CHAPITRE XVIII

_Du mariage._

Le sacrement de mariage, qu’ils appellent _gorghini_, se peut appeler en

ce pays, un contrat de _vente_, parce que les parents de la femme font

marché avec celui qui la recherche, de la lui donner à certain prix,

lequel est toujours bien plus grand pour une fille vierge, que pour une

veuve. Le marché étant conclu, l’homme se met par tous moyens à amasser

ce dont il est convenu. Il prend les les enfants de ses vassaux, ou

tenanciers, lesquels sont non seulement ses sujets, mais comme ses

esclaves. Il les mène vendre aux Turcs afin d’avoir de quoi payer sa

femme, laquelle demeure cependant toujours avec ses parents comme

auparavant, mais où son futur époux a la liberté de l’aller voir de

temps en temps ; d’où il arrive quelquefois qu’elle est grosse avant les

épousailles. Quand le mari a amassé ce qu’il a promis, le père de

l’épouse prépare un festin solennel qui dure jusqu’au lendemain, où sont

conviés ses parents et ses amis, et ceux qui ont traité le mariage.

L’époux, accompagné aussi de ses parents et de ses amis, y vient

apporter ce qu’il a promis de donner pour avoir sa maîtresse, qu’il

délivre à son père, ou à ses parents les plus proches, avant que de se

mettre à table. Ils lui montrent en même temps le trousseau qu’ils ont

préparé pour l’épousée, lequel est d’ordinaire équivalent au prix que

l’époux donne pour avoir sa femme. Ce trousseau consiste en meubles et

ustensiles de maison, en bétail, en habits, et en quelques esclaves pour

la servir ; mais qui appartiennent au mari, aussi bien que le reste, à

la réserve des habits et joyaux de l’épousée. Après le souper, qui ne

finit qu’au jour, l’épouse, accompagnée de ses plus proches parents, des

conviés, et des amis, est menée chez son époux avec les dons que son

père et ses parents lui ont faits, et à son mari, selon leurs facultés.

Ils font tout ce chemin en chantant, et en sonnant des instruments.

Cependant, deux de ceux qui ont traité le mariage, prennent les devants,

allant à toute bride au logis de l’époux, annoncer la venue de l’épouse.

On leur y présente aussitôt un flacon de vin, du pain, et de la viande ;

et eux, sans mettre pied à terre, prennent le flacon, et en caracolant

dans les cours, et à l’entour du logis, ils répandent le vin, en faisant

des vœux pour une bonne paix entre les époux. Ils mettent ensuite pied à

terre, mangent un peu, puis s’en retournent au devant de l’épouse. Quand

elle est arrivée au logis de son accordé, on la mène dans la salle, où

toute la famille a coutume de se rassembler, et où elle est alors

rassemblée. Les amis entrent les premiers, puis les parents, puis

l’accordée, qui en entrant fait le salut accoutumé, qui est de ployer le

genou en terre. Après, elle s’avance au milieu de la salle, où est un

tapis étendu, et dessus une cruche de vin, et un chaudron de cette pâte

cuite qui sert de pain. Elle renverse la cruche de vin d’un coup de

pied ; et prend _à_ main pleines de cette pâte, qu’elle jette à gros

morceaux, par toute la salle. Cette cérémonie faite, on passe dans une

autre chambre, où le festin est apprêté. C’est-là la noce, chacun s’y

assied selon son rang. On boit, on mange, on chante, et on passe ainsi

tout le jour, et toute la nuit suivante, jusqu’à ce qu’on soit si ivre

qu’on ne puisse plus demeurer assis. La noce dure ainsi d’ordinaire

trois ou quatre jours, sans que les nouveaux mariés couchent encore

ensemble, parce que la cérémonie du mariage n’est pas encore faite. Elle

se fait toujours en secret, et sans en dire jamais le jour ; de peur,

disent-ils, que les magares ou sorciers, ne jetassent quelque sortilège

sur les époux. Du reste, la cérémonie s’en fait en tout temps, soit de

jour, soit de nuit, dans la cave, ou à l’église ; non pas dedans, mais à

la porte seulement.

Le prêtre est là avec les mariés, et le compère, ou parrain, qu’ils

appellent _megorghini_. Le prêtre tient en main une bougie allumée, et

se met à lire. Il y a tout joignant sur une table, deux couronnes faites

de fleurs naturelles, ou faites de soie, avec des houppes pendantes de

diverses couleurs ; une longue tavaïolle, ou toilette, avec une aiguille

et du fil, pour coudre ensemble les mariés ; et une coupe de vin avec

des morceaux de pain.

Le parrain met la tavaïolle sur la tête des époux, et les coud tous deux

ensemble par leurs habits. Le prêtre cependant continue toujours sa

lecture sans s’arrêter. Le compère prend ensuite les deux couronnes, les

met sur la tête des époux, et de temps en temps, selon que le prêtre lit

certaines oraisons, il les change, et rechange, mettant sur la tête de

l’épouse, la couronne qui était sur la tête de l’époux, et sur l’époux

celle qui était sur la tête de l’épouse ; et cela par trois ou quatre

fois. Le prêtre ayant fini la lecture, le parrain prend le pain et la

coupe, rompt le pain en morceaux dont il met le premier dans la bouche

de l’époux, et le second dans celle de l’épouse, et ainsi l’un après

l’autre jusqu’à six fois ; il prend ensuite le septième morceau pour

lui, et le mange. Il leur donne de même à boire la coupe l’un après

l’autre, à chacun trois fois, et boit le reste ; et puis ils s’en vont

en paix.

Cette tavaïolle, ou toilette, sous laquelle les mariés sont debout, est

pour marquer la pudicité et l’humilité ; ce qui vient des cérémonies des

juifs, comme nous le voyons en Rebecca _Gen._ 24. et comme le remarque

_saint_ Ambroise, Ep. 2. Livre d’Abrah. chapitre. dernier. Isidore liv.

des Offices. La couture des époux par leurs habits se faisait

anciennement avec deux fils tors ensemble, desquels l’un était blanc, et

l’autre rouge ; et c’était pour signifier l’union conjugale, qu’on ne

doit jamais rompre par la répudiation, ou par la séparation ; comme le

remarque Jacques Banus dans son Traité de la religion chrétienne liv.

20. chap. 146. Mais ces peuples mingréliens, en font la couture d’un

simple fil, avec quoi ils représentent fort juste le peu de durée de

leur union conjugale, se séparant, et se répudiant fort légèrement. On

voit fort souvent entre eux un mari avoir deux femmes, et quelquefois

une troisième ; la première servant de femme de chambre à celle qu’il

prend ensuite : ce qui est une ancienne erreur des juifs. Le pain et le

vin dans le mariage, est une cérémonie fort ancienne parmi les

chrétiens ; parce que les nouveaux mariés reçoivent la communion

immédiatement après la bénédiction nuptiale. Mais ces peuples, qui ont

perverti l’usage et le sens de tous les véritables rites des chrétiens,

ont encore corrompu le sens de celui-ci, en donnant toute une autre

interprétation. Et cela parce qu’ils font la cérémonie du mariage à

toute heure du jour, aussi bien après dîner, que devant, auquel temps

ils ne peuvent plus recevoir la communion. Un prêtre me dit un jour, que

ce vin et ce pain, que les mariés buvaient et mangeaient ensemble,

signifiaient qu’ils devaient être également maîtres du boire et du

manger ; que la toilette dont ils se couvraient la tête, marquait le lit

nuptial ; et que le parrain mangeant et buvant ce qui en restait

contractait parenté avec les époux par cette action, et que c’était à

lui à ajuster et composer tous les différends qui survenaient entre les

nouveaux mariés ; lesquels aussi ont une si grande confiance en ce

parrain, que leur maison lui est ouverte et libre comme la sienne

propre ; et que quand le mari le trouverait seul enfermé avec sa femme,

il n’en aurait aucun soupçon ; tant est grande la privauté avec laquelle

ils vivent ensemble.

Quant à la foi conjugale, ils ne la gardent qu’autant qu’il leur plaît,

comme nous l’avons observé, et particulièrement les grands ; comme on

l’a vu dans la personne du roi d’Imirette, qui répudia _Tamar_ sa

première femme, laquelle se maria après peu de temps, avec un autre

seigneur, pour prendre la fille de Taimuras Can, prince de Caket ; et

dans celle de _Dadian_, prince de ce pays de Mingrélie, qui répudia sa

première femme, qui était du pays des Abcas, de la famille de Tarissia

qui est la souveraine, après lui avoir fait couper le nez et les

oreilles, sur quelques faux soupçons, et prit à femme la femme de son

oncle, encore vivant, de la maison des _Libardiens_, l’enlevant par

force d’entre ses bras. J’en pourrais encore donner bien d’autres

exemples. Et le pis est que l’habitude de répudier ainsi sa femme est en

usage, particulièrement parmi le menu peuple. Il y en a qui ont deux ou

trois femmes dans une même maison. D’autres les ont dans des lieux

différents, afin qu’en quelque part qu’ils aillent, ils se trouvent

toujours avec leurs femmes. Après tout, la plupart du monde en général

se contente d’une femme épousée, si ce n’est dans le cas de stérilité,

ou que la femme fût une querelleuse éternelle ; car pour lors, ils

disent que Dieu n’a point fait ce mariage, et qu’il ne veut point qu’il

dure, parce que Dieu fait toutes choses bien. Qu’ainsi, puisque la femme

est de méchante humeur, ou qu’elle ne fait point d’enfants, qui sont des

choses méchantes, c’est un signe que Dieu n’a pas fait ce mariage ; et

par conséquent qu’il le faut rompre, et épouser une autre femme.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 28 / 55 题