PREFACE.

Je crains que le lecteur, en lisant ce petit ne se trouve autant trompé

que les espions du roi Saül, qui étant allés par ordre de ce prince,

pour se saisir de David, ne trouvèrent que son fantôme dans son lit au

lieu de sa personne. On croira trouver parmi ces peuples le véritable

christianisme, et l’on n’y en trouvera que l’ombre, et la figure,

couverte de beaucoup de superstitions.

Les Mingréliens, dès la naissance de l’Église, reçurent la foi

chrétienne, selon le rite des Grecs, par de très-saints docteurs, de

même que d’autres nations d’alentour, et ils la conservèrent pure

pendant une longue suite d’années, jusqu’à-ce que ceux qui la

cultivaient dignement parmi eux étant venus à manquer, ils la

confondirent avec d’autres cérémonies, et avec des rites des juifs ;

s’étant éloignés, en vrais Grecs qu’ils sont, de la sainte Église

catholique romaine.

Depuis cela, ces malheureux, qui au commencement marchaient dans le

chemin du ciel, sont tombés, faute de pasteurs habiles, dans l’abîme

d’une si épaisse ignorance, qu’ils se trouvent aujourd’hui dans un

aveuglement pro prodigieux. On ne sait parmi eux ce que c’est que foi ni

religion ; et la plupart regardent la vie future comme une fable, et une

invention humaine. Mais le pire, et ceci est un malheur que nous devons

pleurer, comme autrefois le triste Jérémie pleurait sur la pauvre

Jérusalem, c’est que leurs prêtres, leurs évêques, et leur _catholicos_,

ou patriarche, ne savent point quelle est l’obligation de leurs

charges ; et ne savent même ni lire ni écrire, si loin d’eux est la

connaissance du culte divin ! Leurs prêtres, ou _papas_, (car c’est

ainsi qu’il les appellent,) uniquement attentifs à les tromper, ne font

profession que de savoir prédire les choses futures, feignant de les

trouver dans leurs livres ; et ces misérables aveugles les croient,

comme s’ils étaient des anges, parce qu’ils sont obligés de vouloir tout

ce que leurs prêtres veulent.

De là il arrive que quand ils sont dangereusement malades, ils ne

consultent point de médecin ; mais qu’ils appellent le _papas_ ; non

qu’ils veuillent se confesser ou faire qu’il prie Dieu pour le salut de

leur âme ; c’est de quoi ils ne s’embarrassent guère ; mais afin de

savoir de lui si son livre porte qu’ils mourront, ou ne mourront point

de cette maladie ; et pour quel sujet elle leur est venue. Ce _papas_

commence gravement à feuilleter, et refeuilleter son livre, et il dit

ensuite au malade : _qu’il_ y a une telle image, qui est en colère

contre lui, et qui le veut faire mourir ; qu’il faut pour l’apaiser lui

offrir une chèvre, ou une vache, ou un bœuf, ou quelque autre victime,

ou de l’argent, afin qu’elle ne le tue point ! Les pauvres malades, de

peur de mourir,

Gs pro promettent au Prêtre ce qu’il veut, et ils le donnent. Mais il le

prend pour lui-même, et ceux qui le donnent en font la dupe. Telle est

la Science de ces _Papas_, qui sucent le sang de ces infortunés

Mingréliens, qu’ils abusent avec leurs superstitions.

Ce fut pour remédier à leur déplorable état, que notre Saint. Père le

pape Urbain VIII. touché d’une compassion vraiment paternelle, et

brûlant, comme un digne pasteur, du zèle de ramener au bercail ces

brebis égarées, leur destina en 1632. quelques Pères théatins, fort

zélés pour le salut des âmes ; lesquels, s’étant exposés à mille et

mille dangers sur la mer, furent pris par les Turcs, conduits à

Constantinople, avec beaucoup de péril pour leur vie ; et enfin délivrés

par le crédit du roi très-chrétien, qui y intervint.

Mais ce n’était pas là la première mission des théatins faite en

Mingrélie. Car déjà six ans auparavant, le même Saint. Père dont nous

vous venons de parler, y en avait envoyé d’autres, lesquels y posèrent

les premiers fondements de cette mission, savoir les Révérends Pères D.

Pierre _Avitabil_, homme de sainte vie, et Jacques de _Stefani_, homme

aussi de sainte vie, avec quelques autres, que Sa Sainteté chargea de

lettres pour le _dadian_, ou prince souverain _d’Odisse_, qui est la

Mingrélie, pour le _meppe_, ou roi d’Imirette _te_, pour le prince des

Gurieliens, et pour celui des _Cacketiens_, qui sont des parties de la

Géorgie, situées entre la Mingrélie et la Perse. Tous ces princes

reçurent nos Pères favorablement, et particulièrement Taimoras Can,

prince du pays de _Gori_, dans la Géorgie, où ils fondèrent leur

première habitation ; et dans la suite des temps, y ayant succédé de

nouveaux sujets, d’une vertu singulière, et d’une rare prudence, ils

s’étendirent dans le pays de Gurielle, et dans celui de l’Odisse, ou

Mingrélie, quoiqu’avec des travaux et des souffrances incroyables.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 9 / 55 题