CHAPITRE XV.

De la Pénitence.

Ces peuples ont le sacrement de la pénitence qu’ils appellent _gandoba._

Ils appellent les péchés _zoggia_, la contrition _zodua_, l’attrition

sinanuli. Ils savent tout cela ; mais cependant ils ne se confessent

point, non plus les séculiers que les ecclésiastiques ; non pas même à

l’article de la mort : et si quelqu’un entre autres se résout à se

confesser, il faut que habeat in bonis pour payer le confesseur. Il

arriva un jour qu’un seigneur nommé _Patazoluchia_ s’étant confessé au

catholicos, il lui donna cinquante écus, mais comme il voulut se

confesser une autre fois, le catholicos ne voulut point recevoir sa

confession, disant, qu’il lui avait trop peu donné la première fois. On

conte d’un autre gentilhomme, que s’étant confessé à un évêque, il lui

fit présent d’un cheval et de plusieurs autres choses. Cet évêque

retournant chez lui avec ce présent rencontra le fils de ce gentilhomme,

et le remercia de ce que son père lui avait tant donné. Comment, lui dit

ce fils, mon père a fait de si grands péchés, et il ne donne pas plus de

_chose à_ son confesseur ? J’en suis honteux ; mais je réparerai sa

faute, et je vous promets de vous envoyer bien d’autres choses. C’est

qu’il croyait que ceux qui font de plus grands péchés, sont aussi

obligés à faire des présents plus considérables au confesseur. Il y a

donc très-peu de gens en ce pays qui se confessent, et j’aurais presque

dit personne. Et si quelqu’un le fait, ce qu’il fait, est plutôt un

sacrilège, qu’une véritable confession ; car il ne se confesse que de ce

qu’il lui plaît, et cache la plus grand partie de ses péchés. De là

vient, que quand ils font quelque méchante action, qu’ils trouvent

eux-mêmes être un grand péché, ils la cachent, mais ils l’expient ;

selon ce que l’on tient communément chez eux, que quand on fait un grand

péché il faut faire une bonne œuvre pour l’expier. Leur bonne œuvre,

c’est de consacrer une image, ou de faire des présents à des images,

comme des draps de soie, ou de l’argent, avec quoi ils croient que leurs

péchés sont effacés, sans autre confession. Cette erreur est originaire

des Grecs. Les évêques pratiquent la même chose, et tout le clergé dans

tout l’Orient : ce qui vient de ce que les anciens canons suspendant des

ordres, pour toujours, les clercs qui vivent en adultère, ils ne se

confessent point, de peur de se découvrir leurs péchés les uns aux

autres, ou de se rendre suspects, et ensuite d’être privés de leurs

bénéfices. Ils auraient raison de craindre les suites de la confession,

si ces canons parlaient du tribunal intérieur de la confession ; mais

ils ne parlent que de l’extérieur.

À présent, ces révérends ecclésiastiques, au lieu de se confesser, vont

se laver dans la rivière, avant que de célébrer la messe, et prétendent

satisfaire avec cela au précepte de la confession. Et semblablement

quand ils doivent faire le sacrifice dit _sanctos_, où assistent

plusieurs _papas_, ils vont tous se laver auparavant au fleuve ; et

durant une semaine ils s’abstiennent de voir leurs femmes, avec quoi ils

s’imaginent et se flattent qu’ils ont autant fait que s’ils s’étaient

confessés. Une autre raison qu’ils ont de ne se pas confesser, c’est

que, tant les évêques, que les prêtres, ne gardent point le sceau de la

confession, mais qu’ils parlent devant un chacun de ce dont l’on s’est

confessé, s’en entretenant, même souvent, en présence du pénitent.

Les Mingréliens se persuadent d’ailleurs, que pourvu que l’on ait son

confesseur, ou monzguary, comme ils l’appellent, il n’importe pas de se

confesser du tout ; c’est pourquoi ils ont tous chacun le leur. Ils vont

donc à quelque homme d’église, évêque, ou _bère_, ou prêtre, il

n’importe, qui soit renommé pour sa vertu, pour son savoir, et pour être

bon chrétien. Ils lui portent un présent, chacun selon ses moyens, et le

prient de vouloir être leur confesseur. Quant à lui, il reçoit le

présent, et accepte la charge d’être leur confesseur ; mais ils ne se

confessent néanmoins jamais : et s’il arrive qu’ils tombent malades, ils

envoient bien quérir ce confesseur, ou bien ils se font porter chez lui,

mais ils ne se confesseront pas pour cela. Le plus de service qu’il leur

rende, c’est de leur faire de l’eau bénite, avec laquelle il les

aspergera, puis de laver quelque image avec de l’eau qu’il donne à boire

au malade, en disant quelques oraisons. Les confesseurs ont par droit,

lorsque leurs pénitents meurent, le cheval dont il s’est servi le

dernier, ses habits, et tout ce qu’il avait sur lui quand il l’est venu

voir.

Ils font bien davantage, ces pauvres gens aveuglés par la cupidité

insatiable de leurs ignorants évêques. Ils vont, quand ils sont en

santé, trouver, ou le catholicos, ou un évêque, ou leur confesseur, et

se font donner par écrit l’absolution, tant des péchés qu’ils ont commis

par le passé, que de ceux qu’ils commettront durant leur vie. Ces

ignorants là leur accordent, et leur délivrent un acte d’absolution de

tous leurs péchés commis et à commettre sans confession préalable ; mais

comme ces sortes d’absolutions coûtent bien cher, il n’y a que les

riches qui en obtiennent. Le patriarche de Jérusalem en donna une au

prince qu’il acheta beaucoup. Quand quelqu’un a cet acte d’absolution,

et qu’il est malade à la mort, on le lui met à la main, et ils croient

que cela suffit pour être sauvé sans confession, ni autre cérémonie,

ayant l’absolution de ses péchés entre ses mains. Telle est l’ignorance

de ce misérable peuple, qui ne se confesse point. Quand on leur parle de

se confesser, comme cela m’est arrivé plusieurs fois, ils répondent

qu’ils n’ont point de péché. C’est qu’ils ne savent ce que c’est que

péché, et en quoi il consiste, n’ayant personne qui le leur enseigne. Il

arrivera quelquefois qu’un homme prêt de mourir formera un acte de

repentance de ses péchés en général, surtout s’il a quelque religieux

qui le lui suggère ; mais ils meurent la plupart comme des bêtes. À quoi

il faut ajouter que les prêtres ignorent la forme de l’absolution, et

qu’ils ne savent faire autre chose auprès d’un malade, que de prier

l’image, qu’elle ne le tue point, et qu’elle ne soit pas en colère.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 25 / 55 题