J’ai ouï dire à Monsieur Quirini, en des visites que j’ai eu l’honneur

de lui faire, que la politique des Turcs passait de beaucoup celle des

Européens : qu’elle n’était point renfermée en des maximes, et des

règles, qu’elle consistait toute dans le bon sens, sur lequel elle était

uniquement fondée, et sur les mouvements duquel elle se réglait

uniquement. Que cette politique n’ayant ni art, ni principes, était

comme inaccessible, et qu’il avouait de bonne foi, que la conduite du

vizir était un abîme pour lui, qu’il n’en pouvait sonder le jugement, la

prévoyance, la pénétration, le secret, l’artifice, et tous les détours.

Il assurait, que s’il avait un fils, il ne lui donnerait point d’autre

école de politique que la cour ottomane, où il ne se lassait point

d’admirer le vizir, qui sans parler, sans écrire, sans se remuer

beaucoup, gouvernait un des plus puissants empires du monde, et en

étendait les limites en plusieurs lieux.

Durant le séjour que j’ai fait à Andrinople, j’ai eu l’honneur de me

trouver plusieurs fois en conversation avec cet ambassadeur de Venise ;

et comme on s’entretenait encore alors communément de la guerre de

Candie, j’en appris de lui, et d’autres personnes éminentes de la cour,

bien des particularités mémorables. Voici celles que j’ai cru les plus

dignes d’être rapportées.

Un des principaux commandements de la loi de Mahomet, est le pèlerinage

de _la Mecque_, et de Médine, qu’elle appelle par excellence _heger_

haramin, c’est-à-dire, la visite des villes sacrées. Il n’y a qu’une

extrême pauvreté qui en puisse légitimement dispenser, et il est ordonné

à ceux à qui la maladie, ou l’emploi, ou d’autres empêchements, ne

permettent pas d’aller à ce pèlerinage, de le faire faire par

procureur ; c’est-à-dire, d’envoyer dans ces lieux de dévotion, un homme

exprès, qui fasse tout ce qu’on y ferait soi-même, si l’on y pouvait

aller.

Les empereurs ottomans s’acquittent fort exactement de ce devoir, tant

pour eux, que pour leur famille. Ils envoient tous les ans des présents

considérables à ces villes, dont ils se disent par honneur _seigneurs_

et protecteurs. Ces présents s’envoient quelquefois par mer. On les

chargea l’an 1644. sur un gros galion, qui les devait porter au Caire.

Beaucoup d’eunuques, et diverses femmes du sérail étaient avec les

envoyés du Grand Seigneur, pour faire le pèlerinage, et il y avait

encore quantité de passagers et de soldats. Ce galion partit de

Constantinople, avec plusieurs autres voiles auxquelles il servait de

conserve. Il fut attaqué proche de Rhodes par les galères de Malte, et

fut pris après un rude combat. Les galères ne le purent mener droit à

Malte, à cause qu’il faisait eau de tous côtés, pour les grands coups de

_coursiers_, qu’il avait reçus au combat. Elles relâchèrent avec peine

en un port de l’île de Candie. On le radouba là le mieux qu’il se pût,

et l’on prit toutes les peines imaginables de le mener à Malte, mais ce

fut en vain : il alla à fond. On estimait un million ce qu’on en avait

déchargé dans les galères.

La nouvelle de cette prise mit le Grand Seigneur en furie. Il menaçait

d’exterminer tous les chrétiens qui étaient à Constantinople : les

ambassadeurs, et les ministres étrangers comme les autres. Il en voulait

à toutes les nations, parce, disait-il, que les galères de Malte étaient

montées de chevaliers, et de soldats, de tous les pays de la chrétienté.

Monsieur Soranzo ambassadeur de Venise à la _Porte_ ottomane, recourut

promptement aux ministres du Divan. Il crut détourner sûrement l’orage

de dessus sa tête, et bien apaiser le Grand Seigneur, en lui faisant

représenter, qu’il n’y avait aucun chevalier de Malte sujet de la

République. Les ambassadeurs d’Angleterre, et de Hollande, firent

remontrer la même chose ; ainsi toute la foudre semblait devoir tomber

sur Monsieur de la Haye le père, alors ambassadeur de France : et sans

doute il eût senti rudement la brutalité des Turcs, et l’emportement du

Grand Seigneur, si _Givan Capigi Bachy_ grand vizir ne l’eût garanti. Ce

premier ministre, homme de très grand esprit, de rare mérite, et de la

plus illustre naissance de Turquie, ayant eu six grands vizirs de sa

maison : ce ministre, dis-je, prit la défense de l’ambassadeur de

France, des Français, et de tous les chrétiens qui étaient à

Constantinople, excepté les Vénitiens. Il fit entendre à Sa Hautesse,

que les Vénitiens étaient les plus coupables, pour avoir permis aux

galères de Malte, de radouber le galion dans leurs ports au lieu de

l’arrêter. Il fit tourner ainsi contre Candie toute la colère du Grand

Seigneur, qui résolut d’y porter la guerre. Cette résolution fut fort

secrète, et pour l’exécuter secrètement aussi, on ne fit paraître de

colère que contre Malte. Le Grand Seigneur publia la guerre contre cette

petite île, et ordonna à la milice de se tenir prête à la fin du mois de

mars 1645.

L’ambassadeur de Venise n’épargna ni industrie, ni présents, pour

pénétrer cette publication de guerre, et découvrir si elle était

sincère, et ne couvrait point le dessein d’une entreprise contre la

République. L’ambassadeur de France l’assurait, qu’il y avait de la

dissimulation, et lui donna plusieurs fois avis, qu’on en voulait à

Candie. Il n’en fit aucun compte, et se laissa prévenir des assurances

du contraire, que le grand vizir lui donnait de temps en temps.

L’armée ottomane, au nombre de 80 vaisseaux, et d’autant de galères,

commandée par Issouf Captan Pacha, partit de Constantinople à la fin

d’avril, fit descente en Candie, et en dix jours prit La Canée. Ceux qui

ont connu ce général disent, que c’était un grand capitaine, et qu’il

aurait pris l’île en peu de temps, si on lui eût laissé la vie, et la

conduite de cette guerre. Le Grand Seigneur s’étant mis en tête,

qu’Issouf avait de grands trésors, et qu’on se pourrait passer de lui

pour conquérir le reste de Candie, le fit étrangler à Constantinople peu

de jours après son retour. Sa Hautesse perdit beaucoup à sa mort, et ne

trouva point ces trésors qu’elle s’était imaginée. Les années suivantes

la _Porte_ renvoya d’autres armées en Candie sous différents généraux.

Les succès qu’ils ont eus, sont trop connus pour en parler.

Ce n’est pas tant à la force de cette île, ou à la faiblesse des Turcs,

qu’on doit imputer la longueur de cette guerre, qui dura vingt quatre

ans entiers, qu’aux révolutions étranges qui arrivèrent dans la cour

ottomane presqu’au commencement de cette entreprise, et aux guerres qui

se firent en Transylvanie, et en Hongrie, et qui durèrent jusqu’à l’an

1665. Le prince qui entreprit la conquête de Candie était Ibrahim, âgé

pour lors de trente-deux ans. Il était parvenu à l’empire quatre ans

auparavant, contre ses espérances, et celles de tout le monde, car il

avait été tenu en une rude prison durant le règne d’Osman, et de Murat

ses frères, et ce dernier après avoir fait étrangler ses deux plus

jeunes frères, comme il se vit proche de sa fin, il commanda qu’on

étranglât aussi Ibrahim le seul frère qui lui restait ; mais ce cruel

commandement ne fut point exécuté, parce que Murat n’avait point de

fils, et qu’Ibrahim étant demeuré seul de la famille ottomane, c’était

aussi l’unique héritier de l’Empire. Il est bon de remarquer, que ce qui

avait porté Murat à laisser la vie à Ibrahim, et à l’ôter à ses frères,

bien que plus jeunes, c’est qu’Ibrahim n’avait point d’esprit, et que

paraissant tout à fait incapable de régner, on ne pouvait craindre de

révolte en sa faveur. Dès qu’il fut sur le trône, il s’abandonna à toute

sorte d’impuretés, et de crimes : ses débauches, ses extorsions, et ses

cruautés le rendirent odieux, et insupportable à tous ses sujets. Il

prenait sans aucune distinction les biens des mosquées, et des

particuliers, et souvent il ôtait la vie à ceux qu’il croyait riches,

pour avoir plus aisément leurs biens ; et tout cela pour fournir aux

excessives dépenses de ses plaisirs, et au grand luxe de sa cour. La

milice était mal payée. Elle se souleva pour déposer Ibrahim au mois

d’août 1648, et pour mettre sur le trône Mahamed son fils aîné, âgé

seulement de sept ans, et douze jours, après quoi elle étrangla

Ibra_him_.

J’ai déjà rapporté, que dans les premières années du règne de Mahamed

l’État était gouverné par des femmes, et par des eunuques qui en

remplissaient, comme bon leur semblait, les premières charges ; et

particulièrement celle de premier ministre, jusqu’au temps qu’on la

donna à _Cuperly Mahamed Pacha_, qui entreprit la guerre de

Transylvanie. Son successeur, qui était aussi son fils, commença celle

de Hongrie, laquelle ayant été terminée par la paix l’an 1665 comme je

l’ai dit, il s’attache deux ans ensuite à cette conquête de Candie, où

il trouva une bien plus longue, et plus vigoureuse résistance qu’il

n’avait pensé.

Si Candie eût tenu encore un hiver contre les Turcs, on ne doute point

que le grand vizir n’eût été contraint de lever le siège, et qu’il ne

fût arrivé de grands soulèvements dans l’Empire. Les plus vieux

janissaires étaient morts à ce siège : aucun n’y voulait plus aller :

tous les Turcs murmuraient de cette guerre : ils disaient qu’on allait

faire échouer contre une roche les forces ottomanes, par un aveuglement

étonnant : le peuple de Constantinople voulait mettre sur le trône un

frère du Grand Seigneur : Sa Hautesse était sollicitée de faire mourir

le vizir, afin d’apaiser par ce sacrifice la colère du peuple, et de la

milice. L’un ou l’autre de ces changements suffisait pour faire lever le

siège.

Le grand vizir savait tout cela. Il était au désespoir de ne pouvoir

finir cette guerre. Il craignait fortement d’y laisser l’honneur, et la

vie. On dit qu’il s’arrachait les poils de la barbe. Il est certain

qu’il gagna alors une maladie incurable, et difficile à nommer. C’était

un certain saisissement de cœur, ou abattement d’esprits, causé par la

crainte, l’affliction, et l’épouvante. Les médecins lui ordonnaient

contre ce mal l’usage du vin pur. Il en buvait journellement, et ne se

sentait remis que par ce secours.

Lors que la nouvelle de la reddition de Candie fut portée au Grand

Seigneur, Sa Hautesse ne la put croire, et quand elle en fut assurée,

elle s’emporta à des excès de joie, qui étaient extravagants. Elle et

toute sa cour répétaient souvent ces mots, Les Francs ont eu pitié de

nous.

Les Turcs se glorifiaient à la prise de Candie, d’avoir vaincu toute la

chrétienté ; parce qu’il y avait à ce siège des soldats, et des

volontaires, de tous les endroits de la chrétienté, et ils disaient

qu’il avait duré trois ans, parce que toute la chrétienté s’y était

trouvée, et qu’elle y avait fait ses plus grands efforts.

Le plus utile préparatif que fit le vizir pour le siège de Candie, fut

de faire son _kiaija_, c’est-à-dire, l’intendant de sa maison, grand

trésorier de l’Empire. Il connaissait la véritable amitié que ce

seigneur avait pour lui, et qu’au besoin il n’épargnerait pas sa vie.

Cette prévoyance fit le gain de la place, et le salut du vizir. Le grand

trésorier ne laissa jamais manquer le camp de rien. On y trouvait des

moutons à un écu tant qu’on en voulait. Les marchés y étaient remplis de

toutes les choses nécessaires à la nourriture, et au vêtement. Les

munitions y passaient à quelque prix, et à quelques risques que ce fût,

parce que l’argent y abondait.

Dans le mémoire que ce trésorier donna au Divan, des dépenses

extraordinaires faites en Candie, les trois dernières années du siège ;

il y avait 700 mille écus dépensés en dons faits aux déserteurs ennemis,

qui se faisaient Turcs, ou s’en allaient hors de l’île : à récompenser

les beaux exploits des soldats : à payer les têtes des chrétiens. On

donnait sept francs et demi de chacune. Ce mémoire marquait, qu’on avait

tiré cent mille coups de canon contre la place : et qu’il était mort

devant sept pachas, 80 tant colonels que capitaines, 10400 janissaires,

sans les autres milices, et les troupes des provinces, dont la paye

n’est point couchée sur l’État.

Le jour que le grand vizir entra dans Candie, le chevalier Molino, que

la République avait envoyé pour traiter de paix avec la Porte, était à

son côté. Le grand vizir lui dit, que l’île de Candie coûtait beaucoup

au Grand Seigneur, Monsieur Molino lui répondit, qu’elle coûtait aussi

beaucoup à la République, et qu’il y était mort cent mille hommes, sans

compter les Français. Le vizir lui demanda pourquoi la place ne s’était

pas rendue plus tôt, y ayant longtemps qu’ils n’étaient plus en état de

tenir. L’ambassadeur répondit, que le roi de France avait empêché de le

faire, en promettant d’envoyer de puissants secours, et de déclarer la

guerre au Grand Seigneur.

Le baile Molino arriva en Candie au printemps de l’an 1669. Il se tenait

aux _Gozes_ de l’île. Il envoya offrir au grand vizir, les Grabuses, et

Spina Longa, la Suda, et Tine, îles de l’archipel ; _Clissa_, et

d’autres places de terre ferme, les frais de la guerre, et cinquante

quante mille écus de tribut par an pour la ville de Candie, que la

République tiendrait de l’Empire. Le grand vizir fit réponse, que le

Grand Seigneur avait plus son honneur en considération, que tous les

autres biens ; qu’il ne voulait autre chose que ce morceau de roche, que

Sa Hautesse attaquait depuis vingt quatre ans.

Ce fut le capitaine général Morosini qui fit la trêve avec le vizir. Il

la fit à l’insu du chevalier Molino, et sans lui en rien communiquer. Ce

procédé pensa coûter la vie à Monsieur Morosini à Venise. Les grandes

sommes d’argent, qu’il fit couler pendant une nuit, le sauvèrent. Ce

capitaine général ne songea en traitant à aucun intérêt, qu’à celui de

l’État. Il ne se mit en peine ni de celui de la religion, ni de celui du

commerce. Il s’appliqua tout entier à ce qui regardait l’île de Candie,

et la guerre, et accorda avec le vizir, que tout le reste serait remis

en l’état, auquel il était avant la rupture. C’est ce qui fut cause que

Monsieur Molino eut tant de peine à faire rebâtir à Galata, faubourg de

Constantinople, l’église des Vénitiens que le feu avait consumée, et il

fit tant d’efforts en cette affaire pour lever les obstacles, qui

survenaient de _tous côtés_, qu’il y mourut en la peine ; mais par

bonheur l’ouvrage était presque achevé. Il demanda plusieurs choses au

Grand Seigneur, particulièrement la diminution des droits de douane, que

les Vénitiens payent, mais il ne l’obtint point. Le grand vizir lui dit,

Monsieur Molino, l’alliance qu’il y a entre la Porte et la République,

est une alliance ancienne, et _la Porte_ la considère par son

ancienneté, plus que par aucun autre égard ; si l’on y change quelques

articles, ce sera une alliance nouvelle, dont les Turcs ne feront plus

tant d’estime, et qu’ils respecteront beaucoup moins. De plus, si vous

demandez des grâces au Grand Seigneur, Sa Hautesse vous pourra demander

aussi quelque chose. Monsieur Molino entendit bientôt ce que cela

voulait dire, il ne parla plus de diminution de droits, ni de changement

aux capitulations anciennes.

Je viens de donner une trop belle idée de la conduite du grand vizir,

pour ne rien dire de plus particulier de sa personne ; mais comme c’est

de son père, qui était aussi grand vizir, qu’il tenait sa fortune, et sa

gloire, je dirai auparavant et en peu de mots, ce que _fit_ de plus

mémorable, ce vizir si renommé.

Il s’appelait Cuperly Mahamed Pacha : Le caprice des femmes, et des

eunuques, qui gouvernaient durant le bas âge de Mahamed quatrième, le

fit grand vizir. Il ne pensait à rien moins, qu’à cette haute dignité,

lorsqu’elle lui fut offerte, mais dès qu’il en fut revêtu, il se mit à

envisager le changement, et le meurtre de plusieurs grands vizirs ses

prédécesseurs, dont l’État changeait presque tous les mois, et il crut

que pour se conserver la vie, et l’emploi, il fallait qu’il fît mourir

ses envieux, et ses compétiteurs, et qu’il entreprît des guerres, afin

de tenir toujours le Grand Seigneur éloigné de Constantinople, et de se

voir toujours occupé à la tête d’une armée.

Il commença par le sérail, où il fit étrangler plusieurs eunuques, et

s’étant rendu maître en peu de temps de la crédulité, et des affections

de son jeune prince ; il lui persuada que pour être maître absolu de

l’Empire, et n’être point sujet aux séditions, et aux intrigues, et pour

empêcher la milice de faire des attentats pareils à celui qu’elle avait

fait sur son père ; il fallait que Sa Hautesse s’éloignât de la

capitale, où le peuple est mutin, et où les janissaires sont les

maîtres, et qu’elle se défît de tous ceux qui avaient osé déposer son

père, et tremper leurs mains parricides dans son sang. Suivant ce

projet, Cuperly fit étrangler Delly Ussein Pacha, renommé pour le plus

vaillant capitaine de l’Empire, qui avait été général en Candie. Il mena

la cour à Andrinople, et il entreprit la guerre de Transylvanie, parce

que celle de Candie l’eût tenu trop éloigné de la personne du Grand

Seigneur, qui n’était pas encore en âge de marcher à la tête de ses

armées.

Cette guerre de Transylvanie fut courte, et glorieuse au grand vizir,

par la défaite du prince Ragotsky, et par la prise de Waradin,

quoiqu’elle lui coûtât le sang des meilleures troupes ottomanes, et de

leurs plus braves officiers. Il revint victorieux à Andrinople, et

quoiqu’il eût fait la paix avec l’empereur, il se mit à faire des

apprêts pour recommencer la guerre contre lui en Hongrie. Il était sur

le point de se mettre en campagne l’an 1662. lorsqu’il mourut, mais il

eut le pouvoir avant sa mort, de faire recevoir en sa place son fils

unique, _Akmet Pacha_, quoiqu’il n’eût pas atteint l’âge de trente ans ;

ce qui est une action extraordinaire, et sans pareille dans l’histoire

de la monarchie ottomane.

Il n’y a peut-être jamais eu de grand vizir plus capable de gouverner

l’Empire ottoman, qu’Akmet Pacha. Il avait la taille haute, un peu

chargée d’embonpoint : les yeux grands, et ouverts : le visage bien

formé : le teint blanc, et uni : son air était modeste, grave, affable,

et engageant. Il ne se peut voir de Turc, ni d’homme plus civil. Il

était d’un naturel beaucoup plus doux, et moins sanguinaire que son

père. Il n’était point tyran, et haïssait à mort les vexations. La

justice, et l’équité paraissaient en tout ce qu’il faisait. Il ne se

laissait point conduire à l’intérêt ; et soit qu’il n’eût pas beaucoup

d’attachement aux biens ; soit que les siens, qui étaient très grands,

remplissent tous ses désirs, l’on ne voyait pas qu’il les recherchât,

comme font les autres Turcs. On dit même une particularité, qui fait

beaucoup à sa gloire ; c’est que de tous les gens qui lui ont fait des

présents, pour aller à leurs fins, aucun d’eux n’y est parvenu ; ainsi

il arrivait toujours, qu’on n’obtenait ni grâces, ni emplois de ce

ministre, quand on les lui demandait le présent à la main. Son esprit

était étendu, pénétrant, couvert : sa mémoire heureuse, et facile : son

jugement juste, et appliqué. Il allait droit aux choses. Il parlait peu,

et modestement ; mais avec un discernement, et une connaissance qu’il

n’est pas facile de représenter. Les commencements de son ministère

furent glorieux, et avantageux à l’Empire ottoman : toutes les suites le

furent encore davantage.

Ce grand homme ayant vu les beaux succès, qu’avait eus la conduite de

son père au gouvernement de Turquie, tâcha d’abord de le suivre, d’aussi

près qu’il se peut. Il commença la guerre contre l’empereur, que son

père avait projetée, et qu’il allait entreprendre. Il marcha à Bude avec

une armée de soixante mille hommes, assiégea Neuhausel, qu’il prit l’an

1663: fit lever le siège de Canise, et emporta le fort de Serin au

commencement de l’année suivante. Dans le dessein de continuer ses

progrès, et d’aller droit à Vienne, il fit faire un pont sur la rivière

de Raab : douze mille Turcs l’avaient déjà passée, et toute l’armée en

allait faire autant ; mais elle en fut empêchée par celle de l’empereur,

qui fortifiée du secours des alliés de l’Empire, et particulièrement des

Français, tailla en pièces la meilleure partie de ces douze mille Turcs,

donna la fuite au reste, et gagna cette célèbre bataille, qu’on a

appelée _la bataille de St. Godard_, du nom du bourg près duquel elle se

donna.

Le grand vizir répara la perte de cette bataille, par un traité de paix,

qu’il fit aussi glorieux, et aussi avantageux, que s’il l’avait gagnée ;

et voyant la passion qu’avait le Grand Seigneur de revoir

Constantinople, il l’y mena, si bien accompagné, qu’il n’y avait nul

soulèvement à craindre, et il y demeura jusqu’au commencement de l’an

1666. qu’il entreprit de terminer la guerre de Candie, à quoi il

s’employa trois ans, comme je l’ai dit. Deux ans après il commença la

guerre de Pologne, et il suivit toujours de fort près la grande maxime

de son père, qu’un premier vizir devait se maintenir à la tête d’une

armée.

Nous partîmes d’Andrinople le 9 juin, et revînmes à Constantinople le 15

Le 17 au point du jour, Monsieur de Nointel alla _incognito_ voir le

caimacan, et lui demander un passeport pour le vaisseau du roi. Le

caimacan _fit_ réponse qu’il n’avait point reçu d’ordre du vizir de lui

en donner, et qu’il ne le pouvait faire. L’ambassadeur fut fort surpris,

et fort touché. Il conta au caimacan la dureté du vizir pour lui. Le

caimacan fit semblant de s’intéresser dans l’injustice du traitement

qu’on faisait à l’ambassadeur. Il convint ensuite avec Son Excellence,

d’envoyer chacun un homme et des lettres au vizir. La caimacan manda à

ce ministre, tout ce que l’ambassadeur lui avait dit, et représenté.

Monsieur de Nointel lui écrivit des plaintes de son manquement de

parole. Il le conjura de n’outrer pas sa patience qui était à bout, de

lui déclarer entièrement la dernière résolution de la _Porte_, et de lui

envoyer particulièrement le congé du vaisseau du roi.

Les exprès qu’on chargea de ces lettres partirent séparément. Celui du

caimacan partit le 18 juin : celui de Monsieur de Nointel le lendemain.

L’exprès du caimacan trouva toute la cour auprès de Silistrie, d’où il

retourna à Constantinople le 9 juillet. Dès qu’il fut arrivé, son maître

envoya quérir le premier interprète de l’ambassadeur, et lui dit : Le

vizir n’a point donné de réponse à mon exprès, et il l’a renvoyé, en lui

disant, qu’il me ferait savoir par une autre voie, les volontés du Grand

Seigneur. Le courrier de l’ambassadeur n’était pas revenu le 20 juillet,

lorsque je partis : je ne sais quelle réponse il rapporta.

À la fin du mois de juin, l’ambassadeur fit demander un passeport pour

le directeur de la Compagnie du Levant, de qui j’ai parlé, un pour moi,

une permission de faire venir du vin, et une autre d’entrer à Sainte

Sophie. Le caimacan fit réponse, qu’il ne pouvait accorder rien du tout

à l’ambassadeur, jusqu’à ce qu’il sût les intentions du vizir : qu’il

sentait beaucoup de répugnance à lui refuser ces bagatelles, mais qu’au

terme où étaient les choses, entre le grand vizir, et l’ambassadeur, il

se rendrait criminel de donner des passeports à Son Excellence : que dès

qu’il en aurait la permission, il ferait connaître la bonne volonté

qu’il avait pour la nation française.

Ce refus me donna beaucoup d’inquiétude, parce qu’il semblait confirmer

des bruits, qui couraient, que le grand vizir voulait faire arrêter

l’ambassadeur, et tous les Français. Je me voyais avec un grand fonds :

c’était la charge de deux chevaux, comme je l’ai dit. Le bagage de mon

camarade, et le mien en chargeaient encore quatre. Cela ne nous

permettait pas de penser seulement à fuir, ou à se cacher. Trois autres

considérations augmentaient mon inquiétude, et ma peine. La première,

que quelque chemin que je prisse, pour passer par terre en Perse, je ne

pouvais de trois mois être hors de la Turquie, et que pendant ce

temps-là la _Porte_ aurait _tout_ le loisir d’envoyer ordre aux

extrémités de son empire les plus reculées, d’arrêter les Français ; si

elle se portait à cette violence contre eux. La seconde est, que rien de

tout ce que je portais de précieux, n’avait passé à la douane, et que si

l’on venait pour cela à me rechercher à Constantinople, ou en d’autres

villes de Turquie, je ne pouvais espérer aucun secours de l’ambassadeur.

La troisième, qu’à cause des chaleurs, il ne se ferait de caravane pour

aller en Perse, qu’au mois d’octobre.

En ce fâcheux embarras, Dieu dont j’ai toujours senti le secours en mes

plus grands besoins me _fit_ voir un chemin tout prêt, pour me tirer

sûrement de Constantinople. Le Grand Seigneur a une forteresse à 20

milles du Tanaïs, vis-à-vis de l’endroit où ce grand fleuve entre dans

les marais Méotides. Cette forteresse s’appelle _Azac_. La _Porte_ y

envoie tous les ans un nouveau commandant avec des gens, et de l’argent.

Il y va par mer tant parce qu’il n’y a que 1300 milles par cette voie,

qu’à cause du risque qu’il y a par terre de tomber entre les mains des

Tartares, des Cosaques, ou des Moscovites. La saïque (c’est une sorte de

vaisseau turc) où s’embarque le commandant, n’est point exposée à la

visite des douaniers, comme sont tous les autres bâtiments qui vont en

la mer Noire. Ce qui est dessus se peut dire libre, et il n’y a que le

commandant turc, qui ait droit d’en prendre connaissance. Cette saïque

touche _Caffa_, ville, et port célèbre dans la _Tartarie_ Crimée ; d’où

il part tous les ans au mois de septembre, et d’octobre, des vaisseaux

qui vont en _Mingrélie_, ou _Colchide_, qui n’est qu’à sept sept ou huit

jours de marche, avant que d’entrer sur les terres de Perse. Il n’y a

pas de route plus courte, pour aller de Constantinople en Perse, ni qui

puisse être plus aisée ; car on pourrait faire le voyage en trois

semaines, tout par mer, à quelque soixante lieues près ; néanmoins il

n’y a pas de route moins pratiquée, ni plus inconnue, à cause des

dangers qu’on y court, et je ne pus trouver à Constantinople un seul

homme qui l’eût faite. J’en trouvais un grand nombre qui me disaient ce

que j’en rapporte, et qu’ils avaient été aux ports de Mingrélie, où il y

a toujours beaucoup d’Arméniens, et de Géorgiens sujets de la Perse, qui

leur disaient, qu’il n’y avait que six ou sept jours de marche de là

chez eux.

Les dangers de cette route qui empêchent qu’on ne la prenne, sont de

deux sortes : premièrement la mer Noire est fort orageuse, et la plupart

des vaisseaux y périssent, faute d’art, et faute de bons ports ;

d’ailleurs les peuples qui habitent les pays entre la mer, et les États

de Perse, sont d’un fort méchant naturel, gens sans religion, et sans

police. Ainsi je n’aurais eu garde de songer seulement à la route de

Colchide, quelques appas qu’elle eût pour moi, soit pour la curiosité,

soit pour la facilité, et la brièveté du chemin ; si le passage de la

Turquie ne m’eût paru d’un danger encore plus redoutable, dans les

fâcheuses circonstances que j’ai rapportées. Ce qui me poussait le plus

à prendre la voie de la mer, était cette saïque d’Azac, qui me

paraissait un moyen comme infaillible, pour sortir de Constantinople,

sans beaucoup de peines, et sans aucun risque ; mais la mer Noire, cette

mer si renommée par ses naufrages, et le peu d’expérience des Turcs dans

la navigation, me faisaient trembler. Je voyais tout le risque auquel je

m’exposais, et combien ce voyage était hasardeux : mais il ne

m’effrayait pas encore tant que les dangers, dont j’ai parlé, et que je

courrais en attendant davantage à Constantinople, ou en passant par

terre en Perse.

Le péril de la mer Noire était à la vérité plus grand ; car il y allait

de tout, mais il était plus incertain. Le péril de Turquie était

moindre, il ne s’agissait pas de la vie, ni de perdre entièrement le

bien ; mais il était plus malaisé de l’éviter : Enfin je me résolus de

prendre la mer Noire, et me préparai à m’embarquer.

Un de mes amis, à qui je communiquai ma résolution, me fit avoir

l’assistance d’un marchand grec, qui allait en Colchide, qu’on appelle

ordinairement la _Mingrélie_, et qui s’embarquait sur la _saïque_,

préparée pour Azac. C’était un très honnête homme. Mon ami avait quelque

pouvoir sur sa personne, et sur ses affaires. Il lui recommanda de me

servir de toutes ses forces, sur peine de perdre entièrement son amitié,

s’il y manquait. Le marchand grec s’engagea à le faire, et le fit

effectivement avec grande affection, avec beaucoup d’assiduité, et avec

assez de bonheur. Il s’employa d’abord à louer des chambres pour moi

dans la _saïque_, sans dire pour qui c’était. Il se chargea d’embarquer

peu-à-peu ce que j’avais. Il me donna les avis, et les lumières

nécessaires pour être considéré sur le vaisseau, et pour être bien

traité à Caffa, où il fallait aller. Entre autres avis, il me dit de me

faire recommander à l’officier qui allait à _Azac_, et de prendre un

passeport du Grand Seigneur. La recommandation ne me donnait pas de

peine, mais le passeport me désespérait, parce qu’il m’avait déjà été

refusé.

Je découvris ma peine à Monsieur de Nointel, le suppliant très

humblement de trouver bon, que je me servisse des lettres de

recommandation que j’avais de l’ambassadeur d’Angleterre, qui était à

Paris lorsque j’en partis, pour celui de la même nation à

Constantinople, et que j’obtinsse par son moyen un passeport en qualité

d’Anglais. Monsieur de Nointel en fit d’abord quelque difficulté, mais

il y consentit à la fin, lui ayant fait connaître l’importance de mon

voyage. Il fit dire, et écrire par son secrétaire à l’ambassadeur

d’Angleterre, qu’il était fort content que Son Excellence s’employât

pour moi. L’ambassadeur le fit de la meilleure grâce du monde, et avec

chaleur, mais sans succès ; car le caimacan étant sur le point de signer

le passeport, il eut un avis secret de prendre garde à ce qu’il faisait,

parce que le passeport qu’on lui demandait, était pour des Français,

qu’on faisait passer pour Anglais. Cet avis gâta tout : il mit mal

l’ambassadeur d’Angleterre, avec le caimacan, qui se plaignait de la

surprise, et avec Monsieur de Nointel, qu’il accusait de l’avis donné au

caimacan.

Le 19 juillet, le marchand grec, qui me devait conduire en Mingrélie, me

vint dire que notre saïque avait été remorquée à l’embouchure de la mer

Noire, et qu’elle n’attendait que le vent pour partir. Je voulais

m’aller embarquer à l’heure même, mais mes amis ne trouvèrent pas bon

que je le fisse, avant que le vaisseau eût mis à la voile, à cause que

je pourrais, disaient-ils, être reconnu pour Français. Je me tins donc

trois jours durant chez Monsieur le comte Sinibaldi Fieschi, résident de

Gênes, dans une maison de campagne qu’il a sur le Bosphore, et quatre

autres jours dans un beau monastère de Grecs, qui est au bout du canal,

du côté de l’Europe, vis-à-vis le port où notre vaisseau attendait le

vent.

Le Bosphore de Thrace est assurément un des beaux endroits du monde. Les

Grecs ont appelé _Bosphores_, ces détroits, ou manches, qu’un bœuf peut

traverser à la nage. C’est un canal de 15 milles de longueur, et

d’environ deux de largeur, en des endroits plus, et en d’autres moins.

Ses rivages sont des montagnes couvertes de maisons de plaisance, de

bois, de jardins, de parcs, d’agréables vues, de beaux déserts, avec

mille sources d’eau partout. L’aspect de Constantinople, quand on le

voit de dessus ce canal, à deux milles d’éloignement, est incomparable,

et c’est à mes yeux, comme à ceux de tout le monde, la plus charmante

perspective qui se puisse rencontrer. La promenade du Bosphore est aussi

la plus agréable, et la plus divertissante qu’on puisse faire sur l’eau.

Le nombre des barques qui s’y promènent durant les beaux jours est fort

grand. Le résident de Gênes m’a dit plusieurs fois, qu’un jour il prit

plaisir à compter les bateaux qui passèrent devant son logis, depuis

midi jusqu’à soleil couché, et qu’il en avait compté près de 1300.

Il y a quatre châteaux sur le Bosphore, bien munis de canon, vis-à-vis

l’un de l’autre : deux à 8 milles de la mer Noire : deux tout proche de

l’embouchure. Ces derniers ont été bâtis il n’y a que 40 ans, pour

empêcher l’entrée du canal aux Cosaques, aux Moscovites, et aux

Polonais, qui auparavant venaient avec des barques faire des courses

jusqu’à la vue de Constantinople. On s’en sert de prison, et des deux

autres aussi, pour des gens pris à la guerre et pour des personnes de

marque dont on veut tirer quelque jour du service. Le fanal, ou la

lanterne, qui montre l’entrée du canal, en est dehors à quelque deux

milles. C’est pour servir de phare aux vaisseaux la nuit, et leur faire

connaître la route qu’il faut tenir. Ils la reconnaissent de jour à une

colonne de marbre blanc, qui est du même côté que le fanal, sur une

haute roche qui fait un îlet ; car ce rocher, qu’on tient être une de

ces îles flottantes, dont les poètes ont conté tant de fables, sous le

nom des Îles Cyanées ; ce rocher, dis-je, est isolé, c’est-à-dire,

environné de la mer de tous côtés. On l’appelle la colonne de Pompée, et

on prétend qu’elle fut élevée pour monument des victoires de ce grand

consul romain sur Mithridate, qui était roi de cette partie de la mer

Noire. La structure en doit être d’une solidité merveilleuse, puisque

les tempêtes et les bourrasques qui la battent continuellement depuis

tant de siècles, ne l’ont pas ébranlée, et c’est ce qu’elle a de plus

remarquable ; car d’ailleurs, la colonne n’est pas fort haute, et le

piédestal ne paraît pas avoir autant de diamètre que l’art le requiert.

Le 17 à la pointe du jour je m’embarquai, notre vaisseau étant déjà à la

voile. Plus de 80 bâtiments de différentes grandeurs, se mirent en mer

en même temps. Il y avait en tout deux cents hommes sur le nôtre. Le

commandant d’Azac et sa suite, au nombre de vingt personnes, cent

janissaires, trente matelots, et cinquante passagers. J’avais trois

loges : mon camarade et moi en tenions deux, notre bagage occupait la

troisième, nos gens couchaient sur la couverte. Ces loges sont fort

étroites, et fort incommodes. Les nôtres étaient à la proue. Il y en

avait trente dans la saïque, avec la chambre du capitaine qui était

spacieuse, et fort propre. Dix personnes y pouvaient coucher fort

aisément. Ce qu’il y a de bien incommode sur les bâtiments turcs, c’est

qu’il y faut faire provision de toutes les choses nécessaires à la vie,

jusqu’au bois, et à l’eau : le reste est supportable. Chacun a la

liberté de faire sa cuisine deux ou trois fois le jour. Le foyer est sur

la couverte à la poupe. Lorsque l’on veut faire cuire quelque chose, on

y porte un trépied, du bois et de l’eau. J’ai vu parfois seize, et

dix-huit marmites ensemble sur le foyer. Les commodités sont en dehors

du bâtiment à la poupe, en manière de cages, qui s’ôtent et s’attachent

comme on veut.

Les saïques n’ont qu’une couverte, et deux mâts avec le beaupré, savoir

l’arbre de mestre, et celui de mézanne. Ces mâts ne peuvent porter

chacun que deux voiles, et ordinairement ils n’en portent qu’une. Il n’y

a point d’échelles accommodées aux haubans, ni ailleurs ; hormis une

petite, qui est attachée au haut du grand mât, et qui tombe tout du

long. Les mâts n’ont point de hune. Le beaupré n’en a point non plus, et

il ne peut aussi porter qu’une voile. On connaît assez de là que les

matelots turcs ne montent point aux mâts, pour embrouiller, ou pour

étendre les voiles ; aussi n’est-il pas nécessaire, parce que les

vergues sont toujours en bas sur la couverte. Lorsqu’on veut prendre le

vent, on délie la voile, et on tire en haut la vergue où elle est

attachée. Les voiles de trinquet se lient aux vergues, chaque fois qu’on

s’en veut servir, et quand la voile est attachée, on monte la vergue par

une poulie, qui est au haut du trinquet. On peut ainsi juger de tout

cela, que l’envergure de ces bâtiments est assez mal entendue.

L’emmâture ne l’est pas mieux.

On ne se sert sur ces bâtiments, ni de pompe pour vider l’eau, ni de

moulinets pour tirer les ancres. On vide l’eau avec des sceaux, et voici

comment les ancres se tirent. Il y a à la prou deux poulies assez

petites, sur lesquelles le câble de l’ancre passe : vingt, ou trente

hommes prennent ce câble, et le tirent de toute leur force, jusqu’à ce

que l’ancre soit en haut. Quand un bâtiment chargé entre dans le port,

on le met sur quatre ancres : deux sont attachées à la proue, et deux à

la poupe. Voilà ce que j’ai observé de plus particulier, sur la

construction de ces sortes de vaisseaux, et sur la manœuvre des Turcs.

Leur navigation n’a ni art, ni sûreté. Leurs plus habiles pilotes,

turcs, ou grecs, n’ont que l’expérience toute simple, sans aucun

fondement de règles. Ils ne se servent point de carte, et n’observent

point exactement, comme nos gens de mer, le chemin qu’ils font, pour

connaître chaque jour, par cette observation, combien ils sont proches

du lieu, où ils veulent parvenir. Ils entendent fort mal la boussole, et

savent seulement que la fleur de lys se tourne toujours vers le nord.

Lorsqu’ils veulent faire voyage, ils attendent un bon vent et un beau

temps. Quand il est venu, ils ne se mettent pas aussitôt en mer, ils

attendent huit ou dix heures, pour s’assurer du temps et du vent. Ils se

conduisent par les terres, dont ils sont presque toujours à vue. Quand

il s’agit de golfoyer, ils se conduisent par le compas. Ils savent par

rapport, ou _par_ expérience, de quel côté il faut qu’ils aient le nord

pour arriver au lieu où ils vont, cela seul les guide, ils n’en savent

pas davantage. S’ils faisaient de longs voyages en pleine mer, pas un

n’échapperait d’une tempête, bien leur en prend qu’ils se tiennent

toujours proche de terre, et proche des ports. Lorsque le vent est rude

ils vont à flot, ils plient les voiles, et se laissent conduire aux

vagues. Si le vent est contraire, ils ne s’efforcent point d’y résister,

ils virent le bord, et retournent _plutôt_ au lieu d’où ils sont partis,

que de soutenir la violence d’une grosse mer contraire. Ce qui les perd,

c’est quand le vent les pousse à la côte ; car lorsqu’ils sont ainsi

battus, ils vont échouer bien vite, ne sachant ce que c’est que de

bordoyer, et de se tenir à la cape.

J’ai ouï dire à de vieux capitaines turcs, qu’il y a 1500 bâtiments sur

la mer Noire, et que tous les ans il s’en perd cent. Le lieu où les

naufrages sont plus à craindre sur cette mer est l’entrée du Bosphore.

Cette entrée est étroite. Il y souffle souvent des vents opposés, et il

en sort presque toujours un qui repousse les vaisseaux : et qui même

lorsqu’il est violent les fait échouer à la côte, laquelle est toute de

rochers escarpés. Il s’y est brisé tant de galères, et tant de

vaisseaux, qu’on n’en saurait dire le nombre. Il y a peu de temps que

dix-sept galères y périrent en un même jour, et l’année dernière

trente-six saïques y périrent aussi en un même jour, qui était celui de

_St._ Dimitre, comme les Grecs le nomment. Je marque le jour, parce

qu’il est tenu des Grecs et des Turcs pour funeste sur la mer. Aussi

est-ce l’ordre constant de la marine turquesque, de ne se mettre en mer

que le jour de saint Georges, qui est à la fin d’avril, et d’être rentré

dans le port celui de _saint. Dimitre_, qui arrive au commencement

d’octobre ; leçon prise des Grecs, qui ayant eu de tout temps une

vénération particulière et extrême pour ces deux saints, quoique le

premier soit tenu pour fabuleux, avaient marqué les saisons de la

navigation par leur fête. Les Portugais à leur imitation marquent celles

des Indes orientales par les fêtes de Noël et de la Passion ; la

première à partir de Goa pour Lisbonne, l’autre à partir de Lisbonne

pour Goa. Une chose qui marque bien notablement le nombre des naufrages,

qui se font à l’embouchure de la mer Noire, c’est que les villages qui

en sont proche, sont tous édifiés de débris ; les habitants n’y

employant pas d’autre charpente. Et ce qui fait horreur à rapporter,

c’est qu’on assure, que ces barbares allument des fanaux durant les

tempêtes sur les plus dangereux écueils de leur côte, afin que les

navires, séduits par ces feux trompeurs, viennent y faire naufrage. Il

n’y a point de doute que les fréquents orages, qui en toutes saisons

s’élèvent sur la mer Noire, ses flots courts et entrecoupés, son lit

étroit et serré, les mauvaises côtes, dont elle est ceinte en partie, ne

soient la principale cause des divers naufrages qui s’y font ; mais il

n’y a point de doute aussi, que de bons pilotes et de bons matelots

sauveraient la moitié des bâtiments qui s’y perdent.

Le 3 août, au matin, nous arrivâmes à Caffa, après huit jours de

navigation, durant lesquels nous eûmes toujours fort beau temps, et peu

de vent. Nous reconnûmes, le cinquième jour, la pointe de la chersonnèse

Taurique. Les Grecs appelaient chersonnèse, ce que les Latins ont nommé

péninsule, et que nous appelons presqu’île ; et ils ont nommé cette

presqu’île-ci Taurique, parce qu’elle fut premièrement habitée par des

Scythes du mont Taurus. Les géographes modernes l’appellent la Tartarie

Crimée, du nom de Crim, que les Turcs et les Tartares donnent à ce pays,

qui est un terme corrompu de celui de Cimmerien, le premier nom qui lui

fut donné. Il l’appellent aussi la Tartarie Précopense ; comme qui

dirait la Tartarie de villes, pour distinguer les Tartares de cette

presqu’île, qui demeurent la plupart en des villes, surtout durant

l’hiver, d’avec les autres Tartares de l’Europe, qui habitent hors de la

presqu’île, lesquels on appelle _Nogayes_, et aussi _Hordes_, ou Hordou,

mot qui signifie assemblée, et dont les Turcs et les Persans se servent

ordinairement, pour dénoter le camp d’une armée, ou d’une cour. De

manière qu’en Perse, c’est le terme commun pour dire le lieu où est le

roi ; comme, par exemple, Hordou der Sifahon, est, la cour est à

Ispahan. Le pays de ces deux sortes de Tartares, Précopenses, et

Nogayes, est ce que nous appelons la petite Tartarie, ou la Tartarie

mineure, pour la distinguer d’avec les Tartares d’Asie, qui habitent au

delà du palus, ou marais Méotide, à l’orient de la mer Caspienne, et

jusqu’à la Chine. Il faut observer sur ce mot _Tartares_, que les

Orientaux disent et écrivent Tatar et non pas _Tartares_, comme nous

faisons.

Pour revenir à la chersonnèse Taurique, ou presqu’île Précopense, elle

tire à l’orient et à l’occident, ayant environ deux cent cinquante

lieues de circuit, savoir trente-cinq lieues de long, que je prends du

septentrion au midi, et cinquante-cinq lieues où elle a le plus de

largeur. Il y a des géographes qui lui donnent plus de circonférence, et

qui affirment qu’elle est plus grande que la Morée, qui est le

Péloponnèse d’autrefois. L’isthme qui la joint au continent n’est large

que d’une lieue. Les côtes de cette presqu’île Précopense, à compter de

la partie la plus avancée en la mer, jusqu’à Caffa, sont des rivages

hauts, et des montagnes élevées, couvertes de bois et de villages. Au

compte des pilotes, il y a par la mer Noire sept cent cinquante milles

de Constantinople à Caffa. Je ne sais comment ils comptent, ni comment

cela se peut accorder avec ce qui arrive très souvent, que des saïques

font le voyage en deux jours et deux nuits juste. Au compte que j’en ai

fait, il n’y a pas plus de deux cents lieues. Notre vaisseau en jetant

l’ancre tira deux coups de canon. Le commandant qui était destiné pour

Asac, fit faire une décharge de mousqueterie à toute la soldatesque.

Ensuite il alla à terre avec des officiers qui l’étaient venu recevoir

de la part du pacha. La ville et le port sont fort libres. On y entre et

on en sort sans demander permission. On n’y visite point les bâtiments.

Dès qu’un vaisseau jette l’ancre, il y vient plusieurs bateaux qui

portent à terre ceux qui y veulent aller.

Caffa est une grande ville, bâtie au bas d’une colline sur le rivage de

la mer. Elle est plus longue que large. Sa longueur s’étend à peu près

du midi au septentrion. Elle est entourée de fortes murailles. Il y a

deux châteaux aux deux bouts, qui avancent un peu dans la mer, ce qui

fait que quand on regarde la ville de dessus un vaisseau, elle paraît

bâtie en demi-lune. Le château du côté du midi est sur une éminence qui

commande les environs. Il est fort grand, et le pacha y demeure. L’autre

est plus petit, mais il est bien muni d’artillerie. La mer en baigne le

côté qui la regarde. Ces châteaux sont fortifiés d’un double mur, et la

ville aussi. On compte quatre mille maisons dans Caffa, 3200 de

mahométans turcs et tartares, 800 de chrétiens, grecs et arméniens. Les

Arméniens y sont en plus grand nombre que les Grecs. Ces maisons sont

petites, et toutes de terre. Les _bazars_, (on appelle ainsi les lieux

de marché), les places publiques, les mosquées, et les bains en sont

aussi bâtis. On ne voit dans. la ville aucun édifice de pierre, si l’on

en excepte huit anciennes églises un peu ruinées, qui ont été bâties par

les Génois. Cette ville de Caffa est très ancienne, mais l’on n’en sait

pas bien l’origine. Strabon dit qu’elle a été renommée de toute

antiquité, et qu’elle était puissante du temps de la république

d’Athènes. Il en est parlé dans les guerres des Romains contre

Mithridate, roi de Pont, de qui elle embrassa les intérêts ; mais il

faut que la guerre, ou quelque autre calamité, l’eût tout à fait

détruite ; car on trouve que les Grecs la fondèrent de nouveau dans le

cinquième siècle, et la nommèrent _Theodosie_, du nom de l’empereur

Théodose, alors régnant, et qu’ils la fortifièrent, et en firent un des

plus considérables remparts de l’empire contre les Cosaques et contre

les Tartares, que l’on appelait Huns en ces temps-là. Mais les Tartares

ne laissèrent pas de s’en rendre à la fin les maîtres, et de toute la

presqu’île où elle est située. Ce fut alors que son nom lui fut changé

et qu’elle prit celui de _Caffa_, qui vient de _caffer_, terme

originairement arabe, lequel signifie _infidèle_ dans toutes les langues

des Mahométans. Les Tartares lui donnèrent ce nom, pour signifier que

c’était le boulevard des chrétiens, qu’ils appellent communément

caffers, ou _infidèles_, comme nous autres chrétiens les appelons par

représailles. Cela arriva dans le douzième siècle, le temps de la guerre

sainte, et de la grande faiblesse des empereurs d’Orient. Les Génois,

qui étaient alors puissants sur mer, remarquant la décadence de l’empire

grec, qui ne se pouvait défendre, ni contre les Turcs, _ni_ contre les

Tartares, crurent qu’en secourant cet empire contre leurs invasions, ils

pourraient s’emparer d’une partie des conquêtes, que ces barbares

avaient faites dans la mer Noire. Ils y réussirent effectivement avec

beaucoup de bonheur ; car y ayant envoyé des flottes fort puissantes

pour ce temps-là, ils leur enlevèrent plusieurs places sur le bord de

cette mer, tant du côté de l’Asie, que du côté de l’Europe, et

particulièrement cette ville de Caffa, qu’ils conquirent l’an 1266. sous

le règne de Michel Paléologue. Ils en jouirent pendant deux siècles et

plus ; mais la puissance des Ottomans étant augmentée, durant ces

siècles-là, dans toute l’Asie, et dans l’Europe, sans qu’on en pût

arrêter le cours, et Constantinople même ayant été réduite sous leur

joug, les Génois furent contraints d’abandonner tout ce qui était dans

la mer Noire. Caffa leur fut ôtée l’an 1474. sous l’empire de Mahomet

second du nom. Des auteurs disent que ce fut seulement l’année suivante.

Le terroir de Caffa est sec et sablonneux. Les eaux n’y sont pas bonnes,

mais l’air y est très sain. Il y a fort peu de jardins autour, et il n’y

croît point de fruit. On en apporte en très grande abondance des

villages voisins, mais il n’est pas bon. Je ne sais s’il y a ville au

monde, où les autres aliments soient meilleurs, et à plus bas prix qu’à

Caffa. Le mouton y a un goût excellent. La livre n’en coûte que quatre

deniers. Les autres viandes, le pain, le fruit, la volaille, le beurre,

se vendent à proportion encore moins. Le sel s’y donne, pour ainsi

dire : en un mot tout ce qui est nécessaire à la vie n’y coûte presque

rien. Ainsi c’était à juste titre qu’on nommait cette ville autrefois le

grenier de la Grèce, de même que l’on appelait Messine, le grenier de

Rome, n’y ayant point de lieu plus propre à faire de grands magasins de

provisions. Il faut pourtant remarquer que le poisson frais y est rare,

et que l’on n’en pêche aux environs du port que des petits, et encore en

de certains temps seulement, comme en automne, et au renouveau. Presque

tous les Turcs, et tous les Tartares, qui sont là, portent de petits

bonnets de drap, doublés de peau de mouton. Mais comme le bonnet est

dans toute l’Asie la plus ordinaire coiffure des chrétiens, ceux de

Caffa sont obligés d’attacher aux leurs une petite pièce de drap, comme

en Allemagne les juifs en ont à leur manteau. C’est pour les distinguer

des Mahométans.

La rade de Caffa est à l’abri de tous les vents, excepté du nord et du

sud-ouest. Les vaisseaux y sont à l’ancre assez proche du rivage, à dix

ou douze brasses, sur un fond limoneux qui est bon et bien assuré. Il

s’y fait un grand commerce, et plus qu’en aucun port de la mer Noire.

Pendant quelque quarante jours que j’ai été là, j’y ai vu arriver et

j’en ai vu partir plus de quatre cents voiles, sans sans compter les

petits bâtiments qui vont et viennent le long de la côte. Le commerce le

plus considérable, est celui de poisson salé, et de _caviar_, qui vient

du palus Méotide, et qui se transporte dans toute l’Europe, et jusques

aux Indes. La pêche de poisson, qui se fait dans ce marais, est

incroyable, pour son peu d’étendue. La raison que les gens du pays

rendent de la multitude presque infinie de poissons qu’on y prend, c’est

que l’eau de ce palus étant limoneuse, grasse, et peu salée, à cause du

Tanaïs qui se jette dedans, elle attire, disent-ils, le poisson non

seulement du Tanaïs, et de la mer Noire, mais encore de l’Hellespont, et

de l’archipel, et le nourrit et l’engraisse en peu de temps. J’ai vu

cent personnes assurer, qu’il s’y prend ordinairement des poissons qui

sont longs de vingt-quatre à vingt-six pieds, qui pèsent huit et neuf

cents livres chacun, et dont on fait trois à quatre quintaux de

_caviar_. Le caviar est fait des œufs de de ce poisson, et l’on estime

beaucoup plus que le poisson même, à cause du grand trafic que l’on en

fait. Je n’ai point vu de ces gros poissons en vie à Caffa ; mais je ne

laisse pas de croire ce que l’on en dit par les pièces de poisson que

j’y ai vues, et par la merveilleuse quantité qu’on en transporte en

mille lieux. La pêche de ce poisson, qu’on tient être _l’Esturgeon_, se

fait depuis octobre jusqu’en avril, de cette manière ; on le chasse dans

des espaces entourés de pieux et on l’y tue à coups de dard. C’est

peut-être le limon de cette eau méotide, qui lui a fait donner le nom de

marais ; car d’ailleurs elle serait mieux nommée lac, puisqu’elle porte

des vaisseaux, qu’elle ne hausse ni ne baisse, et qu’elle communique

incessamment avec un grand fleuve et avec la mer.

Outre le transport de caviar et de poisson, le plus important qui se

fasse à Caffa, est de blé, de beurre, et de sel. Cette ville fournit de

cela Constantinople, et quantité d’autres lieux. Le beurre de Caffa est

le plus excellent de Turquie. Les Vénitiens ont souvent demandé

permission de venir négocier en cette ville, on la leur a toujours

refusée. L’an 1672 le chevalier Quirini fit de grandes dépenses pour

l’obtenir, et il l’obtint en effet, mais le douanier de Constantinople

la fit révoquer. Voici comme la chose arriva.

Tous les Européens ont dans leurs capitulations qu’ils ne payeront

aucune douane, qu’aux lieux où ils débarqueront leurs marchandises. En

vertu de cet article, les Vénitiens ne voulaient payer à Constantinople

aucun droit de celles qui étaient dans un petit vaisseau venu exprès

pour aller à Caffa. Le douanier le prétendait. Le chevalier Quirini

obtint du _Desterdar_ un ordre au douanier de ne prendre point de

connaissance, de tout ce qui pouvait être sur le vaisseau vénitien,

destiné pour Caffa. Le Desterdar est le grand trésorier de l’Empire. Il

a toutes les douanes en son département. Le douanier ayant vu cet ordre,

écrivit au vizir, que le négoce des Vénitiens à la mer Noire serait très

dommageable au Grand Seigneur et à la _Porte_ ; que le dommage

particulier de Sa Hautesse était tout visible, en ce que les

marchandises qui sont propres pour la mer Noire, et qui viennent de

Venise, payent deux foi la douane, savoir en entrant à Constantinople,

et en sortant : qu’il en était de même des marchandises qu’on apportait

de cette mer, et que les Vénitiens transportent, et que le Grand

Seigneur perdrait tout cela, si les Vénitiens avaient la liberté d’y

aller ; parce qu’en vertu de leurs capitulations ils ne doivent payer

aucune douane, que là où ils déchargent des marchandises. Qu’outre cela,

de permettre aux Vénitiens l’entrée de la mer Noire, c’était ouvrir aux

princes chrétiens une nouvelle voie de communiquer, et de se lier avec

ceux qui confinent à cette mer, qui sont tous ennemis de la _Porte_.

Qu’il y avait enfin à considérer que cette permission ruinerait une

infinité de gens de mer, sujets du Grand Seigneur, Turcs, et chrétiens,

parce que comme il y a beaucoup plus de sûreté dans la navigation des

Européens, qu’en celle des Turcs, les Vénitiens deviendraient les

voituriers de la mer Noire, et que chacun voudrait s’embarquer avec ses

marchandises sur leurs vaisseaux. Le grand vizir comprit bien tout cela.

Il ordonna au gouverneur de Constantinople, de ne point laisser aller le

vaisseau vénitien à la mer Noire.

Le 30 mon conducteur grec fit transporter mes hardes, mon bagage, et

tout ce qui m’appartenait, de dessus le vaisseau qui m’avait apporté à

Caffa dans un autre qui chargeait pour la Colchide. Il alla dire au

douanier de Caffa, qu’il y avait deux _papas_ francs sur le vaisseau

d’Azac, qui se voulaient embarquer sur un autre, pour aller en

Mingrélie, que ces papas avaient des bagatelles avec eux, comme des

livres, et autres choses de nulle valeur pour l’usage d’un couvent, et

que si la douane les voulait visiter, elle envoyât un homme au vaisseau.

Les chrétiens orientaux, et les Turcs appellent _papas_ toute sorte de

gens, qui sont dans le ministère ecclésiastique, soit qu’ils vivent dans

le célibat, ou qu’ils soient engagés dans le mariage : Mon conducteur

nous faisait donc passer pour papas, mon associé, et moi.

Notre Grec faisait accroire, que nous allions trouver les missionnaires

italiens qui sont en Colchide, et que nous étions de leurs confrères. Le

douanier envoya à l’heure même visiter nos hardes. Notre conducteur vint

avec lui. J’ouvris deux coffres devant le garde. Il mit la main dedans

celui où il n’y avait que des livres, des papiers, et des instruments de

mathématique, et n’ayant senti au fond, que des choses pareilles à

celles qu’il voyait au dessus, il se mit à rire, et demanda à l’homme

qui l’avait amené, si cela valait bien la peine d’être porté d’Europe en

Mingrélie. Je n’en donnerais pas cinq sols, répondit finement le Grec,

j’ai dit au douanier que ces _papas_ n’avaient que des bagatelles, vous

voyez que c’est la vérité. Là-dessus il se tourna de mon côté, et me

dit, _Padri_ donnez un _aslani_ à cet honnête homme, pour sa peine

d’être venu ici visiter vos hardes, et préparez-vous à aller sur le

vaisseau de Mingrélie. Je tirai avec un peu de façon cette pièce qui

vaut quarante sols, en homme qui n’en a pas beaucoup, et qui en serre

cinq ou six comme un trésor. Je la donnai au garde. Il témoigna d’abord

qu’il n’en n’en voulait point. Il prit pourtant la pièce, après qu’on

lui eut dit que c’était pour payer le bateau, et qu’il ne la devait pas

refuser. Il s’en alla à l’instant même. Mon conducteur l’accompagna, et

entendit le rapport qu’il fit au douanier, que nous n’avion que des

livres, des papiers, et de certaines choses de cuivre et de bois qui ne

valaient pas le port.

Au bout de deux heures mon fidèle Grec revint. Il nous dit, que pour

achever de nous mettre à couvert des douaniers, il fallait donner à

l’écrivain du vaisseau, autant que j’avais donné au garde de la douane,

parce que l’écrivain tient une note exacte de ce qu’on débarque, et la

donne tous les soirs au douanier, à qui elle sert de contrôle : je lui

dis qu’il fît tout ce qu’il trouverait à propos. Il appela en même temps

l’écrivain, et lui dit ; Tu vois que le garde de la douane n’a rien

trouvé dans les coffres des _papas_ francs. Ils en ont encore un plein

de livres, et cinq ou six caisses de tableaux pour leur église. Ils ne

les ont pas ouvert, parce que l’air gâte la peinture, et que les

tableaux sont bien empaquetés. Je te supplie de prendre cette pièce

qu’ils te donnent, et de ne mettre sur ton mémoire que les deux coffres

qui ont été visités sans marquer rien de reste. L’écrivain promit de

faire ce qu’on lui demandait, et n’y manqua pas. Il nous laissa emporter

tout ce que nous avions, et nous dit de nous en aller _au_ nom de Dieu.

Nous mîmes tout notre bagage en deux bateaux, et le fîmes porter dans le

navire qui était en charge pour la Mingrélie. Personne ne nous demanda

rien. Les gens de la douane et ceux du vaisseau où nous étions venus, et

de celui où nous nous embarquâmes, crurent de bonne foi que nous étions

papas, et que tout ce que nous avions était de fort petite valeur : Que

les sacs que je leur disais être des provisions, en étaient remplis, et

qu’il n’y avait autres chose là-dedans. Il y a de certaines adresses

qu’on ne saurait marquer, qui sont absolument nécessaires pour bien

passer la Turquie, et avec lesquelles on la passe sûrement et

facilement. On évite les avanies et les mauvais traitements, et l’on se

tire bien des douanes, qui au fond ne sont pas fort rudes. Mais après

tout il y faut du bonheur : et c’est-à-dire, qu’avec une conduite sage

et formée sur le génie des Turcs, il faut encore le secours des

conjonctures favorables.

Le 25 août le vaisseau sur lequel j’étais venu à Caffa, partit pour la

forteresse d’Azac. Trois saïques de sa grandeur l’accompagnèrent. Le

nouveau commandant qui y allait n’avait voulu partir qu’après le retour

du courrier qu’il avait envoyé à cette forteresse, pour savoir si elle

était en trêve avec les Moscovites, et s’il n’y avait point de corsaires

qui croisassent sur le palus Méotide. Les gens de Caffa comptent 450

milles par mer de cette ville à Azac. Il y a moins par terre. On y va

fort à l’aise en 12 ou 13 jours ! Le détroit du palus Méotide, je veux

dire le canal qui est entre ce palus et la mer Noire, a cinq lieues. Les

anciens appelaient ce canal, _Bosphore_ cimmérien. Les modernes.

l’appellent _détroit_ de _Caffa_, et aussi Bouche de saint. Jean. Les

grands vaisseaux qui vont à Azac s’arrêtent à Palestra, qui est à 40

milles de la forteresse, et à 20 du Tanaïs ; parce que plus avant il y a

de trop bas fonds pour eux. La forteresse d’Azac est à 15 milles du

fleuve. Il y a du danger pour le monde, et pour l’argent qu’on y

envoie ; car les Moscovites donnent quelquefois fortement dessus, soit

par mer, soit par terre. Les commandants de cette forteresse, font

toujours des trêves avec le voisinage, mais elles ne durent pas ; parce

que de part et d’autre il y a tous les jours des occasions, et des

sujets de rompre. Les Turcs ont deux petites forteresses, où ils

entretiennent garnison, à l’embouchure du Tanaïs et sur ses bords. Ils

ferment cette embouchure avec une grosse chaîne, et empêchent ainsi les

Moscovites, et les Circassiens d’aller en course avec de grandes barques

sur le marais et sur la mer. Avant que ces deux forteresses fussent

bâties, et cette chaîne mise en travers, ces peuples descendaient le

Tanaïs avec leurs bâtiments, et croisaient de tous côtés. Présentement

ce passage est fermé pour leurs grosses barques. Ils font quelquefois de

nuit, et à force de gens, passer des bateaux légers par dessus la

chaîne, mais c’est rarement qu’ils s’y hasardent, à cause du risque

qu’il y a d’être coulés à fond, par le canon des deux forteresses. Il y

en avait une autrefois à trois lieues du marais, nommée _Tana_, du

fleuve Tanaïs : elle est à présent ruinée, et ce n’est point Azac, comme

quelques-uns le prétendent, qui en est à quinze lieues. Ce large fleuve

du Tanaïs a environ quatre-vingts lieues de longueur, et l’on rapporte

que les bouches ou sorties, par où il se décharge dans la mer, sont de

vingt cinq à trente lieues. Les Anciens l’appelaient _Orxentes_, les

gens du pays, qui d’un côté sont les Moscovites et les Cosaques, et de

l’autre les Tartares, le nomment _Don_, ou Ton et _Ten_ selon la manière

différente de ces peuples à prononcer le t. et le _d._ lettres si aisées

à confondre dans les langues orientales ; mais de quelque façon qu’il

faille écrire _Don_ ou _Ton_, il est clair que c’est de ce terme, que

les Grecs ont fait celui de _Tanaïs_ dont il nomment ce grand fleuve.

Le 30 notre vaisseau se mit en mer, et fit voile vers un lieu appelé

Dousla, c’est-à-dire, les salines. Ce sont de grands marais de sel sur

la plage, à 50 milles de Caffa. Nous y arrivâmes le 31 au matin, et

aussitôt tout l’équipage se mit à charger du sel. Il n’était gardé de

personne. On assure qu’il s’en charge là tous les ans 200 vaisseaux, et

qu’il s’en pourrait faire deux fois autant s’il en était besoin. Ces

salines s’entretiennent sans dépense. On fait entrer l’eau de la mer en

ces marais, dont le fond est de terre grasse et dure. Elle s’y congèle,

et fait un sel blanc qui a toutes les bonnes qualités, et entre autres

celle de bien conserver l’humeur des chairs salées. On paye 40 sols par

jour pour chaque homme qu’on emploie à charger le sel, sans autre

information de ce qu’il en emporte. À un mille du rivage il y a une

habitation de Tartares. J’y fus avec quelques uns de mes gens faire des

provisions, et ne vis en tout ce lieu-là que dix ou douze maisons avec

une petite mosquée ; mais il y avait autour une grande quantité de

pavillons ronds et carrés, qui étaient pour la plupart de dix à quatorze

pieds de diamètre, bien fermés partout, et des charrettes couvertes et

fermées qui servent aussi de maisons. Les plus beaux de ces pavillons

sont assez propres. Ils sont faits de bâtons ronds croisés les uns sur

les autres, couverts en dehors de gros feutres grisâtres, bien tirés et

étendus, et garnis aussi de feutres par dedans, mais qui sont plus fins

et faits de diverses couleurs. Ils ont une porte faite de même, et une

petite ouverture au haut par où le jour entre, et la fumée sort comme

par une trappe laquelle se ferme avec un feutre, quand on veut, ou

toute, ou à moitié : le plancher est couvert de tapis et quelques uns de

ces pavillons en sont aussi tendus tout alentour. Chaque ménage a un

pavillon semblable, et deux autres, l’un fait d’une grosse serpillière

de laine qui sert pour le bétail, et pour les chevaux, l’autre comme le

premier, mais bien moins propre, et beaucoup plus grand. Celui-ci a au

milieu une fosse ronde de cinq pieds de profondeur, et large de deux. On

y fait cuire tous les vivres. Les esclaves logent en ce pavillon. On y

tient le bagage, et les provisions de la famille. Les pays voisins, à la

réserve de ceux qui sont sous la domination actuelle du Turc, ou du

Persan, habitent en des cabanes faites comme ces pavillons des Tartares,

excepté qu’elles sont bien plus grandes, car ce sont des enclos de 15 à

20 pieds de diamètre, et de plus il n’y a ni fenêtres ni cheminées. On

fait le feu au milieu : Le jour entre par une porte ou deux, et par un

soupirail à la cime, qui sert aussi à évaporer la fumée, comme je l’ai

déjà observé. Les Tartares enferment leurs grains et leur fourrage,

comme font tous les paysans de l’Orient, en de profondes fosses qu’ils

appellent amber, c’est-à-dire, _magasins_ ; qu’ils couvrent si uniment,

qu’il ne paraît pas qu’on ait remué la terre, de sorte qu’il n’y a que

ceux qui les ont faites qui les puissent reconnaître. J’ai vu de ces

fosses, dont l’on se servait de père en fils sans que l’humidité y eût

pénétré jamais, ni donné aucune odeur de moisi ou de rance aux grains

renfermés. Les Tartares font ces fosses, ou dans leurs pavillons, ou à

la campagne, et comme je l’ai dit, ils rétablissent la surface de ces

fosses si semblable au terrain d’alentour, que l’on ne s’aperçoit point

du tout des endroits où l’on a creusé la terre. Lorsqu’ils veulent

changer de séjour, ils le font promptement, et sans beaucoup de peine,

leurs pavillons étant en moins de demi heure détendus et chargés. Leurs

voitures ordinaires sont des bœufs et des chevaux qu’ils nourrissent en

quantité. La religion de ce peuple et la mahométane, mais fort mêlée de

superstitions, et d’opinions ridicules, sur le sortilège et la

divination.

Le 2 Septembre avant le jour, il se leva un vent contraire si fort, que

nous fûmes contrains de retourner à Caffa, parce que la plage où nous

étions est mal assurée. Nous fîmes ce retour en dix heures.

Le 7 à minuit nous nous remîmes en mer avec un assez beau temps. Il ne

dura pas. Le matin il fit un furieux orage qui nous jeta dans dans la

crainte de périr. Ce qui me causait le plus d’appréhension est, que

notre vaisseau était furieusement chargé. Non seulement les marchandises

le remplissaient, mais il y en avait encore douze pieds de haut sur le

tillac. L’orage ne dura pas, grâces à Dieu, et ce qui nous sauva, c’est

que le vent fut toujours favorable.

La charge de notre vaisseau consistait en sel, en poisson, en caviar, en

huile, en biscuit, en laine, en fer, en étain, en cuivre, en vaisselle

de cuivre et de faïence, en toute sorte de harnais, et toute sorte

d’armes ; en instruments d’agriculture, en draps, et en toiles de toutes

les couleurs, en habits tout faits pour hommes et pour femmes, en

couvertures de lit, en tapis, en cuir, en bottes et souliers, enfin en

tout ce qui est de plus nécessaire aux humains. Il y avait de la

mercerie, des épiceries, des aromates, des drogues, des onguents de

toutes sortes. C’était, pour ainsi dire, une petite ville que ce

vaisseau, on y trouvait de tout. Nous étions cent personnes dessus.

Le 8 au matin nous découvrîmes les côtes qui bordent le canal du marais

Méotide. Ce sont de hautes terres, nous en étions à trente milles. Les

Turcs, par la raison de l’étendue de ce fameux marais, lui donnent le

nom de mer, et parce que ses eaux ne sont que peu mêlées de celles de la

mer, ils le nomment _la_ mer Bleue. Le soir nous nous trouvâmes proche

du cap Cuodos, que Ptolémée appelle Corocondama. Il avance beaucoup dans

la mer. Les terres en sont fort hautes, et se voient de fort loin. De

Caffa jusqu’à ce cap nous fîmes canal. De là jusqu’en Mingrélie nous

naviguâmes toujours proche de terre.

Il y a six-vingts milles de Caffa au canal du marais Méotide. Le pays

entre deux est soumis aux Turcs, et habité par les Tartares ; mais

habité en peu d’endroits, car presque toute cette côte est déserte. Du

canal du palus Méotide, en Mingrélie, il y a six cents milles de côtes.

Ce sont toutes montagnes belles, couvertes de bois, habitées par les

Circassiens. Les Turcs appellent ces peuples Cherkés et Kerkes. Les

Anciens les nommaient communément Zageens, et aussi habitants des

_montagnes_ ; ce qui revient à la dénomination de peng-dagui, que

quelques géographies orientales donnent à ce peuple ; c’est-à-dire, les

cinq montagnes, le nombre certain mis pour l’incertain. Pomponius Mela

les nomme _Sargaciens_ ; ils ne sont ni sujets, ni tributaires de la

_Porte._ Leur climat est assez mauvais, froid, et humide. Il ne croît

point de froment chez eux. On n’y recueille rien de rare. C’est pour

cela que les Turcs laissent ces grands pays aux gens qui y naissent, ne

valant pas la peine d’être conquis, ni possédés. Les vaisseaux de

Constantinople, et de Caffa, qui vont en Mingrélie, jettent l’ancre en

passant, en plusieurs lieux de ces côtes. Ils demeurent un jour ou deux

en chacun, et pendant ce temps, on voit le rivage bordé de ces barbares

demi nus et avides, qui y fondent à troupes de leurs montagnes, avec un

air de brigands. On négocie avec les Cherkes les armes à la main. Quand

quelques-uns d’eux veulent venir au vaisseau, on leur donne des otages,

et ils en donnent de même, lorsque quelques gens du vaisseau veulent

aller à terre, ce qui arrive rarement, parce qu’ils sont de très

mauvaise foi. Ils donnent trois hommes en otage, pour un. On leur porte

de toutes les mêmes choses qu’on porte en Mingrélie, leurs pays étant

encore plus misérable. On prend d’eux en échange des personnes de tout

sexe, et de tout âge, du miel, de la cire, du cuir, des peaux de

_chacal_. C’est un animal semblable à un renard, mais beaucoup plus

grand, du _zerdava_, peau qui ressemble à la martre, et d’autres animaux

qui sont dans les montagnes de Circassie. Voilà tout ce qu’on trouve

chez ces peuples. Le change se fait en cette sorte.

La barque du vaisseau va tout proche du rivage. Ceux qui sont dedans

sont bien armés. Ils ne laissent approcher de l’endroit, où la barque

est abordée, qu’un nombre de Cherkes semblable au leur. S’ils en voient

venir un plus grand nombre, ils se retirent au large. Lorsqu’ils se sont

abouchés de près, ils se montrent les denrées qu’ils ont à échanger. Ils

conviennent de l’échange, et le font. Cependant il faut toujours être

bien sur ses gardes ; car ces Cherkes sont l’infidélité et la perfidie

même. Il leur est impossible de voir l’occasion de faire un larcin sans

en profiter.

Ces peuples sont tout à fait sauvages. Ils ont été autrefois chrétiens,

à présent ils n’ont aucune religion, non pas même la naturelle ; car je

compte pour rien quelques usages superstitieux, qui semblent venir des

chrétiens, et des mahométans leurs voisins. Ils habitent en des cabanes

de bois, et vont presque nus. Chaque_homme est ennemi juré de ceux

d’alentour. Les habitants se prennent esclaves, et se vendent les uns

les autres aux Turcs et aux Tartares. Les femmes labourent la terre. Les

Cherkes, et leurs voisins, vivent d’une pâte faite d’un grain fort menu

semblable au mil. Ceux qui ont trafiqué le long de ces côtes, racontent

mille manières barbares de ces peuples. Il n’y a pas toutefois beaucoup

de sûreté à croire tous les rapports qu’on fait d’eux, et du dedans de

leur pays, car personne n’y va : et tout ce qu’on en sait, est par le

canal des esclaves qu’on en emmène, qui sont des sauvages, dont tout ce

qu’on peut apprendre est fort incertain. C’est ce qui m’a empêché d’y

marquer plus de lieux que je n’ai fait dans ma carte de la mer Noire,

qui est à l’entrée de ce volume, ayant mieux aimé laisser l’espace des

Circassiens, et des _Abcas_ vide, que de le remplir sur la foi de gens

si rudes, qui ne savent pas distinguer pour l’ordinaire le nord d’avec

le midi.

Les Abcas confinent avec les Cherkes. Ils occupent cent milles de côtes

de mer entre la Mingrélie et la Circassie. Ils ne sont pas tout à fait

si sauvages que les Cherkes, mais ils ont le même naturel pour le larcin

et le brigandage. On négocie avec eux avec les précautions que j’ai

marquées. Ils ont besoin de toutes choses comme leurs voisins, et n’ont,

comme eux, à donner en échange que des créatures humaines, des

fourrures, des peaux de daim, et de tigre, du lin filé, du buis, de la

cire, et du miel. Procope nomme ces peuples _Abasques_ dans son

_Histoire_ de la guerre contre les Perses.

Le 10 septembre nous arrivâmes à Isgaour. C’est une rade de Mingrélie

assez bonne pendant l’été. Les vaisseaux qui viennent négocier en

Colchide s’y tiennent. Il y en avait sept grands quand nous y arrivâmes.

Notre capitaine fit d’abord mettre le sien sur quatre ancres, deux à

proue, et deux à poupe, et mit à terre les mâts et les vergues. Isgaour

est un lieu désert, et sans habitations. On y fait des huttes de ramée,

à mesure qu’il y vient des marchands, et lorsqu’on se croit en sûreté

contre les Abcas, ce qui n’arrive pas souvent. Hors de là il n’y a pas

une maison.

Avant que d’entrer dans l’histoire des travaux que j’ai soufferts, et

des dangers que j’ai courus en Mingrélie, je ferai la description du

pays et des lieux circonvoisins, sans y mêler rien de douteux, et dont

je ne sois très bien informé.

La Colchide est située au bout de la mer Noire. Du côté d’orient, elle

est enfermée par un petit royaume qui fait partie de la Géorgie ; lequel

est appelé _Imirette_ par les gens du pays, et par les Turcs Pachatchouc

ou _Pacha_ koutchouc, comme qui dirait petit prince ; du côté du midi

par la mer Noire, du côté d’occident par les Abcas, du côté du

septentrion par le mont Caucase. Sa longueur est entre la mer et les

montagnes. Sa largeur s’étend des Abcas à ce royaume d’Imirette. Le

_Corax_ et le _Phase_, fleuves fameux dans les anciens historiens, à

présent nommés Codours et Rione, lui servent là de bornes. Le premier la

sépare d’avec les Abcas. Le second d’avec l’Imirette. La longueur de la

Colchide est de cent dix milles au plus. Sa largeur est de soixante. Ce

que je sais non seulement de tous les gens du pays qui en conviennent,

mais aussi pour l’avoir traversée d’un bout à l’autre. Elle était

autrefois couverte contre les Abcas du côté du septentrion, par un mur

de soixante milles de long ; mais il y a longtemps qu’il est détruit :

ses forêts sont aujourd’hui sa défense, et sa plus grande sûreté. Les

habitants du Caucase composent cette nation belliqueuse, si renommée

sous le nom des _Huns_, laquelle est aujourd’hui séparée en différents

petits peuples. Ceux qui confinent avec la Colchide, sont premièrement

les _Allanes_, dont le pays faisait il y a longtemps la frontière

septentrionale de l’Arménie, entre le mont Caucase et la mer Caspienne,

où l’on assigne le pays des Amazones. C’est une nation renommée, qui se

joignait d’ordinaire aux Perses, contre les Romains, durant les sept

premiers siècles du dixième. Les autres sont les Suanes, les Gigues, les

Carocioles ou _Cara_-_cherkes_, peuples plus barbares que leurs noms ;

qui toutefois ne sont pas beaucoup changés, comme le remarqueront

aisément les gens versés dans l’histoire ancienne, où l’on voit que les

_Allanes_ sont nommés _Alains_, les Suanes, Tzaniens, les Gigues,

Zechiens, et les _Caracherkes_, Caracioles. Ces Cara-cherkes, comme les

appellent les Turcs, c’est-dire, _Circassiens_ noirs, sont les

Circassiens septentrionaux. Les Turcs les appellent ainsi, quoique ce

soit le plus beau peuple du monde, à cause des brouillards et des nuages

qui couvrent sans cesse leur pays. Ils ont été autrefois chrétiens. On

le voit à quelqu’unes de leurs manières, et à de certaines cérémonies

qu’ils observent dans leur pays ; mais à présent ils sont sans religion.

Ils vivent de brigandage, et sont pires que les bandits les plus

déterminés : ils vont presque nus : ils ne savent aucun art libéral, et

n’ont presque rien d’humain que la parole. Ils sont de plus grande

taille que les autres peuples, ayant l’air et la voix si féroces, qu’on

n’a pas de peine à remarquer que leur esprit et leur cœur le sont

pareillement. Ils font peur quand on les regarde, et surtout quand on

les connaît, et qu’on est bien averti que ce sont les plus résolus

assassins, et les plus hardis voleurs du monde. Ces pays ont tous leur

idiome assez distinct, mais de même génie, participant de l’esclavon, ou

du géorgien, selon qu’ils s’approchent de la Chersonèse ou du Phase.

L’ancien royaume de Colchos n’était pas un si petit royaume, car il

s’étendait d’un côté _jusqu’au_ palus-Méotide, et de l’autre jusqu’à

l’Ibérie. Sa ville capitale nommée Colchos, était à l’embouchure du

Phase sur la rive occidentale, et c’est ce qui fait qu’on donne le nom

de Colchide à la Mingrélie, parce que la Mingrélie se termine à ce

fleuve du côté d’orient. Nos géographes modernes veulent qu’il y ait une

ville nommée _Fasso_ au même endroit où était Colchos, mais c’est ce que

je puis assurer être faux.

Tous les Orientaux appellent la Colchide Odische, et les Colches

Mingréls. Je n’ai pu trouver l’étymologie de ces deux mots, ni

m’assurer, autant que j’aurais voulu, de l’origine de cette nation ; que

Diodore le Sicilien et d’autres auteurs font sortir de l’Égypte, et être

une colonie de Sésostris, ce qui n’est pas fort vraisemblable. Le pays

est assez inégal. Il a des collines et des montagnes, des vallées et des

plaines, ce qui fait une grande diversité, il s’élève insensiblement du

bord de la mer. Il est presque tout couvert de bois, et hormis les

terres labourées, qui ne sont pas en grande quantité, tout est bois

épais et hauts ; les arbres se multiplient là si fort, que si l’on

n’ôtait soigneusement les racines qui s’étendent dans les champs

labourés, et dans les grands chemins, le pays deviendrait en moins de

rien une si épaisse forêt, qu’il ne serait pas possible de s’en tirer.

L’air est assez tempéré pour le chaud, et pour le froid. Il n’est point

sujet aux orages, aux éclairs, et au tonnerre. Il produit rarement la

grêle ; mais il est fort incommode et fort mauvais, à cause de son

extrême humidité. Il y pleut presque continuellement. En été l’humidité

de la terre, échauffée par l’ardeur du soleil, infecte l’air, cause

souvent la peste, et toujours des maladies. Cet air est insupportable

aux étrangers. Il les accable d’abord d’une maigreur hideuse, et les

rend, en un an de temps, jaunes, secs, et débiles. Les naturels du pays

en sont moins maltraités durant leur vie, mais il y en a peu qui la

poussent à soixante ans.

J’attribue à cette température d’air l’hydropisie, qu’on peut dire être

la maladie épidémique des Mingréliens, laquelle ils combattent non

seulement par l’exercice continuel qu’ils font à cheval, étant sans

cesse par voies et par champs, sans s’arrêter plus de trois ou quatre

jours en un lieu ; mais aussi en mangeant beaucoup de sel, et en se

tenant toujours autour du feu. J’y attribue aussi la vermine dont le

pays est fort affligé, tant les hommes, que les bêtes. Les cochons

surtout, sont pour la plupart couverts de poux, et ils leur entrent

jusque dans la peau. Enfin il faut aussi attribuer à l’air de Mingrélie,

que les bêtes venimeuses n’y ont que peu ou point de venin.

La Colchide abonde en eaux. Elles sortent des montagnes du Caucase, et

s’écoulent dans la mer Noire. Les principaux fleuves sont le Codours,

qui est le _Corrax_ dont j’ai parlé, le Socom, qui est, je crois, le

_Terscen_ d’Arian, et le _Thassiris_ de _Ptolémée_ ; le Langur appelé

des Anciens _Astolphe_, le _Cobi_, _qu’Arian_ nomme _Cobo_, lequel avant

que d’entrer dans la mer, se joint à un autre fleuve de même grandeur

appelé Cianiscari, et qui est le fleuve Cianée. Le Tachur, _qu’Arian_

appelle _Sigame_, le _Sebeniscari_, c’est-à-dire, _le_ fleuve Cheval,

qu’on nomme ainsi, à cause de la rapidité de son cours, et que les Grecs

par la même raison nommèrent _Hippus_, et _l’Abascia_ à qui _Strabon_

donne le nom de Glaucus, Arian celui de _Caries_, et _Ptolémée_ celui de

Caritus. Ces deux fleuves se mêlent avec le _Phase_ à vingt milles de

l’endroit où il se décharge dans la mer. J’ai rapporté exprès les noms

anciens et nouveaux des fleuves de Mingrélie, parce que tous les

historiens géographes, principalement _Arian_, et plusieurs modernes,

les placent mal. Outre ces fleuves il y en a encore d’autres petits. Je

n’en parle point, parce qu’avant qu’ils entrent dans la mer, ils se

perdent dans ceux que j’ai nommés. Ces fleuves ont tous des gués, que

les gens du pays connaissent, et où ils les traversent ; aussi n’y ai-je

point vu de ponts, et il n’y a de bateau que sur quelques-uns ;

cependant ces fleuves sont rapides. Les gens du pays, pour rompre la

force du courant, ont coutume de se mettre plusieurs ensemble en guéant,

et d’avancer serrés l’un contre l’autre, et en s’appuyant encore à de

longs bâtons qu’ils coupent exprès.

Le terroir de la Colchide est mauvais, et produit peu de sortes de

grains et de légumes. Les fruits sont presque sauvages. Ils n’ont point

de goût. Ils engendrent des maladies. Il en croît en Colchide de presque

toutes les espèces que nous avons en France. Il y a aussi des melons

fort gros, mais ils ne valent rien du tout. Ce qui y vient bien c’est le

raisin, qui est partout en grande abondance. La vigne croît autour des

arbres, et monte à la cime des plus hauts. J’ai vu de si gros ceps, qu’à

peine pouvais-je les embrasser. On taille la vigne tous les quatre ans

une fois. Le vin de Mingrélie est excellent. Il a de la force, et

beaucoup de corps. Il est agréable au goût, et bon à l’estomac. On n’en

peut guère boire de meilleur en aucun port de l’Asie. Si les gens du

pays savaient faire le vin comme nous, le leur serait le meilleur du

monde ; mais ils n’y apportent aucun des soins nécessaires. Ils creusent

de gros troncs d’arbres, et s’en servent de cuve. Ils foulent là dedans

le raisin. Ils en prennent en même temps le jus, et le versent dans de

grandes pitarres, ou urnes de terre, qui sont enterrées dans leurs

maisons, ou tout proche. Ces vases tiennent chacun deux ou trois cents

pintes. Quand le vase est plein, ils le bouchent d’un couvercle de bois,

et mettent de la terre par dessus. Ils couvrent ces urnes de la même

manière que j’ai dit, que les Orientaux couvrent les fosses où ils

serrent leurs grains.

La terre est si humide en Mingrélie dans le temps des semences, que pour

ne pas trop amollir celle où l’on sème le blé et l’orge, on ne la

laboure point. On ne fait que jeter le grain dessus, il vient fort bien

de cette manière, prenant racine un pied en terre. Les Mingréliens

disent, que s’ils labouraient la terre qui porte l’orge et le blé, elle

serait si molle, que le moindre vent abattrait les tuyaux, et qu’ils ne

s’y pourraient tenir droits. Ils labourent la terre, et ils sèment les

autres grains avec des socs et des coutres de bois, tirant néanmoins des

sillons aussi profonds qu’on ferait avec des coutres et des socs de fer,

à cause que la terre est fort molle et fort humide, ainsi que je l’ai

dit. Comme ces peuples sont paresseux et lâches au delà de

l’imagination, ils s’excitent et s’entretiennent à l’ouvrage en chantant

et en hurlant si fort qu’ils s’entre étourdissent. Il est vrai que c’est

une habitude presque universelle dans tout l’Orient de s’animer au

travail par le chant ; et ce qui marque que cela naît de paresse

d’esprit, aussi-bien que de mollesse de corps, c’est qu’on observe, que

cette habitude est la plus forte du côté du midi : aux Indes, par

exemple, les mariniers ne sauraient remuer une corde qu’en chantant, ni

la prendre même qu’au milieu du chant. Les chameaux et les bœufs ont

accoutumé d’être menés au chant, et selon que leur charge est pesante il

faut chanter plus fort et plus constamment.

Le grain ordinaire des Mingréliens est le gom. Ce grain est menu comme

la coriandre, et ressemble assez au millet. On le sème au printemps de

la même manière qu’on fait le riz. On fait un trou en terre avec le

doigt, on met un grain dans ce trou, et on le couvre. grain produit un

tuyau de la grosseur du pouce, et de la hauteur d’un homme, au bout

duquel il y a un épi qui a plus de trois cents grains. Le tuyau de _gom_

ressemble assez aux cannes de sucre. On le cueille au mois d’octobre, et

aussitôt on le pend à des claies élevées et exposées au soleil. C’est

pour le faire sécher. Après qu’il a été vingt jours sur ces claies, on

le serre. On ne le bat qu’à mesure qu’on le veut faire cuire, et on ne

le fait cuire qu’aux heures du manger. Il est insipide et pesant. Il se

cuit fort vite, et en moins de demi heure. Lorsque l’eau où on l’a jeté

commence à bouillir, on le remue doucement avec une petite pelle de

bois, et pour peu qu’on appuie dessus, il se met en pâte. Quand tous les

grains sont dissous, et la pâte bien pétrie, on diminue le feu, et on

laisse bouillir l’eau, et sécher la pâte dans le chaudron dans lequel on

l’a fait cuire.

Cette pâte est fort blanche. On en fait qui l’est autant que la neige.

On la sert avec de petites pelles de bois faites exprès. Les Turcs

appellent ce pain _pasta_, les Mingréliens le nomment gom. Il se met en

morceaux avec les doigts sans peine. Sa qualité est froide extrêmement,

et laxative ; il ne vaut rien froid, ni réchauffé. Les Circassiens, les

Mingréliens, les Géorgiens tributaires de Turquie, les Abcas, les

habitants du Caucase, tous ceux qui habitent les côtes de la mer Noire

depuis le détroit des palus Méotides jusques à Trébizonde, ne vivent que

de cette pâte. C’est leur pain, ils n’en ont point d’autre. Ils y sont

si fort accoutumés, qu’ils le préfèrent au pain de froment. Je l’ai

remarqué dans la plupart de ces pays-là. Je ne m’en étonne pas ; car

moi-même, quand la nécessité m’eut obligé à vivre de cette sorte de

pudding anglais, car on peut fort bien le comparer à notre

_plain_pudding, j’y pris tant de goût, que j’eus après de la peine à le

quitter pour reprendre le pain ordinaire. Je m’en trouvais fort bien, et

j’en avais le corps mieux disposé qu’auparavant. J’ai vu en Arménie, et

en Géorgie, beaucoup de grands seigneurs, turcs, et géorgiens, entre

autres le prince de Tiflis, et le pacha d’Acalzické, qui faisaient venir

de ce grain, et en mangeaient par délices. Il faut boire du vin pur

lorsqu’on en mange, pour corriger et tempérer sa qualité froide et

laxative, et c’est ce que ces _gomiphages_ ne manquent pas de faire.

Outre ce _Gom_, il y a en Mingrélie du mil assez abondamment, un peu de

ris, du froment, et de l’orge en fort petite quantité. Les gens de

condition seulement mangent par délices du pain de blé, le menu peuple

n’en goûte jamais.

Les viandes ordinaires du pays sont du bœuf et du cochon. Le cochon y

est en très-grande abondance, et fort bon, on n’en mange point point de

meilleur en aucun lieu du monde. Il y a aussi du chevreau, mais qui est

maigre, et n’a point de goût. La volaille y est fort bonne, mais fort

rare. Lorsque j’y étais, on n’en trouvait presque point, à cause de la

guerre qui avait fait des ravages par tout le pays. Il n’y a point de

poisson que le salé qu’on apporte de Turquie, du thon, et peu d’autre en

certain temps de l’année. La venaison, qui se mange en Mingrélie, est de

sanglier, de cerf, de biche, de daim, et de lièvre ; elle est

très-excellente, on n’en peut manger de meilleur. Il y a aussi des

perdrix, des faisans, des cailles en quantité, quelques oiseaux de

rivière, des pigeons sauvages, qui sont fort bons, et gros comme les

plus gros poulets de grain. J’en ai vu vider à qui on tirait huit ou dix

glands tout entiers ; j’en étais tout étonné. Les Mingréliens prennent

ces pigeons avec des rets. On en prend beaucoup dans l’automne, l’hiver

ils se retirent au mont Caucase.

La noblesse de Mingrélie ne s’occupe qu’à la chasse. Elle chasse

principalement avec des oiseaux de proie qu’on apprivoise, et dont on se

sert ensuite. On peut dire assurément, qu’il n’y a point de pays au

monde si abondant que la Mingrélie en oiseaux de proie, laniers,

autours, hobereaux, et autres. Ils font leurs nids dans le mont Caucase.

Les petits, dès qu’ils sont éclos, se viennent jeter dans les forêts qui

sont au dessous. On en prend en quantité, et on les apprivoise en cinq

ou six jours.

De tous leurs vols d’oiseau le plus divertissant est celui du faucon sur

la grue. Ils prennent l’oiseau de rivière et le faisan avec l’épervier.

Ils ont, comme on a en Perse, et en Turquie, un petit tambour à l’arçon

de la selle. Ils battent dessus pour épouvanter le gibier, et pour le

faire lever de l’eau à ce son ; alors on lâche l’épervier dessus. Quand

on prend des hérons, on leur ôte les plumes qu’ils ont sur la tête pour

en faire des aigrettes, et on les laisse envoler. Les gens du pays

assurent, qu’il leur en revient d’autres en leur place tout aussi belles

que les premières. Comme on fait lever le gibier hors de l’eau par le

son du tambourin, on le fait de même sortir des bois ; car ce son

effraie les bêtes fauves, et les fait courir dans la plaine, où l’on les

tire. Les Mingréliens ne manquent pas de chiens pour chasser, mais ils

aiment mieux. prendre les bêtes à la course. L’épaule droite est le

droit du seigneur ; la gauche celui de la dame ; le reste se mange avec

les chasseurs.

Outre les oiseaux que j’ai nommés, et qui se trouvent en Mingrélie, on y

en voit d’étranges en forme et en plumage, inconnus en nos quartiers. Il

y vient beaucoup d’aigles, et de pélicans. Le mont Caucase produit tout

cela, et une infinité de bêtes féroces, des tigres, des léopards, des

lions, des loups, des _chacals_ ; ce dernier animal est une espèce de

renard. Il ne lui ressemble pas mal, excepté qu’il est plus gros, et

qu’il a le poil plus épais, et plus rude. C’est, dit-on, l’hyène des

anciens. En effet, il déterre les morts, et il dévore les animaux et les

charognes. On enterre les morts en Orient sans bière, et dans leurs

suaires. J’y ai vu en plusieurs endroits rouler de grosses pierres sur

les fosses, uniquement à cause de ces bêtes, pour les empêcher de les

ouvrir, et de dévorer les cadavres ; mais ce n’est pas seulement aux

morts à qui le chacal en veut. Il fait aussi la guerre aux vivants, se

jetant sur tout ce qui n’est pas capable de lui résister, comme les

enfants. Ce qui est surprenant, c’est l’adresse avec laquelle cet animal

perce dans les maisons, et se glisse dans les tentes, d’où il entraîne

les habits, quand il ne trouve pas d’autre chose, surtout les bas et les

souliers. Cet animal-là a un cri qui effraie ; car c’est un hurlement

âcre, et perçant, et qu’il traîne comme un chat qui miaule. Comme ces

animaux vont d’ordinaire en troupes, ils hurlent aussi toujours

ensemble, s’entre-répondant, dans une manière d’accord, l’un faisant la

haute, et l’autre la basse ; ce qui paraît fort épouvantable les

premières fois qu’on l’entend. L’Asie, et l’Afrique sont tourmentées de

ces animaux, que l’on appelle _dabul_ en Afrique. Quelques uns croient

que c’est l’animal que l’on appelle en latin _crocuta_, et en grec

cycissa, et que l’on prenait autrefois pour un chien sauvage ; la

Mingrélie, entre les autres pays de l’Orient, est couverte de ces

_chacals_, et de loups. Ils assiègent quelquefois les maisons, et font

des hurlements épouvantables. Le pire est, qu’ils font de grands dégâts

dans les troupeaux, et dans les haras. Le préfet des théatins, qui sont

en Mingrélie, m’assura qu’en une semaine les loups lui mangèrent trois

chevaux, et un poulain tout proche de son logis.

Il y a quantité de chevaux en Mingrélie, et d’assez bons. On en

entretient beaucoup, parce qu’ils ne coûtent rien à nourrir. Dès qu’on

est descendu de dessus, on leur ôte selle et bride, et on les mène

paître. On ne les ferre point. On les nourrit du seul pâturage.

La Mingrélie n’a ni villes, ni bourgs, elle a deux villages seulement

sur le bord de la mer, toutes les maisons sont éparses çà et là dans le

pays, il est difficile de faire mille pas sans en trouver trois ou

quatre l’une proche de l’autre. Il y a neuf ou dix châteaux, le

principal s’appelle _Rucs_, c’est où le prince de Mingrélie se retire.

Ce château a un mur de pierre ; mais si mal fait et si mince, que les

moindres pièces de campagne le perceraient. Il y a du canon dedans. Les

autres châteaux n’en ont point. Voici comme ils sont faits. Au milieu

d’une esplanade, dans un bois fort épais, on bâtit une tour de pierre,

haute de trente ou quarante pieds, capable de tenir 50 ou 60 personnes.

Cette tour est le donjon, et le lieu fort du château. On y serre toutes

les richesses du seigneur, et de ceux qui se réfugient chez lui. Proche

de cette tour, il y en a cinq ou dix plus basses, faites de bois, qui

servent de magasins pour les vivres, et pour retirer dans un assaut les

femmes et les enfants. Outre cela, il y a dans l’esplanade plusieurs

cabanes faites les unes de charpente, les autres de branches d’arbres,

les autres de cannes, et de roseaux. L’espace est fermé par une haie

fort épaisse, et par le bois, qui est si épais partout, qu’il est

impossible d’aborder ces retraites que par le chemin taillé, et fait

exprès, qui y conduit. Quand on apprend que l’ennemi est proche, on

rompt le chemin, et on le couvre d’arbres, tellement qu’il est comme

impossible de le forcer. Les Colchéens ne se tiennent dans ces châteaux

que quand ils ont peur de l’ennemi, dès que le danger est passé, ils

retournent à leurs maisons.

Les maisons de Mingrélie sont toutes de charpente : comme on est partout

proche des bois, on bâtit à fort bon marché. Les maisons des pauvres

gens n’ont point d’étages, celles des nobles en ont un seulement. Le bas

a toujours des estrades pour se coucher, et pour s’asseoir, à cause de

la grande humidité de la terre. Les gens de qualité sont assis sur des

tapis, les autres sur des bancs. Les maisons sont fort incommodes, et

fort sales, elles n’ont ni cheminées ni fenêtres. Le feu s’y fait au

milieu. Le jour y entre par la porte. Elles n’ont point de fondement,

les voleurs s’y glissent aussi sans peine. Ils font un trou sous la

première poutre qui est au rez de chaussée, et qui porte les autres, et

ils se fourrent par là dans le logis. Dès qu’on remue, ils sortent avec

la même facilité. Cet inconvénient oblige les paysans à n’avoir qu’un

grand lieu pour chaque famille. Ils retirent dedans tout ce qu’ils ont,

excepté le grain, et quelquefois le vin. Ils y habitent tous ensemble,

et ils y enferment la nuit leur bétail. Les maisons du prince, et des

seigneurs, ont de grandes cours au devant, pour donner les audiences, et

juger les différends ; mais ces cours, ou ce qu’on appelle ainsi, ne

sont qu’une esplanade, entourée de haie, ou de palissades tout au plus.

Le sang de Mingrélie est fort beau, les hommes sont bien faits, les

femmes sont très belles. Celles de qualité ont toutes quelque trait, et

quelque grâce qui charment. J’en ai vu de merveilleusement bien faites,

d’air majestueux, de visage, et de taille admirables. Elles ont outre

cela un regard engageant, qui caresse tous ceux qui les regardent, et

semble leur demander de l’amour. Les mois belles, et les âgées, se

fardent grossièrement, et se peignent tout le visage, sourcils, joues,

front, nez, menton. Les autres se contentent de se peindre les sourcils.

Elles se parent le plus qu’elles peuvent. Leur habit est semblable à

celui des Persanes. Leur coiffure ressemble fort à celle des femmes

d’Europe, à la frisure près. Elles portent un voile, qui ne couvre que

le dessus, et le derrière de la tête. Leur esprit est naturellement

subtil et éclairé. Elles sont civiles, pleines de cérémonies, et de

compliments ; mais du reste, les plus méchantes femmes de la terre ;

fières, superbes, perfides, fourbes, cruelles, impudiques. Il n’y a

point de méchanceté qu’elles ne mettent en œuvre pour se faire des

amants, pour les conserver, et pour les perdre.

Les hommes ont toutes ces mauvaises qualités, encore plus que les

femmes. Il n’y a point de malignité à quoi leur esprit ne se porte. Ils

sont tous élevés au larcin. Ils l’étudient, ils en font leur emploi,

leur plaisir, et leur honneur. Ils content avec une satisfaction extrême

les vols qu’ils ont faits. Ils en sont loués, ils en tirent leur plus

grande gloire. L’assassinat, le meurtre, le mensonge, c’est ce qu’ils

appellent les belles actions. Le concubinage, l’adultère, la bigamie,

l’inceste, et semblables vices, sont des vertus in Mingrélie. L’on s’y

enlève les femmes les uns aux autres. On y prend sans scrupule en

mariage sa tante, sa nièce, la sœur de sa femme. Qui veut avoir deux

femmes à la fois, les épouse, beaucoup de gens en épousent trois. Chacun

entretient autant de concubines qu’il veut, les femmes et les maris sont

réciproquement fort commodes là dessus. Il y a entre eux très-peu de

jalousie. Quand un homme prend sa femme sur le fait avec son galant, il

a droit de le contraindre à payer un cochon, et d’ordinaire il ne prend

pas d’autre vengeance. Le cochon se mange entre eux trois. Ce qui est

surprenant, est que cette méchante nation soutient que c’est bien fait

d’avoir plusieurs femmes et plusieurs concubines, parce qu’on engendre,

disent-ils, beaucoup d’enfants qu’on vend argent comptant, ou qu’on

échange pour des hardes et pour des vivres. Cela n’est rien toutefois au

prix d’un sentiment tout à fait inhumain qu’ils ont, que c’est charité

de tuer les enfants nouveaux nés, quand on n’a pas le moyen ou la

commodité de les nourrir, et ceux qui sont malades quand on ne les

saurait guérir. Leur raisonnement est, que l’on soustrait par-là ces

innocentes créatures à une misère qui les ferait beaucoup languir, et

qui les engloutirait enfin. Voilà comme raisonne ce peuple barbare, qui

n’a ni pudeur, ni humanité. Je crains, à dire le vrai, qu’en cet endroit

on ne manque de foi pour l’histoire, et que les vérités que je raconte

ne passent pour des exagérations. Je proteste qu’elles sont

très-certaines, et les faits que je rapporterai le justifieront

suffisamment.

Les gentilshommes du pays ont pouvoir sur la vie et sur les biens de

leurs sujets, ils en font ce qu’ils veulent. Ils les prennent, soit

femme, soit enfant. Ils les vendent, ou ils en font autre chose, comme

il leur plaît. Chaque paysan fournit à son seigneur tant de grain, de

bétail, de vin, et d’autres denrées, selon son pouvoir. Ainsi, la

richesse est selon le nombre de paysans, et c’est par là qu’elle se

compte. Chacun est obligé, outre cela, de défrayer son seigneur, un,

deux, ou trois jours l’année ; ce qui fait, que tant que l’année dure,

la noblesse va de côté et d’autre, mangeant ses paysans, et quelquefois

ceux d’autrui, ce qui est la source d’une infinité de querelles qui

dégénèrent la plupart en guerres ouvertes. Le prince fait la même vie ;

de manière qu’on est presque toujours assez empêché de savoir où il est.

Il mène avec lui toute sa famille, femmes, enfants, domestiques, et ses

hôtes, comme les ambassadeurs, et d’autres étrangers considérables,

lorsqu’il y en a ; ce qui compose un furieux train, à cause que son

bagage est porté à pied par des hommes, et par des femmes, qu’on voit

courir demi nus, chargés sur la tête, et sur les épaules. Les

Mingréliens tiennent que cela fait plus d’honneur que d’être suivi à

cheval ; ce qu’ils pourraient faire, car il ne manque pas de chevaux en

ces lieux-là, comme je l’ai déjà dit. Le prince lève ses tributs dans.

le cours de cette visite annuelle, recevant d’une autre part des

présents, où il n’a point de tributs à lever. Il juge aussi les procès,.

et autres différends, chemin faisant. On lui donne les requêtes

lorsqu’il passe, et souvent il juge l’affaire sur le champ, sinon il

assigne les parties au lieu où il doit passer la nuit.

La manière de présenter sa requête en ces occasions, est de se planter

au beau milieu de la route en face du prince ; et lorsqu’il est tout

proche, le suppliant met_un genou en terre, et donne son papier. Le

prince ne manque point de le prendre, et de le donner au vizir, qui le

lit tout haut. Le demandeur, et ses assistants, se mettent aussitôt à

jeter de grands cris. Ils gémissent, lèvent les mains au ciel, frappent

la terre de leurs bâtons, et lèvent de la poussière en l’air, pour

émouvoir le prince, qu’ils appellent mon empereur, mon dieu, mon

seigneur, et divers autres noms sacrés. Le défendeur, et ses adhérents,

dès qu’ils comparaissent, jettent de pareils cris de leur côté, et c’est

à qui les poussera plus haut. On produit les témoins de part et d’autre,

et puis le prince donne son jugement décisif. Tout cela se passe chemin

faisant, comme je l’ai observé ; car le prince ne s’arrête point ; mais

il va fort lentement, pour qu’on puisse mieux le suivre. Quand les

paysans de divers seigneurs sont en différend, leurs maîtres les

accordent. Quand les seigneurs sont eux-mêmes en différend, la force en

décide, celui qui est le plus fort gagne sa cause. Voici comment ils s’y

prennent. Ils fondent à main armée sur les bestiaux de leur ennemi, sur

ses vassaux, sur ses maisons, sur ses terres, pillant, brûlant, abattant

tout ; et enfin, lorsqu’ils ne savent plus plus à quoi s’en prendre, ils

arrachent les vignes, les mûriers, et les autres arbres aussi utiles.

Que si les parties viennent à se rencontrer durant ces actes

d’hostilités, ils se combattent d’une manière sanglante. Le plus faible

et le plus maltraité ne manque jamais de recourir au prince, qui sans

cela ne prendrait point connaissance de la querelle. Il mande l’accusé

par une personne de considération, selon la qualité des parties, et

accommode le différend ; mais ces sortes de pacifications ne durent

d’ordinaire que jusques à une occasion favorable de se venger.

Il n’y a point de gentilhomme en Mingrélie, qui n’ait querelle, c’est

pour cela qu’ils sont toujours armés, et qu’ils ont toujours autant de

gens auprès d’eux qu’ils en peuvent entretenir. Lorsqu’ils montent à

cheval, ils sont armés de toutes pièces, et leurs eurs gens aussi, ils

ne se couchent jamais que l’épée au côté. Quand ils s’endorment ils se

couchent sur le ventre en mettant leur épée dessous.

Les armes du pays sont la lance, l’arc, la flèche, le sabre droit, et

non courbé, la masse d’armes, et le bouclier ; il y en a peu qui se

servent d’armes à feu. Ils sont bons soldats, et montent bien à cheval.

Ils manient la lance avec beaucoup d’adresse. Ils apprennent aux enfants

à tirer de l’arc dès l’âge de quatre ans, à quoi ils deviennent si

adroits qu’ils tirent les oiseaux les plus légers en volant.

Leur habillement est particulier, ils ont peu de barbe, hormis les

ecclésiastiques. Ils se rasent le sommet de la tête en couronne, et

laissent croître jusque sur leurs yeux le reste de leurs cheveux, aussi

coupés en rond. Ils se couvrent la tête d’une petite calotte de feutre

fort fin, découpée, et taillée sur les bords en plusieurs croissants.

L’hiver ils portent un bonnet fourré. Ils sont si gueux, et si

misérables, que pour ne point gâter à la pluie leur calotte, ou leur

bonnet, ils le mettent dans la poche lorsqu’il pleut, et vont ainsi tête

nue Ils portent sur le corps de petites chemises qui leur tombent sur

les genoux, et qu’ils enferment dans un pantalon étroit. Il n’y a guère

d’habillement au monde plus laid que le leur. Ils portant une corde de

plusieurs brasses en ceinture ; c’est pour attacher les personnes et le

bétail qu’ils enlèvent à leurs voisins, ou qu’ils prennent à la guerre.

Les grands ont des ceintures de cuir large de quatre doigts, couvertes

de plaques d’argent, et chacun attache à la sienne un couteau, et la

pierre à aiguiser, un fusil à faire du feu, trois bourses de cuir

pleines, l’une de sel, l’autre de poivre, la troisième d’alènes, de fil,

et d’aiguilles. Les pauvres gens vont presque nus, leur misère est sans

pareille, ils n’ont la plupart qu’un méchant feutre pour se couvrir. Ils

mettent ce feutre, assez semblable à la chlamide des Anciens, en passant

la tête dedans, et ils le tournent comme ils veulent du côté que vient

le vent ou la pluie ; car il ne couvre qu’un côté du corps, et ne

descend que jusqu’aux genoux. On en fait de fins qui résistent à l’eau,

et ne sont pas si pesants que les communs, lesquels assomment, surtout

quand ils sont mouillés. Qui a une chemise, et un méchant caleçon, est

trop riche, presque tous vont nu pieds ; les souliers des Col de :

Colchéens sont d’une semelle de peau de buffle, qui n’est point

préparée. Cette semelle s’attache aux pieds, avec une courroie de même

peau qu’on lace par dessus. On n’a pas le pied moins mouillé dans ces

sortes de sandales, que si on l’avait tout nu. La figure à côté

représente cet habit, et la chaussure des Mingréliens, lorsque la neige

est épaisse sur la terre.

Presque tous les Mingréliens, hommes et femmes, même les plus grands, et

les plus riches, n’ont jamais qu’une chemise, et qu’un caleçon à la

fois. Cela leur dure au moins un an. Pendant ce temps ils ne les lavent

pas trois fois ; mais une, ou deux fois la semaine, il les font secouer

sur le feu pour les nettoyer de la vermine, dont ils sont toujours

pleins. Je n’ai rien vu de sale et de dégoûtant comme cela. C’est ce qui

fait que les dames de Mingrélie ne sentent guère bon. J’approchais

toujours d’elles fort épris de leur beauté, mais dès que j’avais été un

moment à leurs côtés, la méchante odeur qu’elles rendaient, étouffait

l’amour qu’elles m’avaient donné.

Les grands mangent aussi sur des tapis à la façon des Orientaux. Leur

nappe est, ou de toile peinte, ou de cuir, et souvent ils n’ont qu’une

planche. Les gens du commun s’asseyent sur un banc, on en met devant eux

un autre de même hauteur qui sert de table. Toute la vaisselle est de

bois, les gobelets en sont aussi. Les gens de qualité one un peu

d’argenterie. C’est la coutume de ce pays sauvage, que tout le monde

sans distinction, soit de l’un, soit de l’autre sexe, mange ensemble, le

roi, et toute sa suite, jusqu’à ses palefreniers. La reine, ses femmes,

ses filles, ses domestiques, et tout ce qui est à son service, jusqu’au

dernier laquais. Ils mangent dans des cours, lorsqu’il ne pleut point.

On se range en rond, ou par files, et l’on se met plus haut ou plus bas,

selon sa qualité. Quand il fait froid, on fait de grands feux dans la

cour où l’on mange. Le chauffage ne coûte rien là, car ce n’est que

bois, comme j’ai dit. Lorsqu’on est assis pour manger, quatre hommes,

dans les grandes maisons, apportent sur les épaules une grande chaudière

de _gom_, ce grain cuit, dont j’ai parlé. Ordinairement, un gueux, à

demi nu, en sert avec une pelle de bois, à chacun un morceau, qui pèse

bien trois livres. Deux autres serviteurs, un peu moins mal-faits,

apportent un chaudron de ce grain plus blanc que l’autre. On n’en sert

qu’aux personnes de condition. Les jours ouvriers, on ne donne que cela

au commun du logis. Les maîtres ont un peu de légumes, ou de poisson sec

rôti, ou un peu de viande. Les jours de fête, ou lorsqu’on traite

quelqu’un, on tue, ou un cochon, ou un bœuf, ou une vache, à moins qu’on

n’ait de la venaison. Aussitôt que l’animal est égorgé, ils l’habillent,

et le mettent au feu, sans sel, et sans sauce, dans cette grande

chaudière, où ils font cuire leur pâte. Lorsque la viande a un peu

bouilli, ils la tirent de dessus le feu, jettent le bouillon, et la

servent ainsi demi crue, sans aucun assaisonnement. Le maître du logis a

toujours devant lui une fort grande portion de viande. On lui sert aussi

la plupart des légumes, tout le pain, toute la volaille, laille, et tout

le gibier. Il en envoie à ses hôtes, et à ceux qu’il veut caresser. On

porte tout à la bouche avec les doigts, et si salement, qu’il n’y a

qu’une grande faim qui pût porter à manger à la table de ces barbares,

les moins honnêtes gens de notre Europe. Quand on a commencé à manger,

il y a deux hommes qui donnent à boire à la ronde. Chez les gens du

commun ce sont des femmes, ou des filles, qui le font. C’est la même

incivilité parmi eux de demander du vin, et d’en refuser ; il faut

attendre qu’on en présente, et le prendre quand il est présenté. On ne

donne pas moins de demi-setier à chaque coup : le tour se fait trois

fois dans les repas ordinaires. Aux fêtes, et aux banquets, les conviés,

et les personnes considérables, boivent jusqu’à ce qu’ils soient ivres.

Les Mingréliens, et leurs voisins, sont de très-grands ivrognes. Ils

surpassent en cela les Allemands, et tout le Nord. Ils ne mêlent jamais

leur vin. Hommes, et femmes, tous le boivent pur. Lorsqu’ils sont

échauffés, ils trouvent les coupes de chopine trop petites. Ils boivent

dans les plats et avec la cruche. J’ai logé, près de Cotatis, chez un

gentilhomme des plus grands buveurs du pays. Pendant que j’étais chez

lui, il fit un festin à trois de ses amis. Ils s’échauffèrent tous

quatre si fort à boire, depuis dix heures du matin, jusqu’à cinq heures

du soir, qu’ils burent une charge et demie de vin : une charge de vin

pèse 300. livres. Dans les festins de ces peuples, c’est une coutume

pratiquée de tout le monde de se lever de table, et d’aller à ses

besoins autant de fois qu’on en est pressé. pressé. On s’y remet sans

jamais laver ses mains. Ils excitent à boire autant qu’ils peuvent les

conviés, et leurs amis, et c’est surtout à table qu’ils observent des

civilités, et se font des compliments. Leurs entretiens d’homme à homme

sont des contes de vols, de guerre, de _combats_, d’assassinats, et de

vente d’esclaves. Ceux qui se font avec des femmes sont assez

déshonnêtes ; car elles se plaisent à tous les discours d’amour, de

quelque lubricité, et de quelque effronterie qu’ils soient mêlés, et

elles n’ont point de honte des mots les plus sales. Leurs enfants

apprennent ces mots et ces discours aussitôt qu’à parler. Ils n’ont pas

dix ans, que tou s leur entretien avec les femmes sont plus déshonnêtes

qu’on ne l’oserait dire. L’éducation des enfants est sans exagération la

plus méchante du monde en Mingrélie. Le père les élève au larcin, la

mère les forme à la turpitude.

J’ai observé ci-dessus que les femmes de ce pays-là sont pleines de

compliments et de cérémonies. Les hommes le sont aussi. On salue les

gens au-dessus de soi en mettant le genou en terre, et c’est comme en

usent, tant les femmes, que les hommes. Lorsque celui qui vient faire un

message est de considération, ou qu’il est envoyé par une personne

distinguée, on lui étend un tapis à terre, au devant de la personne à

qui le message s’adresse. Il y ploie le genou, et se tient appuyé dessus

tout le temps de sa visite, comme je l’ai rapporté. La même chose se

pratique, lorsque l’on apporte quelque bonne nouvelle.

C’est une coutume fort universelle, en ces pays pays septentrionaux,

dont je fais la description, de ne délivrer aucune chose à son

supérieur, présent, requête, ou message, que le genou en terre. On ne

lui parle guère non plus qu’en cette posture. C’est ce qu’on appelait

_l’adoration_, à la cour des empereurs grecs ; d’où cette sorte de

respect passa chez les princes chrétiens de la mer Noire, vers la fin du

bas empire. Les empereurs s’en formalisaient, prétendant, qu’encore que

ces princes fussent souverains en leurs petits États, ils étaient

néanmoins vassaux de l’empire, et qu’en cette qualité, ils devaient non

seulement s’abstenir des ornements propres et particuliers aux

empereurs, lesquels ils se donnaient la liberté de porter ; mais aussi,

n’exiger point la génuflexion, et les autres suprêmes respects qu’ils se

faisaient rendre.

La langue des Colchéens est dérivé de l’ibérien, ou du géorgien, lequel

on croit dérivé du grec. Elle est distinguée en idiome littéral, et

idiome vulgaire. Il n’y a guère de monuments de l’idiome littéral

restants, que dans le texte de la Bible, dont même l’on ne trouve que le

Nouveau Testament, et dans la liturgie, écrits l’un et l’autre en

lettres majuscules. Ainsi c’est proprement une langue morte que cet

ancien colchéen, où l’étude seule peut faire rentrer. Les

ecclésiastiques n’y entendent pas même l’office, quoi qu’ils le disent

ou doivent dire chaque jour.

La Mingrélie est aujourd’hui fort peu peuplée, elle n’a pas plus de

vingt mille habitants. Il n’y a que trente ans qu’elle en avait 80.

mille. La cause de cette diminution vient de ses guerres avec ses

voisins, et de la quantité de gens de tout sexe, que les gentilshommes

ont vendus ces dernières années. Depuis longtemps, on a tiré tous les

ans par achat, ou par troc, douze mille personnes de Mingrélie. Tout

cela va entre les mains de mahométans, Persans, et Turcs ; n’y ayant

qu’eux qui les viennent quérir. On en emmène trois mille tous les ans à

droiture à Constantinople ; on les a en troc de draps, d’armes, et

d’autres choses que j’ai dit, qu’on apporte en Mingrélie. Il y vient

tous les ans quelque douze voiles de Constantinople et de Caffa ; et

plus de soixante felouques de Gonié, d’Irissa, et de Trébizonde. Ce

qu’elles chargent en Mingrélie, outre les esclaves, c’est de la soie, du

lin en fil et en toile, de la semence de lin, des peaux de bœuf, des

martres, du castor, du buis, de la cire, et du miel. Le miel de

Mingrélie est fort bon. Il y en a de deux sortes, du roux, et du blanc :

le blanc n’est pas en si grande quantité que l’autre ; mais il est

beaucoup meilleur et plus doux ; le sucre raffiné ne l’est pas plus :

c’est un manger fort délicat. Il est ferme sous la dent. Outre le miel

domestique, il y en a un sauvage, qui se trouve dans les trous, et dans

les fentes des arbres ; il est fort abondant. Les vaisseaux de Caffa

l’emportent pour la Tartarie, où l’on en fait avec du grain un breuvage

tout à fait violent. Les Turcs font un grand profit sur ce qu’ils

emportent de Mingrélie, ce qu’ils achètent un écu ils le revendent

quatre. Leur grand profit est sur les esclaves.

C’est une chose qui n’est pas croyable que l’inhumanité des Mingréliens,

et cette cruauté dénaturée qu’ils ont tous pour leurs compatriotes, et

que quelques-uns ont pour leur propre sang. Ils ne cherchent que

l’occasion de s’emporter contre leurs vassaux pour avoir quelque

prétexte de les vendre avec leurs femmes et leurs enfants. Ils enlèvent

les enfants de leurs voisins, et en font la même chose : ils vendent

même leurs propres enfants, leurs femmes et leurs mères ; et cela, non

par provocation, ou motif de vengeance, mais uniquement, par l’impulsion

de leur naturel dépravé. On m’a montré plusieurs gentilshommes qui ont

été dénaturés jusqu’à ce point. Un d’eux vendit un jour douze prêtres.

L’histoire de cette méchanceté a une particularité étrange, et elle

mérite bien d’être rapportée comme un exemple sans pareil. Ce

gentilhomme devint amoureux d’une demoiselle. Il résolut de l’épouser,

quoiqu’il eût déjà une femme. Il demanda la demoiselle, et l’obtint.

C’est la coutume en Mingrélie d’acheter les femmes. On les achète selon

la condition, selon l’âge, selon la beauté. Le gentilhomme ne savait où

prendre ce qu’il avait promis pour obtenir sa maîtresse, et ce qu’il lui

fallait pour la noce, qu’en vendant des gens. Ses sujets qui apprirent

son dessein s’enfuirent, et emmenèrent leurs femmes et leurs enfants.

Réduit au désespoir, il s’avisa de cette perfidie tout à fait outrée. Il

invita douze prêtres à venir chez lui dire une messe solennelle, et

faire un sacrifice. Les prêtres y allèrent bonnement. Ils n’avaient

garde de penser qu’on les voulût vendre aux Turcs, ne s’étant jamais

rien vu de pareil en Mingrélie. Le gentilhomme les reçut bien, leur fit

dire la messe, leur fit immoler un _bœuf_, bœuf, et les en traita

ensuite. Quand il les eut bien fait boire, il les _fit_ prendre par ses

gens, les fit enchaîner, leur fit raser la tête et le visage, et la nuit

suivante il les mena à un vaisseau turc, où il les vendit pour des

meubles et des hardes ; mais ce qu’il en tira ne suffisant pas encore

pour payer sa maîtresse et pour faire sa noce, ce tigre prit sa femme,

et l’alla vendre au même vaisseau.

Tout le commerce de Mingrélie se fait par échange, à des foires qu’on

tient de côté et d’autre successivement, où l’on se pourvoit de ce qui

est nécessaire, comme à des marchés. On donne marchandise pour

marchandise. L’argent n’a point de prix arrêté entre le peuple. Celui

qui a cours, sont les piastres, les écus de Hollande, et les _abassis_,

qui sont des pièces faites en Géorgie au coin de Perse, de la valeur de

dix-huit sols chacune. Le prince de Mingrélie, qui mourut il y a vingt

ans, avait commencé à faire battre monnaie. Cela ne dura pas, à cause du

peu d’argent qu’on apporte dans le pays, et parce que le pays n’en

produit point du tout. Il ne produit non plus ni or, ni autre métal. Je

ne sais ce qu’est devenu ce gravier, et ce sablon d’or, que les Anciens

disent qu’on y recueillait avec des toisons, et qui a donné sujet à la

fable de la Toison d’or. On n’en trouve en Colchide, ni dans les

montagnes, ni dans les rivières, et de quelque côté que l’on se tourne,

il n’y a pas moyen d’accorder là dessus l’antiquité avec le temps

présent.

La Mingrélie entière n’a que quatre mille hommes d’armes. À la vérité ce

sont presque tous gens de cheval. Il n’y a que trois cents piétons avec

cette cavalerie. Ces soldats ne sont point distribués en régiments, ni

en compagnies. Chaque seigneur et chaque gentilhomme mène ses gens au

combat sans ordre, sans rang, sans officiers, il s’en _fait_ suivre

toujours, aussi bien en fuyant qu’en chargeant l’ennemi.

Les guerres des Mingréliens, et de leurs voisins, ne sont proprement que

des courses et des pillages ; et lorsqu’ils attaquent l’ennemi, ils le

font fort impétueusement : car ils ne manquent pas de courage et de

résolution. S’ils mettent l’ennemi en fuite, ils le suivent et courent

tout son pays ; brûlent, pillent partout, emmènent toute sorte de

personnes, et après ils se retirent avec la même impétuosité. Ils

prennent le plus de prisonniers qu’ils peuvent, de sorte que dès qu’ils

ont abattu quelqu’un de cheval, ils sautent à bas du leur, lient le

vaincu de la corde que j’ai dit qu’ils portent en ceinture, et le

donnent à garder à leurs valets. Celui qui a pris un prisonnier a sur

lui pouvoir de vie et de mort, il en peut faire tout ce qu’il veut.

D’ordinaire il le fait esclave, et le vend aux Turcs. Lorsque ces

peuples sont assaillis, ils se présentent au passage de quelque rivière,

et mettent de la mousqueterie en embuscade, tâchant d’empêcher le

passage à l’ennemi. Si l’ennemi les force, ils s’enfuient, et se

retirent dans les bois, laissant le pays à sa merci. De cette sorte, les

guerres de ces peuples ne durent guères : en moins de quinze jours cela

est fini, l’ennemi est retiré ; il a ravagé tout le pays.

Les entrées du prince de Mingrélie montent tout au plus à vingt mille

écus par an. Elles proviennent des douanes de ce qu’on apporte dans le

pays, et de ce qu’on en emporte, des gens qu’il vend, et des avanies

qu’il fait. Il met tout ce revenu dans ses coffres, car il ne dépense

pas un denier. Ses vassaux le servent sans gages ; et son domaine lui

fournit tant de vivres pour toute sa maison, qu’il en a de reste. Il

envoie souvent au roi de Perse des faucons, et de toute sorte d’oiseaux

de proie. Le roi lui envoie pour cela des brocards d’or et de soie, des

tapis, des armes, de la vaisselle, et plusieurs autres choses, dont un

prince gueux, comme celui de Mingrélie, peut avoir besoin. Il entretient

un pareil commerce avec le cam de Géorgie. Sa cour, dans les fêtes

solennelles, est de deux cents gentilshommes ; dans les autres jours, il

y en a environ six-vingts. Son train est de trois cents personnes, sans

les gentilshommes. Celui de la princesse est de cent personnes d’un et

d’autre sexe. Aux grandes fêtes, elle a une cour de plus de soixante

dames bien faites et bien vêtues.

La religion des Colchéens a, je crois, été autrefois la même que celle

des Grecs. Des historiens ecclésiastiques disent qu’une esclave

convertit à la foi de Jésus-Christ, le roi, la reine, et les grands de

Colchide, du temps de Constantin le Grand ; qui envoya à ces nouveaux

convertis des prêtres et des docteurs, pour les baptiser, et pour les

instruire des mystères du christianisme. La tradition arménienne donne à

cette esclave le nom de _Nine_. D’autres disent qu’ils doivent la

connaissance du christianisme à un Cyrille, que les Esclavons appellent

en leur langue _Chiusil_, qui vivait environ l’an 860. Les Mingréliens

montrent sur le bord de la mer, en un lieu nommé _Pigivitas_, proche du

fleuve _Corax_, une église qui a trois nefs, et qui est fort grande. Ils

assurent que saint. André prêcha à l’endroit où cette église est bâtie.

Je l’ai vue de loin ; c’est un ancien bâtiment, autant qu’on le peut

juger, d’un mille de distance. Le _catholicos_ y va une fois en sa vie

faire l’huile sainte, que les Grecs appellent mirone ; on dérive ce

terme de mouron, qui est le baume blanc d’Arabie. Je n’ai discouru de

religion avec aucun Mingrélien, n’en ayant trouvé aucun qui sût ce que

c’est que religion, que loi, que péché, que sacrement, et que service

divin. Tout ce que j’ai remarqué sur cela, est que les femmes allument

quelquefois de petites bougies et les attachent à la porte de leur

logis, ou d’une église, font brûler en même temps un grain d’encens, et

se tournent vers le soleil, en faisant de grandes inclinations de Corps,

et des signes de croix, de la tête aux pieds.

Comme je n’entendais point la langue des Mingréliens, ni des Géorgiens,

pour pouvoir m’instruire de leur créance en leur conversation, et que je

ne trouvai personne parmi eux qui en sût parler d’autre ; je crois que

je ne saurais faire mieux pour bien donner à connaître quelle est leur

religion, que de rapporter la _relation_ que m’en a donnée le Père Dom

Joseph Marie Zampi, Italien, Mantouan, préfet des théatins,

missionnaires en Colchide, écrite de sa main, qui n’a jamais été

imprimée, et qu’il n’a pas même finie. Ce Père, qui m’en fit présent

pendant que j’étais avec lui, avait été vingt-trois ans sur les lieux

quand il se mit à la composer. Ainsi, il n’en devait ignorer, ni le

culte, ni la créance ; et j’ai lieu de croire qu’il l’aura faite de

bonne foi. La voici traduite mot pour mot.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 8 / 55 题