En quel temps les Colchéens reçurent la Foi de Jésus-Christ,
et qui furent les premiers qui la plantèrent dans leur pays.
Comme les Colchéens sont en général plusieurs peuples presque uniformes
dans les saintes cérémonies, savoir les _Abcas_, les Circassiens, les
_Alanes_, les Soanes, et autres ; j’ai cru, qu’avant que de venir au
particulier des Colchéens, il était nécessaire d’avertir le lecteur du
nom particulier de ces peuples, qui ne font presque qu’une nation. On
tient par tradition que le glorieux apôtre saint. André prêcha la foi
aux _Abcas_ ; qu’il fut en Scythie, qu’il passa en Grèce et en Épire,
puis chez les _Sodianes_, et chez les Suictiens ; et que pour certain il
s’arrêta enfin chez les _Abcas_ qui font une partie de la Colchide. Ce
qui porte davantage à le croire ainsi, est une ancienne église à trois
nefs, bâtie dans un village de cette province, appelée _Picciota_, en
l’honneur de ce saint, laquelle est métropole de toute la Colchide ; où
chaque _catholicos_, ou patriarche, va une fois en sa vie, avec tous ses
évêques, et y fait la sainte huile, qu’ils appellent _mirone_. Le prince
y va aussi, et toute sa cour. Cette église s’appelait premièrement
_Sainte_ Marie de Picciota ; mais la dévotion qu’ont ces peuples pour
saint André, qu’ils tiennent qui l’a fait bâtir, a prévalu, et ils lui
ont donné son nom.
On raconte que devant cette église, il _y_ a une colonne de marbre, de
laquelle, par un jugement de Dieu, sortit un torrent d’eau bouillante,
lorsque ce saint apôtre y fut mis à mort ; duquel torrent plusieurs
personnes ont arrêté le cours par l’invocation de ce saint : d’où vient
que depuis ce miracle, les peuples eurent une grande vénération pour ce
saint, et qu’en passant devant cette colonne ils s’agenouillent, et la
baisent. Ce que j’en dis, je le sais d’un de nos Pères, le Père
_Christophle Castelli_, qui fut avec un catholicos à Picciota, et qui
vit la vénération, (quoique barbare,) que ces peuples avaient pour cette
colonne, pour ce saint, et pour la croix qu’il porte sur la poitrine.
Quant à la conversion des Ibériens et des Géorgiens, nous lisons dans
Baronius, sous l’an 100. qu’ils se convertirent à la foi chrétienne par
la prédication de saint Clément, pape, lorsqu’il fut relégué dans l’île
de Chersonnèse par l’empereur Trajan. Je trouve l’opinion du Révérend
Père T. _Thomas_ de Jésus, carme, mieux fondée. Il dit au livre 4. de la
conversion de toutes les nations chap. 9. fol 190. que la conversion des
Ibériens fut l’ouvrage d’une femme esclave, de laquelle le martyrologe
fait mention le 15. Décembre, sous le nom de Chrétienne, avec le titre
glorieux d’apôtre des Ibériens ou Géorgiens qui l’appellent sainte
Ninone. Nicéphore parle de cette sainte au livre 8. chap. 34. Thomas de
Jésus, que nous venons de citer, dit qu’elle vécut toujours saintement
en l’état d’esclave, jeûnant, priant, et s’exerçant en la piété ; ce qui
lui attirait l’admiration de ces barbares, à qui elle répondait,
lorsqu’ils lui demandaient pourquoi elle se mortifiait tant, _qu’elle_
se plaisait dans ce genre de vie, et qu’elle adorait son Dieu
Jésus-Christ crucifié.
La nouveauté de ce nom attira leur admiration, et ils commencèrent à
avoir de la vénération pour cette femme, qu’ils ne considéraient point
auparavant. Il arriva qu’un jour, selon la coutume du pays, que quand il
y a quelque enfant malade, les mères le portent chez leurs voisins, pour
y chercher du remède ; il arriva, dis-je, qu’une mère, ayant en vain
porté le sien dans plusieurs maisons, elle alla chez cette esclave, avec
peu d’espérance néanmoins qu’elle le pût guérir, parce qu’on ne faisait
aucun cas d’elle. L’esclave lui répondit qu’elle ne savait point de
remède ; mais que le Dieu qu’elle adorait était assez puissant pour
rendre aux malades leur première santé ; sur quoi prenant l’enfant entre
ses bras, elle le couvrit de son _cilice_, fit sa prière, et le lui
rendit après entièrement guéri. Quelque-temps après la reine, qui
souffrait depuis longtemps de cruelles douleurs, ayant ouï parler de
cette cure miraculeuse, et étant pleine de foi, fut trouver l’esclave,
et recouvra sa santé par son moyen. Cette guérison miraculeuse l’ayant
l’ayant portée à se faire chrétienne, elle exhorta son mari à faire la
même chose. Il le lui promit ; mais ne l’effectuant point, il arriva, un
jour qu’il était à la chasse, qu’il fut surpris d’une si horrible
tempête, et d’une si grande obscurité, qu’il ne pouvait voir ceux même
qui étaient avec lui. Il en fut étonné, et se souvenant de la promesse
qu’il avait faite à sa femme de se faire chrétien, sans l’avoir
exécutée, il promit à Dieu dans ce moment-là, qu’il le ferait sans
délai, s’il le délivrait du péril où il était. Aussitôt l’obscurité se
dissipa, et l’air devint serein. Étant revenu vers sa femme, il lui
raconte ce qui s’était passé, fait appeler l’esclave, qui après avoir
tout _ouï_, et su la volonté du roi, l’exhorte à détester ses Idoles, à
se faire baptiser, à adorer le véritable Dieu, Jésus-Christ crucifié, et
à lui élever un temple. Ce prince exécuta tout exactement. Il abjura ses
idoles, il exhorta tous ses sujets à en faire de même, et il se met à
construire un temple magnifique sur plusieurs colonnes. Mais comme on en
eut élevé deux, et qu’on voulait en élever une troisième, il ne fut
jamais possible de la dresser ; et tous ceux qui y travaillaient, et
ceux qui étaient présents, se retirèrent tout à fait étonnés et confus.
L’esclave resta seule la nuit dans l’église, et obtint de Dieu par ses
prières que la colonne se dresserait et placerait d’elle même au lieu où
elle était destinée. Les ouvriers étant tous revenus le matin, ils
furent extrêmement surpris de voir la colonne en place. Cela servit au
peuple à le confirmer davantage dans la foi chrétienne.
tienne. Le roi, qui s’appelait _Bacurie_, envoya des ambassadeurs à
l’empereur Constantin pour lui donner part de sa conversion. Ce prince
en fut ravi de joie, et lui donna des prêtres et des ministres pour
instruire le peuple dans les mystères de la foi ; et le prince étant
allé lui-même au bout de quelque-temps à Constantinople, l’empereur le
reçut fort honorablement, le fit comte du premier ordre, duc des confins
de la Palestine, et général de deux corps de ses armées, qu’on appelait
les troupes des _Arcieriens_, et des Scutariens. Mais, par l’intrigue de
_Rustic_, et de Jean, tous deux ducs de l’Empire, qui étaient jaloux de
la gloire de _Bacurie_, il périt. Dieu ne laissa pas ce crime impuni,
car il permit qu’une armée impériale de 50000 hommes fût défaite par
30000 Perses, et que Rustic et Jean eussent la tête tranchée.
Le cardinal Baronius, sous l’an 523. veut que les Colchéens aient
embrassé le christianisme durant le pontificat d’Hormisdas, et sous
l’empire de Justin, qui fit beaucoup de caresses à ce roi _Bacurie_
(dont nous avons parlé,) lorsqu’il fut à Constantinople pour se faire
baptiser, l’appelant son fils, lui donnant le titre d’empereur d’Asie
avec la couronne et la robe blanche impériale.
L’opinion de _Tarcagnotte_, au livre 5. de son histoire, que les
Colchéens, et les Arméniens, reçurent en même temps le baptême, du temps
du pape Jules, et de l’empereur Constantin, n’est pas vraisemblable ;
parce que les Arméniens se firent chrétiens lorsque l’archevêque
Grégoire, cette éclatante lumière de l’Arménie, brillait ; et durant le
règne de Tiridate, sous l’empire de Constantin.
Nous lisons dans Baronius, que les Colchéens se maintinrent toujours
dans la pureté de leur foi : mais, qu’ayant été instruits des cérémonies
des Grecs par saint Cyrille, et par Methodius, son frère, que l’empereur
Michel leur avait envoyé, et s’étant unis à des patriarches grecs ; ils
étaient tombés tous ensemble dans l’ignorance. Ils sont cependant aussi
constants dans le christianisme qu’ils étaient au commencement, quoique
environnés de Turcs, de Persans, de Tartares, et de juifs. _Cobade_, roi
de Perse, voulut avec une puissante armée les obliger à changer de
religion ; mais ils combattirent avec tant de courage sous la conduite
de leur roi Gurgene, qui n’était pas moins grand capitaine que bon
chrétien, qu’avec le secours de l’empereur Justin, ils remportèrent la
victoire.
Aiton, Arménien, qui vivait en 1282. dit que ces peuples sont résolus de
mourir plutôt l’épée à la main, que de se faire Mahométans. C’est
Ramuzio qui le rapporte ainsi au Livre de ses Navig. 1 Par. chap. 21.
Ketuane, reine des Kachetiens, mère de Taimoras Can, qui fut le premier
qui donna une habitation à nos Pères en ce pays-là, a été célèbre de nos
jours par la constance avec laquelle elle souffrit le martyre. Cette
princesse, ayant été envoyée par son fils en Perse, à Scia Abas, pour
traiter une paix avec lui, expira enfin sous la rigueur des tourments,
après que ce barbare l’eut cruellement fait souffrir dans une prison,
durant un long temps. Les Pères augustins, qui demeurent à Ispahan, en
ont décrit le glorieux martyre.
Ce même Taimoras Can, après avoir soutenu plusieurs guerres contre le
Persan, son ennemi, a perdu son royaume pour la querelle de la foi. Ce
prince aimait beaucoup nos Pères, qui pour le faire entrer de plus en
plus dans leurs intérêts, et lui marquer leur reconnaissance, lui firent
présent de quelques parements d’or et de soie.
Comme il discourait un jour de la foi avec notre Père dom Jacques de
Stéphani, qui lui parlait avec une liberté apostolique, il en fut si
irrité, que portant sa main à son épée, il lui dit, Vous êtes trop
obstiné, vous autres Francs ; je défendrai ma créance cette épée à la
main contre tous ceux qui me diront qu’elle n’est pas la véritable. Ce
pauvre Père fut obligé de se taire.