CHAPITRE VI.

Quelques remarques.

Les prêtres, et les bères, ou moines, portent, comme j’ai dit, le même

habit que les séculiers, et ne se soucient guère de l’habit prescrit

anciennement aux ecclésiastiques. C’était une longue robe qui descendait

jusqu’aux talons, et qu’on appelait un habit à la Caracalle, parce que

l’empereur Antonin, appelé _Caracalla_, en apporta la mode chez le

peuple romain. Notre clergé s’en sert encore aujourd’hui pour le décorum

de son état. Bede, dans son 7. Livre. De Rebus Anglor. cap.7. et

_Baronius_, sous l’an 213. disent, que cet habit dans le commencement

n’était point noir, mais rouge, tel qu’on le porte aujourd’hui à la cour

du pape, et que le clergé commença à le porter, comme _Baronius_

l’observe sous l’an 393. Or on donna cet habit au clergé pour le parer,

à cause de la bonne vie qu’il menait. Les prêtres mingréliens, qui ne

cherchent point tant d’ornements, se contentent d’un habit à la

séculière, imitant en cela les ecclésiastiques hébreux, desquels

_Becanus_ dit, au chap. 5. des annales du Nouveau Testament. Levitæ non

habent sacrum ornamentum, solùm sacerdotes et pontifices utebantur illo,

nisi eo tempore quo in tabernaculo vel templo ministrabant. C’est la

même chose des prêtres mingréliens, qui hors des fonctions sacerdotales,

paraissent tout déchirés et en guenilles. Ils portent les cheveux longs,

et la barbe fort longue, comme le faisaient les ministres de l’ancienne

loi, suivant le commandement de Dieu, Lévitique chap. 19:27. Neque in

rotundum attondebitis comam, neque radetis barbam. Mais pourquoi Dieu

fit-il cette défense, la coutume de pour se raser étant si ancienne dans

l’Église ? Saint _Isidore_, dans le livre qu’il a fait des divins

offices, dit que celui qui quitte le monde pour se consacrer à Dieu se

doit raser la tête en rond, et plus il monte dans la dignité de prélat,

plus il se doit faire la couronne grande, comme nous le voyons dans les

évêques, et principalement dans le pape ; cela étant une marque de

sacerdoce et du royaume de Dieu. Nous lisons encore dans les Relations

d’Ézéchiel, chap. 6. qu’il est bienséant de se raser la barbe, y étant

commandé au Nazaréen de se raser après le temps de sa consécration. La

barbe rase était anciennement une marque de noblesse, tous les empereurs

romains se faisaient raser ; et _Dion_ reprend Adrien d’avoir porté de

la barbe le premier entre les empereurs romains. L’Écriture veut même

qu’on se rase la tête, et la barbe, au temps de l’affliction. Isa. ch.

7. et 15. Gen. 45. et 40. Ézéch. 5. Job pleurant ses pertes se rasa, et

adora Dieu, prosterné contre terre. Les Mingréliens pareillement se

rasent tout le visage et même les sourcils quand ils pleurent leurs

morts.

Nous dirons que Dieu défend à ses ministres hébreux de se raser, non pas

qu’il y ait du mal à le faire, mais afin qu’ils ne fussent pas

semblables aux Égyptiens et aux autres idolâtres leurs voisins ; qui

voyant que leurs dieux aimaient la figure ronde, comme la plus plus

parfaite, s’en faisaient une sur la tête, et même ils bâtissaient tous

leurs temples en rond. Ils se faisaient aussi raser la barbe en rond, et

particulièrement les prêtres d’Isis, et de Sérapis, qui se rasaient de

cette manière non seulement la barbe, mais tout le corps.

Bede, liv.5. de son Histoire, chap.22 prouve qu’il est bon de porter la

couronne que portent nos ecclésiastiques, et dit qu’elle représente la

couronne d’épines qu’on mit sur la tête du Sauveur durant sa passion, et

qu’elle est la marque du chrétien, aussi bien que le signe de la croix.

_Nicène_ évêque de Trèves naquit avec cette couronne. Dieu, au 19.

chapitre. du Lévitique. commande aux prêtres, _ne_ corrumpant effigiem

barbæ suæ. De même les prêtres mingréliens laissent croître leur barbe,

sans jamais en ôter un poil. Diogène disait qu’il portait la barbe pour

ne pas oublier qu’il était homme. Artémidore dit, Filius tantum

ornamenti patribus, quantum ori barba decoris addit. Diogène, voyant un

homme sans barbe, lui dit : Numquid naturam accusas quòd te virum, non

autem mulierem, fecit. Dieu défend chap. 6. 5. du Lévitique. de se

couper les cheveux. C’est ce que les Mingréliens, semblables en tout aux

prêtres de l’ancienne loi, observent exactement.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 15 / 55 题