Des Images.
Es peuples ont une très-grande vénération pour les images qu’ils
appellent _Caté_ ; et quiconque ne les a guère pratiqués croiserait
d’abord, en voyant avec quelle ardeur ils les adorent, qu’il n’y a point
de dévotion chrétienne au monde, qui soit aussi enflammée. Mais il est
certain que leur dévotion à cet égard tient bien plus du judaïsme, et du
paganisme, que du christianisme. Car ils n’adorent point les images
comme des représentations de Jésus-Christ, de la Vierge, et des Saints,
qui sont dans le ciel, comme la vraie église de Christ, auteur de
vérité, nous apprend à le faire ; mais ils rendent honneur à la figure
matérielle de l’image, et cela, ou parce qu’elle est belle, ou parce
qu’elle est bien parée, ou parce qu’elle est d’un riche métal, ou parce
qu’elle est célèbre pour être la plus cruelle, et celle qui tue le plus
les hommes : celles-ci, il les adorent par crainte. C’est de là que la
plupart des images sont faites d’argent, quelques unes étant de vermeil
doré, et couvertes de pierres précieuses, parmi lesquelles il y en a
pourtant beaucoup de fausses, ainsi qu’il s’en voit dans les églises les
plus renommées, comme celle de saint. George. Le culte qu’ils rendent à
celles qui sont dans les églises principales, comme dans celles des
évêques, et dans celle du prince est incroyable. En passant par la rue
qui conduit aux images, ils se mettent de fort loin à les adorer, par
des prosternements, par des signes de croix, et enfin en faisant trois
fois le tour de l’église.
D’autres, étant arrivés à l’entrée de la porte de l’église, baisent la
terre en s’inclinant trois, ou quatre fois, font plusieurs signes de
croix ; puis derechef se prosternent profondément en terre, se battent
la poitrine, et après font leur requêtes à l’image. La première et
principale de ces requêtes, est qu’elle ait à tuer leurs ennemis, et
ceux qui les ont volés ; et pour dernière marque de vénération, le
serment qui se fait dessus en jugement est décisif. L’on n’en appelle
point, et la crainte qu’ils ont des images est si grande, qu’il y a bien
des gens qui ne veulent jamais jurer dessus ; même dans les cas les plus
certains. À la vérité ceux-là sont rares, car généralement parlant ils
font assez souvent de faux serments : mais ceux-ci prennent garde de ne
jurer que sur les images qui ont l’air le plus doux, qui ont la
réputation de n’être pas cruelles, et qu’ils croient être les mieux
intentionnées pour eux. Tout ce respect-là ne vient point de l’amour
qu’ils aient pour dieu, et pour ces images dans l’attente des biens
spirituels, et de ceux de la vie future ; car ils ne croient point
d’autre vie que celle-ci : cela vient de la peur qu’ils ont d’être tués,
de tomber malades, d’être volés, et d’être ruinés par leurs seigneurs,
ou vendus aux Turcs. C’est de là, que quand ils sont volés, ils vont à
l’image, à laquelle ils ont le plus de dévotion, avec une offrande
composée de deux petits pains, et d’une petite bouteille de vin ; et
étant devant l’image, le _papas_ tourne l’offrande autour de la tête de
celui qui la fait. Ensuite parlant à l’image, comme s’il parlait à son
camarade, ou à son égal, car telle est leur manière de prier, il lui
dit. Tu sais que j’ai été volé, et que je ne puis avoir le larron dans
mes mains. Je te prie donc par ce présent, que je te fais, de le tuer,
et de l’anéantir, (en disant ces paroles, il prend un bâton, le plante
en terre devant l’image, et le frappe avec un maillet, ou telle autre
chose, jusqu’à ce qu’il soit entièrement enfoncé) et de lui faire comme
j’ai fait à ce bâton. Ayant fini cette belle prière, il sort de l’église
avec le _papas_, et ils vont boire et manger ensemble le présent fait à
l’image. Ils prient toujours pour la mort de leurs ennemis, et que tout
ce qui leur appartient périsse, maisons, terre, et bétail. Lorsqu’ils
sont malades ils appellent d’abord le _papas_, auquel ils croient comme
à un ange, pour en savoir la cause. Ce papas, comme nous l’avons déjà
observé, après avoir bien tourné les feuillets de son livre, forge un
mensonge, comme, que telle image est en colère ; sur quoi on l’envoie
aussitôt pour lui faire des oraisons : on lui porte un présent : et on
lui en promet bien d’autres, si le malade guérit : Mais, quand ils sont
guéris, ils n’accomplissent guère le vœu, disant qu’ils ne faisaient le
vœu qu’afin que l’image ne les tuât point.
Les images sur lesquelles les larrons appréhendent le plus de jurer,
crainte de mort, sont saint. George, de la famille _Mozimolle_, au
village de _Ketas_, appelée _Tuara_ Anghelos, et celle de saint.
_Jobas_, dans le village de _Pudaz_. Ils disent que cette image là était
au commencement dans une église proche d’un marais, où il y avait
beaucoup de grenouilles qui l’étourdissaient, de quoi étant fatiguée,
elle s’enfuit sur le haut d’une montagne. Ils la croient si terrible,
que tous ceux qui s’en approchent sont frappés de la mort sur le champ ;
ce qui fait que quand les Mingréliens, y vont faire leurs oraisons, ils
les font de bien loin, en lui jetant leurs présents, et ils s’enfuient
aussitôt. Un papas y va célébrer la messe deux ou trois fois l’année ;
ce qu’il fait avec grande frayeur, et quand il va recueillir les aumônes
pour cette image, il recommande fort de ne pas jurer dessus, soit
justement, soit injustement, de peur d’exciter son courroux.
Entre les images redoutées de saint. George, il y a celle de
_Schelissa_, au pied du mont Caucase, et le fameux saint. George des
_Issoriens_, fort révéré des Mingréliens, des Géorgiens, des Abcas, et
de tous les pays circonvoisins. Il y en a encore plusieurs autres ; mais
celles dont nous avons parlé sont dans le plus grand crédit. Chacun
vante et exalte l’image de sa paroisse à l’envi. Ils disent, par
exemple, qu’elle a du courage et de la valeur martiale. Les Mingréliens
vont en procession avec leurs images amasser des aumônes ; et quand il
s’en fait de considérables en un lieu, chaque papas y porte son image
pour lui faire donner l’aumône.
Un gentilhomme, appelé _Ramazza_, étant un jour tombé malade dans un
temps où il était défendu de manger de la viande, après plusieurs
exhortations que son médecin lui fit d’en manger, et convaincu de la
nécessité, et de la raison, qu’il y avait à le faire, s’y résolut à la
fin. Mais comme il en mangeait un jour, il vint un _papas_ qui lui
apportait de la part du catholicos son image pour le guérir. Il fit
aussitôt couvrir le plat où était la viande, de peur que l’image ne la
vît. Il fit entrer le _papas_, fit le signe de la croix, dit plusieurs
belles paroles à l’image, et puis la renvoya, avec des compliments pour
le catholicos, et recommença à manger sa viande. Cette dévotion pour les
images vient des Grecs, aussi bien que cette sévère interdiction de
chair en certains temps. Et pour la mieux recommander, ils peignent la
cène dans leurs tableaux, comme faite avec du poisson, et non pas avec
l’agneau pascal ; parce qu’il y en a beaucoup parmi eux qui veulent que
Jésus-Christ n’ait jamais mangé de chair. Un prêtre mingrélien disait en
discourant : Chacun sait qu’au temps de la _Kareba_, c’est-à-dire de
l’Annonciation, on ne mange que du poisson. Or l’année de la dernière
cène de Jésus Christ, il arriva que l’Annonciation tombait justement, au
samedi saint. Et comme notre Seigneur, s’étant assis à table, avec ses
apôtres, se mit à les exhorter, et le fit si longtemps, que la minuit
vint, avant qu’ils se fussent mis à manger, sur quoi, ayant consulté
s’ils ne pourraient point alors manger de la viande, au lieu de ce
poisson froid, qui était servi devant eux ; et qu’ayant été arrêté
qu’ils le pouvaient ; il arriva, sur le champ,. qu’un grand poisson fut
transformé en un agneau, lequel ils mangèrent. Ce _papas_ tenait, au
contraire des autres, que Jésus Christ avait mangé de la viande. Du
reste les Mingréliens n’honorent point nos images et n’en font point de
cas. Un Mingrélien nous disait un jour : Pourquoi vos images ne sont
elles pas plus fortes que les nôtres ? Puisque vos épées et vos étoffes
sont plus fortes que celles des autres nations, vos images devraient
être aussi plus vigoureuses. Plaisante bouffonnerie.