CHAPITRE V.

_Des Papas, ou Prêtres Mingréliens._

Dieu seul sait l’état déplorable où sont ces malheureux _papas_, pour

l’incertitude où ils doivent être sur leur sacerdoce. Car ils _sont_

ordonnés par des _bères_, ou évêques, qui peut-être ne sont point

baptisés ; ou bien, qui sont baptisés, mais pas consacrés : et ces

prêtres eux-mêmes quelquefois ne sont pas baptisés ; ce qui rend la

validité de leur sacerdoce fort douteuse. Le nom de _papas_ est un nom

générique. Le prêtre qui n’a point d’église s’appelle _koscessi_ ; le

chapelain _ochdelli_, le curé _kandalachi_ ; mais en commun, tous

s’appellent _papas_.

Ces prêtres sont en très-grand nombre, étant tous de pauvres gens qui ne

subsistent que des droits de leur prêtrise. Il ne faut pas être fort

savant pour être promu à l’ordre ; il suffit de savoir lire, ou

d’apprendre par cœur quelque messe, qu’on dit toujours le le reste de sa

vie. Les évêques n’examinent point les sujets qui se présentent pour

être reçus aux ordres, étant souvent plus ignorants qu’eux ; et comme

chaque ordination leur vaut du moins le prix d’un bon cheval, quelque

ignorant qu’on soit, on est ordonné sans peine.

Ces prêtres ne sont point obligés à garder la chasteté ; au contraire,

selon l’usage des Grecs, ils épousent, avant de recevoir l’ordination,

une fille vierge. Mais ce qui leur est particulier, c’est qu’après la

mort de la première, ils en peuvent prendre une seconde, et puis une

troisième, et puis une quatrième. Cependant, comme cela est contre les

canons, et les statuts de saint. Basile ; il faut avoir dispense de

l’évêque, qui l’accorde toujours, en lui payant le double de ce qu’il

faut pour toute autre sorte de dispense.

Ces misérables prêtres sont très-peu considérés des séculiers ; car ils

sont obligés de cultiver non seulement leurs propres terres, comme des

paysans, mais aussi celles de leurs maîtres ou seigneurs, dont ils

portent aussi les hardes sur leurs épaules dans les voyages, en étant

maltraités de plus en toutes occasions, comme des malheureux esclaves

qu’ils sont. La cause du peu de respect que l’on a pour eux, est leur

ignorance, leur gourmandise, et l’ivrognerie à laquelle ils

s’abandonnent à la table des séculiers, où ils vont chercher à manger.

Ils sont si pauvres qu’ils ne sont couverts d’ordinaire que d’une

chemisette de grosse toile, et d’un petit habit court, de grosse laine,

au travers duquel on leur voit la chair. Ils sont aussi mal chaussés que

vêtus ; et ils ne sont différents d’avec les séculiers, qu’en ce qu’ils

ont la barbe et les cheveux coupés en forme de guirlande. Un prêtre

n’est respecté en Mingrélie, que quand il dit la messe, après laquelle

les assistants lui demandent tous la _sandoba_, c’est-à-dire la

bénédiction. Quand on est à table, on donne à boire au prêtre le

premier ; et personne ne boit qu’il ne lui ait dit _sandoba_ patorii,

c’est-à-dire Bénissez nous, monsieur. Il répond Ghinda gomert,

c’est-à-dire, Dieu vous _bénisse._ Les Mingréliens font encore grand cas

des prêtres quand ils sont malades ; car alors ils croient tout ce que

les prêtres leur disent. Ils les font venir, _et_ les prient de voir

dans leur livre s’ils doivent mourir, ou non, de la maladie qui les

tient alités ; et quelle en est la cause. Ces _papas_ feuillettent, et

refeuillettent leur livre, et à la fin ils leur débitent la première

fausseté qui leur vient à l’esprit : Ils leur disent qu’ils sont

malades, parce qu’une telle image est en colère contre eux, et que pour

expier leurs péchés, et pour se rendre l’image propice, il faut tuer un

veau, ou un bœuf, ou offrir à l’image une tasse, ou une pièce de drap de

soie ; à faute de quoi ils mourront. Les malades promettent avec serment

de le faire.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 14 / 55 题