CHAPITRE VII.

Des Églises de Mingrélie.

PRÈS avoir parlé des temples spirituels, qui sont les ecclésiastiques,

templum Dei quod estis vos ; il nous reste maintenant à parler des

matériels, qui sont de quatre sortes. Les premiers sont de petites

églises, ou chapelles, que les Mingréliens ont presque tous chez eux,

dans lesquelles ils vont faire un peu de prière : Ils les appellent _Sa_

Giovari, ou le Calvaire. Les autres sont celles que les princes ont dans

leurs palais, et qui ont le même nom de _Sa_ Giovari. Les troisièmes

sont les paroisses, et les quatrièmes _sont_ les cathédrales. La plus

belle église de toutes, est celle des Méquariens. Ces églises sont

toutes bâties vers l’orient, comme était le temple de Salomon. Ils y ont

leur sancta sanctorum, avec un autel rond, où ils disent la messe. Elles

sont ornées de grandes images de cuivre doré, ou argenté, garnies de

perles, ou d’autres pierres turquesques, la plupart fausses. Parmi ces

images, on voit celle de la Vierge, à la grecque ; celle du Père éternel

de même ; le crucifix ; celles de plusieurs saints pères grecs, et

autres ; lesquelles toutes il couvrent de rideaux de soie. Entre toutes

ces images celle de saint. George est l’objet de leur plus grande

dévotion. Il y a toujours devant une grande quantité de bougies

allumées. On pourrait encore ajouter une cinquième sorte de temples, aux

autres ci-dessus rapportés, savoir leur _marana_, ou cave, où leur papes

vont quelquefois célébrer, pour être plus enflammés de l’amour divin.

Les églises de la seconde sorte sont bâties, la plupart de pierre, et

les autres de bois ; mais taillées de sculpture au dedans avec des

coupoles couvertes de lames de cuivre, ou d’ais minces de bois de chêne

peint. Les chapelles ont leur sancta sanctorum, et leurs autels, pour y

dire la messe à la grecque, avec leurs rideaux de soie, quelques-uns

brodés d’or. On y voit les portraits du prince de la princesse, et des

saints, comme dans les autres, et chacun a son chapelain entretenu,

_papas_, ou _bère_, pour en avoir soin. Le prince y vient souvent ; et

quand il y vient, on y dit la messe : on y fait aussi la prière durant

le carême.

Les églises de la troisième sorte sont faites, partie de pierre, partie

de bois. Ils ont soin de les bâtir dans un lieu élevé pour conserver les

peintures contre l’humidité. Elles sont environnées de plusieurs gros et

grands arbres, dans des enclos de murailles de pierres, ou de pieux. Les

racines de ces arbres sont consacrées aux images, ce qui fait qu’on ne

les taille jamais, personne n’osant y toucher, de peur d’attirer contre

lui la colère des images. On enterre les morts dans l’enceinte de ces

murailles, mais jamais dans l’église. On voit devant la porte un petit

porche, _où les_ femmes se tiennent, quand elles vont à l’église ; ce

qui n’arrive que le jour de Pâques. Il n’y a que la seule princesse qui

ait droit d’entrer dans l’église ; ce qui est selon les rites grecs. Ce

petit porche sert aussi de sépulture pour quelques nobles, et cela,

comme dit saint. _Augustin_ ser. 22. aux frères dans le désert, _ut_

ingredientes, et egredientes, mortis admoneantur, et sic ad Deum

convertantur. Les portes de ces églises sont toujours fermées à clef, et

le prêtre, qui demeure proche, ne les ouvre jamais qu’au temps de la

messe, ou de quelque enterrement. Il y a une petite chambre au dessus,

où ils mettent la cloche, quand il y en a ; mais la plupart des églises

n’ont point de cloches, et ne se servent que d’une tablette de bois d’un

pied, en carré, et fort mince, sur laquelle ils frappent pour appeler le

peuple à l’église. Ils offrent aux images, qui sont pendues dans leurs

églises, des bois de cerf, des mâchoires de sanglier, des plumes de

faisan ; des arcs, et des carquois, afin qu’elles leur soient favorables

à la chasse. Il y a au milieu de l’église deux guirlandes, faites de

cordons de soie, ou rouge, ou blanche, avec des houppes pendantes, qui

servent pour la cérémonie du mariage, comme nous le verrons ci-après ;

et tout proche, contre le mur, pend la boîte, où est le _mirone_, ou la

sainte huile. On y voit aussi une méchante bannière déchirée, dont ils

se servent dans leur processions, et un fort long cor de cuivre, plus

long que nos trompettes, dont ils sonnent avant les processions, pour

assembler le peuple dans l’église. Il a un son assez haut, à la manière

judaïque, mais qui n’est point agréable. Nombr. chap. 10. Cumque

increpueritis tubis, congregabitur ad te omnis turba ad ostium

tabernaculi fœderis. On voit de plus, dans ces églises, de gros livres

rongés de la poussière et des souris. Ce sont des psautiers. J’ai honte

de parler du peu de soin que ces _papas_ ont de leurs saintes images. La

teigne, les vers, les rats, tout conspire à les rendre pitoyables. Ils

ont soin toutefois de quelques-unes, qu’ils ornent, comme nous l’avons

dit, de beaux draps de soie, et de perles. Le pavé de leur église n’est

quelquefois pas plus propre qu’une écurie. Les courtines de leur sancta

sanctorum sont toutes déchirées et tachées de vin, parce qu’ils s’en

servent quelquefois de purificatoire. Leurs parements, qui sont d’une

étoffe grossière, et mal travaillée, sont pendus sur une corde dans un

coin, et dans un autre, il y a une burette pour y mettre du vin. L’autel

est au milieu de l’église, fait en rond, soutenu d’un pied de pierre,

sur lequel il y a des purificatoires sales et puants, une tasse de bois

qui fait mal au cœur, laquelle sert de calice, une petite planche qui

sert de patène, et quelques vieilles guenilles, au lieu de nappes. Au

milieu de l’autel il y a une petite image, devant laquelle ils

célèbrent ; mais jamais il ne le font qu’ils n’aient à la main leur

encensoir, lequel n’est que de fer. Je passe le reste sous silence, pour

ne pas ennuyer le lecteur, qui croira, s’il lui plaît, qu’il y en a

beaucoup plus que je n’en ai écrit. Il faut observer que tout cela doit

s’entendre des églises paroissiales des papas.

Les églises des évêques sont faites de pierre tendre, blanche comme le

marbre, mais différemment taillées. Elles ont des porches au devant, de

la même fabrique, ornés de peintures et de plusieurs inscriptions

géorgiennes. Elles sont fort propres et fort nettes au dedans. On y voit

en peinture la vie de Jésus-Christ notre Seigneur, et les images de

leurs saints grecs. Leurs psautiers sont bien écrits, et bien couverts,

de peur que la poussière ne les gâte, avec des garnitures, des fermoirs,

et diverses figures d’argent. Leurs images ont des cadres presque de la

grandeur d’un d’un homme. Les unes sont d’argent et les autres de

cuivre. Il y en a plusieurs autres qui ont de petits cadres ordinaires,

représentant l’image de la Vierge, et celle de saint. George, qu’ils ont

en grande vénération. Ils ont au milieu de l’église un lustre de cuivre

qui porte beaucoup de bougies. Ils ont aussi plusieurs grosses torches.

Leur sancta sanctorum est fort propre, avec des larges courtines, et un

calice d’argent. Plût à Dieu que les évêques eussent soin de leurs

troupeaux, comme de leurs églises ! Les pauvres Mingréliens marcheraient

dans les sentiers de la vérité et du salut. Mais toute la perfection, et

la sainteté de ces évêques, consiste à ne pas manger de viande, à jeûner

rigoureusement le carême, à être assidus à l’oraison la nuit, ou le

matin, selon le temps, et à tenir leurs églises en fort bel état ; du

reste, ils ne font scrupule de rien. Les _bères_ observent

religieusement les mêmes choses. Leurs églises ont des clochers avec de

bonnes cloches dedans. Il y a quelques-unes de ces églises qui son fort

anciennes, comme on le voit à l’épaisseur des murailles, et à

l’architecture de pierre. Mais aujourd’hui on n’en fait plus de cette

belle architecture, ni de pierres. On fait les églises de bois

simplement.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 16 / 55 题