Voyage à la frontière.--Un brigand.--La mère Bardou.--Les
indications d'une petite fille.--La délibération.--J'aborde mon
homme.--La reconnaissance simulée.--Quel gaillard!--Les deux font
la paire.--Le faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le brigand
pétrifié.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je délivre le pays
d'un fléau.--L'Hercule à la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.
Déguisé en marchand de chevaux, je partis avec les agents _Goury_ et
_Clément_, qui passaient pour mes garçons. Nous fîmes si grande
diligence, que, malgré la rigueur de la saison et la difficulté des
chemins (on était dans l'hiver), nous arrivâmes à la Capelle le
lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais
parcouru étant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour
m'orienter et prendre langue. Tous les habitants à qui je parlai de Pons
Gérard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et
de rapine, son nom était un sujet d'effroi, tout le monde tremblait
devant lui; les autorités locales, auxquelles il était dénoncé
journellement, n'osaient le réprimer. Enfin c'était un de ces êtres
terribles qui font la loi à tout ce qui les entoure: quoi qu'il en fût,
peu accoutumé à reculer devant une entreprise périlleuse, je n'en
persistai pas moins à vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais
dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir à mon
honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je
déjeûnai avec mes agents, et quand nous nous fûmes suffisamment garni
l'estomac, nous nous mîmes en route pour aller à la recherche du
complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqué une auberge
isolée qui était un repaire de contrebandiers. Pons y venait
fréquemment, il était fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant
comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intérêt.
Cette auberge m'avait été si parfaitement désignée, que je n'eus pas
besoin d'autres indications pour la trouver. Escorté de mes deux
compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de façon je m'assieds, et
prenant les manières d'un homme qui n'est pas étranger aux usages de la
maison.
«Bonjour, la mère Bardou. Comment que ça va?
--»Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, ça va comme vous voyez, à
la douce; que peut-on vous servir?
--»A dîner, nous mourons de faim.
--»Ce sera bientôt prêt; passez dans la salle et chauffez-vous.»
Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.
«Je suis sûr que vous ne me remettez pas.
--»Attendez donc.
--»Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous
venions pendant la nuit.
--»Quoi! c'est vous?
--»Je crois bien que c'est moi.
--»Je vous remets parfaitement.
--»Et le compère Gérard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?
--»Oh! pour ça, oui, il a bu ici la goutte à ce matin, en allant
travailler à la maison _Lamare_.»
J'ignorais complétement où était située cette maison, mais comme j'étais
censé au fait des localités, je me gardai bien de m'en enquérir.
J'espérais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je
parviendrais à me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premières
bouchées, la mère Bardou vient me dire! «Vous parliez de Gérard toute à
l'heure, sa fille est là.
--»Laquelle?
--»La plus petite.»
Aussitôt je me lève, je cours vers la petite, je l'embrasse avant
qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant
successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de
sa famille. Quand elle m'eut répondu, je lui dis: «Allons, c'est bien,
tu es une belle fille, tiens, voilà une pomme, tu vas la manger, et puis
après nous irons ensemble chez ta mère.» Notre repas fut promptement
terminé, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se
dirigea d'abord vers la demeure de sa mère, mais une fois que je fus
certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, «Écoute donc,
petite, dis-je à notre guide, sais-tu où est la _maison Lamare_?
--«C'est là-bas, me répondit-elle, en me montrant avec son doigt de
l'autre côté d'Hirson.
--»A présent, tu diras à ta mère que tu as vu trois amis de ton père,
qu'elle prépare à souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au
revoir, mon enfant.»
La fille de Gérard poursuivit son chemin, et nous ne tardâmes pas à nous
trouver vis-à-vis de la maison Lamare; mais là il n'y avait point de
travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils étaient un peu
plus loin: nous continuâmes de marcher, et parvenus sur une éminence, je
vis en effet une trentaine d'hommes occupés de réparer la grande route.
Gérard, en sa qualité de piqueur, devait être au milieu de ce groupe.
Nous avançons: à cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer à mes
agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout-à-fait
conformes au signalement qui m'a été donné. Je ne doute pas que ce ne
soit Gérard, mes agents partagent mon avis; mais Gérard est trop bien
entouré pour aller le saisir; seul, sa témérité le rendrait redoutable,
et si ses compagnons prennent sa défense, n'est-il pas vraisemblable que
nous échouerons dans l'exécution du mandat! La conjoncture était
embarrassante; à la moindre démonstration, de notre part, Gérard pouvait
ou nous faire un mauvais parti, ou nous échapper en gagnant la
frontière. Jamais je n'avais senti davantage la nécessité de la
prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'étaient
deux hommes intrépides: «Faites ce que vous voudrez, me répondirent-ils,
nous sommes prêts à vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le
pas.--Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en
sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-être serons-nous
les plus malins.»
Je vais droit à l'individu que je suppose être Gérard, mes deux agents
se tiennent à quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis
convaincu que je ne me suis pas trompé; enfin j'aborde mon homme, et
sans autre préambule, je lui prends la tête dans mes mains et
l'embrasse. «Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes
enfants sont-ils en bonne santé?» Pons est comme étourdi d'un salut
aussi brusque, il paraît étonné, il m'examine.
--»Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te
connais. Qui es-tu?
--»Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien changé?
--»Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien
vu cette figure-là quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir
où et quand.»
Alors je me penchai à son oreille, et je lui dis: «Je suis un ami de
Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.
--»Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du
côté des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mémoire? je ne connais
que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.»
Et il me serrait dans ses bras à m'étouffer.
Pendant cette scène, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les
apercevant, me demanda s'ils étaient avec moi.» Ce sont mes garçons, lui
répondis-je.
--»Je m'en étais douté. Ah! ça, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin
de te rafraîchir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.
--»Je le veux bien; ça ne nous fera pas de mal.
--»Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut
rien trouver, ce n'est qu'à Hirson, à une grande lieue d'ici, que nous
aurons du vin; tu y as sans doute passé?
--»Eh bien! allons à Hirson.»
Pons dit adieu à ses camarades et nous partîmes ensemble. Chemin
faisant, je me livrai à des observations d'où il me fut aisé de conclure
qu'on ne m'avait pas exagéré la force de cet homme. Il n'était pas d'une
haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il
était carré dans sa taille. Sa figure brune, lors même qu'elle n'eût pas
été hâlée par le soleil, se distinguait par l'énergie de ses traits
vigoureusement tracés. Il avait des épaules, un cou, des cuisses, des
bras énormes; ajoutez à cela de gros favoris, une barbe bleue
excessivement fournie, des mains courtes, très larges et velues jusqu'au
bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait à l'une de ces
physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur
lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.
Tandis que nous marchions côte à côte, je voyais que Pons me considérait
de la tête aux pieds: «Tudieu, me dit-il, en s'arrêtant un instant,
comme pour me contempler: Quel gaillard! tu peux te vanter que tu
remplis joliment ta culotte de peau.
--»N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.
--»Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire
que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il
en désignant Clément, qui était le plus petit des agents de ma brigade;
combien que j'en avalerais comme ça à mon déjeûner?
--»Ne t'y fie pas, répliquai-je.
--»C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.»
Après ces propos de gens qui n'ont rien de mieux à dire, Pons me demanda
des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils étaient en bonne santé,
mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis _l'affaire d'Avesnes_, je
les avais laissés fort inquiets de ce qu'il était devenu (l'affaire
d'Avesnes était un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla
pas).
«Eh! qui est-ce qui t'amène dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la
_maltouse_, par hasard?
--»Comme tu le dis, mon homme, je suis venu ici pour passer en fraude
une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un
coup de main.
--»Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons». Et en causant de la
sorte, nous arrivons à Hirson, où il nous fait entrer chez un horloger
qui débitait du vin. Nous voici tous quatre attablés; on nous sert, et
tout en buvant, je ramène la conversation sur Court et Raoul. «A l'heure
qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-être bien dans l'embarras.
--»Et pourquoi cela?
--»Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est
survenu un malheur: ils ont été arrêtés, et je crains bien qu'ils ne
soient encore en prison.
--»Et le motif?
--»Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'étais à
déjeûner avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente,
on nous a ensuite interrogés tous les trois; j'ai été aussitôt relâché.
Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne
serais pas encore averti de ce qui leur est arrivé, si Raoul n'avait pu,
en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux mots en particulier;
c'était pour que je te prévienne d'être sur tes gardes, parce qu'on lui
avait parlé de toi: je ne t'en dirai pas davantage.
--»Qui donc vous a arrêtés, me demanda Pons, qui paraissait consterné de
l'événement?
--»C'est Vidocq.
--»Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait
tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois
seulement j'ai aperçu par derrière un particulier qui entrait chez
Causette, on m'a dit que c'était lui, mais je n'en sais rien, et je
paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin à celui qui me le
montrerait.
--»Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours
par voies et par chemins.
--»Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il était ici, je lui ferais
passer un mauvais quart d'heure.
--»Eh! tu es comme les autres, s'il était là, tu te tiendrais coi, et tu
serais encore le premier à lui offrir un coup à boire. (En disant ces
mots, je tendais mon verre, et il versait.)
--»Moi! je lui offrirais de la m..... plutôt.
--»Tu lui offrirais un coup à boire, te dis-je.
--»Allons donc, plutôt mourir!
--»En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je
t'arrête.
--»Quoi! quoi! comment?
--»Oui, je t'arrête, et en approchant ma face contre la sienne, je te
dis, couillé, que tu es _servi_, et que si tu bronches, je te mange le
nez. Clément, mettez les menottes à monsieur.»
On ne se figure pas quel fut l'étonnement de Pons. Tous ses traits
étaient bouleversés; ses yeux semblaient s'échapper de leur orbite, ses
joues étaient frémissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se
dressaient: peu à peu ces symptômes d'une crispation qui n'agitait que
le haut du corps s'effacèrent, et il s'opéra une autre révolution. Quand
on lui eut attaché les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et
comme pétrifié; il avait la bouche béante, sa langue était collée à son
palais, et ce ne fut qu'après des efforts réitérés qu'il parvint à l'en
détacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lèvres; en
moins d'une demi-heure, le visage de ce scélérat, successivement pâle,
jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se décompose.
Enfin, sorti de cette espèce de léthargie, Pons articula ces mots:
«Quoi! vous êtes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accosté,
j'aurais purgé la terre d'un f.... gueux.
--»C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donné dans
le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus
je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montré. Une
autre fois cela t'apprendra à ne pas tenter le diable.»
Les gendarmes, que je fis appeler après l'arrestation de Pons, ne
pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous était
ordonné de faire à son domicile, le maire de sa commune se confondit
envers nous en actions de grâces. «Quel éminent service, nous disait-il,
vous avez rendu au pays! il était notre épouvantail à tous. Vous nous
avez délivré d'un véritable fléau.» Tous les habitants étaient
satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne
s'émerveillât de ce que la capture de ce scélérat s'était effectuée sans
coup férir.
La perquisition terminée, nous allâmes coucher à la Capelle. Pons était
attaché avec un de mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la
première halte je le fis déshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait
aucune arme cachée. En le voyant nu, je doutai un instant que ce fût un
homme; tout son corps était couvert de poils noirs, touffus et luisants:
on l'eût pris pour l'Hercule Farnèse, enveloppé dans la peau d'un ours.
Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire
dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperçus que pendant la
nuit, il avait avalé plus d'un quarteron de tabac à fumer. J'avais déjà
fait la remarque que, dans de grandes anxiétés, les hommes qui ont
l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours
un usage immodéré. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achève plus
promptement une pipe qu'un condamné à mort, soit lorsqu'il vient
d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais
je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons,
introduire en si grande quantité dans son estomac, une substance qui,
par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis
qu'il n'en fût incommodé; peut-être avait-il l'intention de
s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je
prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, à condition qu'il
se bornerait à le mâcher. Pons se soumit à l'ordonnance, il n'avala plus
de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait avalé lui
eût fait le moindre mal.