Des Églises de Mingrélie.
PRÈS avoir parlé des temples spirituels, qui sont les ecclésiastiques,
templum Dei quod estis vos ; il nous reste maintenant à parler des
matériels, qui sont de quatre sortes. Les premiers sont de petites
églises, ou chapelles, que les Mingréliens ont presque tous chez eux,
dans lesquelles ils vont faire un peu de prière : Ils les appellent _Sa_
Giovari, ou le Calvaire. Les autres sont celles que les princes ont dans
leurs palais, et qui ont le même nom de _Sa_ Giovari. Les troisièmes
sont les paroisses, et les quatrièmes _sont_ les cathédrales. La plus
belle église de toutes, est celle des Méquariens. Ces églises sont
toutes bâties vers l’orient, comme était le temple de Salomon. Ils y ont
leur sancta sanctorum, avec un autel rond, où ils disent la messe. Elles
sont ornées de grandes images de cuivre doré, ou argenté, garnies de
perles, ou d’autres pierres turquesques, la plupart fausses. Parmi ces
images, on voit celle de la Vierge, à la grecque ; celle du Père éternel
de même ; le crucifix ; celles de plusieurs saints pères grecs, et
autres ; lesquelles toutes il couvrent de rideaux de soie. Entre toutes
ces images celle de saint. George est l’objet de leur plus grande
dévotion. Il y a toujours devant une grande quantité de bougies
allumées. On pourrait encore ajouter une cinquième sorte de temples, aux
autres ci-dessus rapportés, savoir leur _marana_, ou cave, où leur papes
vont quelquefois célébrer, pour être plus enflammés de l’amour divin.
Les églises de la seconde sorte sont bâties, la plupart de pierre, et
les autres de bois ; mais taillées de sculpture au dedans avec des
coupoles couvertes de lames de cuivre, ou d’ais minces de bois de chêne
peint. Les chapelles ont leur sancta sanctorum, et leurs autels, pour y
dire la messe à la grecque, avec leurs rideaux de soie, quelques-uns
brodés d’or. On y voit les portraits du prince de la princesse, et des
saints, comme dans les autres, et chacun a son chapelain entretenu,
_papas_, ou _bère_, pour en avoir soin. Le prince y vient souvent ; et
quand il y vient, on y dit la messe : on y fait aussi la prière durant
le carême.
Les églises de la troisième sorte sont faites, partie de pierre, partie
de bois. Ils ont soin de les bâtir dans un lieu élevé pour conserver les
peintures contre l’humidité. Elles sont environnées de plusieurs gros et
grands arbres, dans des enclos de murailles de pierres, ou de pieux. Les
racines de ces arbres sont consacrées aux images, ce qui fait qu’on ne
les taille jamais, personne n’osant y toucher, de peur d’attirer contre
lui la colère des images. On enterre les morts dans l’enceinte de ces
murailles, mais jamais dans l’église. On voit devant la porte un petit
porche, _où les_ femmes se tiennent, quand elles vont à l’église ; ce
qui n’arrive que le jour de Pâques. Il n’y a que la seule princesse qui
ait droit d’entrer dans l’église ; ce qui est selon les rites grecs. Ce
petit porche sert aussi de sépulture pour quelques nobles, et cela,
comme dit saint. _Augustin_ ser. 22. aux frères dans le désert, _ut_
ingredientes, et egredientes, mortis admoneantur, et sic ad Deum
convertantur. Les portes de ces églises sont toujours fermées à clef, et
le prêtre, qui demeure proche, ne les ouvre jamais qu’au temps de la
messe, ou de quelque enterrement. Il y a une petite chambre au dessus,
où ils mettent la cloche, quand il y en a ; mais la plupart des églises
n’ont point de cloches, et ne se servent que d’une tablette de bois d’un
pied, en carré, et fort mince, sur laquelle ils frappent pour appeler le
peuple à l’église. Ils offrent aux images, qui sont pendues dans leurs
églises, des bois de cerf, des mâchoires de sanglier, des plumes de
faisan ; des arcs, et des carquois, afin qu’elles leur soient favorables
à la chasse. Il y a au milieu de l’église deux guirlandes, faites de
cordons de soie, ou rouge, ou blanche, avec des houppes pendantes, qui
servent pour la cérémonie du mariage, comme nous le verrons ci-après ;
et tout proche, contre le mur, pend la boîte, où est le _mirone_, ou la
sainte huile. On y voit aussi une méchante bannière déchirée, dont ils
se servent dans leur processions, et un fort long cor de cuivre, plus
long que nos trompettes, dont ils sonnent avant les processions, pour
assembler le peuple dans l’église. Il a un son assez haut, à la manière
judaïque, mais qui n’est point agréable. Nombr. chap. 10. Cumque
increpueritis tubis, congregabitur ad te omnis turba ad ostium
tabernaculi fœderis. On voit de plus, dans ces églises, de gros livres
rongés de la poussière et des souris. Ce sont des psautiers. J’ai honte
de parler du peu de soin que ces _papas_ ont de leurs saintes images. La
teigne, les vers, les rats, tout conspire à les rendre pitoyables. Ils
ont soin toutefois de quelques-unes, qu’ils ornent, comme nous l’avons
dit, de beaux draps de soie, et de perles. Le pavé de leur église n’est
quelquefois pas plus propre qu’une écurie. Les courtines de leur sancta
sanctorum sont toutes déchirées et tachées de vin, parce qu’ils s’en
servent quelquefois de purificatoire. Leurs parements, qui sont d’une
étoffe grossière, et mal travaillée, sont pendus sur une corde dans un
coin, et dans un autre, il y a une burette pour y mettre du vin. L’autel
est au milieu de l’église, fait en rond, soutenu d’un pied de pierre,
sur lequel il y a des purificatoires sales et puants, une tasse de bois
qui fait mal au cœur, laquelle sert de calice, une petite planche qui
sert de patène, et quelques vieilles guenilles, au lieu de nappes. Au
milieu de l’autel il y a une petite image, devant laquelle ils
célèbrent ; mais jamais il ne le font qu’ils n’aient à la main leur
encensoir, lequel n’est que de fer. Je passe le reste sous silence, pour
ne pas ennuyer le lecteur, qui croira, s’il lui plaît, qu’il y en a
beaucoup plus que je n’en ai écrit. Il faut observer que tout cela doit
s’entendre des églises paroissiales des papas.
Les églises des évêques sont faites de pierre tendre, blanche comme le
marbre, mais différemment taillées. Elles ont des porches au devant, de
la même fabrique, ornés de peintures et de plusieurs inscriptions
géorgiennes. Elles sont fort propres et fort nettes au dedans. On y voit
en peinture la vie de Jésus-Christ notre Seigneur, et les images de
leurs saints grecs. Leurs psautiers sont bien écrits, et bien couverts,
de peur que la poussière ne les gâte, avec des garnitures, des fermoirs,
et diverses figures d’argent. Leurs images ont des cadres presque de la
grandeur d’un d’un homme. Les unes sont d’argent et les autres de
cuivre. Il y en a plusieurs autres qui ont de petits cadres ordinaires,
représentant l’image de la Vierge, et celle de saint. George, qu’ils ont
en grande vénération. Ils ont au milieu de l’église un lustre de cuivre
qui porte beaucoup de bougies. Ils ont aussi plusieurs grosses torches.
Leur sancta sanctorum est fort propre, avec des larges courtines, et un
calice d’argent. Plût à Dieu que les évêques eussent soin de leurs
troupeaux, comme de leurs églises ! Les pauvres Mingréliens marcheraient
dans les sentiers de la vérité et du salut. Mais toute la perfection, et
la sainteté de ces évêques, consiste à ne pas manger de viande, à jeûner
rigoureusement le carême, à être assidus à l’oraison la nuit, ou le
matin, selon le temps, et à tenir leurs églises en fort bel état ; du
reste, ils ne font scrupule de rien. Les _bères_ observent
religieusement les mêmes choses. Leurs églises ont des clochers avec de
bonnes cloches dedans. Il y a quelques-unes de ces églises qui son fort
anciennes, comme on le voit à l’épaisseur des murailles, et à
l’architecture de pierre. Mais aujourd’hui on n’en fait plus de cette
belle architecture, ni de pierres. On fait les églises de bois
simplement.