CHAPITRE XXI

Des Sacrifices.

Es Mingréliens ont des sacrifices, qu’ils appellent _Oquamiri_, qui sont

de trois sortes. Dans les premiers, on tue des bœufs,. des vaches, des

veaux, ou d’autres bêtes semblables ; et on ne le saurait faire sans un

prêtre, lequel étant venu fait quelques oraisons sur l’animal qu’on doit

immoler. Il le brûle,, jusqu’à la peau, en cinq endroits, avec la

bougie, qu’il tient allumée. Ensuite, il mène la victime à l’entour des

personnes pour le salut desquelles se fait le sacrifice ; et puis on

l’immole, on la tue, et on la cuit, _ou toute_ entière, ou la plus

grande partie. Lorsqu’elle est cuite, on la met sur une table posée au

milieu de la salle. Les gens de la maison, et. les conviés, se rangent

alentour, ayant une bougie allumée à la main ; celui pour qui on a

immolé la bête, se met à genoux devant cette chair, ayant aussi une

chandelle allumée à la main : et le prêtre fait ses oraisons. Quand

elles sont finies, celui qui offre le sacrifice,. et ses parents avec

lui, jettent un peu d’encens sur du feu qui est, sur une tuile, ou autre

chose, à côté de la victime : et le prêtre, coupant un morceau de la

chair, la tourne sur la tête de celui, ou de ceux qui en font.

f l’offrande, et leur en donne à manger. Alors tous les assistants

approchent tout alentour d’eux, tournent leurs bougies alentour de leurs

têtes : et puis les jettent dans le feu où est l’encens. Cela fait, ils

prennent tous leurs places. Le prêtre est assis seul. Une bonne partie

de la victime lui appartient ; car, de _ce_ qui est cuit, il a les

intestins entiers ; et de ce qui est cru, il a la tête, les pieds, et la

peau ; et c’est là son paiement pour la messe qu’il aura dite, pendant

que la chair était à cuire. Chacun des assistants peut manger de cette

chair tant qu’il veut, mais sans emporter rien de ce qu’on en a mis

devant lui. Il n’y a que le prêtre seul, qui puisse emporter outre sa

part ce qu’il ne peut manger de ce qu’on lui a servi.

Dans les seconds sacrifices, où l’on immole seulement du menu bétail et

des cochons, le ministère du prêtre n’est pas nécessaire, non plus que

les bougies, et que l’encens. On les fait pour la prospérité de sa

famille, et de ses parents. Cependant on ne laisse pas d’y inviter

presque toujours le prêtre, qui dit la messe, et est du festin en

récompense.

Dans les troisièmes, ils offrent du sang, de l’huile, du pain, et du

vin. Ce sont les sacrifices des morts. Ils tuent sur leurs tombeaux, qui

sont faits de bois de noyer, des veaux, des agneaux, et des pigeons, et

répandent dessus l’huile et le vin mêlés ensemble. Outre ces sacrifices,

ils en font un de vin seulement à table tous les jours ; car la première

fois qu’ils veulent boire, soit chez eux, soit chez leurs amis, ils

prennent une coupe coupe pleine de vin ; et avant que de la boire, ils

saluent toute la compagnie, un à un, en faisant des vœux à haute voix,

pour la prospérité, et le bonheur de chacun. Après, ils se mettent à

invoquer le nom de Dieu : et puis en penchant la coupe, ils répandent un

peu de vin, ou à terre, ou dans une autre tasse, et l’offrent à Dieu, à

l’exemple du roi David, qui offrit ainsi l’eau de la citerne de

Bethléem, qu’il avait si ardemment désirée de boire, sans en vouloir

goûter. Paralip. 11.18.

Tous les autres sacrifices sont aussi à l’exemple des juifs ; car les

deux premiers sont des sacrifices pacifiques, et le troisième est une

libation. Ils font un autre sacrifice de vin en l’honneur de _saint._

George. C’est qu’au temps des vendanges, ils emplissent une pitarre

d’environ vingt flacons, ou plus, ou moins, du meilleur vin, qu’ils

offrent à _saint._ George, en le mettant à part. Ils l’ouvrent et le

boivent au temps ordonné, qui est à la _Saint. Pierre_, mais pas

devant ; et ils boivent plutôt de l’eau que d’y toucher avant ce

temps-là. Lorsqu’il est expiré, le chef de la maison prend de ce vin

dans un petit vase, le porte à l’église _d’Iffori_, qui est celle de

_saint. George_, y fait son oraison ; puis revient chez lui avec ce

vase, entre dans la cave avec sa famille, et ils prient tous ensemble

autour du tonneau consacré, ayant mis dessus auparavant un pain fait

avec du fromage et des ciboules, ou des poireaux. Ils tuent après, ou un

veau, ou un chevreau, ou un cochon, dont le père de famille verse le

sang autour du tonneau, et après avoir encore prié, ils vont boire et

manger.

Les Mingréliens font divers autres Oquamiri, ou sacrifices de pitarres,

ou grands vases de vin, à divers saints, dont ils ne boivent qu’au temps

prescrit. L’un de ces sacrifices, qu’on appelle _samicangiara_, est en

l’honneur de _saint. Michel_ l’archange. Un autre est en l’honneur de

_saint. Quirice_. Un autre est appelé sangoronti, et se fait en

l’honneur de Dieu. Dans le premier sacrifice de ces trois là, ils tuent

un petit cochon, et un coq. Dans le second, ils offrent un petit cochon,

et un pain, et invitent des étrangers à l’un et à l’autre ; mais

personne n’est invité au troisième. Ceux de la maison y assistent, et y

mangent seuls ce qu’ils ont sacrifié, qui est toujours quelque pièce de

menu bétail.

Enfin, ils ont par-dessus tout cela encore beaucoup d’autres sacrifices

durant l’année, que je passe sous silence, pour n’être pas trop long :

et parce qu’ils sont tous semblables en manières et en oraisons ; leurs

oraisons ne se faisant qu’en buvant ou en mangeant. Quand le jour d’un

de ces sacrifices est venu, ils disent qu’un grand jour est venu. Mais

ce jour-là n’est pas grand à la gloire et à l’honneur de Dieu,

puisqu’ils ne l’emploient point à aller à l’église, à entendre la messe,

à prier, à faire de bonnes œuvres ; mais parce qu’ils le passent à boire

et à manger, en priant Dieu qu’il les bénisse, et qu’il extermine leurs

ennemis. Que s’ils vont à la messe, ils font d’abord un peu de révérence

à l’image, avec un demi signe de croix, la priant comme ils font à

l’ordinaire ; après quoi ils caquettent, rient, chantent, et bouffonnent

comme s’ils étaient dans la rue.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 31 / 55 题