CHAPITRE XX.

Du signe de la croix, et de la manière de prier.

Comme les. Mingréliens n’ont point de caractère qui soit propre et

particulier à leur langue, ils se servent du caractère géorgien, pour

écrire tant l’Écriture sainte. que les autres choses appartenant à la

religion ; ce qui fait qu’ils savent presque tous le géorgien. Ils font

le signe de la croix comme les Grecs, portant la main du côté droit à

l’épaule gauche : Et en disant ces mots _Zachelita_ mamizata,

c’est-à-dire au nom du Père, ils mettent la main à la tête ; puis disant

dazizesta, c’est-à-dire _du Fils_, ils la descendent à l’estomac ; et

puis disant dazulisminda zata, c’est-à-dire du _Saint._ Esprit, ils la

mettent premièrement à l’épaule droite, et après à la gauche. Ils se

servent de ces termes-ci pour pour dire la sainte. Trinité, _Mama_,

Père, _Zeda_, Fils Zulisminda, Saint. Esprit, Sameba erti Gomerti, trois

personnes et un seul Dieu. Ils font cette profession de bouche, mais ils

n’en entendent point le sens. Ils font donc, comme je l’ai dit, le signe

de la croix à la grecque, portant la main premièrement à la droite, et

ensuite à la gauche, pour confirmer par là leur hérésie, que le Saint.

Esprit est moindre, et qu’ainsi il le faut mettre à la gauche ; abusant

ainsi du mystère de la Sainte. Trinité, démontré en Isaïe chap. 40.

_qui_ appendit tribus digitis molem terræ.

On peut dire que tous ceux qui croient et confessent la sainte. Église

romaine, font le signe de la croix en portant la main de l’épaule gauche

à la droite, pour montrer qu’ils sont passés de la malédiction à la

bénédiction ; au lieu que ceux-ci, qui se sont retirés de la sainte.

Église romaine, ont passé de la bénédiction à la malédiction. Il y en a

peu, et peut-être pas un, qui sache que le signe de la croix, qu’ils

font, soit le signe du chrétien. Ils croient que ce signe, c’est de

manger du cochon ; et véritablement, si c’était là le signe du chrétien,

les Mingréliens mériteraient à juste titre le nom de chrétiens ; n’y

ayant point de nation au monde qui mange tant de chair de pourceau que

que celle-là. Il est quelquefois arrivé à nos Révérends Pères

d’expliquer le mystère de la très sainte. Trinité à quelques uns, qui

semblaient y prendre assez de plaisir. Il y en avait entre eux qui le

comprenaient comme il paraissait, tant aux applaudissements qu’ils

donnaient à leurs démonstrations, qu’à diverses questions qu’ils leur

faisaient dans le dis discours. Mais tout d’un coup ces étranges

Mingréliens se mettaient à demander à ces pères s’ils étaient

chrétiens ? S’il y avait des chrétiens dans leurs pays, et si l’on y

mangeait bien du cochon ? Comme aussi s’il y avait du vin, et si nous en

buvions, estimant que l’essence du christianisme consistait à boire du

vin, par opposition aux mahométans qui n’en boivent point. Ils font

toujours le signe de la croix, avant que de manger ; et s’il y a un

prêtre à la table, ils ne boiront point, sans lui demander sa

bénédiction auparavant, en lui disant, _Sandoba_ Patona, c’est-à-dire,

Bénissez monsieur. À quoi il répond Guida Gomert, c’est-à-dire, _Dieu_

vous bénisse. Ils ont ainsi souvent demandé la bénédiction à nos Pères,

non seulement à table, mais en les rencontrant en chemin : et c’est la

coutume de ce peuple, quand ils rencontrent quelques _bères_, ou prélat,

d’arrêter leur cheval, pour leur demander la bénédiction.

Ils font encore le signe de la croix quand ils vont se battre, quand ils

entendent sonner la cloche, ou le bois sacré, pour dire la messe, et

quand ils éternuent : C’est alors la coutume que ceux qui sont présents

leur disent Scalobà, c’est-à-dire _la grâce de_ Dieu, ou bien, Dieu vous

assiste, et eux se mettant la main au front, et pliant le genou, comme

pour se prosterner, répondent _A_ fascemi rozeba, qui veut dire, je vous

rends mille grâces. Quand ils font en voyage, et qu’ils passent devant

quelque église, ils s’arrêtent à la porte, et sans entrer dedans, ils

font le signe de la croix, et se tournant aux quatre coins, ils disent à

cha chaque tour Dideba Gomers, c’est-à-dire, _Dieu_ soit _loué_, et

continuent leur chemin.

Voici leur manière extérieure de prier Dieu. Premièrement, quand ils se

lavent la face le matin, ils invoquent, et ils louent le nom de Dieu en

disant _Dideba_ Gomers, et autres semblables éjaculations. Après être

habillés, ils sortent de la chambre, et en se tournant vers l’orient,

ils font deux ou trois signes de croix, répétant les mêmes choses, et

puis ils font une inclinaison de tête, avec quoi leur prière est finie.

Les chrétiens priaient ainsi anciennement, tournés vers l’orient, et

_saint._ Basile. Liv. du _Saint._ Esprit chap. 27. dit que les apôtres

l’avaient enseigné aux chrétiens. Il faut observer que les Mingréliens

prient toujours debout, ce qui n’était point en usage dans toute

l’église ancienne, mais tantôt les chrétiens priaient debout, et tantôt

à genoux, comme le remarque Baronius, sous l’an 58. Ils prient aussi la

tête découverte, ainsi que les gentils, qui adoraient leurs Dieux étant

couverts, au rapport de _Plutarque_. Saint. Paul enseigne dans l’Ép. aux

Cor. qu’il faut prier découvert. Ils mettent en priant la main au front,

et en même temps ils font une profonde inclinaison : Après que leurs

prières sont commencées, ils font trois fois le tour de l’église, en

manière de procession, toujours en priant ; ce qui est une pratique des

anciens fidèles, comme nous le lisons dans _saint._ Jérôme Ép. 7. 12. et

22. Au reste, leurs prières sont un discours familier avec l’image

devant laquelle ils s’arrêtent, ou à laquelle ils se sont d’abord

adressés, lui disant de leur donner une bonne santé, une bonne récolte,

qu’elle leur fasse trouver le larron qui les a volés, et autres choses

semblables. Mais ce qu’ils lui demandent principalement et avec une

grande ardeur, c’est qu’elle détruise leurs ennemis, et leur donna la

mort.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 30 / 55 题