De la Pénitence.
Ces peuples ont le sacrement de la pénitence qu’ils appellent _gandoba._
Ils appellent les péchés _zoggia_, la contrition _zodua_, l’attrition
sinanuli. Ils savent tout cela ; mais cependant ils ne se confessent
point, non plus les séculiers que les ecclésiastiques ; non pas même à
l’article de la mort : et si quelqu’un entre autres se résout à se
confesser, il faut que habeat in bonis pour payer le confesseur. Il
arriva un jour qu’un seigneur nommé _Patazoluchia_ s’étant confessé au
catholicos, il lui donna cinquante écus, mais comme il voulut se
confesser une autre fois, le catholicos ne voulut point recevoir sa
confession, disant, qu’il lui avait trop peu donné la première fois. On
conte d’un autre gentilhomme, que s’étant confessé à un évêque, il lui
fit présent d’un cheval et de plusieurs autres choses. Cet évêque
retournant chez lui avec ce présent rencontra le fils de ce gentilhomme,
et le remercia de ce que son père lui avait tant donné. Comment, lui dit
ce fils, mon père a fait de si grands péchés, et il ne donne pas plus de
_chose à_ son confesseur ? J’en suis honteux ; mais je réparerai sa
faute, et je vous promets de vous envoyer bien d’autres choses. C’est
qu’il croyait que ceux qui font de plus grands péchés, sont aussi
obligés à faire des présents plus considérables au confesseur. Il y a
donc très-peu de gens en ce pays qui se confessent, et j’aurais presque
dit personne. Et si quelqu’un le fait, ce qu’il fait, est plutôt un
sacrilège, qu’une véritable confession ; car il ne se confesse que de ce
qu’il lui plaît, et cache la plus grand partie de ses péchés. De là
vient, que quand ils font quelque méchante action, qu’ils trouvent
eux-mêmes être un grand péché, ils la cachent, mais ils l’expient ;
selon ce que l’on tient communément chez eux, que quand on fait un grand
péché il faut faire une bonne œuvre pour l’expier. Leur bonne œuvre,
c’est de consacrer une image, ou de faire des présents à des images,
comme des draps de soie, ou de l’argent, avec quoi ils croient que leurs
péchés sont effacés, sans autre confession. Cette erreur est originaire
des Grecs. Les évêques pratiquent la même chose, et tout le clergé dans
tout l’Orient : ce qui vient de ce que les anciens canons suspendant des
ordres, pour toujours, les clercs qui vivent en adultère, ils ne se
confessent point, de peur de se découvrir leurs péchés les uns aux
autres, ou de se rendre suspects, et ensuite d’être privés de leurs
bénéfices. Ils auraient raison de craindre les suites de la confession,
si ces canons parlaient du tribunal intérieur de la confession ; mais
ils ne parlent que de l’extérieur.
À présent, ces révérends ecclésiastiques, au lieu de se confesser, vont
se laver dans la rivière, avant que de célébrer la messe, et prétendent
satisfaire avec cela au précepte de la confession. Et semblablement
quand ils doivent faire le sacrifice dit _sanctos_, où assistent
plusieurs _papas_, ils vont tous se laver auparavant au fleuve ; et
durant une semaine ils s’abstiennent de voir leurs femmes, avec quoi ils
s’imaginent et se flattent qu’ils ont autant fait que s’ils s’étaient
confessés. Une autre raison qu’ils ont de ne se pas confesser, c’est
que, tant les évêques, que les prêtres, ne gardent point le sceau de la
confession, mais qu’ils parlent devant un chacun de ce dont l’on s’est
confessé, s’en entretenant, même souvent, en présence du pénitent.
Les Mingréliens se persuadent d’ailleurs, que pourvu que l’on ait son
confesseur, ou monzguary, comme ils l’appellent, il n’importe pas de se
confesser du tout ; c’est pourquoi ils ont tous chacun le leur. Ils vont
donc à quelque homme d’église, évêque, ou _bère_, ou prêtre, il
n’importe, qui soit renommé pour sa vertu, pour son savoir, et pour être
bon chrétien. Ils lui portent un présent, chacun selon ses moyens, et le
prient de vouloir être leur confesseur. Quant à lui, il reçoit le
présent, et accepte la charge d’être leur confesseur ; mais ils ne se
confessent néanmoins jamais : et s’il arrive qu’ils tombent malades, ils
envoient bien quérir ce confesseur, ou bien ils se font porter chez lui,
mais ils ne se confesseront pas pour cela. Le plus de service qu’il leur
rende, c’est de leur faire de l’eau bénite, avec laquelle il les
aspergera, puis de laver quelque image avec de l’eau qu’il donne à boire
au malade, en disant quelques oraisons. Les confesseurs ont par droit,
lorsque leurs pénitents meurent, le cheval dont il s’est servi le
dernier, ses habits, et tout ce qu’il avait sur lui quand il l’est venu
voir.
Ils font bien davantage, ces pauvres gens aveuglés par la cupidité
insatiable de leurs ignorants évêques. Ils vont, quand ils sont en
santé, trouver, ou le catholicos, ou un évêque, ou leur confesseur, et
se font donner par écrit l’absolution, tant des péchés qu’ils ont commis
par le passé, que de ceux qu’ils commettront durant leur vie. Ces
ignorants là leur accordent, et leur délivrent un acte d’absolution de
tous leurs péchés commis et à commettre sans confession préalable ; mais
comme ces sortes d’absolutions coûtent bien cher, il n’y a que les
riches qui en obtiennent. Le patriarche de Jérusalem en donna une au
prince qu’il acheta beaucoup. Quand quelqu’un a cet acte d’absolution,
et qu’il est malade à la mort, on le lui met à la main, et ils croient
que cela suffit pour être sauvé sans confession, ni autre cérémonie,
ayant l’absolution de ses péchés entre ses mains. Telle est l’ignorance
de ce misérable peuple, qui ne se confesse point. Quand on leur parle de
se confesser, comme cela m’est arrivé plusieurs fois, ils répondent
qu’ils n’ont point de péché. C’est qu’ils ne savent ce que c’est que
péché, et en quoi il consiste, n’ayant personne qui le leur enseigne. Il
arrivera quelquefois qu’un homme prêt de mourir formera un acte de
repentance de ses péchés en général, surtout s’il a quelque religieux
qui le lui suggère ; mais ils meurent la plupart comme des bêtes. À quoi
il faut ajouter que les prêtres ignorent la forme de l’absolution, et
qu’ils ne savent faire autre chose auprès d’un malade, que de prier
l’image, qu’elle ne le tue point, et qu’elle ne soit pas en colère.