CHAPITRE IX.

Des Images.

Es peuples ont une très-grande vénération pour les images qu’ils

appellent _Caté_ ; et quiconque ne les a guère pratiqués croiserait

d’abord, en voyant avec quelle ardeur ils les adorent, qu’il n’y a point

de dévotion chrétienne au monde, qui soit aussi enflammée. Mais il est

certain que leur dévotion à cet égard tient bien plus du judaïsme, et du

paganisme, que du christianisme. Car ils n’adorent point les images

comme des représentations de Jésus-Christ, de la Vierge, et des Saints,

qui sont dans le ciel, comme la vraie église de Christ, auteur de

vérité, nous apprend à le faire ; mais ils rendent honneur à la figure

matérielle de l’image, et cela, ou parce qu’elle est belle, ou parce

qu’elle est bien parée, ou parce qu’elle est d’un riche métal, ou parce

qu’elle est célèbre pour être la plus cruelle, et celle qui tue le plus

les hommes : celles-ci, il les adorent par crainte. C’est de là que la

plupart des images sont faites d’argent, quelques unes étant de vermeil

doré, et couvertes de pierres précieuses, parmi lesquelles il y en a

pourtant beaucoup de fausses, ainsi qu’il s’en voit dans les églises les

plus renommées, comme celle de saint. George. Le culte qu’ils rendent à

celles qui sont dans les églises principales, comme dans celles des

évêques, et dans celle du prince est incroyable. En passant par la rue

qui conduit aux images, ils se mettent de fort loin à les adorer, par

des prosternements, par des signes de croix, et enfin en faisant trois

fois le tour de l’église.

D’autres, étant arrivés à l’entrée de la porte de l’église, baisent la

terre en s’inclinant trois, ou quatre fois, font plusieurs signes de

croix ; puis derechef se prosternent profondément en terre, se battent

la poitrine, et après font leur requêtes à l’image. La première et

principale de ces requêtes, est qu’elle ait à tuer leurs ennemis, et

ceux qui les ont volés ; et pour dernière marque de vénération, le

serment qui se fait dessus en jugement est décisif. L’on n’en appelle

point, et la crainte qu’ils ont des images est si grande, qu’il y a bien

des gens qui ne veulent jamais jurer dessus ; même dans les cas les plus

certains. À la vérité ceux-là sont rares, car généralement parlant ils

font assez souvent de faux serments : mais ceux-ci prennent garde de ne

jurer que sur les images qui ont l’air le plus doux, qui ont la

réputation de n’être pas cruelles, et qu’ils croient être les mieux

intentionnées pour eux. Tout ce respect-là ne vient point de l’amour

qu’ils aient pour dieu, et pour ces images dans l’attente des biens

spirituels, et de ceux de la vie future ; car ils ne croient point

d’autre vie que celle-ci : cela vient de la peur qu’ils ont d’être tués,

de tomber malades, d’être volés, et d’être ruinés par leurs seigneurs,

ou vendus aux Turcs. C’est de là, que quand ils sont volés, ils vont à

l’image, à laquelle ils ont le plus de dévotion, avec une offrande

composée de deux petits pains, et d’une petite bouteille de vin ; et

étant devant l’image, le _papas_ tourne l’offrande autour de la tête de

celui qui la fait. Ensuite parlant à l’image, comme s’il parlait à son

camarade, ou à son égal, car telle est leur manière de prier, il lui

dit. Tu sais que j’ai été volé, et que je ne puis avoir le larron dans

mes mains. Je te prie donc par ce présent, que je te fais, de le tuer,

et de l’anéantir, (en disant ces paroles, il prend un bâton, le plante

en terre devant l’image, et le frappe avec un maillet, ou telle autre

chose, jusqu’à ce qu’il soit entièrement enfoncé) et de lui faire comme

j’ai fait à ce bâton. Ayant fini cette belle prière, il sort de l’église

avec le _papas_, et ils vont boire et manger ensemble le présent fait à

l’image. Ils prient toujours pour la mort de leurs ennemis, et que tout

ce qui leur appartient périsse, maisons, terre, et bétail. Lorsqu’ils

sont malades ils appellent d’abord le _papas_, auquel ils croient comme

à un ange, pour en savoir la cause. Ce papas, comme nous l’avons déjà

observé, après avoir bien tourné les feuillets de son livre, forge un

mensonge, comme, que telle image est en colère ; sur quoi on l’envoie

aussitôt pour lui faire des oraisons : on lui porte un présent : et on

lui en promet bien d’autres, si le malade guérit : Mais, quand ils sont

guéris, ils n’accomplissent guère le vœu, disant qu’ils ne faisaient le

vœu qu’afin que l’image ne les tuât point.

Les images sur lesquelles les larrons appréhendent le plus de jurer,

crainte de mort, sont saint. George, de la famille _Mozimolle_, au

village de _Ketas_, appelée _Tuara_ Anghelos, et celle de saint.

_Jobas_, dans le village de _Pudaz_. Ils disent que cette image là était

au commencement dans une église proche d’un marais, où il y avait

beaucoup de grenouilles qui l’étourdissaient, de quoi étant fatiguée,

elle s’enfuit sur le haut d’une montagne. Ils la croient si terrible,

que tous ceux qui s’en approchent sont frappés de la mort sur le champ ;

ce qui fait que quand les Mingréliens, y vont faire leurs oraisons, ils

les font de bien loin, en lui jetant leurs présents, et ils s’enfuient

aussitôt. Un papas y va célébrer la messe deux ou trois fois l’année ;

ce qu’il fait avec grande frayeur, et quand il va recueillir les aumônes

pour cette image, il recommande fort de ne pas jurer dessus, soit

justement, soit injustement, de peur d’exciter son courroux.

Entre les images redoutées de saint. George, il y a celle de

_Schelissa_, au pied du mont Caucase, et le fameux saint. George des

_Issoriens_, fort révéré des Mingréliens, des Géorgiens, des Abcas, et

de tous les pays circonvoisins. Il y en a encore plusieurs autres ; mais

celles dont nous avons parlé sont dans le plus grand crédit. Chacun

vante et exalte l’image de sa paroisse à l’envi. Ils disent, par

exemple, qu’elle a du courage et de la valeur martiale. Les Mingréliens

vont en procession avec leurs images amasser des aumônes ; et quand il

s’en fait de considérables en un lieu, chaque papas y porte son image

pour lui faire donner l’aumône.

Un gentilhomme, appelé _Ramazza_, étant un jour tombé malade dans un

temps où il était défendu de manger de la viande, après plusieurs

exhortations que son médecin lui fit d’en manger, et convaincu de la

nécessité, et de la raison, qu’il y avait à le faire, s’y résolut à la

fin. Mais comme il en mangeait un jour, il vint un _papas_ qui lui

apportait de la part du catholicos son image pour le guérir. Il fit

aussitôt couvrir le plat où était la viande, de peur que l’image ne la

vît. Il fit entrer le _papas_, fit le signe de la croix, dit plusieurs

belles paroles à l’image, et puis la renvoya, avec des compliments pour

le catholicos, et recommença à manger sa viande. Cette dévotion pour les

images vient des Grecs, aussi bien que cette sévère interdiction de

chair en certains temps. Et pour la mieux recommander, ils peignent la

cène dans leurs tableaux, comme faite avec du poisson, et non pas avec

l’agneau pascal ; parce qu’il y en a beaucoup parmi eux qui veulent que

Jésus-Christ n’ait jamais mangé de chair. Un prêtre mingrélien disait en

discourant : Chacun sait qu’au temps de la _Kareba_, c’est-à-dire de

l’Annonciation, on ne mange que du poisson. Or l’année de la dernière

cène de Jésus Christ, il arriva que l’Annonciation tombait justement, au

samedi saint. Et comme notre Seigneur, s’étant assis à table, avec ses

apôtres, se mit à les exhorter, et le fit si longtemps, que la minuit

vint, avant qu’ils se fussent mis à manger, sur quoi, ayant consulté

s’ils ne pourraient point alors manger de la viande, au lieu de ce

poisson froid, qui était servi devant eux ; et qu’ayant été arrêté

qu’ils le pouvaient ; il arriva, sur le champ,. qu’un grand poisson fut

transformé en un agneau, lequel ils mangèrent. Ce _papas_ tenait, au

contraire des autres, que Jésus Christ avait mangé de la viande. Du

reste les Mingréliens n’honorent point nos images et n’en font point de

cas. Un Mingrélien nous disait un jour : Pourquoi vos images ne sont

elles pas plus fortes que les nôtres ? Puisque vos épées et vos étoffes

sont plus fortes que celles des autres nations, vos images devraient

être aussi plus vigoureuses. Plaisante bouffonnerie.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 18 / 55 题