Une visite à Versailles.--Les grandes bouches et les petits
morceaux.--La résignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
soi-même qui fait son sort.--Le sommeil d'un meurtrier.--Les
nouveaux convertis.--Ils m'invitent à leur exécution.--Réflexions
au sujet d'une boîte en or.--Le _Meg des Megs_.--Il n'y a pas de
honte. L'heure fatale.--Nous nous retrouverons là-bas.--La
_Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse deux têtes de
mort.--L'esprit de vengeance.--Dernier adieu.--L'éternité.
Je revins directement à Paris. Je conduisis Pons à Versailles, où Court
et Raoul étaient détenus. En arrivant, j'allai les voir. «Eh bien! leur
dis-je, notre homme est arrêté.
--»Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!
--»Il ne l'a pas volé, s'écria Raoul; je suis sûr qu'il aura fait une
belle vie!
--»Lui? répliquai-je, il a été doux comme un mouton.
--»Quoi! il ne s'est pas défendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est
pas défendu!
--»Ces terribles-là, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que
les petits morceaux.
--»Les renseignements que vous m'avez donnés, leur dis-je, n'ont pas été
perdus.»
Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une
distraction aux deux prisonniers, en les faisant dîner avec moi. Ils
acceptèrent avec une satisfaction marquée, et tout le temps que nous
passâmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus léger nuage de
tristesse: ils étaient plus que résignés, je ne serais pas surpris
qu'ils fussent redevenus honnêtes gens, leur langage semblait du moins
l'indiquer. «Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous
faisions un fichu métier.
--»Oh! ne m'en parle pas: tout métier qui fait pendre son maître......
--»Et puis, ce n'est pas tout ça, être dans des transes continuelles,
n'avoir pas un instant de tranquillité, trembler à l'aspect de chaque
nouveau visage.
--»C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des
gendarmes déguisés; le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me
mettaient sens dessus dessous.
--»Et moi, dès qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait
mon signalement, et à la chaleur qui me montait, je sentais bien que
malgré moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.
--»Qu'on ne sait guère ce qu'il en est, quand on commence à donner dans
le travers! si c'était à refaire, j'aimerais mieux mille fois me brûler
la cervelle.
--»J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais
plutôt à leur mère de les étouffer de suite.
--»Si nous nous étions donné autant de peine pour bien faire, que nous
en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions
plus heureux.
--»Que veux-tu? c'est notre sort.
--»Ne me dis pas ça.... c'est soi-même qui fait son sort..... la
destinée, c'est des bêtises; il n'y a pas de destinée, et sans les
mauvaises fréquentations, je sens bien que je n'étais pas né pour être
un coquin. Te souviens-tu, à chaque coup que nous venions de faire,
combien je prenais de la _consolation_? C'est que j'avais sur l'estomac
comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais avalé une velte que ça
ne me l'aurait pas retiré.
--»Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brûlait le coeur; je
me mettais sur le côté gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'était
le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables à
mes trousses; à des fois on me surprenait avec mes habits pleins de
sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je
m'éveillais, j'étais trempé comme une soupe; l'eau coulait de mon front,
qu'on l'aurait ramassée à la cuillère; après cela il n'y avait plus
moyen de fermer l'oeil: mon bonnet me gênait, je le tournais et le
retournais de cent façons; c'était toujours un cercle de fer qui me
serrait la tête, avec deux pointes aiguës qui s'enfonçaient de chaque
côté dans les tempes.
--»Ah! tu as aussi éprouvé ça. On croirait que c'est des aiguilles.
--»C'est p't-être tout ça qu'on appelle des remords.
--»Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M.
Jules, je n'y pouvais plus durer, il était temps que ça finisse:
d'honneur, c'était assez comme ça. D'autres vous en voudraient, moi je
dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?
--»Depuis que nous avons tout avoué, je me trouve comme en paradis, au
prix de ce que j'étais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu
moment à passer, mais ils n'étaient pas non plus à la noce ceux que nous
avons tué: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.»
Au moment de me séparer d'eux, Raoul et Court me demandèrent en grâce de
venir les voir aussitôt qu'ils seraient condamnés; je le leur promis et
tins parole. Deux jours après le prononcé du jugement qui les condamnait
à mort, je me rendis près d'eux. Quand je pénétrai dans leur cachot, ils
poussèrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces voûtes sombres
comme celui d'un libérateur; ils témoignèrent que ma visite leur faisait
le plus grand plaisir, et ils demandèrent à m'embrasser. Je n'eus pas la
force de leur refuser. Ils étaient attachés sur un lit de camp, où ils
avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me
pressèrent contre leur sein avec la même effusion de coeur que de
véritables amis qui se retrouvent après une longue et douloureuse
séparation. Une personne de ma connaissance, qui était présente à cette
entrevue, eut une très grande frayeur en me voyant ainsi en quelque
sorte à la discrétion de deux assassins. «Ne craignez rien, lui dis-je.
--»Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacité, nous, faire du
mal à monsieur Jules! il n'y a pas de risques.
--»Monsieur Jules! proféra Court, c'est ça un homme; nous n'avons que
lui d'ami, et ce qui m'en plaît, c'est qu'il ne nous a pas abandonnés.»
Comme j'allais me retirer, j'aperçus auprès d'eux deux petits livres
dont l'un était entr'ouvert (c'étaient des _Pensées chrétiennes_): «Il
paraît; leur dis-je, que vous vous livrez à la lecture; est-ce que vous
donneriez dans la dévotion, par hasard?
--»Que voulez-vous? me répondit Raoul, il est venu ici un _ratichon_ (un
ecclésiastique) pour nous _reboneter_ (nous confesser); c'est lui qui
nous a laissé ça. Il y a tout de même là-dedans des choses que, si on
les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.
--»Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est
pas de la bamboche; nous n'avons pas été mis sur terre pour y crever
comme des chiens.»
Je félicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'était
opéré en eux. «Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que
je me serais laissé embêter par un calotin!
--»Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le _piffe_;
mais quand on est dans notre passe, on y regarde à deux fois: ce n'est
pas que la mort m'épouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau.
Vous verrez comme j'irai là, monsieur Jules.
--»Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.
--»Je vous le promets.
--»Parole d'honneur?
--»Parole d'honneur.»
Le jour fixé pour l'exécution, je me rendis à Versailles; il était dix
heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients
s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent pas plutôt
aperçu que, se levant précipitamment, ils vinrent à moi.
RAOUL (me prenant les mains). «Vous ne savez pas le plaisir que vous
nous faites, tenez, on était en train de nous graisser nos bottes.
MOI.»Que je ne vous dérange pas.
COURT.»Vous, monsieur Jules, nous déranger! plaisantez-vous?
RAOUL.»Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour
ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclésiastiques) ces messieurs
nous excuseront.
LE CONFESSEUR DE RAOUL.»Faites, mes enfants, faites.
COURT.»C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que
vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a _emballés_, mais ça n'y
fait rien.
RAOUL.»Si ce n'avait pas été lui, c'était un autre.
COURT.»Et qui ne nous aurait pas si bien traités.
RAOUL.»Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait
pour nous.
COURT.»Un ami n'en ferait pas autant.
RAOUL.»Et par dessus le marché venir encore nous voir faire la culbute!
MOI. (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la
conversation).»Allons, une prise, c'est du bon.
RAOUL (aspirant avec force).»Pas mauvais! (il éternue à plusieurs
reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?
MOI.»Cela se dit.
RAOUL.»Je suis pourtant bien malade.» (Dans ce moment, il prend ma
boîte, et après l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il
l'examine.) «Elle est belle, la _fonfière_ (tabatière)! Dis donc, Court,
sais-tu ce que c'est que ça?
COURT (détournant la vue). C'est de l'or.
RAOUL.»Tu as bien raison de regarder de l'autre côté; l'or, c'est la
perdition des hommes. Tu vois où ça nous a conduits.
COURT.»Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de
peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents
honnêtes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas
déshonneur à nos familles.
RAOUL.»Oh! ce n'est pas là mon plus grand regret. Ce sont les
_messières_ que nous avons escarpés.... les malheureux!
COURT (l'embrassant).»Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la
mort à ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!
LE CONFESSEUR DE COURT.»Allons, mes enfants, le temps s'écoule.
RAOUL.»Ils ont beau dire, le _Meg des Megs_ (l'Être suprême), s'il y en
a un, ne nous pardonnera jamais.
LE CONFESSEUR DE COURT.»La miséricorde de Dieu est inépuisable....
Jésus-Christ, mourant sur la croix, a intercédé auprès de son père pour
le bon larron.
COURT.»Puisse-t-il intercéder pour nous!
L'UN DES CONFESSEURS.»Élevez votre ame à Dieu, mes enfants,
prosternez-vous et priez.»
Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils
doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.
MOI.»Il n'y a pas de honte.