CHAPITRE IV.

Des Moines et des Nones.

OUTRE les Évêques, il y a une espèce de Prélats qu’ils appellent

Cinasquari, qui font à peu près comme nos _Abbés_. Ils ont leurs Églises

propres, ils font riches, et ils vivent comme les Évêques.

Pour les moines, il n’y en a que de _l’ordre_ de saint. Basile,

lesquels, comme dit _saint._ Jérôme, (Épître. à Eustoc.) étaient

autrefois de trois sortes. Les uns s’appelaient _cénobites_, parce

qu’ils vivaient en commun comme nos religieux d’aujourd’hui. Les autres

_anachorètes_, qui habitaient dans les déserts, et qui s’occupaient à la

prière. Et les derniers _remobothes_, lesquels demeuraient deux ou trois

ensemble à la campagne, vivant en commun de ce qu’ils gagnaient par leur

travail ; gens avides des biens de la terre, et peu attachés à ceux du

ciel. Ces moines affectaient tous de jeûner, et de faire de bonnes

œuvres, _à_ l’envi l’un de l’autre. Cassian, dans le 7. Chap. du X.

Livre de ses Collations, parle d’une quatrième espèce de ces moines,

qu’il appelle _sarabiates_, fort peu différente de la troisième espèce.

Les moines, que l’on voit aujourd’hui en Mingrélie, sont de la troisième

espèce. Ils viennent du mont _Athos_, et sous le prétexte d’amasser des

aumônes pour Jérusalem, ils s’arrêtent dans le pays, sous la protection

du prince, qui leur donne quelqu’une de ses églises particulières.

Quelques uns se retirent dans la maison d’un moine Géorgien, nommé

Nicéphore _Irbachi_ ; mais qu’on appelle communément le _moine_ Nicolas,

des premières familles de Géorgie ; homme de soixante dix-ans, qui a le

titre d’archimandrite, ou abbé, et à qui on donne encore celui de

gievarismama, c’est-à-dire _père_ de la croix. Le peuple en fait une

grande estime, et les princes de Mingrélie s’en servent de vizir et

d’ambassadeur, entendant fort bien la politique, et ayant été plusieurs

fois à Jérusalem. Il a parcouru toute l’Europe. Il a vu l’Espagne, gne,

la France, l’Angleterre, la Pologne, et l’Italie, où nos Pères, l’ont

toujours logé. Il sait plusieurs langues, outre la géorgienne et la

mingrélienne ; savoir, la grecque, la turque, l’arabe, la russienne, la

française, l’espagnole, et l’italienne. Il a fait profession de la foi

catholique entre les mains du pape Urbain VIII. Il estime beaucoup nos

Pères.

Ces moines ne mangent jamais de chair. Ils sont vêtus d’une étoffe de

laine noirâtre. Ils portent la barbe longue, et les cheveux longs. Ils

jeûnent et ils prient très-exactement ; mais du reste, ils ne

s’embarrassent point du salut de ce misérable peuple, disant rarement la

messe, parce qu’ils prétendent de grandes aumônes pour la dire.

Les Mingréliens font leurs parents _bères_, ou moines, de cette manière.

Ils leur mettent sur la tête lorsqu’ils sont encore enfants une calotte

noire, qui leur couvre les oreilles. Ils leur disent de s’abstenir de

chair, parce qu’ils sont _bères_, chose qu’ils observent inviolablement,

sans savoir du tout ce que c’est que d’être _bère_. Ils les donnent

ensuite à d’autres _bères_ pour les élever. Ceux qui les donnent à

élever à des moines grecs y réussissent le mieux.

Il y a plusieurs sortes de _nonnes_, ou religieuses ; les unes sont des

filles, qui ayant atteint l’âge nubile, ne se soucient point de

mariage ; les autres sont des servantes, qui après la mort de leurs

maîtres, se font _bères_, avec leur maîtresses. D’autres sont des

veuves, qui ne veulent point se remarier. D’autres sont des femmes, qui

après avoir trop goûté du monde, l’abandonnent quand elles viennent sur

l’âge. D’autres sont des femmes répudiées, comme fit _Tamar_, princesse

d’une rare beauté, que le roi d’Imirette répudia, pour épouser la fille

de _Taymoras_ Can. D’autres enfin se font nonnes par pauvreté ; et

celles-ci vont demander l’aumône dans les églises, qu’on leur donne plus

libéralement en considération de leur habit. Elles sont vêtues de noir,

la tête couverte d’un voile de la même couleur, et elles ne mangent

jamais de viande. Elles ne gardent pas la clôture, mais vont partout où

elles veulent. Elles ne sont pas non plus engagées pour toujours dans

cette vie monastique ; mais elles la peuvent quitter quand il leur

plaît.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 13 / 55 题