De l’Office Divin.
Les offices divins, et toute la liturgie sont en langue géorgienne,
ancienne et littérale, fort différente de la langue vulgaire qu’ils
parlent ordinairement. Les caractères sont aussi différents, y ayant de
deux sortes : les uns appartenant à la langue vulgaire, dont ils se
servent en tout ce qui regarde les affaires civiles ; et les autres avec
lesquels ils écrivent la sainte Écriture, les offices divins, et tout ce
qui appartient à la religion ; ce qui fait qu’il n’y a que peu de gens
qui l’entendent, et la sachent lire. Ils ne l’entendent pas même entre
les prêtres, qui pour réparer ce défaut, apprennent une messe par cœur,
laquelle ils disent en tout temps et pour tout sujet. Ce ne sont pas
seulement les prêtres, qui ne savent ni lire ni entendre l’Écriture
sainte, ce sont aussi les évêques ; de quoi le peuple reçoit un
très-grand préjudice ; parce que, faute d’entendre l’Écriture, ils
tombent dans de grossières erreurs ; non seulement dans les choses de la
foi, mais encore dans celles qui regardent les mœurs, étant
très-certain, selon _saint_ Hilaire, de Synodis, que toutes les hérésies
sont venues de l’Écriture mal entendue. Il y a fort peu de Mingréliens
qui sachent lire et écrire. Les femmes en savent beaucoup davantage. Il
y en a même quelques-unes qui se mêlent de faire les docteurs, et de
parler de ce qui les passe ; ce qui leur fait dire mille choses mal à
propos. On peut fort justement leur appliquer ce que disait autrefois
_saint Basile_ au chef de cuisine de l’empereur Valens, Tuum est de
pulmentis cogitare, non dogmata sacra et divina decoquere. Les prêtres
chantent rarement l’office, ou pour mieux dire ils ne le chantent
presque jamais ; mais seulement les évêques, et les bères ou moines, le
font quelquefois le matin, ou le soir, surtout dans le carême. Alors ils
ont de coutume de faire deux chœurs, entre lesquels il y a un lecteur,
qui prononce à haute voix ce qu’il faut chanter. Ils changent de ton de
temps-en-temps à la manière grecque. Il faut observer qu’ils chantent
ainsi, soit qu’ils soient beaucoup, soit qu’ils soient peu, quand ce ne
serait qu’un seul ; ce qui vient qu’ils n’ont point de connaissance de
la musique, n’ayant qu’un chant désagréable, et mal accordant.
Le chant est fort ancien parmi les chrétiens, quoique de tout temps il y
ait eu divers hérétiques qui l’avaient en horreur, comme entre autres
Julien l’apostat, au rapport _de_ Ru_fin_ liv. 10. chap. 31. de son
histoire ; mais les chrétiens en dépit d’eux chantaient à haute voix.
Moïse avec tout le peuple d’Israël, hommes et femmes, chanta la victoire
qu’il remporta au passage de la mer Rouge, où les Égyptiens furent noyés
_Exod._ 15:1,20. Saint _Basile_ Ep. 63. dit que de son temps on chantait
communément dans l’église, dans tout l’Orient ; mais l’église de
Laodicée ordonna qu’il n’y aurait que les chantres qui chanteraient les
psaumes dans l’église. _Le_ concile d’Agat. chap. 21. ordonne que chaque
jour on chanterait des hymnes, d’où l’on connaît la nécessité, ou plutôt
l’ancienneté du chant dans l’église. Ces peuples de Mingrélie faute de
maîtres pour les enseigner, ont changé l’usage du chant, et en abusent
en chantant les hymnes, et la messe même dans leurs maisons
particulières, et dans leurs caves ; contre la défense de Dieu :
Deuteron. 12. Vide ne offeras holocausta tua in omni loco quem videris,
sed in loco quem elegerit Dominus ut ponat nomen suum ibi.