Jésus Xus vincit.
Le pain, ainsi marqué, s’appelle _sebisqueri_ avant la consécration, et
après la consécration nazeroba sazerebeli. Ils appellent _nazili_ le
viatique qu’ils donnent aux malades ; et les prêtres le conservent dans
une petite bourse de toile, ou d’autre étoffe, qu’ils portent toujours
attachée à la ceinture, comme nous le dirons plus bas.
Arcudius Concord. Eccles. lib. 3. dit, qu’il est vraisemblable qu’au
temps des apôtres on consacrait tantôt avec du pain levé, tantôt avec du
pain azyme. Les Latins imitent Jésus-Christ, qui consacra avec du pain
azyme ; mais pour les Mingréliens, ils consacrent indifféremment toute
sorte de pain. La composition de leur pain eucharistique, avec de la
farine, du sel, du vin et de l’eau, est à la judaïque, parce que Dieu
anciennement commandait qu’il y eût du sel dans tous les sacrifices,
_Lev_. 2. Quidquid obtuleris sacrificii sale condies. Ce n’est pas la
coutume de ces prêtres de mettre dans le calice un peu d’eau avec le
vin. J’en ai pourtant vu quelques-uns qui y en mettaient ; et ayant un
jour demandé à un _papas_, pourquoi il ne mettait point d’eau dans le
calice ? il me répondit, qu’il y en mettait quelquefois quand le vin
était trop fort ; mais qu’il avait déjà assez à faire à porter le vin,
le feu, la bougie, et le sac des ornements, sans porter encore de l’eau.
Je lui demandai de plus ce qu’il ferait si le vin était du vinaigre ? Il
me répondit, qu’il consacrerait avec, mais qu’il ne le ferait pas avec
de l’eau de vie, parce qu’elle n’était plus vin. Ces prêtres, pour
imiter les Grecs, qui après la consécration, et immédiatement avant la
communion, ont coutume de verser dans le calice un peu d’eau bouillante,
en mémoire du sang et de l’eau chaude, qui sortit du côté de
Jésus-Christ mort ; ces prêtres, dis-je, prennent une cuillère de fer
qu’ils font chauffer à la bougie qui leur sert de cierge, ils y mettent
ensuite un peu d’eau, et la jettent ainsi chaude dans le calice, et
communient ensuite. Ils ne savent pourquoi ils pratiquent cette
cérémonie : ils disent que c’est leur usage, mais pourtant ils ne le
font pas tous constamment.
Je me suis informé bien des fois avec toute sorte d’ecclésiastiques
touchant la forme de la consécration ; mais sans en avoir jamais trouvé
qu’un seul, lequel était un peu moins ignorant que les autres, qui me
l’a su dire. Il me dit que les paroles de la consécration de la chair,
dite _marquerit_, étaient telles : Mighet Chiamet esse ars cors chiemit
quentuis chate chili missa tevebelat Zodoat ; et celles de la
consécration du sang, dit _maguaint_, les suivantes ; _Suta_ Misganqua
vesta esse are Siseli chiemit quentuis chante _chiti_ Zodoat. Je
demandai un jour à un de ces révérends hommes, si après avoir ainsi
consacré le pain et le vin avec les paroles susdites, le pain et le vin
étaient véritablement le corps et le sang de Jésus — Christ ? Il me
répondit en souriant, comme si je lui eusse dit une plaisanterie, (le
terme italien de l’original est una _facetia_.) Qui mettra Jésus-Christ
dans le pain ? comment y pourrait-il venir ? comment peut-il être aussi
renfermé dans un si petit morceau de pain ? pourquoi voudrait-il quitter
le ciel pour venir en terre ? On n’a jamais vu rien de semblable. Je lui
demandai de plus, si la messe serait bonne, en cas que le prêtre eût
oublié les paroles de la consécration ? Il me répondit, Pourquoi non ?
Mais le prêtre qui oublie les paroles fait un grand péché. À l’égard du
point de l’intention, ils ne savent ce que c’est, comme gens qui
célèbrent par coutume, et pour quelque émolument ; et par conséquent,
c’est à savoir si la consécration qu’ils font est valide ou non ? Je
m’en remets aux docteurs.
Pour ce qui est du _nazali_, ou viatique, pour les malades, les
Mingréliens font comme les Grecs, en le consacrant une fois seulement
l’année, le jour du jeudi saint, en mémoire de la Cène de notre
Seigneur. Mais au lieu que les Grecs le conservent dans un ciboire d’or
ou d’argent, ou dans quelque autre vase décent, comme le rapportent
Baronius et Arcudius Concord. Eccles. liv. 3. de la sainte Eucharistie.
Ces prêtres colchéens le mettent dans une bourse de toile, ou de peau,
qui d’ordinaire est grasse et sale ; la portant toujours attachée à la
ceinture, et partout où ils vont, et quelque chose qu’ils fassent ; même
là où ils se comportent avec le moins de révérence et de respect, ni
plus ni moins que si c’était une pièce de chair. Et comme ils sont
souvent ivres, ils se roulent alors à terre avec cette bourse à la
ceinture, sans y avoir nul égard. Quand ils se déshabillent et se
couchent ils la mettent sous leur chevet avec leurs habits, ou en un
autre endroit. Quand il se présente quelque malade qui demande le
viatique, ils le lui portent, ou bien s’ils ne se soucient pas d’en
prendre la peine, ils l’envoient par celui-là même qui les est venu
avertir, soit homme, ou femme, ou enfant. Et parce que ce _nazali_, ou
viatique, qu’il envoie, est quelquefois un peu trop dur, selon qu’il est
vieux fait ; pour le faire avaler au malade, on le prend avec les mains
pour le casser et réduire en petits morceaux, sur un plat, ou sur une
pierre ; sans se mettre en peine des miettes qui en tombent, et de
celles qui s’attachent aux mains, et le mettant dans un peu de vin le
donnent à boire au malade, en priant l’image de ne le pas tuer. Quand
ces gens boivent ainsi ce viatique pulvérisé, il en reste d’ordinaire-la
plus grande partie attachée à leur barbe, qu’ils portent fort longue et
fort épaisse ; mais cela ne leur fait point de peine ; ils s’essuient
avec la main, ou avec la manche de leur chemise, ou avec quelque autre
chose.
Peu de gens prennent ce viatique, parce qu’on le tient de mauvais augure
dans la maison du malade. C’est pourquoi, au lieu de le lui donner à
prendre, on le jette dans le vin en une bouteille, ou petite calebasse,
que l’on met dans un coin ; et l’on observe ce qu’il devient ; sur quoi
on juge du succès de la maladie. Car si le _nazali_ va au fond de la
calebasse, c’est mauvais signe, et que le malade mourra ; s’il nage
au-dessus, c’est signe du contraire. Ce _nazali_ est fait de farine, de
vin, et de sel. Il n’y a point d’eau comme au pain eucharistique, parce,
disent-ils, que s’il y en avait il ne durerait pas toute l’année. Or
savoir si ce composé est matière propre à consacrer, et s’il est vrai
pain, c’est de quoi je me rapporterai au jugement des savants. À la fin
de l’année, les prêtres qui ont du _nazali_ de reste, le portent sur
l’autel, et le laissent là ; où les souris le mangent. Ainsi se consume
ce saint viatique ; et telle est la révérence en laquelle ils l’ont, et
avec laquelle ils s’en servent : d’où il est facile de juger quelle est
leur foi et croyance sur le sujet du saint sacrement.