CHAPITRE XIX.

De l’Office Divin.

Les offices divins, et toute la liturgie sont en langue géorgienne,

ancienne et littérale, fort différente de la langue vulgaire qu’ils

parlent ordinairement. Les caractères sont aussi différents, y ayant de

deux sortes : les uns appartenant à la langue vulgaire, dont ils se

servent en tout ce qui regarde les affaires civiles ; et les autres avec

lesquels ils écrivent la sainte Écriture, les offices divins, et tout ce

qui appartient à la religion ; ce qui fait qu’il n’y a que peu de gens

qui l’entendent, et la sachent lire. Ils ne l’entendent pas même entre

les prêtres, qui pour réparer ce défaut, apprennent une messe par cœur,

laquelle ils disent en tout temps et pour tout sujet. Ce ne sont pas

seulement les prêtres, qui ne savent ni lire ni entendre l’Écriture

sainte, ce sont aussi les évêques ; de quoi le peuple reçoit un

très-grand préjudice ; parce que, faute d’entendre l’Écriture, ils

tombent dans de grossières erreurs ; non seulement dans les choses de la

foi, mais encore dans celles qui regardent les mœurs, étant

très-certain, selon _saint_ Hilaire, de Synodis, que toutes les hérésies

sont venues de l’Écriture mal entendue. Il y a fort peu de Mingréliens

qui sachent lire et écrire. Les femmes en savent beaucoup davantage. Il

y en a même quelques-unes qui se mêlent de faire les docteurs, et de

parler de ce qui les passe ; ce qui leur fait dire mille choses mal à

propos. On peut fort justement leur appliquer ce que disait autrefois

_saint Basile_ au chef de cuisine de l’empereur Valens, Tuum est de

pulmentis cogitare, non dogmata sacra et divina decoquere. Les prêtres

chantent rarement l’office, ou pour mieux dire ils ne le chantent

presque jamais ; mais seulement les évêques, et les bères ou moines, le

font quelquefois le matin, ou le soir, surtout dans le carême. Alors ils

ont de coutume de faire deux chœurs, entre lesquels il y a un lecteur,

qui prononce à haute voix ce qu’il faut chanter. Ils changent de ton de

temps-en-temps à la manière grecque. Il faut observer qu’ils chantent

ainsi, soit qu’ils soient beaucoup, soit qu’ils soient peu, quand ce ne

serait qu’un seul ; ce qui vient qu’ils n’ont point de connaissance de

la musique, n’ayant qu’un chant désagréable, et mal accordant.

Le chant est fort ancien parmi les chrétiens, quoique de tout temps il y

ait eu divers hérétiques qui l’avaient en horreur, comme entre autres

Julien l’apostat, au rapport _de_ Ru_fin_ liv. 10. chap. 31. de son

histoire ; mais les chrétiens en dépit d’eux chantaient à haute voix.

Moïse avec tout le peuple d’Israël, hommes et femmes, chanta la victoire

qu’il remporta au passage de la mer Rouge, où les Égyptiens furent noyés

_Exod._ 15:1,20. Saint _Basile_ Ep. 63. dit que de son temps on chantait

communément dans l’église, dans tout l’Orient ; mais l’église de

Laodicée ordonna qu’il n’y aurait que les chantres qui chanteraient les

psaumes dans l’église. _Le_ concile d’Agat. chap. 21. ordonne que chaque

jour on chanterait des hymnes, d’où l’on connaît la nécessité, ou plutôt

l’ancienneté du chant dans l’église. Ces peuples de Mingrélie faute de

maîtres pour les enseigner, ont changé l’usage du chant, et en abusent

en chantant les hymnes, et la messe même dans leurs maisons

particulières, et dans leurs caves ; contre la défense de Dieu :

Deuteron. 12. Vide ne offeras holocausta tua in omni loco quem videris,

sed in loco quem elegerit Dominus ut ponat nomen suum ibi.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 29 / 55 题