CHAPITRE X.

Des Reliques des Saints.

Ces peuples ont beaucoup de reliques, qui leur sont venues premièrement

du temps que la foi chrétienne florissait chez eux, et leurs princes

s’alliaient avec les empereurs de Constantinople, qui leur faisaient don

de beaucoup de reliques ; secondement par plusieurs prélats dudit lieu

qui leur en donnaient aussi, pour les entretenir dans leur dévotion ;

troisièmement, quand les Turcs prirent Constantinople, il y eut

plusieurs saints. Prélats, qui pour se soustraire à la tyrannie

mahométane, s’enfuirent en Mingrélie, et se dispersèrent dans les pays

voisins. On raconte qu’alors il vint dans la Colchide un archevêque qui

emportait avec lui un morceau de la vraie croix de la grandeur d’une

palme, (c’est un peu plus de huit pouces de pied français,) et une

chemise, qu’on dit être de la Sainte Vierge. Nos pères l’ont vue. La

toile en est de couleur tirant sur le jaune, parsemée de fleurs çà et

là, brodées à l’aiguille. Elle a huit palmes romaines de long, et quatre

de large avec des manches courtes, longues d’une palme, le cou en étant

étroit. Je l’ai vue aussi dans l’église de _Copis_, où elle est gardée ;

et où j’ai vu encore une main couverte de chair sèche, dans un

reliquaire d’or, enrichi de joyaux, qu’on dit être la main de _sainte_.

Marine, et une autre main de _saint. Quirice_, et plusieurs autres

ossements enchâssés dans de l’or, ou dans de l’argent. La chemise, dont

j’ai parlé, est dans une cassette d’ébène, ornée d’ouvrages à fleurs

d’argent, dans laquelle il y a de plus un petit cadre, contenant

quelques poils de la barbe du Sauveur, et des cordes dont il fut

fouetté. La cassette est scellée du sceau du prince. Quand on nous

montra ces reliques, on les jeta sur un tapis, où nous les prîmes et

touchâmes, avec autant de respect, et de dévotion, que les Mingréliens

les manient avec peu de façon ; estimant plus le peu d’or ou d’argent

qu’il y a aux châsses que les reliques même, à cause de la quantité

qu’ils en ont. Quant à leurs livres de liturgie, ils en ont plusieurs,

en grand volume, et en gros caractères, en langue géorgienne ; et les

évêques renouvellent les leurs, en les récrivant chacun une fois en leur

vie. Claude Rota, religieux jacobin, dans la légende qu’il a faite de

l’Assomption de la Vierge, dit que le grand _Damascène_, et saint.

Germain, archevêque de Constantinople, rapportent que l’impératrice

Pulcherie, du temps de l’empereur Maximin, fit faire une église en

l’honneur de la Vierge, dans la rue dite _Baltème_ ; où l’empereur ayant

convoqué Juvénal, archevêque de Jérusalem, et les autres évêques de la

Palestine, qui étaient à Constantinople, à l’occasion du concile de

Calcédoine, il leur tint ce langage. Nous avons appris que le corps de

la Sainte. Vierge a été enterré au champ de Gethsemané. Nous voulons

avoir ce corps sacré à la garde de notre ville capitale, et pour cet

effet qu’il soit transféré ici avec toute la solennité possible. À quoi

Juvénal répondit ; L’Écriture sainte porte que ce corps a été élevé dans

la gloire, et on ne voit dans dans son tombeau que ses habits, et les

linceuls dont son corps sacré fut enseveli. Ce prélat envoya à

Constantinople ces sacrées reliques, lesquelles on donna à l’église dont

nous venons de parler, où elles furent mises en garde.

Ils disent que dans l’église des _Bédielliens_ il y a aussi un morceau

de la vraie croix, des poils de la barbe de Jésus-Christ, des cordes

dont il fut lié et fouetté, et des langes dont la Vierge l’enveloppa

étant enfant. La manière indécente avec laquelle les Mingréliens

traitent ces reliques est une chose qui fait horreur ; n’ayant pour

elles ni révérence, ni crainte. Ils ne craignent que leurs images, qui

ont des ornements ; lesquels pourtant ils voleraient s’ils pouvaient le

faire.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 19 / 55 题