingrélie, de la Géorgie, et de l’Imirette, mais

aussi des autres pays voisins d’adopter de cette manière les personnes

qu’on ne peut s’unir par alliance. Le traître ayant ce gage de la foi de

Darejan écrivit à Bacrat de venir avec toute sa faction, et qu’il la lui

mettrait entre les mains avec son mari morts ou vifs. Le jour que Bacrat

devait paraître, le perfide Cotzia se mit au lit, dit qu’il était

malade, envoya supplier Darejan de le venir trouver pour apprendre une

nouvelle de grande importance qu’il venait de recevoir, et qu’il ne

pouvait dire qu’à Sa Majesté même. Elle y vint avec ses demoiselles

seulement. Pendant qu’elle était auprès du lit du traître, des gens

apostés en grand nombre se jetèrent sur elle. Ses filles la couvrirent

d’abord, mais elles furent bientôt écartées. Il y en eut une qui prit la

princesse entre ses bras, et la poussant dans un coin ne la voulut

jamais quitter. Les assassins les poignardèrent toutes deux. Cotzia se

leva aussitôt, et alla avec sa troupe au logis du mari de Darejan ;

c’était un aveugle qui ne pouvait que se laisser conduire. Il fut pris.

Cotzia le fit lier et garder jusqu’à la venue de Bacrat. Lorsque ce

prince fut arrivé, il demanda incessamment le captif, et l’entendant

approcher ; _Traître_, lui dit-il, _tu_ m’as fait arracher les yeux, je

te vais arracher le cœur : en disant cela il se fit mener proche de ce

malheureux, et à tâtons lui donna plusieurs coups de poignard. Ses gens

l’achevèrent, et mirent son cœur entre les mains de ce sanguinaire

aveugle, qui pendant plus d’une heure le tint en le pressant, et le

déchirant, avec un emportement de rage inouï.

Ces barbares tragédies arrivèrent l’an 1667. Depuis ce temps jusqu’à

l’an 1672. il en est arrivé cent autres en ces mêmes pays, toutes

pleines de turpitude et d’inhumanité. Je les passe sous silence, parce

que ce sont de trop horribles histoires : je dirai seulement que le

traître Cotzia fut tué aussi en trahison, et que peu après ses assassins

le furent aussi à la bataille de Chicaris ; qui est un gros village à la

vue de Scander forteresse d’Imirette, où l’armée de ce pays, et celle du

prince de Mingrélie se rencontrèrent ; et qu’il y a une Providence toute

visible dans les histoires modernes de ces méchants peuples, en ce que

Dieu y fait de rudes et brièves justices ; les assassins y sont presque

toujours assassinés, et avec des circonstances qui font bien connaître

que c’est Dieu qui s’en mêle, et qui emploie ainsi les uns pour punir

les autres.

L’an 1672. le pacha d’Acalziké voyant que la guerre ne finissait point

entre ces deux petits souverains de Mingrélie et d’Imirette, ni par ses

accommodements, ni par ses remontrances, ni par ses ordres, résolut de

les exterminer, et de donner à d’autres leurs pays. Il avait entre ses

mains le véritable et légitime héritier de Mingrélie : Car lorsque

Vomeki Dadian fut établi prince en ce pays-là, la femme d’Alexandre,

fils de Levan, ayant peur que l’ambitieuse Chilaké, mère de Vomeki, ne

fît mourir le fils d’Alexandre, elle s’enfuit et l’emporta avec elle.

Cette princesse était sœur du prince de Guriel, qui appréhendant aussi

que cette furie de Chilaké ne lui fît la guerre, s’il retirait ce petit

enfant, conseilla à sa sœur de le porter au pacha d’Acalziké. Elle le

fit, et ce jeune enfant a été élevé en cette ville d’Acalziké auprès des

pachas. L’on ne l’a point fait changer de religion. On s’est contenté de

lui donner une éducation qui lui laissât une forte teinture des coutumes

et des mœurs des Turcs. Le pacha d’Acalziké résolut donc de mettre ce

jeune prince en Mingrélie, parce que le pays lui appartenait de droit,

comme on a dit, et parce qu’on pouvait espérer qu’il le gouvernerait

bien, et qu’il le purgerait des habitudes abominables dont il est tout

couvert. Voilà le sujet de la venue des Turcs en Mingrélie. Le prince de

Guriel joignit son armée à celle du pacha. Il était ravi qu’on allât

faire son neveu prince. Cette entreprise offrait mille biens à son

espérance. Le pacha vint d’abord en Imirette, se rendit maître du pays

et de la personne du roi Bacrat. La reine son épouse ne fut point

prise : son évêque Janatelle donna quinze mille écus au pacha pour avoir

la liberté de se retirer avec elle où il voudrait, et afin qu’on ne

brûlât rien sur ses terres. Quand le pacha fut à Cotatis il envoya dire

au dadian, j’ai dit que c’est le titre qu’on donne au prince de

Mingrélie, de lui venir rendre obéissance. Le dadian sachant le

changement de maître qu’on voulait faire en Mingrélie, refusa d’obéir,

et s’enferma dans la forteresse de Ruchs. Carzia son vizir s’enfuit à

Lexicom, qui est une principauté dans les montagnes habitées des

Soüanes, et manda de là aux Abcas de venir au secours du dadian. Ils

vinrent en Mingrélie, mais au lieu de secours ils pillèrent les lieux où

ils passèrent, et se retirèrent après comme j’ai dit. Le pacha ayant

attendu vainement pendant un mois que le dadian vînt se rendre et

recevoir ses ordres, envoya son armée en Mingrélie. Ce fut le bruit de

la marche de cette armée qui m’obligea à fuir.

Le 27. avant jour, le préfet des théatins nous laissa pour aller à sa

maison tâcher d’emporter un peu de vaisselle et de provisions qui y

étaient restées. J’avais fait dessein de l’accompagner pour un semblable

sujet, mais il partit deux heures avant jour. En entrant dans son logis

il le trouva plein de coureurs du pacha, et du prince de Guriel, qui le

maltraitèrent fort à coups de bâtons et de masses d’armes. Ces coureurs

voulaient qu’il leur ouvrît l’église, disant qu’il y avait caché les

biens du logis. Le préfet en avait adroitement jeté la clef dans les

broussailles lorsqu’il avait aperçu ces troupes, et quelque violence

qu’on lui fît, il nia toujours qu’il l’eût, et ne la voulut jamais

donner. Enfin les Turcs ayant quelque considération pour son caractère,

ils ne lui ôtèrent qu’une partie de ses habits, et n’emportèrent que les

choses légères, et de quelque valeur, qu’ils trouvèrent dans la maison,

sans toucher ni à mes livres, ni à mes papiers.

Le 29. un gentilhomme de Mingrélie y vint de nuit avec une trentaine de

gens, et y mit tout en pièces. Il découvrit presque toute ma chambre

dans la pensée que j’y avais caché beaucoup de choses. Il emporta ce qui

me restait de vaisselle, mes coffres, et mes gros meubles, et enfin tout

ce que les Turcs et moi y avaient laissé pour être de trop peu de prix

et trop pesant : il vint de nuit comme j’ai dit. Ce tigre n’ayant point

de lumière, fait du feu de mes papiers et de mes livres, après en avoir

arraché les couvertures parce qu’elles étaient dorées et armoriées. Car

j’avais fait relier fort curieusement mes meilleurs livres en partant de

Paris : il n’en resta pas un. Le 30. au matin j’appris ce saccagement

avec une douleur que je ne puis exprimer. Le soir un chiaoux turc vint à

la forteresse où j’étais, et fit savoir qu’il venait de la part du

pacha. Sabatar (j’ai dit que c’était le nom du gentilhomme à qui elle

appartenait) sortit dehors pour recevoir son message. Il portait que le

lieutenant du pacha qui était devant la forteresse de Ruchs s’étonnait,

de ce qu’il ne venait point se soumettre à lui et lui rendre hommage,

puisque la Mingrélie appartenait au Grand Seigneur : que le pacha avait

ordonné d’en bien user avec ceux qui se joindraient aux Turcs, mais de

traiter en ennemis ceux qui refuseraient de le faire : que s’il voulait

sauver ses biens, sa vie, son château et tout ce qui était dedans, il

eût à aller recevoir promptement les ordres du pacha. Sabatar fit

réponse qu’il reconnaissait le pacha pour son seigneur, et que de cœur

il était Turc, et non Mingrélien, qu’il avait résolu d’aller trouver le

pacha dès qu’il avait appris qu’il devait venir, qu’à présent qu’il

entendait que son lieutenant était à Ruchs, il irait le lendemain matin

recevoir ses ordres.

Le 31. ce gentilhomme avec trente hommes armés alla trouver le

lieutenant du pacha, il lui porta un présent de quatre esclaves, d’une

tasse d’argent, de quantité de soie, de cire et de rafraîchissements. Il

arriva le soir au camp, il y trouva plusieurs seigneurs de Mingrélie,

qui comme lui s’étaient venus rendre de peur d’être assiégés, et de voir

le saccagement tant de leurs châteaux que de leurs terres. Le lieutenant

du pacha lui dit que l’ordre que son maître avait reçu du Grand Grand

Seigneur portait de détruire tous les lieux forts de Mingrélie, mais que

toutefois il voulait bien conserver ceux des seigneurs qui se

montreraient obéissants. Que le Grand Seigneur ôtait la principauté à

Levan qui était à Ruchs, et la donnait au jeune prince qui avait été

élevé à Acalziké, qu’il fallait qu’il lui fît serment de fidélité, qu’il

donnât un de ses enfants pour otage de sa foi, et fît un présent au

pacha. Le présent que Sabatar convint de faire fut de dix jeunes

esclaves d’un et d’autre sexe, et de trois cents écus ou en argent, ou

en soie.

Le premier d’octobre Sabatar revint amenant une sauvegarde du Turc pour

son château, et pour toutes ses terres. Il _fut_ sur pied toute la nuit

à amasser le présent qu’il devait porter. Il fit savoir à tous ceux qui

s’étaient réfugiés en sa forteresse que les Turcs y avaient donné

sauvegarde, moyennant vingt cinq esclaves, et 800. écus, il leva cela

sur tous les gens qui s’y étaient retirés. De chaque famille où il y

avait quatre enfants il en prenait un, c’était le plus pitoyable

spectacle du monde, de voir arracher les pauvres enfants des bras de

leurs mères, les lier deux à deux, et les mener au Turc. Je fus taxé à

20. écus.

Sabatar ne porta de tout cela au lieutenant du pacha que ce qui avait

été accordé entre eux : il s’appropria le reste. Ses femmes, ses

enfants, et tout le château, jetèrent bien des cris lorsqu’ils le virent

partir et emmener son plus jeune fils. Les enfants que l’on donne en

otage au Turc ne sont pas moins ses esclaves, ils ne sortent jamais de

ses mains, on les envoie d’ordinaire à Constantinople grossir la

multitude des jeunes garçons bien faits qu’on élève dans le sérail. Le

lieutenant du pacha reçut le présent et l’otage, et retint Sabatar avec

lui. Il somma trois fois le dadian de se rendre, ce prince n’en fit

rien. Sa forteresse était bien gardée par des Suanes que son vizir y

avait envoyés, et qui en étaient plus maîtres que lui-même. Le vizir lui

mandait tous les jours de tenir bon, et qu’il était prêt d’aller fondre

sur l’ennemi. Enfin les Turcs après avoir demeuré quatre jours devant

Ruchs, et après avoir fait plus de deux mille esclaves et beaucoup de

butin se retirèrent. Ils n’avaient point d’artillerie, c’est ce qui les

empêcha d’attaquer la place. Ils emmenèrent tous les seigneurs de

Mingrélie qui étaient venus se rendre, et qui avaient prêté serment au

nouveau prince. Le catholicos était de ceux qui avaient prêté serment,

le pacha manda qu’on le fît vizir du nouveau prince, et qu’on l’envoyât

en son nom au prince des Abcas demander en mariage la princesse sa

fille.

On croyait que la venue du Turc en Mingrélie rétablirait l’ordre, et

ramènerait la paix en faisant mettre bas les armes. Cela n’arriva point,

ils vinrent, ils pillèrent et ils mirent le pays en plus de troubles

qu’il n’était auparavant ; car ils le divisèrent en deux partis, dont

l’un s’était engagé par serment et par otages à un nouveau prince, et

l’autre demeurait attaché à l’obéissance de l’ancien. Cette partialité

mettait à chacun les armes à la main. Voyant les choses en ce misérable

état, si éloignées d’accommodement, je pris la résolution de passer en

Géorgie de quelque manière, et à quelque risque que ce pût être. J’en

courais tant tous les jours en Mingrélie, que je ne doutai point que je

n’en fusse bientôt accablé. Levan menaçait d’engloutir les châteaux, les

biens et les terres des seigneurs, qui avaient été rendre obéissance aux

Turcs. Sabatar était encore avec eux, ses fils qui commandaient dans son

château étaient les plus grands assassins du monde, et des fripons

achevés. Je périssais tous les jours d’angoisse et de disette. C’était

une affaire que d’acheter une poignée de grain et une livre de viande

j’essuyais dans mon four toutes les injures du temps comme en rase

campagne. Le désespoir de mes valets m’accablait, enfin je me sentais

mourir. Cela me porta à tout hasarder pour me tirer de Mingrélie, tandis

que j’avais encore assez de force pour le faire. Je fis chercher partout

des guides, je promis, je conjurai, je donnai, rien ne me servit,

personne ne me voulut conduire. Des armées occupaient, disait-on, tous

les passages d’Imirette, pays entre la Mingrélie et la Géorgie par où il

fallait de nécessité passer ; que c’était être fou que de s’y présenter,

et qu’il était assuré qu’on y serait fait esclave. Voilà toutes les

réponses qu’on me donnait. Je proposais de faire le tour ou par le mont

Caucase, ou par le bord de la mer, aucun ne me voulait conduire.

C’est une chose incroyable combien les Mingréliens ont peur de mourir ou

de se perdre ; il n’y a point de récompense qui les puisse porter à

courir un danger connu quelque petit qu’il soit. Enfin je fus réduit à

prendre la voie de la mer et de la Turquie, c’est-à-dire, à faire un

tour de septante lieues. Je vins à Anarghie, village, et petit port,

dont j’ai parlé. J’y trouvai une felouque de Turcs, je la frétai pour

Gonié. Dès que j’eus donné les arrhes je retournai à la maison des

théatins et au château de Sabatar, pour me préparer au voyage.

Le 10. Novembre assez matin je partis de ce château étant convenu avec

mon camarade des voies que je tiendrais pour le tirer de Mingrélie, s’il

plaisait à Dieu de me donner un heureux voyage. J’emportai avec moi cent

mille livres en pierreries, et huit cents pistoles en or, avec le peu de

hardes qui m’étaient resté. Les pierreries étaient enfermées dans une

selle faite exprès pour cacher des bijoux, et dans un oreiller. Je pris

un valet pour m’accompagner, celui-là même que j’avais racheté

d’esclavage. C’était un fripon caché, un traître dont la méchanceté ne

m’était pas bien connue. On ne me conseillait pas de l’emmener crainte

d’avanie et de quelque méchant tour, qu’il avait tout l’air de me jouer.

Je n’étais pas moi-même bien résolu à m’en charger, mais la fortune

voulait que je le prisse, et je ne pus l’empêcher. Les raisons qui me

portèrent à l’emmener plutôt qu’un autre, c’est qu’il souffrait son mal

en désespéré et en furieux, et que je craignais que le désespoir et

l’ivrognerie à quoi il était sujet ne nous fît découvrir en Mingrélie.

Le Père _Zampi_ préfet des théatins m’accompagna comme il avait toujours

fait. Le frère laïc me voulut conduire à Anarghie. Nous marchâmes à pied

le préfet et moi, parce qu’on ne put trouver qu’un cheval de louage,

quelque argent qu’on offrît pour en avoir, sur lequel je mis mes hardes

et mon valet. Le frère laïc était à cheval, Il pleuvait à verse depuis

deux jours, le frère pensa se noyer à une lieue du château dans un fossé

large et débordé, où son cheval tomba, et dont nous le retirâmes à

grand’peine et demi mort. Je ne dirai point les fatigues que j’eus ce

jour-là et les suivants : je fus obligé d’aller en divers lieux à pied,

en une saison de pluie, dans des bois pleins d’eau et de fange, où j’en

avais d’ordinaire par dessus les genoux ; ; je dirai seulement, qu’on ne

peut au monde avoir plus de peines que j’en eus. J’étais épuisé, en

vérité, il ne me restait que le courage et la résolution de tout faire

et de tout souffrir, pour sauver le bien qu’on m’avait confié. Le soir

nous arrivâmes à Anarghie percés de pluie jusqu’aux entrailles. Anarghie

est à six lieues du château de Sabatar.

Le 12. je devais m’embarquer, mais j’en fus empêché par une nouvelle

qu’on eut que des barques de Circassiens et d’Abcas croisaient sur les

côtes de Mingrélie. Cela était vrai, elles avaient enlevé des barques du

pays, et une entre autres où j’avais intérêt. L’indicible ennui que ces

retardements me causaient ne venait pas tant de ce qu’ils me tenaient en

des dangers et en des maux continuels, que de ce qu’ils semblaient me

menacer de n’en sortir jamais.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 42 / 55 题