VOYAGE DE MONSIEUR LE CHEVALIER CHARDIN DE PARIS A ISPAHAN.

Je partis de Paris, pour retourner aux Indes, le 17. Août 1671. quinze

mois justement après en être revenu. J’entrepris pour la seconde fois ce

grand voyage, tant pour étendre mes connaissances sur les langues, sur

les mœurs, sur les religions, sur les arts, sur le commerce, et sur

l’histoire des Orientaux, que pour travailler à l’établissement de ma

fortune.

Le feu Roi de Perse m’avait fait son Marchand par des Lettres patentes

l’an 1666. et m’avait chargé de faire faire plusieurs bijoux de prix,

dont Sa Majesté avait de sa propre main dessiné les modèles. Madame

_Lescot_, Négociante fameuse par son esprit, et par la hardiesse de ses

entreprises, encore plus que par les grands biens qu’elle avait amassés

m’excitait, de concert avec feu mon Père, à exécuter ma Commission : et

m’offrirent tous deux d’être de moitié avec moi. Monsieur Raisin,

Lyonnais, fort honnête homme, et mon associé au précédent Voyage,

s’engagea de nouveau dans ce commerce. Quatorze mois durant nous fîmes

chercher dans les plus riches pays de l’Europe, de grandes pierres de

couleur, de grosses perles, et le plus beau corail travaillé. Nous fîmes

faire de riches ouvrages d’orfèvrerie, des montres et des horloges

curieuses ; et parce que notre fonds n’était pas encore employé, nous

fîmes passer en Italie douze mille _Du_cats d’or. Mon Associé se rendit

à Livourne avant moi par la voie de Gênes ; je m’y rendis à la fin

d’Octobre par Milan, Venise, et Florence.

Le 10. Novembre nous nous embarquâmes sur un vaisseau d’un convoi

hollandais qui allait à Smyrne. Ce convoi était composé de six vaisseaux

marchands et de deux vaisseaux de guerre. Sa charge montait à trois

millions de livres ou environ, non compris les effets que les passagers,

les mariniers, et les capitaines même cachent et ne déclarent point,

pour n’être pas obligés d’en payer les droits de fret, de douane, et de

consulat. Nous touchâmes Messine, Zante, et plusieurs autres îles de

l’archipel. Nous eûmes à celle de Micone un différend considérable avec

un corsaire livournais, pour un de ses gens qui s’était sauvé à notre

bord en nageant un mille. Il le fallut rendre. Le corsaire nous envoya

dire qu’il venait nous combattre, si nous ne lui rendions son matelot.

Nous ne trouvâmes pas que la chose en valût la peine.

Il y a d’ordinaire quarante vaisseaux de corsaires chrétiens dans

l’archipel, tant de Majorque, que de Villefranche, de Livourne, et de

Malte. Ces vaisseaux sont petits la plupart, et assez mal avictuaillés ;

mais équipés de gens que la misère, et une longue habitude de faire du

mal, ont rendu déterminés, et cruels. Il n’y a point de maux imaginables

qu’ils ne fassent aux habitants des îles de cette mer, où ils peuvent

aborder ; quoique ces habitants soient tous chrétiens, et que plusieurs

reconnaissent le pape.

Je ne saurais oublier la réponse, qu’un de ces corsaires, nommé le

chevalier de _Témericourt_, fit en ce temps-là au marquis de Pruilly,

frère du maréchal d’Humières, qui montait un vaisseau de roi nommé Le

Diamant. S’étant rencontrés à l’île de _Millo_, le marquis invita le

chevalier, et la conversation s’étant tournée sur ceux qui font le

cours, il lui dit, comme me racontèrent peu de temps après des

gentilshommes qui étaient présents, _Chevalier, les viols, les meurtres,

les sacrilèges que tu commets journellement, tes blasphèmes ; en un mot,

tes actions impies et barbares, ne te font-elles point craindre ?

Peux-tu espérer d’aller en paradis ? Ne crois-tu pas qu’il y ait un

enfer ? Moi_, répondit le chevalier, _point du tout ; Je suis luthérien,

je ne crois rien de tout cela_ : Voilà l’esprit des corsaires, et voici

une autre particularité qui les regarde.

Pendant que nous attendions le vent au port de _Micone_, il arriva deux

grands vaisseaux de guerre vénitiens. Ils y entrèrent de nuit. L’amiral

en jetant l’ancre, tira des fusées du haut de son grand mât. Cela

s’appelle faire la _roquette_, du mot italien _rocquetta_ qui signifie

fusée ; c’était pour avertir les corsaires chrétiens, qui pouvaient être

au port, de se retirer avant le jour. Il y en avait alors deux. Ils

firent voile le lendemain matin, et allèrent donner fond derrière un

cap, à une lieue de là seulement. L’amiral était un noble Vénitien, chef

d’escadre. J’allai lui faire visite, et lui ayant demandé la raison de

ces fusées, il me dit, qu’il avait ordre d’en user ainsi, parce que la

République s’étant engagée au Grand Seigneur dans le traité de Candie,

de chasser de l’archipel les corsaires chrétiens, et d’en prendre autant

qu’il se pourrait ; mais qu’ayant d’ailleurs reçu plusieurs services de

ces corsaires, durant la dernière guerre qu’elle a eu contre le Turc,

elle usait de ce ménagement, afin de satisfaire la _Porte_, sans agir

pourtant contre les corsaires. Que dans cette vue les bâtiments

maritimes de la République avaient ordre de se faire toujours connaître

dans l’archipel, afin que les corsaires chrétiens s’éloignassent d’eux,

ou ne les approchassent pas de si près, qu’on ne pût faire semblant de

ne les pas voir. De jour, ajouta-t-il, nous nous faisons assez connaître

par nos pavillons, mais de nuit, lorsque nous entrons dans un port, nous

faisons tirer des fusées, et envoyons même quelquefois des officiers à

terre pour savoir s’il y a des corsaires chrétiens au port, et les faire

avertir de se retirer.

J’arrivai à _Smyrne_ le 7. Février 1672, après trois mois de navigation.

Nous essuyâmes en cette longue traversée un rude froid, et de fortes

tempêtes. Nous manquâmes de vivres, et nous ne pouvions faire ce voyage

avec plus de risque, et plus de souffrances.

Je ne m’arrêterai point à faire la description. de _Smyrne_, n’y ayant

rien observé, non plus que dans tout l’archipel, qui ne se trouve dans

les relations de _Spon_, et d’autres voyageurs savants, et exacts, qui y

ont été depuis moi. Je me renfermerai à en rapporter quelques points de

commerce, et d’histoire, dont ils n’ont point parlé.

— Je commence par celui des Anglais comme le plus considérable. Il est

conduit par une Compagnie royale, établie à Londres, laquelle se

gouverne d’une manière très prudente, et qui ne saurait manquer de

réussir. Il y a près de cent ans qu’elle subsiste, ayant été établie

vers le milieu du règne d’Élisabeth règne fameux pour avoir entre autres

choses produit diverses compagnies de commerce, et particulièrement

celles de Hambourg, de Russie, de Groenland, des Indes orientales, et de

Turquie, qui toutes durent encore. Le commerce était alors en son

enfance, et rien ne marque mieux l’ignorance de ce temps-là, à l’égard

des pays un peu éloignés, que l’association que faisaient ces

marchands ; car ils se mettaient plusieurs ensemble, pour

s’entre-conduire et pour s’entraider. Cette compagnie qui regarde le

négoce du Levant, est d’une espèce particulière. Ce n’est point une

société, où chacun fournisse une somme qui s’unisse en masse. C’est un

corps qui n’a rien de commun, que l’octroi et le privilège de négocier

en Levant. Il se donne le nom de compagnie réglée. Il n’y entre que des

marchands de race, ou des gens qui en ont fait l’apprentissage. On donne

pour être reçu en ce corps environ 120. écus, si l’on est moins âgé de

25. ans, et le double, si on l’est plus. La compagnie ne commet à

personne son pouvoir, ni la direction entière de ses affaires. Elle se

gouverne par elle-même, à la pluralité des voix. Celui qui fait assez de

négoce pour porter huit écus d’imposition par an, a sa voix aussi forte

que celui qui en fait pour cent mille. Cette assemblée ainsi

démocratique, envoie les vaisseaux, lève les taxes sur les marchandises,

présente l’ambassadeur que le roi envoie à la _Porte_, élit les deux

consuls de la nation à Smyrne, et à Alep, et empêche l’envoi des

marchandises qu’elle ne juge pas propres en Levant. Elle est

présentement composée d’environ trois cents marchands, et elle élève en

Turquie beaucoup de jeunesse de bonne maison, qui apprend le commerce

sur le lieu. Ce commerce monte à six ou sept cent mille livres sterling

par an, et consiste en étoffes de laine travaillées en Angleterre, et en

argent, qu’on charge tant en Angleterre, qu’en Espagne, en France, et en

Italie ; en échange de quoi on rapporte des laines, et des cotons filés,

des galles, de la soie crue et ouvrée, et quelques autres denrées de

moindre valeur. La compagnie ayant reconnu, que l’envie que l’intérêt

fait naître d’ordinaire entre les gens de même profession, était capable

de les ruiner, qu’elle leur faisait hausser, ou baisser le prix des

marchandises, pour courir sur le marché l’un de l’autre, qu’elle met en

querelle les marchands avec les consuls, les consuls avec l’ambassadeur,

et qu’elle fait faire mal-à-propos de certaines épargnes qui attirent

des avanies, et de rudes vexations : La compagnie, dis-je, ayant reconnu

ces maux, y a fort sagement remédié ; car le drap d’Angleterre, dont les

Anglais portent en Turquie environ vingt-mille pièces par an, et la

plupart des autres marchandises, leur sont envoyées avec un tarif du

prix auquel ils les doivent vendre. On leur en envoie un autre, pour

celles qu’on leur ordonne d’acheter, et ainsi il n’arrive point que les

marchands se causent aucun dommage, dans la vue de leur profit

particulier.

Pour éviter les autres désordres, la compagnie donne pension à

l’ambassadeur anglais qui réside à la _Porte_, aux consuls, et à leurs

principaux officiers, comme sont le ministre, le chancelier, le

secrétaire, les interprètes, les janissaires, et autres. Ces officiers

ne peuvent lever aucune somme sur les marchands, ni pour raison de

droits, ni sous prétexte de présents, ou de dépenses extraordinaires.

Quand il en faut faire, ils avertissent les députés de la nation qui

sont deux marchands constitués pour agir au nom des autres. Ces députés

examinent et résolvent avec l’ambassadeur, ou le consul, ce qu’il faut

donner, les voyages qu’il faut faire à la Porte, et ce qu’il y a à

traiter. Ce n’est pas que l’ambassadeur ou le consul, ne puissent agir

seuls ; mais ils en usent ainsi pour leur décharge, et même dans les

affaires, ou importantes, ou extraordinaires, ils assemblent toute la

nation. Aussitôt que la résolution est prise, les députés avertissent le

trésorier de fournir ce qui est nécessaire, soit argent, soit nippes, ou

curiosités. Ce trésorier est établi par la compagnie même ; il fournit

pour tout cela, satisfait ponctuellement à tous les frais, payant aussi

exactement les gages de chaque officier. Ainsi, l’ambassadeur, et les

consuls, n’ont uniquement qu’à veiller à la sûreté de la nation

anglaise, et au bien de son commerce, sans être distraits par leurs

propres intérêts. Il y a beaucoup d’autres beaux règlements dans cette

compagnie pour la manutention de son trafic en Levant ; aussi se fait-il

avec un honneur et un profit tout autre que celui des nations voisines.

Cette compagnie a ici plus de vingt maisons : et ceux qui en sont

entretiennent tous des chevaux de prix. On sait que ceux de la Natolie,

dont Smyrne est une des plus fameuses villes, sont des plus beaux du

monde.

Les Hollandais font aussi beaucoup d’affaires à Smyrne, et même plus

qu’aucune autre nation de l’Europe ; mais ils en font peu ailleurs, et

tout leur commerce dans les autres villes du Levant ne va pas loin. Leur

principal profit est à voiturer en Europe les Arméniens, et leurs

marchandises, et à les ramener. Ils gagnent aussi beaucoup sur leur

argent, dont la Turquie est toute pleine. Cet argent est de bas aloi, et

de plus notablement mêlé de pièces fausses. Il consiste en écus,

demi-écus, testons, et pièces de quinze sols. Les écus et les demi-écus

sont la plupart au coin de Hollande. Les Turcs les appellent aslani,

comme qui dirait des lions, à cause que de chaque côté il y a un lion

marqué dessus. Les Arabes par sottise, ou autrement, ont pris le lion

pour un chien, et ont nommé ces pièces _abou-Kelb_, comme qui dirait des

chiens. Les quarts sont presque tous faux, et les meilleurs n’ont que

moitié de fin. Cependant les Turcs ont si peu de discernement et de

connaissance, qu’ils estiment davantage cette monnaie que celle

d’Espagne. Ils appellent les écus d’Espagne _marsillies_, parce que les

Marseillais ont été les premiers qui en ont porté de grandes sommes en

Turquie.

Les États entretiennent un résident à la Porte, auquel ils donnent

quatre mille écus d’appointements. Ce résident a de plus la moitié du

revenu des consulats hollandais de Levant, qui quelquefois monte à

beaucoup, y ayant eu un consul anglais à Smyrne qui tira en un an

cinquante mille écus de droits. Lorsque j’y arrivai, le consul avait de

grands différends avec les marchands ; il les accusait de le tromper ;

il en prenait leurs livres à témoin ; il voulait qu’ils fussent vus, et

les marchands n’y voulaient entendre en aucune manière. Le résident

n’ayant osé juger ce différend, les parties s’en remirent aux États.

Cependant de peur que la venue du convoi ne fît de nouvelles affaires,

les marchands et le consul s’accordèrent de ses droits de consulat à dix

mille cinq cents écus, pour tout ce que le convoi avait apporté, et pour

tout ce qu’il emporterait.

Les Français sont en grand nombre à Smyrne, et dans tout le Levant. On

en trouve en tous les ports de Turquie qui sont sur la mer Méditerranée,

et non seulement des marchands, mais de toute sorte de professions. Il y

a peu d’arts mécaniques dont l’on ne trouve quelque ouvrier parmi eux et

il n’y manque pas surtout de teneurs d’auberge et de cabaretiers. Ils

sont presque tous Provençaux ; mais le négoce qu’ils y font est si peu

de chose, qu’un marchand seul en chaque lieu pourrait faire toutes leurs

affaires. À Smyrne, par exemple, ils sont plus de cent marchands, et

cependant la vérité est, qu’il y a eu des années qu’il ne venait pas de

France quatre cent mille livres d’effets pour eux tous. Plusieurs

d’entre eux n’ont pas cinq cents écus de fonds. Ils sont tous fort peu

d’accord, et entretiennent fort bien la division en leur commerce. Ainsi

il ne faut pas s’étonner s’il diminue, et s’il cause en général plus de

dommage que de profit. Ceux qui en connaissent bien la nature, et les

maximes, disent que c’est cette désunion qui les ruine en Levant, et que

si l’on compare l’état présent avec l’état passé du négoce qu’ils y

font, on trouvera qu’il est plus misérable, et plus stérile que jamais.

On ajoute, que les Provençaux ont eu en Turquie des fortunes, et des

rencontres de temps si favorables, qu’on ne peut assez s’étonner qu’ils

n’aient pas rempli leur pays de richesses en ces temps heureux. Un de

ces temps-là commença environ l’an 1656, et dura treize ans, pendant

lesquels ils faisaient un commerce, sur lequel ils gagnaient d’entrée

quatre vingts et nonante pour cent.

Ce commerce, qui au fond était extrêmement inique, est celui des pièces

de cinq sols, qui a tant fait de bruit en son temps. Les Turcs, qui les

appelaient timmins, prirent les premières à dix sols la pièce, ou six

par écu. Elles demeurèrent quelque temps à ce prix, et tombèrent après à

sept sols et demi. Ils ne voulaient point d’autre monnaie. Toute la

Turquie s’en remplissait, et l’on n’y voyait plus guère d’autre argent,

parce que les Français l’emportaient. Cette bonne fortune les aveugla si

fort, qu’ils ne se contentèrent pas du grand gain qu’ils faisaient, ils

en voulurent davantage, ils se mirent à altérer les pièces de cinq sols,

et ils en firent faire d’argent bas à Dombes premièrement, puis à

Orange, et à Avignon. On en fit de pires à Monaco, et à Florence, et

enfin on en monnaya en des châteaux écartés dans l’État de Gênes, et en

divers autres lieux, qui n’étaient que de cuivre argenté. Les

Marseillais, pour débiter leur monnaie, la rabaissaient eux-mêmes, et la

donnaient en paiement, et aux changeurs à moindre prix que le cours. Les

Turcs furent longtemps sans s’apercevoir de la tromperie qu’on leur

faisait, quoiqu’elle fût si grossière, et si importante ; mais enfin ils

s’en aperçurent, et elle les irrita si fort, qu’ils firent partout de

grandes avanies aux Français, les traitant de faux monnayeurs, quoique

les Hollandais et les Génois y eussent autant de part. Ils envoyèrent

des changeurs dans tous les ports du Levant, pour visiter l’argent qu’on

apportait, et décrièrent cette monnaie, à la réserve du vrai coin de

France, qu’ils réduisirent à cinq sols pièce : et du coin de Florence,

de Monaco, et de Dombes, dont l’aloi était le plus haut, qu’ils

réduisirent à quatre sols. Mais enfin ils décrièrent tout le coin altéré

sans exception, et ne laissèrent de cours qu’aux bonnes pièces de cinq

sols, dont en peu de temps l’on ne vit plus paraître, parce qu’elles

valaient intrinsèquement plus que leurs cours. Tous les marchands

Européens, excepté les Anglais, étaient chargés, quand cela arriva, de

grosses sommes de ces _timmins_. Leurs magasins en étaient remplis, il

en venait des vaisseaux chargés, et on commençait d’en fabriquer

partout. Le décri de cette monnaie causa beaucoup de perte à ceux qui en

faisaient trafic, plusieurs y ayant perdu ce qu’ils avaient gagné, et

quelques-uns davantage.

Les Anglais furent les auteurs du décri. Si cette monnaie eût continué

d’avoir cours, leur négoce était ruiné, car il consiste particulièrement

en achat de soie. Or les négociants des _timmins_ faisaient hausser le

prix des soies, ne se souciant pas à quel prix ils les achetassent,

pourvu qu’on prît leurs pièces de cinq sols en paiement. J’en ai vu à

plus de cinquante marques différentes ; les plus communes avaient pour

coin d’un côté une tête de femme avec ces mots autour, Vera virtutis

imago, et de l’autre l’écu de France, avec ceux-ci, Currens per totam

Asiam.

Je ferai ici deux remarques ; la première que c’est une chose bien

surprenante, qu’en tout l’Empire ottoman, le plus grand empire du monde,

on ne batte point de monnaie d’argent, que des demi-sols, qu’ils

appellent _accha_, terme générique pour signifier _l’argent_ monnayé,

que les Européens ont corrompu en celui _d’aspres_ ; monnaie si petite,

et si mince, qu’elle se perd entre les doigts. C’est pourtant là la

monnaie originaire, et pour ainsi dire unique, des des Turcs, avec quoi

ils comptent et supputent au trésor, aux bureaux des finances, et à

leurs chambres des comptes. Ils font de deux sortes _d’aspres_, la

courante, ou réelle, qui vaut demi-sol, ou cent vingt à l’écu, et

l’entière, qu’ils appellent _l’immaculée_, qui vaut neuf deniers. Je

n’ignore pas qu’on bat en Égypte une autre monnaie d’argent, qui vaut

dix-huit deniers, qu’on appelle _para_, ou _paré_, terme qui signifie

_partie_ de tout. Mais, outre que ce n’est qu’en Égypte qu’on en bat, il

y en a si peu qu’on ne s’en aperçoit presque pas dans le cours.

Remarquez que le nom _d’accha_ signifie _blanc_ en langue turquesque, de

même que celui _d’aspron_ en grec, duquel les Européens ont formé celui

_d’aspres_. C’est donc comme notre ancienne monnaie en France, appelée

_blancs_, de la couleur du métal, de laquelle il ne reste plus que le

nom, l’argent, à force de se multiplier parmi nous, ayant absorbé ces

petites monnaies. Quant aux monnaies d’or -on en bat en Égypte et

seulement là. Ce sont des ducats et demi ducats du poids et de la forme

de ceux d’Allemagne, qu’on appelle sultanins, comme qui dirait, réaux,

ou impériaux, qui ont cours à cent trente sols, tan_tôt_ plus, tantôt

moins ; car le cours en est assez mal réglé. Les espèces qu’on voit le

plus en Turquie sont pour l’or, les ducats de Venise, qu’on estime

par-dessus tous, et ceux d’Allemagne ; et pour l’argent, les pièces de

huit et les dallers et rixdallers.

Ma seconde remarque, c’est qu’il n’y a pas de gens du monde plus aisés à

tromper, et qui aient été plus trompés que les Turcs. Ils sont

naturellement assez simples, et assez épais, gens à qui on en fait

aisément accroire. Aussi les chrétiens leur font sans cesse une infinité

de friponneries, et de méchants tours. On les trompe un temps, mais ils

ouvrent les yeux, et alors ils frappent rudement, et se payent de tout

en une seule fois. On appelle ces amendes qu’ils font payer, avanies,

terme qu’on prétend tirer du nom _d’avany_, qui se donne en Perse aux

courriers de la cour, et qui veut dire, des gens qui prennent tout ce

qu’ils trouvent, parce qu’effectivement ces courriers prennent sur leur

route des chevaux à toute sorte de gens, quand ils en ont besoin, ou

qu’il en rencontrent de meilleurs que celui qu’ils montent, sans

s’informer qui l’on est. Cette méchante coutume vient de ce qu’en tout

ce grand royaume il n’y a point de postes établies comme dans nos pays.

Ces avanies ne sont pas toutes des impositions injustes, et il en est de

cela comme des confiscations si fréquentes aux douanes. La plupart des

ministres ottomans et leurs officiers dévorent le peuple. La _Porte_

souffre cela, et exhorte à la résipiscence. Si les plaintes cessent, le

mal est étouffé ; si elles redoublent, la _Porte_ envoie couper la tête

à l’accusé, et confisque son bien. Avec cela le peuple est vengé, le

trésor est accru, la justice est faite, et l’exemple est donné.

Les Marseillais disent, que ce sont les avanies qui ont ainsi affaibli

le commerce des Français en Levant ; aussi en ont-ils payé pour des

sommes immenses. Entre toutes celles dont j’ai ouï parler, il y en a une

que l’on n’oubliera jamais, et qui leur fut faite du temps que Monsieur

de Sésy était ambassadeur de France à la _Porte_, et voici comment la

chose arriva.

Il prit envie à son excellence de se faire fermier du Grand Seigneur, et

de prendre la ferme des douanes de Constantinople, et de Smyrne. Au bout

de six mois Monsieur de Sésy se trouvant en arrière de cent-mille

francs, demanda à en être déchargé, ce qu’on lui accorda par grâce, à

condition de payer ce qu’il devait : mais comme il n’avait point

d’argent, les Turcs obligèrent la nation française à payer pour lui.

Aussi disait-il aux marchands qu’il n’avait pris les douanes, _que_ pour

le bien du commerce des Français, et pour empêcher les différends qui

naissent journellement entre eux et les Turcs, à l’occasion des douanes.

Les marchands ne manquaient pas de bien répondre, et de se défendre par

de bonnes raisons ; mais ce fut en vain, il fallut qu’ils payassent les

cent mille francs : et comme ils n’avaient point d’argent eux mêmes, ils

furent réduits à en emprunter des juifs à vingt-cinq pour cent pour six

mois. J’ai ouï assurer à des gens qui le savaient bien, que ces

cent-mille francs furent remboursés si tard, que l’intérêt monta à trois

fois autant que le capital ; de manière que cette avanie coûta près de

cent cinquante mille écus à la nation.

Ils en payèrent deux autres durant l’ambassade de Monsieur de _la Haye_,

le fils, qui coûtèrent deux cent mille francs. J’ai aussi ouï conter à

divers marchands, qu’un de ses prédécesseurs prit quinze ans durant,

cinq cents écus sur chaque voile française qui venait à Constantinople,

pour le prétendu remboursement d’une dépense de six cents écus, qu’il

disait avoir faite pour le commerce de la nation, et que lorsque les

marchands lui représentaient qu’il s’était cent fois remboursé de cette

somme, il répondait, Je rendrai mes comptes, je ne prends que ce qui

m’est dû.

Les Vénitiens tiennent un consul à Smyrne. Celui que j’y trouvai était

un vieillard de plus de soixante et dix ans nommé _Luppozzuoli_, lequel

venait de se marier, pour la septième fois, à une jeune Grecque, qui

était grosse : le bonhomme le contait d’un air gai et satisfait à ceux

qui l’allaient voir.

Les Génois y tiennent aussi un consul. Il y a là pourtant peu ou point

de marchands de ces nations, surtout de Génois, pour lesquels il n’y a

rien à faire en Levant. Ils ne s’y étaient établis que pour le négoce

des pièces de cinq sols, à cause du grand profit qu’on y faisait ; aussi

dès que ce négoce fut défendu, leurs principaux marchands se retirèrent.

Il n’en demeura que deux ou trois à Smyrne, et pas un à Constantinople.

Leur compagnie du Levant commença à se dissoudre, et il n’y a pas de

doute, que tout cet établissement des Génois se serait entièrement

dissipé, par le rappel de leur résident à la _Porte_, et de leur consul

à Smyrne, s’ils n’avaient été retenus de faire ce rappel par deux

considérations : l’une que les Turcs ne permettent jamais aux nations

établies chez eux de s’en retirer tout à fait : l’autre que cette

entière retraite aurait découvert trop manifestement le pauvre motif de

la République, dans une entreprise qui lui avait coûté beaucoup, et qui

avait donné une occasion à la France, de faire éclater le mécontentement

qu’elle avait de sa conduite. Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire

trois ou quatre pages, pour s’instruire plus particulièrement de ce

fait.

J’en commencerai le récit, en disant que les Génois ont autrefois été

très puissants au Levant. Qu’ils ont été maîtres de beaucoup d’îles dans

l’archipel, de diverses côtes de mer en Grèce, et de plusieurs villes

sur la mer Noire. _Pera_ même, à présent un faubourg de Constantinople,

était à eux. L’histoire des siècles passés raconte assez au long, de

quelle façon, et en quel temps ils perdirent tout cela, sans qu’il soit

besoin de le redire ici. La guerre de Candie qui arriva l’an 1645 leur

fit venir l’envie de rentrer en commerce avec les États du Grand

Seigneur ; s’imaginant qu’ils s’empareraient du grand négoce, que les

Vénitiens y faisaient avant la guerre. Pour faire plus sûrement et plus

promptement réussir ce dessein, ils eurent recours à la recommandation

du roi de France, comme le plus ancien allié de l’Empire ottoman, et le

plus considéré. Le conseil du roi, qui avait alors bien d’autres choses

en tête que le commerce, accorda aux Génois la recommandation qu’ils

désiraient. Il ne s’aperçut pas de divers dommages qui en revenaient

clairement à la nation française, dont le plus considérable était, le

préjudice que cela faisait aux capitulations, qu’ils prétendent avoir

faites avec la _Porte_, et dont la principale est ; _que les nations

Européennes qui voudront s’établir au Levant, n’y pourront négocier que

sous la bannière et protection de France._

Mr. de la Haye le Père était alors Ambassadeur de France en Turquie, il

donna toute sorte d’aide à la négociation des Génois ; mais cependant

elle ne réussit point, parce qu’elle ne fut pas, dit-on, assez vivement

poursuivie.

Ils la reprirent l’an 1664 excités par les grands profits qui se

faisaient au négoce des pièces de cinq sols, comme je l’ai dit. Ils ne

pouvaient pas s’attendre alors que la France sollicitât en leur faveur,

comme elle fit la première fois, parce que les choses avaient bien

changé, soit à l’égard du commerce en général, soit à l’égard du

commerce de Levant en particulier, et ils voyaient bien au contraire que

leur entreprise serait désagréable à la France ; mais ils pensaient que

ce royaume se fût tellement brouillé avec le Turc, par le secours donné

contre lui aux Vénitiens, et à l’empereur, que son opposition, ou sa

recommandation, serait de peu d’efficace. Ils recherchèrent l’assistance

de l’Angleterre, et de l’Empire, et ils se contentèrent à l’égard de la

France, d’y donner une simple information de leur dessein. Leur résident

dit au roi, qu’il s’était établi à Gênes une compagnie de Levant, que la

République avait dessein d’envoyer un ambassadeur à la _Porte_, et

qu’elle espérait que Sa Majesté voudraient bien favoriser sa

négociation.

Le Roi lui répondit seulement, _Qu’il_ souhaitait à la République toute

sorte de bons succès.

Cette réponse augmentant l’incertitude que les Génois avaient déjà, de

la réception qu’on leur ferait à Constantinople, et de la manière dont

le Grand Seigneur les voudrait traiter ; ils envoyèrent incognito le

marquis Durazzo, un des principaux intéressés en la compagnie, pour

s’assurer de tout, et pour traiter secrètement avec le vizir. Ce

gentilhomme vint avec le comte de Leslé ambassadeur extraordinaire de

l’empereur, et comme étant de sa suite. Il vit le grand vizir, négocia

avec lui, et obtint avec l’entremise de cet ambassadeur, et de

l’ambassadeur d’Angleterre, qui appuyèrent fortement sa négociation, que

les Génois auraient des capitulations semblables, à celles des Anglais,

et des Hollandais. L’envoyée ayant parole du grand vizir au nom de Sa

Hautesse, retourna à Gênes, et fit rapport de ce qu’il avait traité avec

le Divan. Les Génois firent aussitôt préparer deux grands vaisseaux pour

aller à Constantinople, et ils y envoyèrent le même marquis Durazzo en

qualité d’ambassadeur.

La première négociation de ce marquis avec le vizir n’avait pas été si

secrète, que les Français qui étaient au Levant ne l’eussent incontinent

apprise. Le dessein des Génois les troubla. Ils appréhendèrent que ce

nouvel établissement ne fût dommageable à leur commerce : cela fit

qu’ils écrivirent en France, que leur négoce souffrirait beaucoup de

diminution, si les Génois s’établissaient en Turquie, qu’il fallait les

en empêcher. On se résolut de le faire, et on donna des ordres pour cela

à l’ambassadeur de France à la _Porte_, qui était alors _Monsieur_ de la

Haye le fils.

Il ne faisait que de revenir d’Andrinople pour d’autres affaires,

lorsqu’il reçut l’ordre de s’opposer à l’établissement des Génois. Il

envoya aussitôt demander permission d’y retourner ; car en Turquie aucun

ambassadeur ne peut sans congé aller à la cour. Le grand vizir n’y était

pas : il était allé vers la Thessalie pour presser le siège de Candie.

Le _caimacan_, qui est comme un lieutenant de grand vizir, ayant eu des

avis secrets de l’ordre que l’ambassadeur de France avait reçu, fit

réponse, qu’il ne pouvait lui accorder la permission qu’il demandait,

sans avoir auparavant, le consentement du grand vizir.

L’ambassadeur vit bien que c’était un refus qu’on lui donnait. Il envoya

un gentilhomme à Andrinople avec des instructions, pour représenter aux

ministres, que par les capitulations que l’empereur de France avait avec

le Grand Seigneur, la _Porte_ s’était obligée à ne recevoir en Turquie

aucune nation d’Europe, que sous la bannière française : qu’ainsi

c’était contrevenir à ces capitulations que de traiter avec les Génois,

et que si le traité se concluait, il se retirerait. Tout ce que le

gentilhomme de l’ambassadeur représenta, et ce qu’il communiqua de ses

instructions, fut envoyé au grand vizir, et examiné au lieu où il était.

La réponse qu’eut l’ambassadeur fut tout à fait rude et incivile : il ne

s’en faut pas étonner, le grand vizir était encore plein de l’affront,

que les Français lui avaient fait recevoir en Hongrie ; elle contenait.

Que la Porte était ouverte pour se retirer de même que pour venir, que

l’empereur de France n’avait pas droit de vouloir empêcher le Grand

Seigneur de faire la paix avec de vieux ennemis, et de leur accorder des

capitulations, lorsqu’ils les lui venaient demander, et qu’il devait

suffire à Sa Majesté d’être reconnu à la Porte pour empereur, et pour

premier prince de la chrétienté, sans prétendre lui rien prescrire pour

les autres.

L’ambassadeur génois arriva à Constantinople, pendant qu’on travaillait

ainsi à empêcher sa réception. Il n’en fut pas surpris ; ayant eu des

nouvelles sur sa route qui lui faisaient appréhender quelque chose de

semblable. On lui donnait avis que le résident de Gênes en France, ayant

fait savoir au roi, que ses maîtres envoyaient le marquis Durazzo à

Constantinople en qualité d’ambassadeur, le roi avait répondu ; Je

souhaite bon voyage à l’ambassadeur de la République ; mais je ne sais

pas ce que le nôtre aura fait _à la_ Porte sur ce sujet. J’ai vu bien

des gens qui ont cru, que si le grand vizir n’eût pas été piqué contre

les Français, pour les raisons que j’ai marquées, et n’eût pas eu

quelque sorte d’aversion personnelle pour l’ambassadeur, les Génois

n’auraient point été reçus en Levant ; parce que la _Porte_ ne

considérait pas assez un intérêt de commerce, pour l’accorder au

préjudice des capitulations avec la France, qui semblaient lui en avoir

ôté la liberté.

Après avoir demeuré douze jours à Smyrne, je me remis en mer pour passer

à Constantinople, où j’arrivai le 9. Mars. J’y débarquai sans peine,

sans risque, et sans frais, beaucoup de choses précieuses que j’avais

avec moi, et en si grande quantité, que deux chevaux ne les pouvaient

porter. Monsieur de Nointel, ambassadeur de France, me dit, que je fisse

mettre son nom, et des fleurs de lys sur mes caisses, et qu’il les

enverrait quérir comme appartenant à lui. Cela se fit, et avec la plus

grande facilité du monde. Il envoya un interprète dire au douanier,

qu’il était venu deux caisses sur le vaisseau flamand, arrivé le jour

précédent, qui lui appartenaient, et qu’il le suppliait de les laisser

passer. Le douanier donna l’ordre pour cela, qui fut aussitôt exécuté.

L’interprète alla aux vaisseaux hollandais, fit débarquer les deux

caisses, et les fit porter à l’hôtel de l’ambassadeur, qui eut la bonté

de me les envoyer le même jour.

Les ambassadeurs, les résidents, et les envoyés, qui sont à la _Porte_,

ont le privilège de faire entrer et sortir ce qu’ils veulent, en disant

seulement, qu’il est à eux, sans que la douane en prenne connaissance.

On peut dire que cette honnêteté et générosité des Turcs n’a point sa

pareille en toute l’Europe.

Lors que j’arrivai à Constantinople, Monsieur de Nointel se préparait à

aller trouver le Grand Seigneur à Andrinople, pour renouveler les

capitulations. L’affaire était d’importance, et faisait éclat partout,

parce qu’elle durait depuis sept ans, et que les Turcs négligeaient

fièrement l’ambassadeur, malgré la guerre qu’ils venaient de déclarer à

la Pologne. Voici l’origine des différends, qui régnaient alors entre la

France et la Turquie.

Au commencement du règne de Mahomet IV. qui était pour lors empereur des

Turcs, et qui parvint à l’Empire à l’âge de sept ans, l’an 1648. l’État

était gouverné par des femmes, et par des eunuques, qui remplissaient

les premières charges comme il leur plaisait. Les Turcs demeurent

d’accord, que la cour ottomane ne fut jamais si corrompue, et dans un si

étrange dérèglement de conduite. Presque tous les mois on voyait un

nouveau grand vizir, auquel après quelques jours de ministère on ôtait

la charge, et souvent la vie. C’est la coutume de Turquie, qu’à

l’avènement d’un grand _vizir_, tous les gens de condition le vont voir,

et lui font un présent. Les ambassadeurs particulièrement y sont comme

obligés. Monsieur de la Haye, le père, qui était alors ambassadeur de

France à la _Porte_, voyant les fréquents changements de grand vizir,

qui arrivaient en ce temps-là, crut que durant tout le bas âge de Sa

Hautesse, les choses n’iraient point autrement, et qu’ainsi la visite et

les présents qu’il faisait à chaque nouveau grand vizir, étaient visite

et présents perdus, puisqu’on en changeait presque tous les mois, et

quelquefois plus souvent. De façon qu’il prit la résolution de regarder

tranquillement ces changements de premier ministre, sans faire de

visite, ni de présent à aucun.

Il arriva peu après, que _Cuperly_ Mahomet _Pacha_ eut le sceau de

l’Empire, c’est-à-dire, qu’il fut fait grand vizir. L’ambassadeur crut,

que la fortune de celui-ci ne serait pas meilleure que celle de ses

prédécesseurs, et qu’elle n’aurait aussi qu’une fort courte durée ; mais

il se trompa, et la chose réussit tout autrement. Ce grand vizir se

maintint dans la charge jusques à sa mort, qui arriva l’an 1662_._

Dès qu’il y fut entré, chacun lui fit sa visite, et les présents

accoutumés ; entre autres les ministres étrangers, excepté l’ambassadeur

de France. On dit à celui-ci plusieurs fois d’en faire autant, et même

on l’en pressa ; mais le désir d’épargner un présent à la nation le

retint : néanmoins voyant enfin, que Cuperly s’établissait à la cour sur

la ruine de plusieurs grands, et que selon toutes les apparences, il

serait quelque temps grand vizir : il l’alla voir, et lui fit son

présent. Ce fut là véritablement une visite, et un présent perdus, car

le vizir indigné de la négligence, et du peu de considération qu’il

avait témoigné pour lui en cette importante rencontre, avait formé le

dessein de s’en venger sur lui, et même sur toute la nation française.

C’est là au vrai la source et l’origine de la mauvaise correspondance

qu’il y a eu entre la France et la Turquie, durant tout le ministère de

ce vizir, qui a été de douze années, et depuis même sous le ministère de

son fils qui lui succéda.. De manière que la dureté de la _Porte_ envers

les trois derniers ambassadeurs de France, Monsieur de la _Haye_ le

père, Monsieur de la _Haye_ le fils, et Monsieur de Nointel, et les

diverses avanies qui ont été faites aux Français pendant vingt ans, se

doivent rapporter originairement à un chagrin personnel, nonobstant les

raisons sur quoi on les a fondées dans la suite ; dont les principales

et les plus justes étaient, l’entreprise sur Gigeri, et les secours

donnés à l’Empereur, et aux Vénitiens.

Le vizir ne fut pas longtemps à chercher l’occasion de faire éclater son

ressentiment. Il s’en présenta bientôt une, telle qu’il la pouvait

souhaiter pour un si mauvais dessein. C’était le temps de la guerre de

Candie ; la France avait assisté secrètement les Vénitiens dès le

commencement de la guerre, et l’on tient que Monsieur de la Haye eut

ordre, d’avoir un commerce secret avec les Vénitiens, et de leur faire

savoir les desseins des Turcs. Il arriva l’an 1659. qu’un Français, qui

se faisait appeler Vertamont, et qui avait un emploi assez honorable en

Candie dans les troupes vénitiennes, alla demander congé au capitaine

général d’aller voir Constantinople. Le capitaine général lui fit

expédier un passeport, et le chargea d’un gros_paquet de lettres pour

l’ambassadeur de France. Le Français, qui n’avait point d’autre dessein

que de se faire Turc, se présenta au caimacan de Constantinople, lui dit

qu’il avait quitté le camp des chrétiens, parce qu’il voulait abjurer

leur religion pour embrasser le mahométisme ; au reste qu’il avait un

paquet de lettres de grande importance à mettre entre les mains du grand

vizir. Le caimacan le fit aussitôt conduire à Andrinople, où était la

cour en ce temps-là. Ce perfide déserteur ne se contenta pas de renier

la foi, il découvrit au grand vizir le commerce de l’ambassadeur de

France avec les Vénitiens, et lui dit que le paquet de lettres, qu’il

lui remettait, le lui ferait connaître fort clairement.

Le grand vizir avait eu des soupçons de ce commerce caché, et il en

devenait comme assuré, par les choses qu’il entendait dire à ce renégat.

On peut juger à quel point il s’emporta contre l’ambassadeur de France,

irrité comme il était, et de plus naturellement inhumain et sanguinaire.

Il se posséda néanmoins, et témoigna dans cette rencontre plus de

retenue et de modération, qu’il n’y avait lieu d’en espérer.

Monsieur de la _Haye_ qui avait su le dessein de Vertamont, et ce qu’il

allait faire à la cour, et qui d’ailleurs connaissait le naturel du

grand vizir, la disposition de son esprit ennemi, et l’importance de ce

qui se passait ; ne douta point que le paquet intercepté ne lui fît une

grande affaire. Il en communiqua avec ses interprètes, et ses

secrétaires. Celui des chiffres prit une telle épouvante, qu’il résolut

de s’enfuir, sachant que le grand vizir sur un pareil sujet d’une lettre

en chiffres interceptée, avait fait mourir sous le bâton un interprète

des Vénitiens. Il dit à _Monsieur_ de _la_ Haye ; Monseigneur je suis

craintif de mon naturel, et je déclare à Votre Excellence, que dès que

je sentirai le bâton, il n’y a point de secret que je ne révèle ; faites

moi cacher ou évader. L’ambassadeur le fit conduire en un lieu secret et

bien assuré, et se prépara à ce qui en arriverait. Il était au lit

travaillé de la pierre, tellement qu’il ne put aller à Andrinople,

lorsqu’il reçut ordre de s’y rendre. Il fit dire au caimacan, qui lui

envoya cet ordre de la part du grand vizir, qu’il était au lit, et qu’il

lui était impossible de se mettre en chemin, mais qu’il enverrait son

fils en sa place.

Tout ce que le grand vizir avait trouvé, dans le paquet du capitaine

général des Vénitiens, était écrit en chiffres ; on avait en vain appelé

les renégats, et les interprètes qui étaient à la cour ottomane : aucun

n’avait été capable de rien déchiffrer. Cela _irritait_ toujours de plus

en plus le grand vizir. Monsieur de la _Haye_ le fils le trouva en cette

méchante humeur, lorsqu’il arriva à Andrinople, et lui ayant répondu,

peut-être, avec un peu plus de fermeté, que la circonstance ne le

requérait ; Cuperly, que la passion emportait, le fit outrager en sa

personne, et le fit emprisonner en une tour qui est attachée aux

murailles d’Andrinople, en disant ; _qu’il_ ne fallait pas endurer dans

le député d’un ambassadeur, quoique son fils, ce qu’il faudrait endurer

dans l’ambassadeur même. Le grand vizir ne fit aucun outrage aux

marchands, ni aux interprètes, qui étaient venus avec Monsieur de la

_Haye_. Il n’en fit point non plus au secrétaire, ni au chancelier. Il

se contenta de les faire menacer de grands tourments, et de la mort,

s’ils ne déchiffraient les lettres du capitaine général ; mais ils ne

souffrirent rien, et ils en furent quittes pour beaucoup de crainte. Un

des interprètes, nommé _Fournetti_, en devint tellement malade, qu’il

l’est encore après tant d’années, et qu’apparemment il ne guérira

jamais.

La cour ottomane était alors à Andrinople, comme je l’ai dit, et elle se

préparait à la guerre de Transylvanie. Monsieur de la _Haye_ le père,

apprenant que le grand vizir était prêt à partir pour y aller, et

craignant qu’il ne partît sans élargir son fils, comme il arriva en

effet, fit un effort sur son mal, et entreprit d’aller à Andrinople ;

Madame de la Haye, sa bru, l’animant à ce voyage, et lui représentant

sans cesse, que s’il n’agissait lui-même promptement pour la délivrance

de son fils, il courait risque de le perdre ; que le grand vizir était

cruel et irrité, et qu’il fallait l’adoucir.

Un mois avant son départ, il avait fait un coup hardi, et qui mérite

qu’on le raconte. Voici ce que c’est. Peu avant la venue de Vertamont à

Constantinople, il arriva un Français nommé Quiclet, avec sa femme, et

un autre Français nommé Poulet, qui aimait assez cette femme, pour

l’avoir voulu accompagner en toutes ses courses. Ce Quiclet était grand

déchiffreur, homme de lettres, mais de peu de jugement. Il avait servi

au déchiffrement sous des ministres d’État, et des ambassadeurs. Il

était gueux autant presque qu’on le peut être. Une je ne sais quelle

mauvaise étoile l’avait conduit à Constantinople. On dit qu’ayant appris

les récompenses, que le grand vizir promettait à qui déchiffrerait les

lettres du capitaine général ; la femme de ce misérable alla dire à des

gens de Monsieur de la Haye. Son Excellence refuse de prêter de l’argent

à mon mari ; mais s’il veut, il en peut avoir du grand vizir tant qu’il

voudra. Je ne sais pas assurément, si la chose est comme on me l’a

racontée ; mais quoi qu’il en soit, Monsieur de la Haye, qui savait la

grande envie qu’avait Cuperly d’apprendre ce que contenait ces lettres

interceptées, qui appréhendait qu’il n’y eût des choses qui le

perdissent, et tous les Français du Levant, et et qui savait la pauvreté

du déchiffreur français ; l’envoya quérir, le mena sur une terrasse du

palais qui regarde le jardin, et après lui avoir fait faire quelques

tours, l’entretenant de discours qu’on n’a point sus, il fit signe à des

gens apostés qui lui firent sauter la terrasse ; d’autres gens postés

aussi à l’endroit où il tomba, voyant qu’il n’était pas mort de sa

chute, l’achevèrent, et l’ensevelirent secrètement.

L’ambassadeur de France étant allé à l’audience du grand vizir, ce

ministre fit apporter d’abord les lettres interceptées, et lui dit de

les expliquer. Monsieur de _la Haye_ lui répondit, que tout le monde

savait que les ambassadeurs et les ministres des princes de la

chrétienté, ne s’écrivaient l’un à l’autre qu’en chiffres, de quelque

matière que ce pût être, et néanmoins qu’ils ne s’entendaient point

eux-mêmes aux chiffres : qu’ils avaient des secrétaires qui les

composaient, et les expliquaient ; que depuis six mois il avait envoyé

en France celui dont il se servait pour cela ; toutefois que si le grand

vizir voulait qu’il emportât les lettres à son logis, il travaillerait à

les déchiffrer, et que s’il en pouvait venir à bout, il lui ferait

savoir ce qu’elles contenaient. Le grand vizir ayant entendu cette

réponse, ne fit que sourire à l’ambassadeur, et aussitôt il se leva sans

lui rien dire. Peu de jours après il partit pour Transylvanie, laissant

Monsieur de la Haye le fils en prison, mais un peu moins resserré, et

Monsieur de la Haye le _père_ sans aucune sorte de réponse.

Le Grand Seigneur n’alla pas à cette guerre de Transylvanie, il demeura

à Andrinople. L’ambassadeur s’y tint pendant toute l’absence du grand

vizir, pensant obtenir de Sa Hautesse l’élargissement de son fils, mais

personne n’osait en parler sans l’ordre du grand vizir. Ce ministre

termina promptement la guerre, et revint victorieux à Andrinople.

Aussitôt qu’il y fut arrivé son lui, on lui parla de Messieurs de la

_Haye_. Il répondit, avec une feinte surprise, Eh quoi ces messieurs

sont-ils encore _ici_ ? Cela voulait dire, qu’ils pouvaient s’en aller :

en effet le fils fut aussitôt élargi, et l’un et l’autre s’en

retournèrent à Constantinople, sans avoir vu le vizir

Aussitôt qu’on sut en France l’affaire que ce premier ministre avait

faite à Monsieur de _la Haye_, le cardinal envoya un gentilhomme au

grand vizir pour empêcher qu’elle n’eût de mauvaises suites. Cuperly,

dont la haine était accrue par la vengeance, et qui haïssait Messieurs

de la Haye à mort, voulait les renvoyer, et obliger ce gentilhomme à

prendre la place de l’ambassadeur. Il le lui fit dire, s’engageant de

faire agréer la chose en France ; mais ce gentilhomme ne voulut point y

entendre, et il s’en excusa fort honnêtement. On dit qu’il plut beaucoup

au grand vizir, en tout ce qu’il traita avec lui. Je suis fâché de ne

savoir pas son nom, pour en faire honneur à ce récit.

Le compte que ce gentilhomme rendit de sa négociation, fit rappeler

Monsieur de la Haye. On ne lui envoya point de successeur ; mais on lui

manda, de laisser pour résident en sa place, un marchand français établi

à Constantinople depuis plusieurs années, nommé Monsieur _Roboly_. La

France n’y eut point d’autre ministre, jusque vers la fin de l’an 1665.

Le roi, qui gouvernait alors par lui-même, avec beaucoup d’éclat et de

succès, s’était déjà bien vengé des insultes faites à la famille de son

ambassadeur, et des avanies qu’on mettait journellement sur ses sujets

en Turquie, en donnant de puissants secours aux ennemis de l’Empire

ottoman ; mais tout cela augmentait journellement la mauvaise

intelligence entre les deux empires, et _les choses_ étaient venues à un

point, qu’il fallait, ou rompre tout à fait, ou renouer l’alliance. La

considération du négoce de Levant fit prendre le dernier parti : on se

résolut d’envoyer un ambassadeur à Constantinople, pour renouveler les

capitulations. Monsieur de la Haye le fils était alors à Paris, à

solliciter de l’emploi, et plusieurs années d’arrérages, dus à la

succession de son père, mort en cette ville quelques années auparavant.

Comme il savait mieux que personne, que l’ambassade de Constantinople

était lucrative, et avec combien d’éclat et d’autorité elle s’exerçait,

il la sollicita puissamment, et pour l’obtenir avec plus de facilité, il

offrit aux ministres de quitter ce qui lui était dû.

Les gens qui faisaient pour lui à la cour, alléguaient en sa faveur son

expérience aux affaires de Turquie, et son courage tel qu’il le fallait

pour négocier avec les Turcs, et ils disaient d’un autre côté, qu’il

était de l’honneur du roi, que Monsieur de la _Haye_ allât en ambassade

à Constantinople : que cela humilierait extrêmement le vizir, parce

qu’il serait obligé de faire honneur à une personne, que son père avait

outragée et haïe. On entendait parler de Cuperly Mahammed Pacha, qui

était décédé l’an 1662, après avoir établi son fils en sa place. Je ne

sais comment ce conseil, tout mauvais qu’il était, fut embrassé ; si ce

n’est en disant, qu’on était toujours dans le dessein de faire venir les

Turcs à la raison par force. La suite des affaires fit voir quelque

chose de semblable.

Monsieur de la _Haye_ arriva à Constantinople au mois de novembre 1665.

Il fit une entrée pompeuse, et il se conduisit durant les cinq années

que dura son ambassade, avec autant de hauteur qu’on le pouvait attendre

d’un ministre ferme, qui soutient le caractère d’ambassadeur d’un roi

puissant et redouté. Il ne parlait d’autre chose, dans les visites qu’il

faisait aux ministres du Divan, que de la grandeur du roi son maître, et

de la puissance de ses armes. Cela déplut fort au vizir, qui s’imagina,

que c’était une insulte qu’on lui venait faire, et au Grand Seigneur,

jusque dans sa cour ; et dans cette prévention, il traita l’ambassadeur

avec un mépris assez outrageant. Lui ayant accordé audience, il le reçut

avec beaucoup de fierté et de dédain sans le regarder, et sans se lever

de sa place, selon la coutume ancienne, et selon qu’il se pratique

envers les ambassadeurs de l’Empire, et de toutes les têtes couronnées

Il ne se contenta pas de cela, il lui reprocha en termes aigres, les

secours que la France avait envoyés en Hongrie, et en Candie, et

l’entreprise de Gigery. Monsieur de la Haye dissimula, croyant qu’à la

sortie le vizir lui ferait les civilités accoutumées ; mais il _fut_

trompé : le vizir le congédia, avec la même indifférence qu’il l’avait

reçu.

L’ambassadeur ayant fait réflexion sur l’affront, que le vizir lui avait

fait à cette audience, lui en envoya demander une autre, à condition

qu’il le recevrait debout, et sans lui faire de reproches. Le

_raisquitab_ qui est le grand chancelier de l’Empire, et le _kiaia_ du

vizir, qui est comme son maître d’hôtel, répondirent à l’interprète,

qu’il assurât son maître que le vizir le recevrait comme il devait.

L’ambassadeur s’étant fié à cette parole fort équivoque, alla à

l’audience du vizir ; mais il y fut reçu comme la première fois. Ce qui

fâcha si fort _Monsieur_ de la Haye, qui ne s’attendait point à ce

nouvel outrage, qu’il _dit_ au vizir, que l’empereur de France l’ayant

envoyé à la _Porte_, pour confirmer l’amitié entre les deux empires, il

n’avait pas voulu compter pour audience celle qu’il lui avait donnée,

parce qu’il ne lui avait pas fait les honneurs dus à l’ambassadeur du

plus grand, et du plus puissant monarque de la chrétienté ; et qu’il lui

déclarait avoir ordre de lui rendre les capitulations, et de s’en

retourner en France, sur le vaisseau même qui l’avait amené, s’il ne le

traitait convenablement à la grandeur de son maître. Le grand vizir

s’irrita de ce discours, et répondit avec quelques injures.

L’ambassadeur s’emporta aussi de son côté, et prenant des mains de

l’interprète les capitulations, il les jeta contre les genoux de ce

ministre, et se levant aussitôt, il sortit sans rien dire, et sans rien

attendre : mais on l’arrêta à la porte de l’antichambre. Le vizir fit en

même temps appeler le _moufti_, _Vani Effendi_, précepteur du Grand

Seigneur, et le captan Bacha, et délibéra avec eux de ce qu’il fallait

faire dans une rencontre de cette importance. La résolution fut, qu’on

en informerait le Grand Seigneur. Sa Hautesse était à la chasse à vingt

lieues de Constantinople, ce qui fut cause que la réponse fut trois

jours à venir, pendant lesquels Monsieur de la Haye demeura arrêté dans

un appartement du palais du vizir

Pendant ce temps, le _captan pacha_ fit dire de la part de ce ministre à

Monsieur de la _Haye_, que s’il voulait baiser sa veste, lorsqu’il lui

donnerait audience, comme avait fait le comte de Leslé, ambassadeur de

Sa Majesté impériale, il le recevrait debout, et lui ferait les mêmes

honneurs qu’il avait faits à ce comte. L’ambassadeur lui répondit, qu’il

ne se réglait sur les exemples de personne, lorsqu’ils étaient

préjudiciables à la grandeur de l’empereur de France. Le captan _pacha_

lui fit demander, ce qu’il pouvait trouver à redire, en l’exemple du

comte de Leslé ; puisque son maître était l’empereur des sept _rois_ ;

qualité que prend l’empereur auprès des Turcs, à cause qu’il s’élit par

sept électeurs. Après beaucoup de négociations de part et d’autre, et

après que la réponse du Grand Seigneur fut venue, il fut arrêté entre le

grand vizir, et l’ambassadeur, qu’il sortirait quand il lui plairait,

que les deux audiences qu’il avait reçues seraient oubliées, et qu’on

lui en donnerait une, avec les civilités et les cérémonies accoutumées.

Je Je remarque ici sur le titre de _bacha_, que j’écris indifféremment,

par _b_, et par _p_, et que nous prononçons nous autres Européens

communément par _b_, _bassa_ ; au lieu que la prononciation orientale

penche plus au _p._ Le _b._ et le _p._ ont la même figure dans

l’alphabet des Mahométans, et l’oreille s’y méprend aisément.

L’étymologie de ce terme écrit par b. veut dire en notre langue _la tête

du roi_, écrit par p. le pied du roi.

Cette audience se donna au mois de janvier 1666. Le grand vizir, pour

_n’être_ pas obligé à se lever quand l’ambassadeur serait introduit, le

fit entrer dans un salon particulier, et l’y alla trouver. Il y entra

fort civilement, et alla joindre l’ambassadeur avec un visage riant, en

lui tendant la main. _Monsieur_ de _la_ Haye, qui était bien aise de

voir les choses rajustées, répondit convenablement à ses civilités, et

le complimenta, comme s’il ne l’avait pas encore vu. L’audience se passa

en honnêtetés. L’ambassadeur, et les personnes qui l’accompagnaient,

furent régalées de parfum, de café, de sorbet, et de vingt quatre

vestes. Le mois suivant il eut audience de Sa Hautesse, et la chose se

passe à l’ordinaire, c’est-à-dire, en civilités ; n’étant point la

coutume qu’on parle d’affaire au Grand Seigneur.

Monsieur de la _Haye_ avait ordre de demander le renouvellement des

capitulations, et la liberté de négocier aux Indes par la mer Rouge. Le

grand vizir ne voulut accorder ni l’un ni l’autre, aux conditions qu’on

demandait. Il partit de Constantinople au mois de mars avec le Grand

Seigneur, s’en alla à Andrinople, où il laissa Sa Hautesse, et de là

passa en Candie. Monsieur de la _Haye_ se rendit à Andrinople, et eut

des conférences avec le caimacan, sur les choses dont j’ai parlé ; mais

ce ministre n’osant rien conclure sans la participation du grand vizir,

Monsieur de la _Haye_ revint à Constantinople sans avoir rien avancé.

Le traité des Génois, dont j’ai parlé, arriva peu de temps après, qui

acheva de brouiller les affaires, et d’irriter les esprits ; car d’un

côté les Génois furent reçus malgré les protestations et les menaces de

l’ambassadeur, et de l’autre l’ambassadeur employa dans les plaintes

qu’il en fit, des termes qui offensèrent les ministres. Ils lui avaient

écrit, comme je l’ai rapporté, _que_ le roi son maître ne devait point

s’opposer à la réception de qui que ce soit que le Grand Seigneur

voudrait agréer, et _qu’il_ devait suffire à Sa Majesté d’être reconnue

à _la_ Porte pour empereur, et pour premier prince de la chrétienté.

Monsieur de la Haye fit réponse, qu’à l’égard de ces grands titres,

l’empereur de France n’en était redevable qu’à Dieu et à ses armes

victorieuses ; ce qui fut trouvé fort mauvais, parce que ce sont ces

mêmes titres, que le Grand Seigneur s’attribue particulièrement, et que

les Turcs croient qu’ils ne peuvent convenir qu’à Sa Hautesse. Les

ministres firent dire à Monsieur de la Haye, que jamais aucun

ambassadeur ne s’en était servi, et que le Divan n’en permettait l’usage

à personne :

Les négociations se passaient ainsi en aigreurs, entre les Français et

les Turcs, et ils se faisaient l’un à l’autre, tout le mal qu’ils

pouvaient. Les Français envoyaient de grands secours en Candie, qui en

retardaient la conquête, les Turcs faisaient de grandes avanies aux

marchands français. Leurs plaintes, qui augmentaient tous les jours,

obligèrent le roi à envoyer ordre à Monsieur de la _Haye_, de s’en

revenir en France, sans traiter du renouvellement des capitulations, à

moins qu’il n’en fût recherché par les ministres de la _Porte_. Cet

ordre lui fut rendu à la fin de l’année 1668, et il lui déplut

extrêmement. Néanmoins il ne laissa pas d’aller voir le caimacan de

Constantinople, lui disant, qu’il avait reçu ordre du roi son maître de

s’en retourner : qu’il attendait pour cela les vaisseaux que Sa Majesté

lui envoyait, et le congé de la _Porte_, et qu’il le suppliait d’écrire

à la cour pour le lui faire venir au plutôt.

La cour était alors à Larisse en Thessalie, car Sa Hautesse s’était

rendue là, pour être plus proche de Candie, et pour en hâter la

conquête. Le caimacan, qui est comme un lieutenant du grand vizir,

demanda à _Monsieur_ de la Haye, s’il venait un autre ambassadeur en sa

place : il fit réponse, qu’il n’en venait point ; mais que l’empereur

son maître lui avait commandé de laisser un secrétaire, ou un marchand

français pour résident, comme étaient les représentants des Hollandais

et des Génois. Le caimacan lui demanda, pourquoi il ne venait point

d’ambassadeur ? Il lui répondit, que c’était une chose qu’il ne lui

pouvait déclarer en public. Le caimacan ayant connu à cette réponse,

qu’il avait quelque chose de secret à lui dire, lui donna audience en

particulier, et ce fut alors que l’ambassadeur lui découvrit, que les

raisons qui obligeaient l’empereur de France à le rappeler, et à ne

vouloir plus tenir d’ambassadeur à la _Porte_, étaient entre autres, que

la dignité d’ambassadeur de France n’y avait pas été considérée et

respectée comme elle devait être ; qu’on n’avait eu aucun égard aux

plaintes, ni aux prières, que Sa Majesté faisait faire depuis trois

ans ; qu’on n’avait pas voulu renouveler les capitulations, ce qui était

au grand dommage des marchands français, auxquels on fait payer cinq

pour cent de douane, au lieu que les Anglais, les Hollandais, et les

Génois, ne payaient que trois pour cent ; qu’on avait reçu ces derniers

en Turquie contre ses remontrances, et ses protestations, et que depuis

trois ans on avait fait payer aux Français pour deux cent mille livres

d’avanies. Monsieur de la _Haye_ ajouta, que si sur ces griefs, on

voulait avoir égard aux justes mécontentements de l’empereur son maître,

il croyait que Sa Majesté s’en contenterait, et ne le rappellerait

point. Le caimacan répondit à Monsieur de la Haye, qu’il écrirait tout

cela au caimacan de la _Porte_, qui est un autre lieutenant de grand

vizir, qui est toujours auprès de la personne du Grand Seigneur, et

qu’il serait à propos que Son Excellence écrivît aussi, pour donner plus

de poids et de force à cette négociation. La réponse du caimacan de la

Porte à Monsieur de la Haye fut, qu’il donnerait avis au vizir de tout

ce qu’il lui avait écrit, et lui ferait savoir sa réponse le plus

promptement qu’il pourrait.

Tandis que l’ambassadeur attendait cette réponse, il arriva quatre

vaisseaux du roi à Constantinople, qui étaient envoyés pour le ramener.

Cette escadre fit d’abord peur aux Turcs ; mais Monsieur d’Almeras qui

la commandait, ayant demandé avec empressement mille quintaux de

biscuit, dès qu’elle fut à l’ancre ; les Turcs ne l’appréhendèrent plus,

la voyant sans biscuit, et réduite à ne pouvoir subsister longtemps, si

l’on voulait lui en refuser.

La réponse du grand vizir à Monsieur de la _Haye_ arriva au mois de mars

1669. et contenait une permission d’aller à la cour. Il s’y rendit au

mois d’avril. Je passerai par-dessus les motifs et le but de ce voyage :

ce n’est pas que je n’en aie assez entendu parler à Constantinople ;

mais parce que cela est différent de ce que Monsieur de la Haye en dit

dans la relation, qu’il donna au roi à son retour à Paris, de laquelle

j’ai tiré presque tout ce détail. Il dit là dedans qu’il n’avait autre

but que d’obtenir son congé. Je ne dirai rien par la même raison de ce

qu’il fit à la cour ottomane, d’où il écrivit à Monsieur d’Almeras, qui

était demeuré à Constantinople avec ses quatre vaisseaux, de venir

prendre à _Vole_, port de mer dans le golfe de Salonique, un ambassadeur

turc, que le Grand Seigneur envoyait en France.

Ce Turc s’appelait _Soliman_ : il était _muttafar_ aga, c’est à dire,

huissier du Grand Seigneur. Quand on l’envoya au roi, c’était un homme à

quinze _aspres_ de gages par jour, c’est-à-dire, sept sous et demi. Il

arriva en France à la fin de l’année 1669. et en partit l’année suivante

au mois d’août. Tout Paris l’a vu, et ceux qui l’ont observé, l’ont

reconnu aussi fier, aussi brutal, et pourtant aussi rusé qu’aucun Turc

qu’il y ait au monde. Les Provençaux qui étaient en Levant l’appelaient

l’ambassadeur de Monsieur de la Haye, et ils osaient assurer, que

Monsieur de la Haye avait fourni l’argent pour son équipage. La

vraisemblance qu’ils mettaient en avant pour le prouver, c’est que

l’équipage de Soliman était bien éloigné de la magnificence de celui des

ambassadeurs turcs. Monsieur de la Haye se défendait des atteintes qu’on

lui faisait sur cet équipage, en disant que Soliman Aga n’avait pas eu

le temps de s’équiper. On lui en donnait une autre plus forte, savoir

que le nom d’ambassadeur ne s’était point trouvé dans les dépêches de

Soliman. Il répondit à cela, que pendant que Soliman attendait à la Cale

saint Nicolas, proche de Cerigo, que Monsieur d’Almeras le vînt

prendre ; le grand vizir s’assura de la prise de Candie, et que n’ayant

plus à ménager la France, ni à craindre ses secours, ce ministre changea

les titres, les instructions, et les dépêches de Soliman ; retirant les

premières, et lui en envoyant d’autres. Mais qu’il est très vrai, que

Soliman Aga lui avait été nommé, et donné pour ambassadeur : que pour

preuve de cela, le Grand Seigneur lui donna la veste et le sabre, qu’il

donne à ses ambassadeurs, et que la forteresse de Napoli de Romanie le

salua avec le canon, à son arrivée.

Monsieur de la _Haye_ revint à Constantinople au mois de juillet, et

trois mois après il reçut ordre de s’embarquer, s’il pouvait, sur les

vaisseaux de Monsieur d’Almeras ; mais que si le caimacan l’en

empêchait, il déposât à l’instant le caractère d’ambassadeur, afin que

les Turcs ne pussent pas se glorifier, et prendre avantage, d’avoir un

ambassadeur de France, qu’ils pussent maltraiter selon leur caprice. Les

vaisseaux étaient partis, comme j’ai dit, quand cet ordre arriva ; ainsi

Monsieur de la Haye n’en pouvait exécuter la première partie, et pour

l’autre il s’en excusa, en écrivant en France, que les Turcs avaient

pour lui beaucoup de considération, de retenue et de respect.

Cette excuse, qui ne fut point du tout agréée, fit rappeler _Monsieur

de_ la Haye. Les Provençaux qui étaient déchaînés contre lui, mandaient

sans cesse en France, que tant qu’il serait ambassadeur à la _Porte_,

les capitulations ne se renouvelleraient point, et que le passage aux

Indes par la mer Rouge, ne se pourrait obtenir ; parce que le vizir

avait une vieille haine contre sa personne. On les crut, et il _fut_

résolu qu’on retirerait Monsieur de la Haye, et qu’on enverrait Monsieur

de Nointel en sa place. C’était un conseiller du parlement de Paris,

homme de probité, savant, et curieux, qui avait voyagé par curiosité

jusqu’à Constantinople ; mais qui était de beaucoup trop doux pour

négocier en Turquie. On voulut d’abord ne lui donner que la qualité de

résident, mais ses amis, et particulièrement la compagnie du Levant, lui

firent donner celle d’ambassadeur. Cette compagnie jugeant du goût, et

des égards des Turcs, par ceux des Européens, représenta aux ministres,

que s’agissant de renouveler avantageusement les capitulations,

d’établir une compagnie en Levant, d’obtenir la liberté du commerce de

France aux Indes par la mer Rouge ; le Grand Seigneur ferait beaucoup

plus de choses pour un ambassadeur que pour un résident.

Monsieur de Nointel partit de France au mois d’août 1670. avec

l’ambassadeur turc, Soliman Aga, et arriva à Constantinople au mois

d’octobre suivant. Le roi lui donna pour le porter, quatre vaisseaux,

commandé par Monsieur d’Aplemont. J’ai ouï dire à des gens bien

éclairés, que l’on s’en prenait à tort à Monsieur de la Haye, et qu’on

se trompait en s’imaginant que c’était, ou à l’égard de sa personne, ou

par le manquement de sa conduite, que les Turcs ne renouvelaient point

les capitulations : la suite des affaires a justifié cela, et a montré,

qu’il en fallait jeter la faute sur divers contretemps, où cet

ambassadeur s’était trouvé, et particulièrement sur les puissants

secours que la France envoyait à Candie, lors même qu’elle demandait au

Grand Seigneur des grâces bien considérables, et des avantages tout

particuliers.

Monsieur de Nointel fit une belle entrée à Constantinople, mais les

Turcs en trouvèrent l’éclat hors de saison, et peu convenable aux

circonstances du temps et des affaires. La cour ottomane était à

Andrinople. Monsieur de la _Haye_ obtint sans difficulté congé de se

retirer, et il s’embarqua au mois de décembre, sur le vaisseau que

montait Monsieur d’Aplemont. Ce vaisseau, et les autres de l’escadre

furent arrêtés devant les châteaux, au sujet de deux esclaves, qui

s’étaient jetés dessus. Il s’y en était sauvé en tout près de cent, de

toutes sortes de nations, et dans ce nombre le chevalier de Beaujeu, qui

était prisonnier aux Sept Tours. Le caimacan envoya demander ces deux

esclaves à Monsieur de Nointel, et Monsieur de Nointel les alla demander

aux capitaines des vaisseaux ; mais ils répondirent, qu’ils ne les

avaient point. Monsieur de _la_ Haye fut obligé d’écrire des Dardanelles

la même chose au vizir, qui fit semblant d’être satisfait de cette

excuse, et envoya ordre aux châteaux de laisser passer les vaisseaux du

roi.

Peu de temps après le départ de Monsieur de la Haye, Monsieur de Nointel

alla à Andrinople. Il y reçut tous les honneurs accoutumés, il demanda

aussitôt audience, et la voulait avoir, avant que de faire savoir ce

qu’il venait traiter à la _Porte_ ; mais il fallut qu’il le déclarât

auparavant. C’est une loi en Turquie, que les ambassadeurs, avant que de

voir le premier ministre, ou le Grand Seigneur, envoient dire à celui-là

le sujet de leur venue, ce qu’ils demandent, et les choses qu’ils ont

ordre de négocier. La même loi s’observe en tout l’Orient. Monsieur de

Nointel savait bien cela ; mais on avait mis dans ses instructions,

qu’il traitât d’affaire lui-même avec le grand vizir, et ne lui

communiquât les ordres du roi, qu’en plein Divan, et qu’il en parlât

aussi au Grand Seigneur. On lui avait ordonné d’en user ainsi, parce

qu’on était prévenu en France, que Sa Hautesse n’avait aucune

connaissance des duretés du vizir pour la nation ; que le Divan n’en

savait rien non plus ; que ce ministre refusait de renouveler les

capitulations aux conditions que le roi demandait, par un pur principe

de haine qu’il portait aux Français ; qu’il fallait donc se tirer de ses

mains, et de son absolue dépendance. On est sujet en toutes les cours de

l’Europe, à prendre des mesures tout à fait fausses sur les affaires de

Turquie, marque certaine, que le génie, et la politique des Turcs ne

nous sont pas encore bien connus. Celles-là étaient fausses assurément.

Monsieur de Nointel fit tout ce qu’il put pour exécuter son ordre. Il

fut quelque temps à ne vouloir rien déclarer, et après il ne voulait

déclarer qu’une partie de sa commission ; mais voyant qu’il ne pouvait

avoir audience, il fut obligé de s’ouvrir entièrement, et de délivrer un

mémoire des demandes, qu’il avait à faire à la _Porte_.

Il le mit entre les mains de l’interprète du vizir, nommé _Panaioti_.

C’est un Grec, homme de grand esprit, et qui sait plusieurs langues de

l’Europe, entre autres la latine, et l’italienne, dont il se sert avec

beaucoup de lumière, et de force, soit pour écrire, soit pour parler. Ce

Grec a une parfaite fidélité pour le grand vizir, et l’on voit bien,

qu’il a un attachement tout entier aux intérêts de la Porte, au

préjudice des chrétiens. Il en use ainsi, soit qu’il appréhende la

sévérité des Turcs, sur ceux qui les trahissent ; soit que les devoirs

de la naissance, ou la servitude des sujets en Turquie, l’aient obligé à

tenir une pareille conduite. Il a le titre de premier interprète, et de

secrétaire de l’Empire ottoman. La république de Gênes l’a fait noble

Génois, en récompense des bons offices, qu’il rendit au marquis Durazzo

son ambassadeur. Il était interprète de l’empereur d’Allemagne, avant

que de l’être du grand vizir. Il avait mille écus de pension, et l’on

dit qu’il les reçoit encore tous les ans secrètement. Cependant il a

travaillé plus qu’aucun autre, à la dernière paix faite entres les deux

empires, et qui n’a pas été assez honorable à celui d’Allemagne. Il a

négocié aussi celle de Candie, et il s’y est si bien conduit pour la

satisfaction du grand vizir, que ce ministre lui donna au moment de la

ratification le revenu de l’île de _Mycone_, en l’archipel, qui est de

quatre mille écus par an. Je me suis un peu étendu, en parlant de ce

Panaioti, parce qu’il est fort connu de ceux qui ont affaire à la

_Porte_, et qu’il traite de la part du vizir avec tous les chrétiens qui

y viennent, de quelque qualité qu’ils soient, et pour quelques intérêts

que ce puisse être.

Les demandes de l’Ambassadeur contenaient environ trente Articles, dont

voici les principaux.

Premièrement, que la Porte ne pût recevoir en ses États aucune nation de

l’Europe, outre celles qui y sont déjà établies, que sous la bannière

française, et que les Italiens particulièrement, qui voudraient venir en

Turquie, excepté les Vénitiens, et les Génois, seraient tenus de prendre

la bannière de France, et la protection de l’ambassadeur du roi. Les

Turcs donnèrent ce privilège aux Français, dans les premières

capitulations qu’ils firent avec eux, du temps de François premier. Ils

en jouirent jusqu’au commencement de ce siècle, qu’il arriva je ne sais

quel différend, pour des corsaires étrangers, qui croisaient avec la

bannière française, le long des côtes d’Égypte ; à l’occasion de quoi la

_Porte_ retrancha cet article des capitulations, dans un renouvellement

qui s’en fit alors : mais depuis il fut rétabli, et le privilège une

autre fois accordé. Voici en quels termes il est couché.

Toutes les nations de l’Europe, qui n’ont point d’agents publics à la

Porte, ni d’alliance et confédération avec le Grand Seigneur ;

lorsqu’elles viendront en Levant sous la bannière française, y seront

reçues, et jouiront des mêmes avantages que les Français. Les Turcs ne

veulent point reconnaître ces dernières capitulations. Ils se servent

des précédentes, et disent outre cela, quant aux dernières, que le mot

_viendront_ n’est pas exclusif, qu’il oblige bien la _Porte_ à recevoir

les étrangers, qui viendront en Turquie avec la bannière française ;

mais qu’il n’ôte pas la liberté au Grand Seigneur, de les recevoir s’il

veut, sous d’autres bannières.

Secondement, que les Français ne payeraient que trois pour cent de

Douane, conformément aux Anglais, aux Hollandais, et aux Génois.

En troisième lieu, que le Grand Seigneur accorde aux Français la liberté

de trafiquer aux Indes, par ses pays et terres, et notamment par le

canal de la Mer rouge, sans payer d’autres Droits, que ceux d’entrée.

En quatrième lieu, que le Grand Seigneur fit rendre aux Religieux

Catholiques Romains de la Terre sainte, les Lieux Saints, dont les Grecs

les ont chassés l’an 1638.

En cinquième lieu, que le Roi de France fût reconnu _à la_ Porte, _seul_

Protecteur des Chrétiens.

En sixième lieu, que tous les Chrétiens du rite Romain, qui sont dans

l’Empire Ottoman, fussent reconnus et considerés, comme étant sous la

protection de sa Majesté.

En septième lieu, que les Capucins Français qui sont à Constantinople,

pussent relever une _Église à_ Galata, que le feu avait entièrement

consumée, il y a environ quinze ans.

En huitiéme lieu, que toutes les Églises des Chrétiens Romains, qui sont

dans l’Empire Ottoman, pussent à l’avenir être réparées, et relevées,

autant de fois qu’il serait nécessaire, Sans qu’il fût besoin d’en

demander la permission.

En neuvième lieu, que tous les Français qui étaient esclaves en Turquie,

fussent mis en liberté.

Les autres demandes étaient moins importantes chacune en particulier,

mais le nombre les rendait considérables. La _Porte_ les traita

d’exorbitantes, et même de ridicules, et les ministres crurent, ou

firent semblant de croire, que l’on cherchait un prétexte de rompre avec

Sa Hautesse. Le vizir envoya demander à l’ambassadeur, s’il avait des

lettres de l’empereur de France, pour le Grand Seigneur, ou pour lui,

qui continssent les demandes, insérées dans le mémoire qu’il avait

présenté de la part de Sa Majesté ; parce qu’il ne croirait jamais, que

l’empereur de France eût donné ordre, de faire à la _Porte_, des

propositions aussi étranges, et aussi éloignées du droit, et de la

justice, que celles que l’on faisait en son nom ; s’il ne les voyait

contenues bien expressément dans une lettre signée de Sa Majesté.

Monsieur de Nointel, qui ne s’attendait pas à cette demande, dit qu’il

avait des lettres de créance, de l’empereur son maître, pour le Grand

Seigneur, et pour le grand vizir, et que cela devait suffire, parce que

Sa Majesté n’écrivait jamais d’affaires elle-même : Qu’ainsi la _Porte_

était mal fondée de mettre en compromis l’intention de l’empereur de

France, à cause qu’il ne la montrait pas écrite, ou signée de la main de

Sa Majesté. L’ambassadeur avait raison. La difficulté que faisait le

vizir était une pure chicane ; mais quoi que Monsieur de Nointel pût

dire, et alléguer au contraire, on ne lui accorda point d’audience,

qu’après avoir promis de faire venir une lettre du roi, qui contînt

nettement, et clairement, les mêmes choses qui étaient dans son mémoire,

et de la faire venir en six mois.

C’était à la fin de février de l’an 1671 que Monsieur de Nointel donna

cette parole. Le jour suivant le grand vizir lui envoya dire, qu’il lui

accordait l’audience pour le lendemain, et que deux jours après le Grand

Seigneur la lui donnerait aussi ; mais à condition qu’il n’y parlerait

d’aucunes affaires. L’ambassadeur fut reçu du vizir assez froidement. Il

tint à ce ministre plusieurs discours, qui pour être trop longs, et

étendus pour les Turcs, ne faisaient aucun effet. Le vizir y répondit

presque toujours par un oui ou un non. Monsieur de Nointel s’étendait

particulièrement sur la grandeur du roi, et sur ses forces. Le grand

vizir, qui prenait ces vérités pour de secrètes menaces, répondit. _Oui,

l’empereur de France est un grand monarque, mais son épée est encore

neuve_ : Il voulait dire que que le roi n’avait fait jusque-là, aucun

exploit digne de tant d’éloges ; mais il en parlait en homme bien mal

informé, de ce qui se passait entre les princes chrétiens. Monsieur de

Nointel reçut encore d’autres semblables réponses. J’en marquerai deux,

dont voici la première, qui regarde l’ancienneté de l’alliance, qu’il y

a entre la France et la Turquie. L’ambassadeur en parlant de sa durée,

dit, que les Français étaient vrais amis des Turcs. Le vizir répondit en

souriant, Les Français sont nos amis, mais nous les trouvons partout

avec nos ennemis. L’autre était encore plus mortifiante, la voici.

L’ambassadeur sur le point de sortir, fit dire au vizir, qu’il avait

ordre de l’empereur son maître, de lui recommander fortement l’affaire

de la mer Rouge, que Sa Majesté l’avait extrêmement à cœur, et désirait

fort que la Porte lui donnât contentement là-dessus. _Se peut-il faire,

répondit sèchement le vizir, qu’un empereur aussi grand que vous dites

qu’est le vôtre, ait si fort à cœur une affaire de marchands._

L’ambassadeur ne fut pas plus satisfait de l’audience qu’il eut du Grand

Seigneur. Après qu’il eut fait sa révérence, on le conduisit au bout de

la salle vis-à-vis de Sa Hautesse ; à qui il fit sa harangue, qui dura

près d’un quart d’heure. Elle ne servait de guère, car l’interprète n’en

expliqua que le sens au vizir, et en peu de paroles, et le vizir le dit

en deux mots au Grand Seigneur. Monsieur de Nointel parla ensuite

d’affaires à Sa Hautesse. Cela était contre la coutume, contre ce

qu’avait demandé le vizir, et contre la parole, qu’il prétendait qu’on

lui en avait donnée. Le Grand Seigneur écouta attentivement tout ce que

dit l’interprète, et répondit, en tournant les yeux vers le grand vizir,

qui est toujours proche de sa personne en de pareilles rencontres ; que

_l’ambassadeur_ s’adresse à notre lala. Ce mot _lala_ signifie tuteur et

aussi père dans un sens figuré, mais dans le propre il signifie _père_

nourricier, celui qui nous élève ou nous donne l’éducation. Les Turcs

s’en servent pour signifier un homme, qui a pour un autre un soin, et

une affection paternelle. C’est la coutume, que les ambassadeurs, au

sortir de l’audience du Grand Seigneur, dînent au Divan, ils mangent

avec le grand vizir, et les gentilshommes de leur compagnie mangent avec

les vizirs du banc, qui sont les plus grands seigneurs de l’Empire.

Monsieur de Nointel voulut encore là parler d’affaire. Son procédé

impatienta le vizir, et porta ce ministre à en user un peu incivilement

avec lui. Il lui imposa silence, et lui dit, Monsieur l’ambassadeur,

tenez-vous à ce que vous avez promis : nous saurons dans six mois si

nous sommes amis ou ennemis.

Voilà le début de Monsieur de Nointel, et le succès de son premier

voyage à Andrinople. Il en revint au mois de mars 1671, et écrivit en

France ce qu’il avait fait à la _Porte_, et en quels termes il était

demeuré avec le grand vizir. On vit bien à la cour, que ce ministre se

jouait de l’ambassadeur et des Français. On mit en délibération si on

romprait avec la _Porte_, ou si l’on dissimulerait un traitement si

déraisonnable. Cependant pour ne rien entreprendre légèrement, dans une

affaire de cette importance ; on ordonna à Monsieur d’Oppède, premier

président d’Aix, d’assembler à Marseille tous les négociants du Levant,

et les autres gens éclaires dans les affaires de Turquie, et de prendre

leur sentiment, sur ce que beaucoup de gens faisaient entendre au

conseil ; que la France se pouvait passer du négoce du Levant, au moins

durant plusieurs années, et qu’elle pouvait aisément faire par mer tant

de mal aux Turcs, que le Grand Seigneur pour l’arrêter, serait contraint

d’accorder au roi tout ce que Sa Majesté demandait. L’avis de

l’assemblée pris à la pluralité des voix fut, que ces propositions

étaient vraies : qu’il y avait en Provence assez de marchandises du

Levant, pour en fournir la France dix ans durant : et que si le roi

envoyait seulement dix vaisseaux dans les mers de Grèce et

particulièrement aux Dardanelles, la famine serait dans peu à

Constantinople, et il s’y ferait un soulèvement en faveur des Français.

Les Provençaux ne doutèrent point alors, qu’on ne fît bientôt la guerre

au Grand Seigneur. Ils écrivirent en tout le Levant ce qui s’était passé

à Marseille, et mandaient avec assurance, que le roi faisait équiper

cinquante vaisseaux pour les envoyer contre les Turcs. Monsieur de

Nointel reçut plusieurs lettres de Marseille, qui lui assuraient _la_

même chose. Ces nouvelles furent en un instant répandues dans

Constantinople, dans Andrinople, et en tous les ports du Levant. J’ai

ouï assurer que le grand vizir en fut troublé, et tous les ministres. Il

envoyait demander aux autres ambassadeurs, et aux résidents de la

chrétienté, s’il était vrai que le roi de France leur voulût faire la

guerre, et se préparât à cela. Les réponses qu’il recevait étaient ;

qu’à la vérité Sa Majesté faisait équiper des vaisseaux, mais qu’ils

n’avaient point d’avis qu’on les voulût employer contre la Turquie ;

qu’on disait presque généralement, que c’était contre les Hollandais

qu’on les préparait, et qu’ils croyaient que c’était la vérité. Ces

réponses diminuèrent la crainte des Turcs, et ils la perdirent bientôt

entièrement, à l’arrivée d’une barque française, qui parut au bout de

deux mois à Constantinople. On la croyait d’abord barque d’avis, chargée

d’ordres pour l’ambassadeur, et pour tous les Français ; mais ils furent

bien surpris, quand demandant au _patron_, où était l’armée navale de

France destinée contre les Turcs, il leur dit, qu’il n’avait point

entendu parler d’armée navale, qu’on n’équipait point de vaisseaux à

Toulon, et qu’il ne savait ce qu’on lui voulait dire.

Le premier septembre le grand vizir écrivit à Monsieur de Nointel. Il

lui mandait, que le terme de six mois, qu’il avait pris pour faire venir

une lettre du roi son maître, étant expiré ; il désirait savoir si elle

était venue, ce qu’elle contenait, et quels ordres il avait de Sa

Majesté. L’ambassadeur répondit de bouche à celui qui lui rendit cette

lettre, que la réponse de l’empereur de France n’était point encore

venue, que c’était tout ce qu’il pouvait mander alors au grand vizir ;

n’étant pas résolu de faire réponse à une lettre, qui ne donnait pas à

son maître les titres qui appartiennent à Sa Majesté Impériale. Monsieur

de Nointel en usa ainsi, parce que le vizir ne donnait au roi dans sa

lettre, et sur le dessus, que le titre de craul, qui est moins grand

chez les Turcs que celui de _padcha_, quoique tous deux signifient un

souverain. Ils se servent du dernier terme pour nommer le Grand

Seigneur, et ils s’en sont toujours servis aussi pour nommer le roi de

France. Le mot de _padcha_ est persan. Le mot de _craul_ est esclavon,

et c’est le titre que les Polonais donnent à leur roi. En France on

explique le mot de _padcha_ par celui d’empereur.

Le parti qu’on prit au conseil de France sur les affaires du Levant,

après la tenue de l’assemblée de Marseille, ne répondit pas à ce qu’on

avait lieu d’attendre, ensuite de l’avis de cette assemblée. Le roi qui

voulait bientôt déclarer la guerre aux Hollandais, ne voulut pas

entreprendre celle de Turquie, où il aurait fallu employer une bonne

partie de son armée navale. Il se résolut de temporiser, et de faire

encore un effort pour accommoder les choses, et n’être point obligé de

rompre avec les Turcs. Monsieur de Lyonne écrivit au vizir, que

l’empereur de France s’étonnait, qu’il refusât de donner créance à son

ambassadeur : que la Porte n’avait jamais jusqu’alors mis en doute la

vérité, et la fidélité des propositions des ambassadeurs de France : que

Sa Majesté Impériale ne s’expliquerait point par d’autre canal que celui

de Monsieur de Nointel, et que si le Grand Seigneur, et ses ministres

refusaient de lui donner créance, ils lui donnassent congé de

s’embarquer sur le vaisseau qui portait cette lettre à Constantinople.

On envoya Monsieur d’Hervieu interprète de Monseigneur le Dauphin, et à

présent consul à Alep, pour la rendre lui-même au grand vizir, et on le

chargea aussi des derniers ordres du roi à l’ambassadeur. Il partit de

Marseille au mois de septembre, et il n’arriva à Constantinople qu’à la

fin du mois de février suivant, sur un vaisseau du roi nommé Le Diamant,

commandé par le marquis de Pruilly. Le mauvais temps l’empêcha de faire

plus tôt qu’en quatre mois, le voyage de Malte à Constantinople.

Dès que ce vaisseau fut arrivé là, et que Monsieur de Nointel eut vu les

ordres du roi, il écrivit au grand vizir, que la réponse de Sa Majesté

était enfin arrivée, après avoir été cinq mois sur mer, et qu’il

n’attendait pour la lui communiquer, que la permission de se rendre à la

cour. Le vizir lui fit réponse, _qu’il_ pouvait venir quand il lui

plairait, qu’il serait le bienvenu. Il mit sur le dessus de la lettre,

selon les anciennes coutumes, À _l’ambassadeur de l’empereur de France_,

au lieu qu’à la précédente il avait mis, À _l’ambassadeur du roi de

France_, comme nous l’avons observé. Le même jour que l’ambassadeur

reçut cette lettre, le caimacan lui envoya dire, _qu’il_ avait ordre du

grand vizir, de fournir à Son Excellence trente chariots, douze chevaux,

et mille écus pour son voyage, qu’il lui enverrait tout cela

promptement. Il n’y manqua pas, l’argent fut apporté le lendemain, et

les chariots, et les chevaux furent amenés le jour que l’on voulut

partir.

Voila l’état et la situation où _étaient_ les affaires, et l’Alliance de

France avec la Turquie, lors que j’arrivai à Constantinople au mois de

Mars 1672.

L’ambassadeur partit de Constantinople le 29 mars. Il avait avec lui

l’abbé de Nointel son frère, un gentilhomme, un confesseur, un maître

d’hôtel, un secrétaire, trois interprètes, deux janissaires, et les

moindres officiers en nombre suffisant. Outre cela, il y avait en sa

compagnie Monsieur d’Hervieu, qui avait apporté la lettre de Monsieur de

Lyonne pour le vizir : un directeur de la Compagnie de Levant, qui

devait traiter avec le ministre, des conditions du commerce de la mer

Rouge : deux religieux espagnols, commissaires de la Terre Sainte, qui

sollicitaient la restitution des lieux saints de la Palestine, que les

Grecs leur avaient enlevés par l’autorité de la _Porte_, il y a environ

trente ans : un marchand de Marseille qui avait aussi des affaires à la

_Porte_ ; et quatre gentilshommes français et italiens, qui comme moi

faisaient le voyage par curiosité seulement. Le caimacan donna un chaoux

à l’ambassadeur, pour lui faire avoir partout des logements, et pour

faire garder à sa personne, et à sa suite, le respect que les Turcs

perdent aux moindres occasions, quand ils ne sont retenus d’aucune

crainte. Nous fûmes six jours en chemin. On compte cinquante lieues de

Constantinople à Andrinople. Le chemin est beau et uni, par des plaines

et des campagnes très-belles. On trouve sur la route quantité de beaux

villages, et de beaux logements publics.

Nous allâmes loger à demi lieue d’Andrinople dans un lieu fort agréable,

où l’air est bon et doux, plus qu’en aucun autre de _la_ Romanie ; car

c’est ainsi que l’on appelle aujourd’hui _la Thrace_. Il est situé sur

la rivière _d’Hebre_, que l’on nomme à présent _Mariza_, et on le nomme

_Bosna-koi_, c’est-à-dire, village de _Bosnéens_. Dix jours après notre

arrivée, _Panaioti_, cet interprète du vizir, dont j’ai parlé, vint de

la part de ce ministre visiter l’ambassadeur, et savoir de lui les

intentions du roi son maître, touchant le renouvellement des

capitulations. Cet interprète commença à négocier avec Monsieur de

Nointel, en lui disant, que le sentiment du vizir était, que lui et

l’ambassadeur ne se vissent point, jusqu’à ce que les affaires fussent

conclues, et terminées ; de peur qu’il ne survînt entre eux de ces

différends, qui bien que légers, rompent, ou arrêtent la négociation, et

en empêchent le succès. Panaioti ajouta, comme pour confirmer l’opinion

du vizir, qu’en Turquie les affaires ne se faisaient jamais bien que par

un tiers, que le vizir, et l’ambassadeur ayant réciproquement à

conserver la gloire, et les intérêts de deux grands empires, nul des

deux ne voudrait commencer à se relâcher de ses prétentions : qu’il

était fort facile qu’une négociation en personne aigrît l’esprit eu

vizir, et celui de l’ambassadeur ; mais qu’une négociation conduite par

leurs interprètes, ne pouvait si facilement produire de mauvaises

dispositions dans l’un, ni dans l’autre. Enfin le vizir le priait

d’agréer qu’il ne lui donnât audience, que pour remettre dans ses mains

de nouvelles capitulations. Monsieur de Nointel souhaitait tout autre

chose ; mais il fallut suivre le sentiment du vizir, et se résoudre à

traiter par interprètes. _Panaioti_ prit copie de la lettre que Monsieur

de Lyonne écrivait au grand vizir, et le mémoire des conditions

auxquelles Sa Majesté voulait seulement renouveler les capitulations, à

ce que disait l’ambassadeur, et s’en alla en faisant mille protestations

à l’ambassadeur de le bien servir en sa négociation. Il lui dit

particulièrement, qu’il se faisait un si grand honneur d’avoir à ménager

le renouvellement des capitulations entre le Grand Seigneur, et

l’empereur de France, qu’il n’y avait point de moyens au monde, qu’il

n’employât pour le faire conclure à la satisfaction de Sa Majesté très

chrétienne. Le temps a découvert, que cette protestation était

entièrement trompeuse, et que _Panaioti_ n’avait pas pour les intérêts

de la France, de meilleurs mouvements que le grand vizir.

Ce ministre lut le mémoire de l’ambassadeur, et le donna à examiner au

Divan. Il n’était pas si long de moitié que celui qu’on avait présenté

au premier voyage, et ne contenait que onze chefs. Cependant le vizir le

trouvait encore exorbitant. Il se récriait sur les points les plus

considérables, disant, que jamais la _Porte_ ne les accorderait : sur

les autres il disait, cela se pourra accorder, l’on tâchera de passer

sur un tel obstacle, et de lever telles difficultés. Ainsi il donnait

nettement le refus d’une partie des demandes qu’on lui faisait, et ne

donnait parole de l’autre que fort incertainement. Le vizir en usait

ainsi, pour découvrir par les réponses de l’ambassadeur, s’il était vrai

qu’il eût ordre de ne relâcher rien de son mémoire. Il le fit tomber

dans son piège, et il découvrit ainsi qu’il avait des ordres secrets.

À la fin du mois d’avril, ces deux religieux commissaires de la Terre

Sainte, dont j’ai parlé, furent fort consternés d’un bruit qui se

répandit parmi nous, qu’ils ne devaient pas s’attendre, comme ils

faisaient, à rentrer dans les lieux saints, dont les Grecs les ont

dépossédés ; parce que le vizir ayant déclaré, qu’il accorderait la

diminution des droits de douane, et le commerce de la mer Rouge, à

condition qu’on ne parlerait point de la Terre Sainte, on lui avait

répondu, qu’il fallait garder ce point pour le dernier. Comme cette

affaire est assez curieuse, j’en rapporterai ici les principaux

passages ; et cela délassera le lecteur, qui pourrait être fatigué du

long détail des négociations de France à la _Porte_ ottomane, pour un

renouvellement d’alliance.

Le royaume de Jérusalem fut conquis par les chrétiens l’an 1099. et

perdu l’an 1177. Un roi de Syrie nommé _Nezer-Salah-el-din Joseph_ le

reconquit, en chassa tous les chrétiens occidentaux, particulièrement

les chevaliers, n’y laissant que les chrétiens orientaux, syriens,

arméniens, géorgiens, et grecs. Peu de temps après, et dans le treizième

siècle, un des rois de Naples de la maison d’Anjou, acheta du roi de

Syrie les lieux saints de la Palestine. Le marché fut secret, le roi de

Syrie appréhendant, que les princes mahométans ses voisins, ne lui en

fissent une infamie, et qu’ils ne le querellassent sur cette vente. Les

moines franciscains furent envoyés par le roi de Naples, pour prendre

possession des lieux saints. Ils y furent laissés, et confirmés par les

sultans d’Égypte, et par les empereurs turcs qui conquirent la

Palestine.

Ces religieux avaient les clefs et la jouissance de tout ce que la

dévotion chrétienne a consacré à Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, et

aux autres lieux de la Terre Sainte. Les chrétiens d’Orient, qui sont en

grand nombre en ce pays-là, ne laissaient pas d’avoir des chapelles en

plusieurs de ces lieux saints, comme en l’église bâtie sur le sépulcre

de Jésus-Christ, et en celles qui sont situées aux endroits où il

naquit, et fut crucifié. Les papes qui emploient tout pour attirer les

Grecs à leur communion, ordonnèrent aux cordeliers de leur donner toute

sorte de liberté dans ces lieux saints, et de leur permettre d’y bâtir

des chapelles, d’y tenir des lampes, et des cierges, et d’y parer des

images et des autels.

Les cordeliers disent, que cette liberté qu’eurent les Grecs dans leurs

églises, fit naître en leur esprit le dessein de s’en rendre maîtres.

Ceux-ci le nient avec grande assurance. Tant y a que ces derniers

vinrent l’an 1634. à la _Porte_, et produisirent d’anciens titres de

possession du mont Calvaire, de la grotte de Bethléem, et d’autres

lieux. Les cordeliers furent cités au Divan. Ils y comparurent avec les

ambassadeurs des princes de la chrétienté, qui étaient alors à la cour

de Turquie. L’affaire y fut plusieurs fois plaidée en présence du grand

vizir. Tous les chrétiens qui ont alliance avec la _Porte_,

s’intéressèrent dans le procès, aussi bien les protestants, que les

catholiques romains. Il y fut fait de grosses dépenses de part et

d’autre.

Enfin les Grecs le gagnèrent, et furent mis en possession des Saints

Lieux, comme ils le demandaient.

Le grand vizir, qui prononça en leur faveur, étant mort au bout de deux

ans, les Européens demandèrent que le procès fût revu. Cela fut fait, et

entièrement à l’avantage des cordeliers, qui furent remis en possession

de ce que les Grecs leur avaient ôté : mais ils ne le gardèrent que deux

autres années ; car après ce temps, un autre grand vizir favorable aux

Grecs, leur fit recouvrer ces mêmes lieux saints, dont ils avaient mis

hors les cordeliers, quatre ans auparavant. Les Latins ont depuis fait

de grands efforts, pour en reprendre la possession, mais ils ont tous

été inutiles, le Divan s’est roidi contre les sollicitations, les

promesses, et les offres,. et a toujours constamment répondu ; qu’il

n’était pas juste, que les Grecs, qui sont les sujets du Grand Seigneur,

et qui lui payent de tribut huit cent mille écus par an, fussent privés

de la garde d’une partie des lieux-saints de la Palestine, qui est du

domaine de l’Empire ottoman. Les cordeliers n’ont pas laissé pour cela

de renouveler les sollicitations, les requêtes, et les offres d’argent,

autant de fois qu’ils ont trouvé de bonnes occasions de le faire. L’an

1665. le comte de Leslé employa au nom de l’empereur, tous les soins

imaginables pour faire rentrer les cordeliers en leur bien, il conjura,

il donna, il promit, mais il ne put rien obtenir. Quatre ans après le

baile _Molino_ au nom de la république de Venise, fit la même chose. Les

cordeliers n’eurent plus alors d’espérance, que dans le roi de France.

Ils députèrent deux religieux à Sa Majesté, qui lui présentèrent des

lettres de recommandation de Rome, d’Espagne, et de la plupart des

princes romains, pour employer son crédit à faire rentrer les Latins

dans les lieux saints, d’où les Grecs les ont chassés. Le roi

très-chrétien n’avait pas besoin qu’on lui recommandât une telle

affaire, pour s’y employer vivement : son zèle ardent pour l’Église

romaine l’en sollicitait assez. Sa Majesté écrivit à Monsieur de la

Haye, son ambassadeur, de faire entrer l’affaire de ces religieux dans

les conditions du renouvellement des capitulations. Monsieur de la Haye

et Monsieur de Nointel ensuite leur protestèrent diverses fois, qu’ils

avaient ordre exprès de ne point traiter avec la _Porte_, et de ne point

renouveler les capitulations, si l’on ne remettait les cordeliers en

possession des lieux saints qu’ils ont perdus. Cependant on sut à la fin

du mois d’avril, comme j’ai dit, qu’on pourrait abandonner cette

affaire, parce qu’on ne voulait point arrêter un grand traité, pour se

conserver la garde de quelques simples chapelles.

Ces deux religieux m’ont conté, qu’à leur arrivée à Constantinople,

_Monsieur_ de la Haye leur ayant dit, qu’il savait bien sûrement que la

_Porte_ ne renouvellerait point les capitulations, aux conditions que le

roi son maître demandait, à cause que le seule recouvrement des lieux

saints, que Sa Majesté voulait absolument obtenir, était une chose que

la _Porte_ n’accorderait jamais : Ils lui avaient fait cette réponse,

qui renfermait un bon conseil pour le bon succès de leur affaire.

Si Votre Excellence a ordre positif touchant ce recouvrement, et si elle

sait d’autre part que la Porte n’y consentira jamais, ne faites au grand

vizir aucune autre demande, que celle-là n’ait été accordée ; déclarez à

ce ministre, que vous ne traiterez point, qu’il ne nous ait donné parole

de nous restituer ce que les Grecs nous ont pris ; si Votre Excellence

tient cette voie, il arrivera, ou que le vizir accordera la demande, ou

qu’il la refusera : s’il l’accorde, le plus grand empêchement au

renouvellement des capitulations sera ôté : s’il la refuse, la rupture

sera glorieuse pour le roi de France : elle ne paraîtra point

intéressée : toute l’Europe admirera la piété, et le grand zèle de Sa

Majesté : il n’y aura personne qui ne soit forcé de reconnaître que le

seul égard de la religion, l’a porté à rompre avec les Turcs.

Ces bons pères me racontaient cela avec une ardeur qui est assez

ordinaire dans les moines espagnols. Ils concevaient comme la plus belle

action de l’univers, qu’on fît la guerre à l’Empire ottoman, pour

l’obliger d’ôter aux chrétiens de Jérusalem, ses propres sujets, la

garde de cinq ou six petites églises, et de la donner à des moines

étrangers, qui n’étant pas contents d’y pouvoir entrer à toute heure,

voulaient en avoir les clefs pendues à leur cordon.

À la mi-mai, Monsieur de Nointel voyant que le Grand Seigneur, et le

grand vizir, étaient prêts de partir pour la Pologne, et que la

négociation n’était pas fort avancée, il alla voir le reizquitab. On

peut comparer son office à celui de chancelier. L’ambassadeur eut trois

conférences avec lui, avant que de terminer le traité. On le vit comme

conclu à la troisième, qui fut le 26 mai, et le renouvellement fait aux

conditions suivantes.

Que les Français ne payeraient à l’avenir que trois pour cent de Douane.

Qu’ils auraient le commerce libre aux Indes par la Mer rouge, moyennant

cinq pour cent de Douane, qu’on payerait à l’entrée des terres du Grand

Seigneur, Sans payer rien davantage, ni au passage, ni à la sortie.

Que les capucins français rebâtiraient à Galata leur église de saint

Georges, que le feu avait consumée, et que cette église, celle des

jésuites qui est au même lieu, et toutes les autres appartenantes aux

Français, qui sont dans l’Empire ottoman, seraient sous la protection du

roi.

Que l’Ambassadeur serait reconnu Protecteur de l’Hôpital des Chrétiens

Européens, qui est à Galata, et y pourrait faire dire la Messe.

Que les esclaves français qui sont en Turquie, et qui y pourraient être

à l’avenir, seraient mis en liberté, à condition qu’ils n’eussent point

été pris, ou sur des voiles, ou en des armées, ou devant des places

ennemies de la Porte.

Voilà tout ce qui se devait changer, ou ajouter dans les nouvelles

Capitulations. L’Article concernant les Nations étrangères, y devait

être mis tel qu’il se trouvait dans les anciennes.

Dès que les choses eurent été acceptées et accordées réciproquement, le

plus ancien interprète de l’ambassadeur de France dit à Monsieur de

Nointel de ne s’en aller point, que le chancelier n’eût dressé le modèle

des nouvelles capitulations. Ce conseil était bon, mais l’ambassadeur

crut _Panaioti_ l’interprète du grand vizir, qui lui dit que c’était

offenser le chancelier, et lui faire un affront, que de ne se pas fier à

ce qu’il disait de bouche, et de le lui demander par écrit : qu’il

engageait sa parole, et demeurait caution de celle du chancelier :

Monsieur de Nointel se laissa persuader. Il revint au logis joyeux, et

satisfait, avec cet air et cette gaieté que donne le bon succès des

affaires. Il nous dit en se mettant à table. _Messieurs_, les

capitulations sont renouvelées : il en faut faire la fête, et boire à ce

renouvellement. Nous y bûmes tous, à la réserve de son premier

interprète, qui dit, Monseigneur, je ne crois rien de fait, jusqu’à ce

que les capitulations soient entre les mains de Votre Excellence.

Le chancelier avait promis d’envoyer le modèle sur le soir, afin de

l’examiner, et qu’ensuite il serait mis au net ; cependant il n’en fit

rien. L’ambassadeur ne s’en étonna pas. Il l’envoya quérir le

lendemain ; mais il fut bien surpris de voir, que l’article des nations

étrangères n’obligeait point de la manière qu’il le prétendait, celles

qui n’ont point d’établissement à la _Porte_, de venir sous la bannière

de France. Monsieur de _Nointel_ commença alors à craindre qu’on ne

l’eût trompé. Il se met en colère, et envoya à l’instant son second

interprète dire au chancelier, que si cet article ne se mettait comme il

l’entendait, il n’acceptait point les nouvelles capitulations. Son

premier interprète lui dit de bien penser à l’avance qu’il faisait

faire : qu’il se gardât bien de mettre le marché à la main des Turcs,

comme il faisait, et qu’il ne s’engageât pas si brusquement à rompre

avec la _Porte_, pour un seul article, et de peu d’importance. Monsieur

de Nointel passa outre. Il envoya faire au chancelier le message que

j’ai dit. Ce ministre fit réponse, qu’il le rapporterait au vizir.

Le 29 l’ambassadeur alla chez le chancelier, qui lui dit ; que la France

ne devait pas demander à _la_ Porte une chose qu’il n’était plus en son

pouvoir de lui accorder, parce que le Grand Seigneur s’était engagé aux

Anglais, aux Vénitiens, aux Hollandais, et aux Génois, que tous les

étrangers qui viendraient en Turquie, sous leurs bannières, y seraient

traités de même qu’eux : qu’ayant accordé cela pareillement, à

l’empereur, et nommément pour les villes Hanséatiques impériales, pour

les sujets de la maison d’Autriche, et pour les Italiens, Sa Hautesse ne

pouvait plus sans violer sa foi, accorder aux Français ce qu’ils

demandaient, savoir de ne donner entrée que sous leur bannière, aux

étrangers qui n’ont point d’établissement à la Porte. Le chancelier

ajouta, que ce qu’il représentait à Son Excellence, étant d’une

notoriété publique, et d’une conséquence convaincante, il la suppliait

de n’insister pas davantage sur ce point. Monsieur de Nointel répondit,

en protestant de ne renouveler point, si l’on n’accordait cet article en

la manière qu’il le demandait. Le chancelier répondit, qu’il ferait

rapport de cette protestation au vizir, et lui ferait savoir sa réponse.

L’ambassadeur lui dit, qu’il l’obligerait beaucoup d’en aller parler à

l’heure même à ce ministre, si sa commodité le lui permettait ; qu’il

attendrait son retour. Le chancelier y consentit. Il alla parler au

vizir, et revint avec cette réponse. Le grand vizir m’a ordonné de dire

à Votre Excellence, que vous lui fîtes donner parole, il y a un mois ;

que pourvu qu’on accordât à l’empereur de France la diminution des

droits de douane, et le commerce par la mer Rouge, Sa Majesté Impériale,

se contenterait quant au reste, des choses raisonnables, et justes ; que

sur cette parole, il vous avait accordé au nom du Grand Seigneur ces

deux points, et les autres grâces que vous savez ; mais qu’à présent

voyant que vous ne lui tenez pas parole il vous déclare bien

expressément, qu’il retire la sienne, et ne vous veut accorder rien du

tout. Cette réponse fut un coup de foudre. Monsieur de Nointel, et ceux

qui étaient avec lui en furent tout interdits. On voulut reprendre, et

renouer le traité, mais il ne fut pas possible, encore qu’on fît

connaître sur le champ, qu’on se déportait du point contesté. Le

chancelier répondit, qu’il n’avait ordre du vizir, que de dire ce qu’il

avait dit, et qu’il ne pouvait traiter davantage. L’ambassadeur

répliqua, qu’il avait une lettre du premier ministre de France pour le

vizir, qu’il ne voulait que la remettre en ses mains, et après prendre

congé. Le chancelier répondit, que pour le congé, c’était une chose

facile, et que pour la lettre du premier ministre de France, le grand

vizir ne se souciait pas de la voir.

Monsieur de Nointel revint au logis dans un chagrin qu’il est aisé de

concevoir. Il dit aux personnes de son conseil, qui était l’abbé son

frère, le directeur de la Compagnie du Levant, et ses deux premiers

interprètes, que la nation anglaise, et la hollandaise avaient dépensé

chacune quarante mille écus, au renouvellement des capitulations

qu’elles ont avec la _Porte_ ; qu’il en fallait donner autant aux

ministres du Divan pour renouveler celles de France. Les interprètes

eurent ordre de porter parole de cette somme aux ministres, mais cela ne

produisit encore rien. Les ministres ne s’en émurent seulement pas. Il y

a beaucoup d’affaires à la _Porte_ qui se font par argent : il y en a

d’autres qu’aucune somme ne saurait faire avancer. Telle fut par exemple

l’affaire des deux commissaires de Terre Sainte qui étaient, comme j’ai

dit, avec nous à Andrinople : ils offrirent cent mille écus au vizir

pour rentrer en possession des lieux saints, qu’on leur a ôtés, et en

voulaient encore dépenser autant à faire des présents au Grand Seigneur,

et aux ministres de la _Porte_ ; mais leur argent ne leur servit de

rien, le Divan. fut incorruptible.

Je dirai en passant, à propos de ces religieux, que l’on ne doit pas

être surpris des grandes offres qu’ils faisaient. Ils m’ont assuré que

la dévotion qu’ont les Espagnols pour les lieux saints est si grande,

qu’ils fourniraient eux seuls des trésors pour les ravoir. Ils m’ont

assuré aussi, que la dépense ordinaire de la Terre Sainte se monte à

cent mille livres par an, dont le tiers va en présents qu’il faut faire

aux Turcs, et que chaque gardien, qui est triennal, en fait à sa venue

pour dix mille écus.

Le troisième juin, jour du départ du Grand Seigneur pour la Pologne,

l’ambassadeur se rendit de fort grand matin au camp, au quartier du

vizir, dans le dessein d’obliger en quelque sorte ce ministre, à lui

donner l’audience qu’il lui refusait depuis son arrivée, et à recevoir

la lettre de Monsieur de Lyonne. Il mena même avec lui Monsieur

d’Hervieu, afin que comme c’était lui qui l’avait apportée, il la

rendît ; mais le grand vizir n’était pas au camp : il était allé

conduire au premier logement la sultane mère, ce qui obligea Monsieur

l’ambassadeur d’aller au quartier du chancelier, où il l’attendit sept

heures entières, tantôt en une tente, et tantôt en une autre, parce que

le camp se levait. Un peu après midi la nouvelle vint, que le grand

vizir était à la ville. Le chancelier l’alla trouver, et lui dit que

l’ambassadeur de France l’attendait au camp pour le voir, et savoir sa

dernière volonté. Le vizir lui dit de faire entendre à Son Excellence,

qu’elle ne prît pas la peine de l’attendre, parce qu’il prenait congé de

sa femme, de sa mère, et de sa famille, et qu’il n’irait que de nuit au

camp : que Son Excellence y laissât un de ses interprètes seulement, et

qu’il lui donnerait réponse. La réponse que le grand vizir donna, fut,

qu’il communiquerait au Grand Seigneur, et au Divan ce que

_l’ambassadeur_ demandait, mais que cela ne se pouvait sitôt faire, à

cause de la marche : que Son Excellence pouvait cependant retourner à

Constantinople pour y attendre la résolution du Grand Seigneur : qu’il

écrirait au caimacan de donner un passeport au vaisseau du roi qui y

était, et qu’au reste sans qu’il se fiait à la foi de _l’ambassadeur_,

il l’aurait fait arrêter à Andrinople ; de peur qu’il ne se retirât sans

congé. L’interprète avait ordre de demander au grand vizir des

commandements pour des affaires particulières de négoce en divers lieux

du Levant. Ce ministre les fit expédier le lendemain, en la manière que

l’interprète les demandait.

Voilà le succès du second voyage de Monsieur de Nointel à la _Porte_.

Les Turcs avec beaucoup d’assurance, donnaient aux Français le tort de

cette rupture. Ils disaient que même la diminution des droits de douane

n’était pas justement prétendue ; parce que s’il y avait des nations qui

n’en payaient pas tant, comme les Anglais, les Hollandais, et les

Génois, il y en avait aussi qui en payaient plus, comme les Allemands et

les Vénitiens, et que si les premiers qui ne payaient que trois pour

cent, en eussent autrefois payé cinq, les Français auraient eu quelque

droit de demander du rabais ; mais que la _Porte_ qui est libre de faire

faveur à qui il lui plaît, ayant traité d’abord avec ces derniers venus,

à des conditions plus avantageuses, que celles qu’elle a accordées à ses

premiers alliés ; elle n’était pas obligée de changer à son préjudice,

les conditions du commerce qui était entre eux depuis si longtemps. Pour

les autres demandes du roi, ils disaient, que ce n’était la plupart que

des grâces, qu’on n’avait pas raison de prétendre ; puisque bien loin de

les avoir méritées de la _Porte_, on l’avait toujours traversée dans ses

plus importantes entreprises. Ils ajoutaient, qu’on avait fait ces

demandes le marché à la main, en menaçant et en agissant en maîtres, les

Français qui étaient au Levant ne parlant que de brûler Constantinople,

de faire la guerre au Grand Seigneur, de saccager ses îles, et ses ports

de mer. Que les vaisseaux qui avaient amené Monsieur de Nointel à

Constantinople, donnaient ouvertement retraite aux esclaves de toute

sorte de nations, qui s’y venaient jeter, et que les ambassadeurs de

France n’entretenaient les grands dans les visites qu’ils leur

faisaient, que des forces de Sa Majesté, et de la puissance de ses

armes. C’est ainsi que parlaient les Turcs. Les autres nations disaient,

que les Turcs n’avaient pas tant de tort, et même qu’ils avaient montré

en cette occasion, de n’être pas si barbares qu’on le dit ; n’ayant

témoigné aux Français qui étaient en Levant, ni à l’ambassadeur de Sa

Majesté, aucun ressentiment violent, des grands et éclatants secours,

qu’on a donnés plusieurs fois à leurs ennemis : de la guerre qu’on a

portée dans les pays qui sont sous leur protection : et des insultes et

des menaces qu’on leur a faites jusque dans leur cour. Mais tout cela ne

se disait, que dans l’ardeur de voir arriver quelque grand accident, qui

obligeât la France d’employer contre les Turcs ces merveilleux

préparatifs de guerre, dont la plupart de ses voisins étaient effrayés.

Après avoir rapporté tout de suite la négociation de Monsieur de Nointel

à la _Porte_, je toucherai quelque chose de celles de Monsieur Witzoski

internonce de Pologne, et du chevalier _Quirini_ baile de Venise, dont

l’un venait de partir d’Andrinople quand j’y arrivai, et l’autre y

demeura tout le temps que j’y fus.

Le vizir fit donner à l’internonce de Pologne à son départ 1700 écus

pour payer ses dettes, et pour s’en retourner, et outre cela sept

chariots, et un chaoux. Le pacha de Silistrie eut ordre de le faire

aller par la frontière de Tartarie, et de mander aux Tartares de le

retenir, jusqu’à ce qu’ils sussent que l’envoyé turc qui était en

Pologne, eût passé les frontières, et fût entré en Turquie. Le _Divan_

fit tout ce qu’il put pour ajuster les affaires avec cet internonce, et

pour éviter d’entrer en guerre avec son maître. _La Porte_ avait des

desseins du côté de Perse, et _de_ la mer Rouge, et ce ne fut que par

force, qu’elle se tourna vers la Pologne. Le sujet du différend était,

la protection que le Grand Seigneur a donnée aux Cosaques. La Pologne

demandait que Sa Hautesse retirât publiquement cette protection, de même

qu’elle l’avait donnée publiquement, en envoyant à Dorosensko, fameux

général de ces rebelles de Pologne, un étendard, des lettres patentes et

les autres marques de dignité, avec lesquelles les bassas sont investis

en Turquie. C’était afin que les Cosaques, étant intimidés par ce rebut

d’éclat, se soumissent sans combattre à Sa Majesté polonaise, et qu’elle

rentrât plus facilement dans la possession de l’Ukraine, qui est son

bien particulier, et le patrimoine de ses ancêtres.

Sous le règne du roi Casimir, Monsieur Ratzieuski était venu demander la

ratification du traité de _Khotyn_, qui s’observait entre la Pologne et

la Turquie, et d’autres choses. La _Porte_ répondit, qu’elle ratifierait

purement et simplement, sans parler des Cosaques. Monsieur Ratzieuski

mourut à Andrinople durant sa négociation. Son secrétaire, qui était ce

Monsieur _Witzosky_, fut pourvu par le roi successeur de Casimir de

l’internonciature, et reçut ordre de représenter que l’Ukraine, étant le

bien particulier du prince qui régnait alors, Sa Majesté avait double

intérêt de chercher à y rentrer. La _Porte_ répondit, qu’elle

n’empêcherait point que Sa Majesté polonaise n’y rentrât, et qu’elle

pouvait faire ce qu’elle voudrait contre les Cosaques, mais que le Grand

Seigneur considérait sa gloire, et ne pouvait retirer ouvertement la

protection qu’il leur avait ouvertement accordée. Monsieur _Witzosky_,

qui était un homme violent, ne voulut point accepter ce moyen d’accord,

ni tous les autres qu’on lui proposa. Il dit hautement en plein _Divan_,

que quand le roi son maître, les sénateurs, et la République, seraient

d’avis d’accepter une simple ratification, il les empêcherait de le

faire, par le pouvoir qu’il en avait, en qualité de gentilhomme

polonais. Le vizir voyant tant de fierté, et entendant dire, que le roi

de Pologne s’était avancé avec une armée à Léopold, il se prépara à la

guerre.

Lors que le roi et le sénat surent que le Grand Seigneur se tournait

vers eux, et qu’au printemps assurément ils l’auraient sur les bras en

Pologne, ils furent tous, et surpris, et confondus. L’internonce

lui-même ne savait où il en était. Trompé par les bruits qu’on faisait

courir de la révolte des Arabes, et du saccagement de la Mecque, comme

aussi par les assurances, qu’on dit, que Monsieur de Nointel lui

donnait, que Sa Majesté très chrétienne envoyait cinquante vaisseaux

dans l’archipel, il avait toujours écrit à la République de tenir bon,

et de ne se relâcher en rien, parce qu’infailliblement le Grand Seigneur

aurait bientôt de plusieurs côtés, de grandes guerres sur les bras.

La Pologne eût bien voulu alors n’avoir point détourné Sa Hautesse de

ses desseins d’Asie. Elle envoya un interprète à la _Porte._ Cet

interprète arriva le 23. Mai avec huit hommes de suite, six semaines

après le départ de l’internonce : on lui assigna un logis, et treize

francs par jour pour sa dépense. Les lettres qu’il apportait étaient du

grand chancelier, adressées au grand vizir. Elles contenaient, _que_ la

Pologne était surprise d’apprendre, que le Grand Seigneur se préparait à

lui faire la guerre : qu’elle n’en savait pas le sujet, et n’en avait

point donné d’occasion : que si la Porte voulait ratifier le _traité_ de

Khotyn, _le roi_ y était tout disposé, et qu’il enverrait un ambassadeur

extraordinaire ; que si elle persistait dans le dessein de lui faire la

guerre, _Sa_ Majesté était prête à se défendre ; mais qu’elle protestait

que les Polonais n’étaient point les violateurs de la paix.

L’interprète fut renvoyé au bout de huit jours, avec des lettres qui

portaient, que la Pologne pouvait envoyer un ambassadeur extraordinaire,

et qu’il serait le bienvenu. Cependant l’armée du Grand Seigneur, et le

grand vizir à la tête, ne laissa pas de marcher vers Silistrie.

La négociation du chevalier Quirini n’eut rien de particulier. Il vint à

Andrinople au mois de décembre 1671 et en partit à la fin de mai

suivant. Il avait ordre de faire de particulières instances pour la

liberté des prisonniers faits à la guerre de Candie. Il obtint après des

peines et des dépenses extrêmes, qu’on échangerait les vingt-huit

principaux, avec autant de Turcs. L’échange se fit à Castel Tornese en

Morée. Quant au reste des prisonniers, au nombre de mille ou environ, le

grand vizir dit au baile de Venise, que les galères ottomanes étaient

presque sans chiorme, et que d’en ôter mille hommes tout d’un coup, ce

serait les trop affaiblir ; surtout en un temps, où l’on en avait tant

de besoin, pour porter en Pologne, par la mer Noire, des hommes, et des

munitions. Cependant il lui promit, que lorsque la campagne serait

finie, il en ferait relâcher 250. et chaque année autant, jusqu’à ce

qu’ils fussent tous délivrés.

Les Vénitiens font tant de dépense à la Porte, qu’on peut dire, qu’ils

achètent tout ce qu’ils obtiennent, et même qu’ils l’achètent fort

chèrement. Il n’y a point d’homme d’importance à la cour, et au _Divan_,

à qui ils ne fassent tous les ans des présents considérables. La

République, qui n’a point de voisin plus à craindre que le Turc,

n’épargne rien pour entretenir la paix avec lui. Elle lui paie tribut de

plusieurs îles de l’archipel, comme Zante, et Cerigo, elle souffre, elle

dissimule ses caprices, ses insultes, sa tyrannie, et afin de prévenir

les différends, et les guerres qui naissent toujours entre de puissants

voisins, autant qu’on les peut prévenir par la sagesse de la conduite ;

cette _république_ envoie pour ambassadeurs à Constantinople, les plus

vieux, et les plus expérimentés de ses sénateurs. Les bailes de Venise

_sont_ ordinairement des gens, qui ont été ambassadeurs en toutes les

cours de la chrétienté : qu’on a employés en des traités de paix, et de

guerre, et en des négociations : gens enfin qui n’ignorent rien de la

politique de tous les princes du monde, et des adresses des plus habiles

ministres, dans l’art de cacher son intérieur, et de découvrir celui

d’autrui. Les bailes ont des ordres libres de dépenser, et de donner

autant qu’ils jugent qu’il le faut faire. Ils demeurent ordinairement

trois ans à Constantinople, et pendant ce temps-là ils amassent plus de

cent-mille écus, du moins ils le peuvent faire ; car la République ne

leur demande point de compte. Elle en use ainsi pour deux raisons. La

première est, pour balancer par le gain les peines de l’ambassade de

Constantinople, qui naissent du risque, et des fatigues du voyage, de la

mauvaise humeur, et du peu de considération des Turcs. La seconde est de

récompenser ouvertement ces bailes, qui souvent se sont épuisés en

ambassades dans l’Europe.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 7 / 55 题