CHAPITRE XII.

_De la Messe._

Ils disent la messe en langue géorgienne littérale, qui est aussi peu

entendue de leur ecclésiastiques que la langue latine l’est de nos

paysans. Les maisons des prêtres sont toujours loin de l’église, parce

que les églises sont bâties en des lieux reculés. Lorsqu’on demande la

messe à un prêtre, en la payant ; ce qui se fait en lui donnant ou deux

ou trois toises de corde, ou une peau de chèvre ou de brebis, ou un

dîner, ou quelque autre chose, il la dit. Quelque-temps qu’il fasse,

pluie, ou vent, il va à l’église, portant les parements dans un sac de

peau ; le vin dans un pot, ou dans une petite calebasse ; un petit pain

cuit sous la braise, marqué au milieu d’un fer, contenant des caractères

géorgiens, et une bougie. La personne qui fait dire la messe fournit ces

choses.

Le prêtre s’achemine à l’église avec tout cela. Lorsqu’il en est proche,

il commence à dire ses oremus. Étant arrivé à la porte, il met bas ses

ustensiles, bat du bois sacré, et sonne quelques coups de cloche. Ce

n’est pas pour faire venir du monde ; car les Mingréliens ne vont point

à l’église, sinon dans des jours solennels. Cela fait, le prêtre entre

dans l’église, allume sa bougie du feu qu’il a apporté avec lui, tout

cela sans discontinuer ses prières qu’il va toujours disant à haute

voix. Il se revêt de ces misérables ornements. Il se met la chasuble

pliée sur les épaules, comme nous faisons quand on nous donne

l’ordination de prêtrise, s’il en a une, autrement il s’en passe. Il

prépare ensuite l’autel, en étendant quelque toile dessus, pour servir

de nappe : met du côté de l’évangile, son petit bassin ou plat, qui lui

sert de patène : de celui de l’épître un gobelet au lieu de calice : et

au milieu le pain qu’il doit consacrer appelé, _sabisqueri_, disant

toujours l’office. Cela fait il verse du vin dans le calice en quantité.

Il prend le pain de la main gauche, et de la droite un petit couteau,

avec lequel il le coupe à l’endroit de la marque, et en met autant qu’il

faut dans le petit plat. Il prend après l’étoile nommée _camara_, qui

est faite de deux demi-cercles, et la met ensuite sur le pain posé dans

la patène ; ce qu’il y a de trop de pain, il le met à part. Il couvre

ensuite la patène d’un linge blanc, et d’un autre il couvre le vin. Cela

fait, il se retire un peu à côté de l’autel, laisse tomber la chasuble

par derrière, et dit le _Pater noster_, après lequel il lit l’épître, et

puis de suite l’évangile, et avec le missel à la main va au milieu de

l’église chanter le _credo_, et lire quelques _oraisons_ pour

l’offertoire. Ensuite, revenu à l’autel, il prend le voile qui couvrait

la patène, et le met sur sa tête ; puis il prend cette patène de la main

gauche, et la porte au front, et de la droite le calice qu’il appuie

contre l’estomac, et va ainsi à pas lents vers le peuple au milieu de

l’église, faisant la procession alentour, et chantant une hymne, que

l’on appelle chambique. Le peuple, (quand il y en a,) dès qu’il voit

approcher le prêtre, se jette en terre avec de profondes inclinaisons ;

et quand il passe, il invoque le nom de Dieu, en faisant paraître la

plus grande dévotion, encensant les espèces, les suivant, et

accompagnant avec des bougies allumées à la main. Cette procession

faite, le prêtre retourne à l’autel ; y remet premièrement le calice, et

après la patène ; prend le voile qu’il a sur la tête, et le tient à la

main devant _l’oblata_, (ce sont les espèces) et fait quelques prières.

Ensuite, à voix haute, en forme de chant, il dit les paroles de la

consécration premièrement sur le pain, après sur le vin, prend l’étoile,

la porte aux quatre coins de la patène, et du calice aussi, comme en

forme de croix ; et en fait quelques signes sur _l’oblata_. Après quoi,

il prend de la main droite le pain consacré, qu’il élève sur la tête, en

disant quelques oraisons ; lesquelles finies, il fait trois signes de

croix avec ce pain, et le met dans sa bouche et le mâche. Il boit le

vin, tenant le calice serré de ses deux mains, et s’il reste des miettes

de pain sur la patène, il les prend de la main, et les met dans sa

bouche, et ainsi en mangeant le pain, et tenant le calice dans les

mains, il se tourne vers le peuple et lui dit _sciscit_, c’est-à-dire

tremblement. Puis il remet ensuite chaque chose à sa place, éteint la

bougie, si elle n’est pas finie ; car elle ne dure pas quelquefois la

moitié de la messe ; se déshabille, remet ses ornements dans son sac de

peau, et retourne chez lui.

Cette manière de dire la messe est véritablement de très-saints rites,

institués par saint _Basile_, par saint Grégoire de Nazianze, et par

d’autres saints, et approuvée du pape ; mais elle est dite par des

ignorants Mingréliens, sans dévotion, et sans révérence ; gens que Dieu

sait s’ils sont baptisés, ou s’ils sont vraiment ordonnés ; à cause de

la grande ignorance, et de la grande négligence des évêques, qui n’ont

aucun soin de leurs paroisses. Ils célèbrent la messe quand on leur

donne quelque chose, et si on ne leur donne rien pour la dire, ils ne la

disent point. Durant le temps du grand carême, ils ne célèbrent jamais

que deux jours la semaine ; le samedi, et le dimanche ; parce que ce

sont les jours que le catholicos, les évêques, et les moins, jeûnent, ne

faisant qu’un seul repas le jour après vêpres. Or s’ils disaient la

messe ces cinq jours-là qu’ils jeûnent, ils rompraient le jeûne, qu’ils

estiment consister à ne manger qu’une fois le jour, au soir ; sans qu’il

soit permis de porter rien à la bouche auparavant. Observez que si un

prêtre, qui va pour dire la messe dans une église, la trouve fermée, il

dit la messe à la porte y attachant sa bougie. Quand plusieurs prêtres

veulent dire la messe dans une église, ils ne disent pas chacun la

sienne à part, cela n’étant pas en usage parmi eux ; mais ils en disent

une tous ensemble, ce qu’ils font sans respect, entremêlant l’office de

toute sorte de discours différents.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 21 / 55 题