CHAPITRE XVII

De l’Ordre et _du Célibat_ des Prêtres.

Es Évêques Mingréliens ont conservé la mémoire du Sacrement de

l’Ordination, à cause du gain qu’ils en tirent ; car un Catholicos ne

consacre point d’Évêques à moins de cinq-cens écus : Un Évêque n’ordonne

point un Prêtre que pour le prix d’un bon cheval ; mais je n’ai jamais

pu savoir de quelle manière ces gens sont promus aux Ordres.

La loi du célibat a toujours été en grande estime chez les Grecs, et

chez les autres Orientaux ; et afin qu’il ne se commît rien de

déshonnête entre les ecclésiastiques, ils ont permis à leurs prêtres de

se marier une fois en leur vie, avec une fille vierge, avant que de

prendre les ordres sacrés ; laquelle étant morte ils seraient obligés de

vivre en veuvage. Mais ce révérend clergé de Mingrélie, faisant toujours

mine de suivre les rites grecs, a trouvé moyen d’éluder la force de

cette loi austère ; car la même fille qu’un homme, qui se veut faire

prêtre, épouse avant son ordination ; il l’épouse de nouveau après

l’ordination, sans dispense de l’évêque ; prétendant que l’ordination

rompt le mariage. Or si cette femme meurt, ils prétendent, qu’ayant pu

se marier par dispense depuis leur ordination', ils le peuvent faire

encore ; et sur cela. ils passent à de secondes noces, et puis à de

troisièmes, et à de quatrièmes, et tant qu’ils veulent ; les évêques ne

leur en refusant jamais la dispense, mais la leur vendant bien cher ;

car il faut observer que la dispense pour de secondes noces coûte à un

prêtre le double de ce que la première lui a coûté, celle pour de

troisièmes noces lui coûte le triple, et ainsi de suite ; avec quoi

l’évêque, qui ne songe qu’à tirer de l’argent, leur donne la dispense

sans difficulté, et sans s’informer si la femme est vierge ou non, si

elle est veuve, ou femme répudiée. Mais s’il arrivait qu’un prêtre prît

une seconde femme sans dispense de l’évêque, il serait déclaré

irrégulier, on. lui raserait la barbe et la couronne, et il serait

dégradé de la prêtrise ; car il faut observer, qu’ils ne croient pas que

ce sacrement imprime de caractère indélébile, bien loin de là ils

réordonnent les prêtres dégradés, comme s’ils n’avaient jamais reçu les

ordres. Ils. agissent à cet égard de même qu’à l’égard du baptême, que

plusieurs se font redonner par des _bères_, comme si le premier qu’ils

avaient reçu n’était pas assez bon. Il arriva un jour qu’un prêtre

apercevant un jeune garçon qui lui enlevait un cochon, il lui tira un

coup de fronde qui le tua. Il fut aussitôt déclaré irrégulier, rasé,

privé de son église, et de son bénéfice ; mais au bout de quelque temps

les amis, et les présents qu’il fit, l’ayant mis dans les bonnes grâces

du catholicos, on lui rendit son bénéfice ; sur quoi on l’ordonna de

nouveau, tout comme s’il n’avait jamais été prêtre.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 27 / 55 题