_Des Papas, ou Prêtres Mingréliens._
Dieu seul sait l’état déplorable où sont ces malheureux _papas_, pour
l’incertitude où ils doivent être sur leur sacerdoce. Car ils _sont_
ordonnés par des _bères_, ou évêques, qui peut-être ne sont point
baptisés ; ou bien, qui sont baptisés, mais pas consacrés : et ces
prêtres eux-mêmes quelquefois ne sont pas baptisés ; ce qui rend la
validité de leur sacerdoce fort douteuse. Le nom de _papas_ est un nom
générique. Le prêtre qui n’a point d’église s’appelle _koscessi_ ; le
chapelain _ochdelli_, le curé _kandalachi_ ; mais en commun, tous
s’appellent _papas_.
Ces prêtres sont en très-grand nombre, étant tous de pauvres gens qui ne
subsistent que des droits de leur prêtrise. Il ne faut pas être fort
savant pour être promu à l’ordre ; il suffit de savoir lire, ou
d’apprendre par cœur quelque messe, qu’on dit toujours le le reste de sa
vie. Les évêques n’examinent point les sujets qui se présentent pour
être reçus aux ordres, étant souvent plus ignorants qu’eux ; et comme
chaque ordination leur vaut du moins le prix d’un bon cheval, quelque
ignorant qu’on soit, on est ordonné sans peine.
Ces prêtres ne sont point obligés à garder la chasteté ; au contraire,
selon l’usage des Grecs, ils épousent, avant de recevoir l’ordination,
une fille vierge. Mais ce qui leur est particulier, c’est qu’après la
mort de la première, ils en peuvent prendre une seconde, et puis une
troisième, et puis une quatrième. Cependant, comme cela est contre les
canons, et les statuts de saint. Basile ; il faut avoir dispense de
l’évêque, qui l’accorde toujours, en lui payant le double de ce qu’il
faut pour toute autre sorte de dispense.
Ces misérables prêtres sont très-peu considérés des séculiers ; car ils
sont obligés de cultiver non seulement leurs propres terres, comme des
paysans, mais aussi celles de leurs maîtres ou seigneurs, dont ils
portent aussi les hardes sur leurs épaules dans les voyages, en étant
maltraités de plus en toutes occasions, comme des malheureux esclaves
qu’ils sont. La cause du peu de respect que l’on a pour eux, est leur
ignorance, leur gourmandise, et l’ivrognerie à laquelle ils
s’abandonnent à la table des séculiers, où ils vont chercher à manger.
Ils sont si pauvres qu’ils ne sont couverts d’ordinaire que d’une
chemisette de grosse toile, et d’un petit habit court, de grosse laine,
au travers duquel on leur voit la chair. Ils sont aussi mal chaussés que
vêtus ; et ils ne sont différents d’avec les séculiers, qu’en ce qu’ils
ont la barbe et les cheveux coupés en forme de guirlande. Un prêtre
n’est respecté en Mingrélie, que quand il dit la messe, après laquelle
les assistants lui demandent tous la _sandoba_, c’est-à-dire la
bénédiction. Quand on est à table, on donne à boire au prêtre le
premier ; et personne ne boit qu’il ne lui ait dit _sandoba_ patorii,
c’est-à-dire Bénissez nous, monsieur. Il répond Ghinda gomert,
c’est-à-dire, Dieu vous _bénisse._ Les Mingréliens font encore grand cas
des prêtres quand ils sont malades ; car alors ils croient tout ce que
les prêtres leur disent. Ils les font venir, _et_ les prient de voir
dans leur livre s’ils doivent mourir, ou non, de la maladie qui les
tient alités ; et quelle en est la cause. Ces _papas_ feuillettent, et
refeuillettent leur livre, et à la fin ils leur débitent la première
fausseté qui leur vient à l’esprit : Ils leur disent qu’ils sont
malades, parce qu’une telle image est en colère contre eux, et que pour
expier leurs péchés, et pour se rendre l’image propice, il faut tuer un
veau, ou un bœuf, ou offrir à l’image une tasse, ou une pièce de drap de
soie ; à faute de quoi ils mourront. Les malades promettent avec serment
de le faire.