CHAPITRE XXII.

Des Fêtes.

TEs fêtes de ces gens sont de différentes classes. Ils observent celles

de la première en s’abstenant de tout travail, comme de cuire, du pain ;

et en allant à la messe ; et celles-là sont le jour de Noël, qu’ils

appellent Christe : le premier jour de l’an, qu’ils appellent Kalende :

l’Annonciation, qu’ils nomment _Karebat :_ le dimanche des Rameaux,

qu’ils appellent _Bajoba :_ Pâques, ou Tanapa : et le dimanche suivant,

auquel ils donnent le même nom. Aux fêtes de la seconde classe, ils

travaillent jusqu’à l’heure de la messe, que plusieurs vont à l’église

pour y faire la procession. Dans cette classe sont les fêtes qu’ils

appellent Zcaricorchia, qui est l’Épiphanie, auquel jour ils vont en

procession à la rivière, en mémoire du baptême de Jésus — Christ au

Jourdain à pareil jour : Pertoba Mersoba, mots qui signifient _oraison_

pour les yeux, qui est la Saint. Pierre : _Marisina_, ou l’Assomption de

la Vierge : Gigi picchioani, le jour des Cendres : et Plavarisa

magle_ba_, l’Exaltation de la Croix. Les fêtes de la troisième classe,

desquelles ils ne font pas grand cas, et où ils travaillent tout le

long : du jour, sont _Tavisqueta_, la Décollation de saint. Jean

Baptiste : _Perit Zolaba_, la Transfiguration : _Guiercoba_ ; le jour du

miracle du bœuf de saint. George : _Cipias soba_, qui est la fête et la

foire de _Siporias_, lieu de notre habitation. Outre ces fêtes, il y a

plusieurs jours dans. L’année, que ces peuples superstitieux observent

avec soin, chacun selon sa dévotion particulière ; étant d’eux-mêmes

assez portés à s’abstenir du travail. Un de ces jours est le premier

lundi de l’année, et de chaque mois, qu’ils appellent _archali tutasca_,

lundis nouveaux.

Mais le jour, que l’on observe le plus solennellement en Mingrélie, est

le premier jour de l’an ; parce qu’ils croient que de ce jour-là dépend

le bonheur des autres durant tout le cours de l’année. Les ministres, et

les courtisans, qui ont quelque charge auprès du prince, vont à la cour

le jour de devant, passent la nuit aux environs du palais ; et le

lendemain matin s’étant tous assemblés, le grand maître de la maison

porte la couronne du prince couverte de pierreries. Le maître de la

garde robe porte dans un bassin les plus beaux joyaux. L’échanson la

plus belle coupe : Le chef de cuisine la plus grande marmite. Le grand

écuyer mène le plus beau cheval. Le chef des pasteurs le plus beau bœuf.

Et ainsi chacun, selon son office, porte, ou conduit ce qu’il a de plus

considérable en sa charge. Ils vont tous en forme de procession au

palais du prince ; et derrière vont tous les prêtres, et les évêques,

revêtus de leurs habits pontificaux, portant les images dans leurs

mains, et chantant à haute voix Kyrie eleyson. Ils se rendent au

quartier du prince, où est la princesse, et plusieurs seigneurs, et

dames, somptueusement vêtues, ayant tous un cierge à la main, lesquels

se rangent sur une ligne pour voir passer-la procession, et chacun

touche à tout à ce qui est porté et mené dans la procession mesure

qu’elle passe devant lui, la couronne, les joyaux, la marmite, le bœuf,

etc. croyant fermement que quiconque ne touche pas bien chaque chose, ne

sera pas heureux cette année-là. Ils chantent le _Kyrie eleyson_,

attachant à toutes les portes du palais une branche de lierre, et en

tous les endroits où ils passent. Le peuple, à l’imitation du prince,

fait partout des processions semblables, chacun portant, ou menant,

quelque chose de ce qu’il a de plus beau, et attachant à sa porte des

branches de lierre. C’était autrefois une chose infâme parmi les

chrétiens d’orner ainsi les maisons de branches d’arbre, comme le

remarque _Tertul_. _de la_ couronne du soldat chap. 3. à la fin.

Christianus nec domum suam laureis infamabit. Martin Braccar. dans la

somme qu’il a faite des synodes grecs, nous apprend qu’il fut défendu

aux chrétiens de parer leurs maison le jour des Calendes, avec des

branches de laurier, de lierre, ou d’autres arbres. Grégoire _III_. le

défendit à Rome : et il y a un canon qui veut que tous ceux qui

observent les calendes de janvier fassent trois ans de pénitence. Le

sixième concile général renouvela cette peine. Tertullien, chap. 15. de

_Idol_. dit, que Dieu a défendu de couronner les portes des fidèles : et

qu’il en a connu un que Dieu punit sévèrement pour l’avoir fait ; parce

que ces sortes de pompes étant bannies du christianisme, les gens

n’avaient pas laissé de couronner ainsi leurs portes. Mais parce qu’il y

en avait qui avaient bien de la peine à s’en empêcher, comme l’observe

le même _Tertul_. Plures jam invenies Ethnicorum fores, sine lucernis et

laureis, quam Christianorum, on introduisit que ce qui se faisait

superstitieusement par les gentils, fût sanctifié par les chrétiens à

l’honneur de la véritable religion. Baronius dans ses Notes sur le

Martyrologe Cal. Jan.

Le jour de l’Épiphanie, qu’ils appellent Schar corechia, ils se mettent

à manger une poule de bon matin, et à boire copieusement, en priant Dieu

de les bénir. C’est d’ordinaire comme ils commencent le jour de toutes

les fêtes, après quoi ils vont à pied, ou à cheval, à l’église. Le

prêtre, vêtu de ses haillons sacerdotaux, les mène de là en procession à

la plus proche rivière, en cet ordre. Premièrement marche un homme

portant la trompette dont nous avons parlé, dont il sonne de temps en

temps. Il est suivi d’un autre, qui porte une bannière, laquelle en

quelques églises est toute déchirée, et en d’autres en assez bon état.

Après celui-ci, il en vient un autre, qui porte un plat d’huile de noix,

et une courge, ou calebasse, sur laquelle sont attachées cinq bougies,

en forme de croix ; et après lui, un autre, avec du feu et de l’encens.

En cet équipage, ils courent à la rivière aussi vite qu’ils peuvent, et

sans ordre, chantant Kyrie eleyson. Ils vont toujours si vite, qu’ils

sont souvent obligés d’attendre longtemps le prêtre, qui pour être

d’ordinaire quelque vieillard ne saurait aller si vite. Le pauvre prêtre

étant arrivé, tout crotté, et d’ordinaire tout en sueur, ils le saluent

avec des huées, en se moquant de lui d’être demeuré derrière, ayant

laissé passer sa procession. Là-dessus ils se mettent à faire des

railleries ; et lui, sans s’en soucier, se met à lire quelques prières

sur l’eau : et après avoir lu, il brûle l’encens, verse de l’huile dans

l’eau, allume les cinq bougies qui sont attachées à la calebasse,

laquelle il fait flotter sur l’eau comme une nacelle. Après il met une

croix dans l’eau, et avec quelque goupillon, il asperge les assistants,

qui courent vitement se laver le visage, après quoi chacun s’en

retourne, emportant une bouteille de cette eau chez soi.

Ils font une fête qu’ils appellent _Marsoba_, pour le mal des yeux, le

jour de _Sainte. Agnès_, le 21. de janvier, dans une église, dite

_Moïse_ et Aaron. Ceux qui y vont, portent chacun leur présent, les uns

un peu de cire cire, d’autres de la corde, d’autres du fil, qu’ils

mettent à la main du prêtre, qui le leur tourne sur la tête, et puis ils

l’offrent à l’image, afin qu’elle les préserve du mal des yeux.

Ils font une fête le jeudi de la Septuagésime, qu’ils appellent

_Caponoba_, auquel jour ils tuent un bon chapon pour la prospérité de la

famille, selon l’institution de toutes leurs fêtes, qui ne consistent

qu’à bien boire et bien manger. Le lundi de la Sexagésime, ils

s’abstiennent de chair, ne mangeant que du fromage, et des œufs,

jusqu’au jour de la Quinquagésime inclusivement. Ils disent qu’ils font

ce jeûne pour leurs morts. Le lundi suivant, ils commencent le carême,

et ils fêtent ce jour-là.

Ils font la fête des quarante Martyrs, qui échoit le 10. Mars. Et comme

c’est en carême, pendant lequel ils ne mangent ni chair ni poisson, ils

mangent du poisson ce jour là, parce que c’est une fête solennelle. Les

bères ont coutume de chanter dans les églises plusieurs hymnes à la

louange des saints martyrs, et pendant qu’ils chantent, ils mettent au

milieu de l’église un seau plein d’eau dans lequel il y a une croix

carrée, sur laquelle ils mettent dix chandelles allumées de chaque côté,

qui font quarante en tout. La prière faite, le plus ancien _bère_ va au

seau, y fait une profonde révérence ; après quoi, il prend une des

bougies, et l’éteint dans l’eau, et les autres en font de même, jusqu’à

ce que toutes les chandelles soient éteintes.

Ils solennisent le jour de l’Annonciation, et le dimanche des Rameaux,

comme celui des quarante Martyrs, en mangeant du poisson ces jours-là.

De plus, le dimanche des Rameaux, le prêtre bénit des branches de buis,

d’olive, ou quelques fleurs, et les distribue au peuple ; mais cela

n’est pas général, quelques-uns le faisant, et d’autres non. C’est la

coutume du pays de fêter dans le lieu où une image doit passer, en

s’abstenant de travail. Les habitants revêtus de leurs meilleurs habits

vont au devant de l’image, et lui présentent, qui, une corde, qui un peu

de cire, ou de fil, que le prêtre fait tourner autour de l’image, et

puis autour de la tête de l’offrant ; et là où l’image passe la nuit, on

s’abstient de tout travail dans cette maison, et dans tout le village,

ou bourg. Il y en a plusieurs lesquels se sentant la conscience chargée

de quelque vol, font un présent à l’image, en implorant sa miséricorde,

afin qu’elle leur pardonne, et qu’elle ne se courrouce point contre leur

famille. D’autres, qui ont volé quelque cheval, quelque vache, ou autre

chose semblable, appréhendant la punition, ne veulent point que l’image

vienne loger chez eux ; et pour cela, ils s’accordent avec ceux qui la

portent, et l’ont en leur charge, moyennant un présent, qu’ils ne

l’apporteront point chez eux, mais qu’ils la porteront loger ailleurs.

Sur quoi, ces prêtres, ou autres, qui portent l’image, lesquels sont

gens fourbes et adroits, remarquant la crainte dans laquelle est le

voleur, ne l’en quittent pas à bon marché, car faisant semblant que

l’image veut quelque chose de bien plus considérable, parce que le péché

est grand, (quoiqu’au fond ce soient ceux qui l’ont en garde qui ne se

veulent pas contenter de peu de chose pour changer de logis) ils se

_font_ donner à peu près ce qu’ils veulent. Ainsi triomphent-ils de ces

misérables, ne disant pas un mot de vrai. La fête de l’image de _saint.

George_ se fait vers la mi-carême.

Le Samedi saint, le Prêtre va par les maisons pour les bénir, ce qu’il

fait en aspergeant les falles et les chambres d’eau bénite, sur quoi on

lui donne pour son droit un fromage ou des œufs.

Le jour de Pâques, le _papas_, avec d’autres prêtres de sa paroisse,

passe toute la nuit dans l’église. Minuit étant venu, il commence à

sonner la cloche et à battre le bois sacré, et de temps en temps ils

sonnent tous. Quand le point du jour approche, ils sonnent de la

trompette nommée _oa_ ; et cette nuit là, tant les hommes, que les

femmes, se se lèvent et s’ajustent le mieux qu’ils peuvent, et se

mettent en chemin avant le jour, pour aller à l’église, prenant avec eux

des œufs rouges, ou d’autre couleur. Mais quoique ce soit avant le jour,

les hommes ont déjà pour la plupart fait leurs dévotions ordinaires, qui

consistent à manger et à boire copieusement, mangeant quelques poules et

buvant à être demi ivres. En cet état, ils se rendent à l’église, avec

tout le reste, au lever de l’aurore. Là le prêtre donne à chacun une

bougie, faite de toile cirée seulement, plus ou moins grosse, selon la

qualité ; mais à la cour, c’est le prince qui distribue lui même les

bougies de sa main à tous ceux qui sont venus à l’église, et aux évêques

mêmes. Après cela, les femmes, séparées des hommes, se mettent en haie,

hors de l’église, sous le porche, leurs bougies allumées, et puis le

prêtre, ou le plus digne _bère_, monte au clocher, et annonce au peuple

par trois fois, en criant de toutes sa force, la résurrection de Jésus

Christ. par ces paroles, Isminde Isminde Ocazo Ctis omadiri Ctiso Tekusi

zeliso oria galto qualdga Christi Dga ghigharodes ; et le peuple lui

répond _Mardi_ Macarebels. En même temps, chacun jette quelques pierres

contre la muraille. Cela fait, ils font trois fois la procession autour

de l’église, en l’ordre suivant. ant. La trompette, qui sonne de temps

en temps, va devant : la bannière la suit : après vient le prêtre : puis

le peuple, les principaux les premiers. Les femmes ne vont point à la

procession, mais elles demeurent en haie au milieu du porche devant

l’église. Le prêtre chante avec tout le peuple l’hymne suivant, qu’ils

savent tous, parce qu’il est court.

Ad Gomaza scenza Christe Mafeovarfa Angelofi ugualoth _Zeth Satha_ scina

Da évents masghirs Given que Canusa Tzeda Sinindis galiza Di deba scenda

Ils répètent cet hymne plusieurs fois. Après la procession, ils disent

la messe à laquelle ils assistent avec aussi peu de dévotion, et

d’attention, que s’ils étaient dans une place, discourant, badinant,

riant, et se donnant des œufs l’un à l’autre. La messe étant finie, ils

font de nouveau trois fois la procession autour de l’église, comme nous

l’avons dit chantant d’autres prières. Ils s’inclinent ensuite, puis

sortent de l’église, font un tour devant la porte, et s’en vont au nom

de Dieu, se donnant les bonnes fêtes les uns aux autres. À la cour c’est

la coutume de porter au prince, à la fin de la messe, un agneau rôti

dans un bassin, lequel le met en pièces avec ses mains, et le distribue

lui-même à toute sa cour, donnant à chacun un morceau ; et c’est là leur

communion pascale.

Le lendemain de Pâques, qui est le lundi, ils font la fête pour les

morts en cette manière. Le matin, de fort bonne heure, ceux à qui il est

mort durant l’année quelque proche parent, vont à sa sépulture, portant

avec eux un agneau, mais il ne faut point que que ce soit d’autre

animal, afin de le faire bénir, et de le sacrifier. Le prêtre, étant

debout sur la sépulture, le bénit en disant quelques oraisons, et tout

aussitôt il l’égorge, et en répand le sang sur la sépulture du défunt,

pour le repos de son âme. Cet abus s’est presque entièrement aboli entre

les Mingréliens de la paroisse de _Siporias_, proche de laquelle nos

Pères théatins ont leur église. Et cela, à force de leur faire connaître

que cette pratique était une cérémonie judaïque, et non pas chrétienne.

L’agneau étant tué, on en donne la tête et les pieds au prêtre, et on

apporte le reste chez soi, pour le faire cuire. À l’heure du dîner, ou

un peu plus tard, ils se rendent tous à l’église, faisant porter avec

eux sur une charrette de quoi faire le festin, à savoir leur table à

manger, une chaudière de leur pâte, un panier plein de pain fait avec

des œufs et du fromage, des œufs durs de différentes couleurs, et des

fromages. Un autre panier où est la viande. Deux gros flacons de vin,

plus ou moins. Ils mettent tout cela sur la sépulture, le prêtre y donne

sa bénédiction, et on lui donne pour sa part des œufs, du fromage, et du

pain. C’est la coutume aussi de lui donner par famille quelques aunes de

toile, ou une ou deux chemises. Ceux particulièrement à qui il est mort

quelque parent cette année-là sont plus libéraux que les autres, et font

présent au prêtre de telles choses. Ils vont tous ensuite dans un pré,

qui est devant l’église, ou ils se divisent en deux bandes, chacune se

mettant à une table. Le prêtre est à une table à part. Avant qu’on

mange, il donne sa bénédiction diction à haute voix. Ils se présentent

les uns aux autres à manger et à boire, et s’en envoient d’une table à

l’autre ; et vers la fin du repas, une troupe se lève, et va en chantant

saluer l’autre, qui lui répond en lui envoyant à boire et à manger.

L’autre table se lève ensuite, et va saluer la première, où l’on fait

les mêmes civilités. Sur le soir, les femmes d’un même quartier dansent

et chantent ensemble à leur mode, jusqu’à la nuit, qu’ils s’en vont tous

chez eux au nom de Dieu.

Le jour de l’Ascension, qu’ils appellent Amegleba, ils font chez eux

leur dévotion accoutumée, en tuant des porcs, ou des poules et en

faisant bonne chère. Chacun allume sa bougie et met un grain d’encens

dans le feu priant Dieu de leur faire voir un autre jour semblable, et

qu’il multiplie et bénisse les abeilles afin qu’elles fassent beaucoup

de cire et de miel. Le jour de la Pentecôte, ils font aussi la fête de

tous les saints, qu’ils célèbrent à leur manière de manger tout le

jour ; ce qu’ils font extraordinairement ce jour-là, parce que le

lendemain commence le jeûne de _saint._ Pierre.

À la fête de ce saint. laquelle ils appellent _Petroba_, ils font dès

minuit leurs dévotions ordinaires, en mangeant des cochons de lait, ou

des poules ; et lorsqu’ils entendent la trompette, et la cloche, ils

vont à l’église. Le prêtre dit la messe. Ils portent ce jour là dans des

paniers du pain, des poires, et des noisettes sur la sépulture des

morts, où le prêtre se rend après la messe, et donne la bénédiction aux

viandes et aux personnes, lesquelles lui donnent chacun l’aumône : après

quoi plusieurs vont chez eux boire et manger, et les autres le font, ou

dans l’église, ou proche les sépultures. Ils font tous, avant que de se

retirer, un demi signe de croix devant l’église. Il faut remarquer

qu’ils ne mettent point leurs bœufs à la charrue les dimanches, ni ne

les font travailler à autre chose.

Le jour de l’Assomption de la Bonne Vierge. lequel ils appellent

Marisina, ils en commencent la fête au point du jour, par leurs

dévotions accoutumées de boire et de manger. Leur repas est d’une jeune

poule de l’année, laquelle ils oignent d’huile de noix, aussi de la même

année. Ils ne commencent qu’en ce temps là à manger des noix nouvelles,

et des poules de l’année ; et comme ils n’en mangent pas plus tôt, ils

n’en vendent point non plus avant ce jour-là : disant qu’ils ne peuvent

vendre de jeune volaille et de noix nouvelles avant les prières de la

Saint. Pierre. Ces prières consistent à demander à Dieu de multiplier

leurs poules, et ce sont particulièrement les femmes qui font ces

prières-là. Ils bénissent aussi en ce même jour les champs et les prés ;

ce qu’ils font en prenant trois feuilles de ce grain lui leur sert de

pain, avec une petite branche de fraisier, et un peu de cire dont ils

font une manière de rameau, qu’ils font bénir par le prêtre dans

l’église, et qu’ils portent ensuite dans un champ ensemencé, où ils le

plantent au beau milieu ; croyant que cela préserve sûrement les champs

de tonnerre, de grêle, et d’autres tels désastres. Ils font en le

plantant quelques courtes oraisons, recommandant le champ à Dieu et à

l’image ; et enfin, ils font un long repas dans ce champ même ; car sans

repas ils ne croient pas qu’aucune dévotion soit utile ou efficace.

Ils ont une fête, appelée _Elioba_, qu’ils célèbrent en l’honneur de

_saint. Élie_ prophète, lequel ils invoquent quand ils ont besoin de

pluie, et pour avoir une bonne récolte ; et pour l’obtenir plus sûrement

ils tuent des chèvres en l’honneur du saint. C’est ce jour là que l’on

immole dans l’église de Siporias paroisse de nos Pères, une chèvre que

le prince de Mingrélie y a fondée à perpétuité pour cette fête, avec du

pain,, et du vin, à suffisance. Douze prêtres se rendent dans l’église,

et y disent la messe ensemble ; après quoi, ils mangent ensemble de même

la chèvre, et le reste, jusqu’à ce qu’ils soient bien ivres presque

tous. Cette fête est au 30. Juillet.

Le 14. Septembre il y a une autre fête à Siporias, avec une foire

appelée _Sipiassoba_, qui dure depuis le lundi jusqu’au dimanche. Ils

portent ce jour-là dans l’église du lieu l’image de _saint. George_, et

celle des _Saiselliens_, tous avec des couronnes sur la tête. Comme il

se trouve à cette fête un grand concours de peuple à cause de la foire,

et beaucoup d’étrangers qui sont la plupart des marchands arméniens,

géorgiens, et juifs, il s’y fait un grand trafic de toute sorte de

denrées, de nippes, et d’étoffes, que l’on troque contre des denrées du

pays ; ce qui produit beaucoup de présents à ces images, de la part de

ceux qui viennent seulement pour les prier. Mais ces présents ne sont

pas de conséquence, consistant ordinairement qu’en corde, en cire, et en

fil. Quelquefois on leur donne aussi de l’argent. Il n’y a presque

personne dans tout le pays qui ne vienne à cette fête. Il y a des années

que les images emportent plus de dix charrettes chargées de présents.

Les prêtres sont pour lors bien occupés à dire la messe ; mais comme,

more Græcorum, il ne s’en peut dire qu’une par jour dans une église, ils

se trouvent quelquefois plus d’une douzaine à dire la messe, qu’ils

disent tous ensemble, encore que les uns viennent après les autres, et

quelquefois lorsque la messe est à moitié dite.

Le 21. d’octobre ils font la fête du miracle que _saint. George_ fit

dans leur pays, en faveur d’un païen étranger, qui était venu de plus de

cent lieues loin, dont voici l’histoire. Du temps que l’église grecque

était une avec la latine, et que ce glorieux martyr faisait beaucoup de

miracles ; ce païen, à qui on les racontait, n’en pouvait rien croire.

Et comme les chrétiens l’exhortaient à n’être pas obstiné, mais à croire

ce que des gens lui en assuraient, il leur dit ; Je croirai les miracles

que vous me racontez de votre saint, si, avant demain, il me fait

apporter chez moi un tel de mes bœufs, qu’il leur marqua. Sur quoi le

saint fit que la nuit suivante, ce bœuf se trouva porté de plus de cent

lieues loin dans cet endroit-là, qui est celui où est l’église qui lui

est consacré au village des _Issoriens_, et où ce païen à la grande

consolation des chrétiens reçut le baptême. On tua le bœuf, et on le

partagea au peuple, qui était accouru en foule voir cette aventure

miraculeuse. Les Mingréliens, pour conserver la mémoire de ce miracle,

fait au temps que la foi florissait chez eux, obligent tous les ans un

peu avant la fête, un de ceux qui aspirant à la prêtrise, de dérober un

bœuf, le plus beau qu’il peut trouver, pour et au nom de saint. George ;

qui, à ce qu’ils tiennent, enlève un bœuf tous les ans, à pareil jour,

et le pose au même lieu en mémoire de cet ancien miracle. Ce qui fait

que quinze jours auparavant, il faut bien garder ses bœufs, parce que

chacun sous le nom de _saint. George_ en dérobe où il peut, et toujours

les plus beaux, en disant _Si saint._ George dérobe bien un bœuf, nous

en pouvons bien dérober aussi. Sur quoi chacun pense pouvoir dérober

impunément. Il y a plusieurs Grecs, et quelques uns de nos Pères, qui

ont pris soin de découvrir de quelle manière se faisait ce faux miracle

du bœuf, ou pour mieux dire cette fourberie, veillant pour cela toute la

nuit, et rôdant alentour de l’église. Ils ont trouvé qu’on l’y fait

entrer, à l’entrée de la nuit, et qu’on le tire de dedans avec des

cordes. La plupart des évêques savent la fourberie, et que ce prétendu

miracle annuel est une pure imposture ; mais ils y connivent, pour

entretenir la dévotion du peuple, lequel, (chose qu’il faut observer)

n’a garde de s’approcher de l’église la nuit du miracle, parce qu’on lui

fait accroire qu’il mourrait, et que le saint tue quiconque approche de

son église en ce temps là. Il n’y a que celui qui a volé le bœuf, et

ceux qui le font entrer qui sachent le mystère.

Cette église de _saint George_ est dans le village des _Issoriens_,

proche de la mer Noire, dans l’évêché de _Bediel._ Les peuples des

environs l’ont en très-grande vénération, jusqu’aux barbares même. De

sorte que les plus proches voisins de ce lieu, qui sont les Abras, les

Alanes, les _Gighes_, et autres infidèles, n’osent l’aller piller,

quoiqu’ils sachent bien qu’elle est fort riche, même en joyaux et en

argent ; les portes de cette église étant couvertes de plaques d’argent,

sur lesquelles les images, tant du saint, que de ses miracles, sont

faite en bosse. Personne cependant, comme je dis, n’ose voler cette

église, de peur que le saint ne les tue cruellement. Cette crainte

vient, entre les autres choses, de ce qu’il y a dans cette église de

certaines piques, un pieu de fer à deux pointes, en forme de flèches, si

grosses et si pesantes qu’un homme n’en saurait porter une. Or ils

croient que le saint se sert de ces armes, et que c’est avec cela qu’il

tue sur le champ quiconque fait un vol. La frayeur qu’ils ont de ces

armes est telle que quand le prêtre de cette église en porte quelques

unes dehors, ceux qu’il rencontre lui font autant d’honneur et de

révérence que si c’était l’image même du saint, tant ils ont peur d’être

tués de ces armes.

La veille de la fête, le prince accompagné du catholicos, des évêques,

et de toute la noblesse, se rend à l’église, et visite dedans, pour voir

s’il n’y a point de bœuf caché, et puis il la ferme, apposant lui-même

son sceau sur la porte ; et le matin il revient avec la même compagnie,

reconnaît son sceau, ouvre la porte de l’église et y trouve le bœuf

qu’ils disent que le saint a dérobé cette nuit-là, là, et y a mis.

Là-dessus tout le monde fait retentir l’air d’acclamations. Aussitôt un

jeune homme, destiné à cet office, ayant une cognée à la main apportée

exprès, et qui ne sert à autre chose, traîne le _bœuf_ hors de l’église,

le tue, et le coupe en plusieurs parts. Le prince prend la première : et

la seconde et la troisième s’envoient par des courriers, l’une au roi

d’Imirette, et l’autre au prince de Guriel. On en donne ensuite aux

seigneurs de Mingrélie, aux ministres du prince, et aux _bères_, qui ne

le mangent pas, parce qu’ils ne mangent pas de viande, mais qu’ils

distribuent à leurs officiers et à leurs domestiques. Il y a beaucoup de

gens qui mangent de cette chair sur le champ, avec grande ardeur, et

dévotion, ni plus ni moins que si c’était la communion. D’autres la

salent et la font sécher au feu, espérant d’être guéris de leurs

maladies s’ils en mangent lorsqu’ils sont alités. Quand on tue le bœuf,

on observe soigneusement comment il est fait, et ses mouvements, pour en

tirer des augures. Par exemple, si le bœuf ne veut pas se laisser

prendre, s’il se démène et bat des cornes, ils disent qu’il y aura

guerre cette année-là s’il est crotté, c’est signe de fertilité, et

d’abondance. S’il est mouillé, c’est qu’il y aura beaucoup de vin. S’il

est roux, cela présage mortalité parmi les hommes et les chevaux ; mais

c’est un bon signe, s’il est d’autre couleur. Et quoique tous les ans

ils soient trompés à ces prédictions, ils sont toujours aussi

superstitieux et aussi crédules que devant.

Quant à la fête de Noël, ils disent, comme nous, ce jour-là une messe à

minuit. Mais c’est plutôt un festin qu’une messe ; car comme ils ont

tous un jeûne durant l’Avent, tant les séculiers, que les

ecclésiastiques ; et que ce jeûne chez eux dure près de quarante jours,

ils sont tous fort faibles et _fort_ affamés. C’est pourquoi ils se

mettent tous à minuit à 'tuer des poules et des chapons, à boire et à

manger, jusqu’au jour, en priant Dieu de leur faire voir d’autres

Noëls ; ce qu’ils appellent faire leurs prières, et commencer les

dévotions. Le matin, demi-ivres qu’ils sont, il vont à l’église en

portant avec eux des paniers pleins de pain fait aux œufs et au fromage,

du raisin, des pommes, des noix, des noisettes, et d’autres vivres,

qu’ils déposent chacun sur sa sépulture, et vont entendre la messe.

Lorsqu’elle est finie, et que le prêtre est déshabillé, il s’en va

l’encensoir et le livre à la main, prier de sépulture en sépulture, sur

les fosses et sur les aliments qu’on a apportés. Chacun cependant allume

sa bougie, et met deux grains d’encens dans son encensoir, après quoi il

donne un pain au prêtre. Quelques uns portent de plus des pigeons à la

sépulture, dont ils répandent le sang sur la fosse à l’intention des

morts.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 32 / 55 题