Des Évêques de Mingrélie.
Ils La Mingrélie seule a six évêques, celui des Dandrelliens, qui
confine avec les Abcas ; celui des Moquariens ; celui des _Bedielliens_,
qui habitent le long de la mer Noire ; celui des Saiselliens ; celui des
Scalingicheliens ; et celui des Scoindeliens, qui sont vers le royaume
d’Imirette, et les monts du Caucase. Ces évêques mettent entièrement à
part tout soin des âmes. Ils ne visitent point les églises de leurs
diocèses, et ils en laissent les curés dans une si grande ignorance,
qu’ils tombent d’erreurs en erreurs. ne se soucient point si l’on
baptise les enfants, ni si un homme épouse deux femmes, ni ce que
devient leur fruit. Ce qui fait que des mères dénaturées, envers leurs
propres enfants, les enterrent tout vivants dès qu’elles en sont
accouchées ou leur ôtent la vie d’une autre manière ; sans craindre d’en
être punies, soit par le prince, qui ne s’en met point en peine, soit
par la sollicitation des moines, que nos Pères en ont souvent avertis
sans grand succès. Le soin de ces évêques, c’est d’être journellement en
fête, s’enivrant plus ou moins, selon qu’ils ont d’excellents vins, et
en abondance, avec une grande de quantité de vivres. Ils vont habillés
magnifiquement ; et pour subvenir à ce luxe, ils tirent jusqu’au sang de
leurs vassaux, et puis ils vendent aux Turcs ces pauvres misérables, qui
sont ainsi envoyés dans le séminaire du Diable. Tel est l’usage du pays.
_Ils_ s’abstiennent fort exactement, comme font les Grecs, de manger de
la chair, après quoi ils n’ont plus nuls scrupules de conscience,
s’imaginant que pourvu qu’ils satisfassent à cette obligation, ils ne
sont plus obligés à rien, et que par là ils accomplissent tous les
autres préceptes ; comme aussi en allant quelquefois la nuit, ou le
matin, adorer Dieu dans leur église cathédrale. Ces prélats ont un grand
soin de leurs églises épiscopales. Ils les tiennent fort propres, et les
ornent de figures, à la grecque, revêtues d’or, de perles, et d’autres
choses précieuses, avec quoi ils croient apaiser la colère de Dieu, Ils
ne se confessent point quand ils ont péché ; mais ils pensent qu’en
offrant de l’or ou quelque pierre précieuse aux images, leurs péchés
sont effacés. Ils pensent aussi qu’en faisant cela ils ne sauraient
manquer de passer pour saints dans l’esprit des séculiers, de même qu’en
gardant un rigoureux carême, lequel consiste chez eux à s’abstenir de
manger du poisson, et de boire du vin ; qui est ce que font la plupart,
et à ne manger qu’une fois le jour sur le tard ; ce que les séculiers
font de même.
Comme il y en a plusieurs entre ces évêques qui ne savent pas lire, ils
apprennent une messe par cœur, qu’ils disent, surtout, quand on fait des
funérailles. Mais ce n’est pourtant qu’après s’être bien fait payer
auparavant ; ne faisant aucune fonction épiscopale que pour de l’argent,
à l’exemple de leur supérieur, le catholicos.
Leur habit est magnifique, comme je l’ai observé. Ils le portent court,
à peu près comme les séculiers, fait de velours couleur d’écarlate, avec
des chaînes d’or au cou, et aux mains. On les distingue encore à leur
longue barbe et à leur calotte noire, qui leur couvre les oreilles. Ils
montent de bons, et beaux chevaux de guerre, où ils vont quand le prince
les y mande ; étant les chefs et principaux commandants de leurs
vassaux, lesquels sont obligés de se fournir d’armes. Ils investissent
et combattent l’ennemi sans ordre, et sans discipline. Ils vont à la
chasse des cerfs et des sangliers ; et avec le faucon il volent le
faisan et d’autres sortes d’oiseaux. Plusieurs moines ont le titre et le
revenu d’un évêché, à eux accordé par le prince, sans être consacrés.
Mais consacrés ou non, ils ne laissent pas de faire des prêtres pour de
l’argent.