Du Baptême.
Dès qu’un enfant est né, le papas, ou prêtre, lui fait un signe de croix
sur le front ; et huit jours après, il l’oint avec l’huile sainte,
qu’ils appellent myrone. Le baptême ne se fait que longtemps après,
quand l’enfant a deux ans ou environ ; ce qui se fait de cette manière.
Le _papas_ va dans la _marana_, ou cave, qui sert d’église, s’assied sur
un banc, faisant asseoir sur un autre vis-à-vis le parrain avec
l’enfant : À côté du prêtre, il y a un plat, avec de l’huile de noix, et
un baquet, ou cuve, ou autre vase de bois, pour servir de font à
l’enfant. Il demande le nom, puis il allume une petite bougie, et se met
à lire un long temps ; et quand il est presque à la fin, il ôte sa
calotte, ou son bonnet, continue à lire encore un peu ; puis se
retourne, lit, et après avoir bien lu, demande qu’on apporte l’eau ; et
comme il arrive souvent qu’elle n’est pas chaude, quand il la demande,
il faut qu’il attende. L’eau apportée est versée dans le baquet, et le
prêtre prend l’huile de noix, la verse dans l’eau, en disant quelques
prières, et en chantant. Le parrain cependant, ayant déshabillé
l’enfant, le met tout nu dans le baquet, et le lave par _tout_ avec ses
mains. Le prêtre n’y touche point ; ne prononce aucune parole durant
cette fonction, mais dès qu’elle est achevée, il prend une corne, où il
y a du _myrone_, ou de la sainte huile, si dure qu’elle ressemble à de
vieux onguent ; en coupe un peu avec un petit morceau de bois ; et le
donne au parrain, qui en oint l’enfant au front premièrement, puis au
nez, aux yeux, aux oreilles, à l’endroit des mamelles, au nombril, aux
genoux, aux chevilles des pieds, aux talons, aux jarrets, aux fesses,
aux reins, aux coudes, des, aux épaules, et au sommet de la tête ; sans
que durant toute cette action, le _papas_ ouvre seulement la bouche. Le
parrain remet ensuite l’enfant dans la cuvette, prend un peu de pain
béni, le donne à l’enfant, avec du vin, et s’il en mange en boit, ils
disent que c’est un bon signe, et qu’il sera fort et gaillard ; puis il
le remet entre les mains de la mère en lui disant par trois fois, Vous
me l’avez donné juif et je vous le rends chrétien. L’enfant étant
ensuite bercé pour l’assoupir, on le laisse un peu dormir ; puis il est
lavé avec d’autre eau, non pas par le parrain, mais par une autre
personne, laquelle ne laisse pas de contracter parentage avec la mère de
l’enfant ; mais pas si grand que le parrain ; car il faut observer que
le parrain d’un enfant est tenu le parent de sa mère au degré de frère
ou de sœur, tellement qu’à toute heure, ou en tout temps, il peut entrer
partout chez elle comme dans sa propre maison. Il faut remarquer que les
prêtres administrent le baptême sans habits sacerdotaux, de quoi ils ne
se soucient guère, aussi ne baptiseraient-ils jamais, si ce n’était pour
y faire grand’chère ; faisant consister cette cérémonie sacrée dans un
banquet solennel, qui dure tout le jour ; d’où vient que quand
quelques-uns n’ont pas le moyen de donner au moins un cochon, ils ne
font point baptiser leurs enfants. C’est ce qui fait qu’il arrive
souvent, que les enfants de ces pauvres gens meurent sans baptême.
Les riches au contraire, ne se contentent pas de faire tuer plusieurs
cochons ; mais pour rendre le repas splendide, il font tuer des bœufs et
d’autres bêtes, conviant tous leurs leurs parents et amis au festin, qui
dure toute la nuit, jusqu’à ce que la plupart soient bien ivres. Il
semble que les Mingréliens aient formé leur manière de baptiser sur le
rituel des Grecs, qui administrent trois sacrements à même temps ; à
savoir le baptême, la confirmation, et l’eucharistie. Car en lavant
l’enfant ils donnent le baptême ; et ils lui donnent la confirmation, en
l’oignant d’huile ; et l’eucharistie en lui donnant du pain béni, et du
vin. Mais je crois que cette façon de donner du pain et du vin à un
enfant est plutôt à l’imitation des juifs, qui donnaient du vin et du
lait à l’enfant, comme dit saint. Jérôme _ch_. 55. sur ces paroles :
_Emite_ vinum et lac. Les Mingréliens suivaient à la vérité les rites
grecs dans les temps passés, mais ils les ont fort corrompus dans la
suite en plusieurs choses. Quelques _papas_, des plus savants, m’ont
conté, que pour plus de dignité, ils lavaient aussi l’enfant dans le
vin, et non pas dans l’eau. S’ils n’étaient pas trop ignorants, on les
appellerait _luthériens_, parce que Luther étant un jour interrogé sur
la matière du baptême, il répondit que c’était dans toute sorte de
choses qu’on pouvait laver, comme dans du lait, et dans du vin ; ainsi
que rapporte Bellarm. du saint baptême chap. 2. Il arriva un jour qu’on
fit venir un _papas_ pour baptiser un enfant fort malade. Ce papas,
trouvant l’enfant moribond, ne le voulut jamais baptiser, disant qu’il
ne voulait pas ainsi employer inutilement son huile sainte ; comme si le
baptême consistait dans l’onction. Cet enfant étant mort sans être
baptisé, il vint un autre _papas_, ami de la maison, pour visiter la
famille sur son affliction, et sur la perte qu’on avait faite. Le père
lui dit les larmes aux yeux, que ce qui le fâchait le plus dans la mort
de son enfant, c’était qu’il n’avait point reçu le baptême, parce
qu’ayant appelé un tel _papas_, pour le baptiser, il avait refusé de le
faire, de peur, disait-il, de perdre son huile sainte. Ce _papas_,
l’arrêtant, lui répondit : _Ne_ saviez-vous pas que ce papas est un
avare ? Ne pleurez point, consolez vous je le baptiserai moi : un peu
d’huile n’est pas si grand chose. Cela dit, il tire son cornet de
dessous sa veste, en prit un peu d’huile, et en oignit cet enfant mort,
comme on fait dans l’administration du baptême. Telle est la stupidité
et l’absurdité de ces révérends papas. Je laisse à considérer au lecteur
si ces enfants sont bien baptisés : C’est pourquoi nos pères ne manquent
point de baptiser _sub_ conditione tout autant d’enfants qu’ils
rencontrent, sous prétexte de leur donner des remèdes, ou de les
caresser..
Les noms qu’ils donnent à leurs enfants, sont donnés à l’occasion de
quelque accident qui survient, à l’imitation des juifs, comme nous
voyons dans la personne de Benjamin, qui fut appelé _fils de douleur_, à
cause de celle que souffrit Rachel sa mère en le mettant au monde,
_Gen._ ch. 35. v. 18. Ainsi les Mingréliens appelleront leurs enfants
_Objeca_, c’est-à-dire, _vendredi_, quand ils naissent ce jour là ;
Guianisa, c’est-à-dire, _tard_ venu, quand ils viennent au monde à la
fin du jour ; _Prevalisa_, c’est-à-dire, _février_, parce que c’est le
temps de sa naissance, et ainsi des autres. Il y en a fort peu qui aient
le nom de quelque saint, saint ; parce, disent-ils, qu’il n’est point
permis de donner à un homme ordinaire le nom d’un saint, de peur qu’il
ne le déshonore, de la manière que faisait un soldat qui n’avait point
de cœur, et qui portait le nom d’Alexandre. Ce prince, comme nous le
lisons dans sa vie, que nous a laissée _Plutarque_, lui dit en courroux,
_Ou_ comporte toi en Alexandre, ou change de nom. Ainsi, les
Mingréliens, en ne prenant point de nom des saints chrétiens c’est comme
s’ils disaient, _Nos_ action ne sont pas des actions de chrétiens ; et
pour ne nous point attirer de reproches, nous n’en porterons point les
noms. Saint _Augustin. ch_. 70. Sur saint Jean, dit, Christianum
castatitis et integritatis nomen est ; mais ces peuples sont extrêmement
éloignés de ces deux perfections. Il faut observer encore, qu’à quelque
âge qu’ils soient parvenus, on ne laisse pas de les appeler toujours
_fils_ ou enfant de tel ; selon l’usage de l’Écriture, puer centum
annorum. Quant au reste, la forme du baptême en leur langue est telle.
Natelis Ighebts Sacalitos Mamisata amin. Dazizata amin. Dazuliza Zininda
Sata Amin.
Il n’y a que fort peu de Prêtres qui sachent ce Formulaire du Baptême.
Quelques _Beres_ le savent. Ce qu’il y a de plus extraordinaire c’est
qu’il arrive fort souvent que des gens se font rebaptiser.
On ne fait point ici d’article _du chrême_, parce que les Mingréliens
n’en ont jamais ouï parler ; outre que, selon les rites des Grecs, ce
n’est pas le prêtre qui en oint, mais le parrain comme nous l’avons
observé ci-dessus dans le baptême.