_De la Messe._
Ils disent la messe en langue géorgienne littérale, qui est aussi peu
entendue de leur ecclésiastiques que la langue latine l’est de nos
paysans. Les maisons des prêtres sont toujours loin de l’église, parce
que les églises sont bâties en des lieux reculés. Lorsqu’on demande la
messe à un prêtre, en la payant ; ce qui se fait en lui donnant ou deux
ou trois toises de corde, ou une peau de chèvre ou de brebis, ou un
dîner, ou quelque autre chose, il la dit. Quelque-temps qu’il fasse,
pluie, ou vent, il va à l’église, portant les parements dans un sac de
peau ; le vin dans un pot, ou dans une petite calebasse ; un petit pain
cuit sous la braise, marqué au milieu d’un fer, contenant des caractères
géorgiens, et une bougie. La personne qui fait dire la messe fournit ces
choses.
Le prêtre s’achemine à l’église avec tout cela. Lorsqu’il en est proche,
il commence à dire ses oremus. Étant arrivé à la porte, il met bas ses
ustensiles, bat du bois sacré, et sonne quelques coups de cloche. Ce
n’est pas pour faire venir du monde ; car les Mingréliens ne vont point
à l’église, sinon dans des jours solennels. Cela fait, le prêtre entre
dans l’église, allume sa bougie du feu qu’il a apporté avec lui, tout
cela sans discontinuer ses prières qu’il va toujours disant à haute
voix. Il se revêt de ces misérables ornements. Il se met la chasuble
pliée sur les épaules, comme nous faisons quand on nous donne
l’ordination de prêtrise, s’il en a une, autrement il s’en passe. Il
prépare ensuite l’autel, en étendant quelque toile dessus, pour servir
de nappe : met du côté de l’évangile, son petit bassin ou plat, qui lui
sert de patène : de celui de l’épître un gobelet au lieu de calice : et
au milieu le pain qu’il doit consacrer appelé, _sabisqueri_, disant
toujours l’office. Cela fait il verse du vin dans le calice en quantité.
Il prend le pain de la main gauche, et de la droite un petit couteau,
avec lequel il le coupe à l’endroit de la marque, et en met autant qu’il
faut dans le petit plat. Il prend après l’étoile nommée _camara_, qui
est faite de deux demi-cercles, et la met ensuite sur le pain posé dans
la patène ; ce qu’il y a de trop de pain, il le met à part. Il couvre
ensuite la patène d’un linge blanc, et d’un autre il couvre le vin. Cela
fait, il se retire un peu à côté de l’autel, laisse tomber la chasuble
par derrière, et dit le _Pater noster_, après lequel il lit l’épître, et
puis de suite l’évangile, et avec le missel à la main va au milieu de
l’église chanter le _credo_, et lire quelques _oraisons_ pour
l’offertoire. Ensuite, revenu à l’autel, il prend le voile qui couvrait
la patène, et le met sur sa tête ; puis il prend cette patène de la main
gauche, et la porte au front, et de la droite le calice qu’il appuie
contre l’estomac, et va ainsi à pas lents vers le peuple au milieu de
l’église, faisant la procession alentour, et chantant une hymne, que
l’on appelle chambique. Le peuple, (quand il y en a,) dès qu’il voit
approcher le prêtre, se jette en terre avec de profondes inclinaisons ;
et quand il passe, il invoque le nom de Dieu, en faisant paraître la
plus grande dévotion, encensant les espèces, les suivant, et
accompagnant avec des bougies allumées à la main. Cette procession
faite, le prêtre retourne à l’autel ; y remet premièrement le calice, et
après la patène ; prend le voile qu’il a sur la tête, et le tient à la
main devant _l’oblata_, (ce sont les espèces) et fait quelques prières.
Ensuite, à voix haute, en forme de chant, il dit les paroles de la
consécration premièrement sur le pain, après sur le vin, prend l’étoile,
la porte aux quatre coins de la patène, et du calice aussi, comme en
forme de croix ; et en fait quelques signes sur _l’oblata_. Après quoi,
il prend de la main droite le pain consacré, qu’il élève sur la tête, en
disant quelques oraisons ; lesquelles finies, il fait trois signes de
croix avec ce pain, et le met dans sa bouche et le mâche. Il boit le
vin, tenant le calice serré de ses deux mains, et s’il reste des miettes
de pain sur la patène, il les prend de la main, et les met dans sa
bouche, et ainsi en mangeant le pain, et tenant le calice dans les
mains, il se tourne vers le peuple et lui dit _sciscit_, c’est-à-dire
tremblement. Puis il remet ensuite chaque chose à sa place, éteint la
bougie, si elle n’est pas finie ; car elle ne dure pas quelquefois la
moitié de la messe ; se déshabille, remet ses ornements dans son sac de
peau, et retourne chez lui.
Cette manière de dire la messe est véritablement de très-saints rites,
institués par saint _Basile_, par saint Grégoire de Nazianze, et par
d’autres saints, et approuvée du pape ; mais elle est dite par des
ignorants Mingréliens, sans dévotion, et sans révérence ; gens que Dieu
sait s’ils sont baptisés, ou s’ils sont vraiment ordonnés ; à cause de
la grande ignorance, et de la grande négligence des évêques, qui n’ont
aucun soin de leurs paroisses. Ils célèbrent la messe quand on leur
donne quelque chose, et si on ne leur donne rien pour la dire, ils ne la
disent point. Durant le temps du grand carême, ils ne célèbrent jamais
que deux jours la semaine ; le samedi, et le dimanche ; parce que ce
sont les jours que le catholicos, les évêques, et les moins, jeûnent, ne
faisant qu’un seul repas le jour après vêpres. Or s’ils disaient la
messe ces cinq jours-là qu’ils jeûnent, ils rompraient le jeûne, qu’ils
estiment consister à ne manger qu’une fois le jour, au soir ; sans qu’il
soit permis de porter rien à la bouche auparavant. Observez que si un
prêtre, qui va pour dire la messe dans une église, la trouve fermée, il
dit la messe à la porte y attachant sa bougie. Quand plusieurs prêtres
veulent dire la messe dans une église, ils ne disent pas chacun la
sienne à part, cela n’étant pas en usage parmi eux ; mais ils en disent
une tous ensemble, ce qu’ils font sans respect, entremêlant l’office de
toute sorte de discours différents.