CHAPITRE XLIII.

Arrivée à Corbeil.--Sornettes populaires.--La foule.--Les

gobe-mouches.--La bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine

Picard.--Le dégoût des grandeurs.--Le marchand de dindons.--Le

général Beaufort.--L'idée qu'on se fait de moi.--Grande terreur

d'un sous-préfet.--Les assassins et leur victime.--Le

repentir.--Encore un souper.--Mettez des couteaux.--Révélations

importantes, etc., etc.

Le bruit de notre arrivée se répandit en un instant. Les habitants

accoururent pour voir les assassins du boucher; j'étais aussi pour eux

un objet de curiosité. Dans cette occasion, je ne fus pas fâché

d'apprendre ce que l'on pensait de moi à six lieues de la Capitale; je

me faufilai dans la foule assemblée devant la porte de la prison, et là

je n'eus qu'à prêter l'oreille pour entendre les propos les plus

singuliers; _c'est lui_! _c'est lui_! répétaient les spectateurs, en se

haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait

pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.

«Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas

cinq pieds.

--»Bah! un avorton comme ça, j'en aurais cinquante comme lui à mes

trousses....

--»Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tournée:

d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manière de

vous passer la jambe.

--»Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connaît pas les couleurs aussi bien

que lui?

--»C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air méchant, avec ses

cheveux roux!

--»Oh! il est comme un échalat; il m'est avis qu'une main dans la poche

je le ploierais en deux.

--»Toi?

--»Oui, moi.

--»Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bête! il viendrait

soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment où tu t'y

attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le

_brochet_ (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa

belle, il te saluerait d'une _mure_ (coup de poing sur le nez) que tu

en verrais trente-six chandelles.

--»Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois à

lunettes, qui était mon plus proche voisin, c'est un être bien

extraordinaire que ce Vidocq; on prétend que quand il veut arrêter

quelqu'un, il a un coup à lui qui le rend tout de suite maître de son

homme.

--»Je me suis laissé dire, c'était un charretier qui prenait la parole,

qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des _caboches_ (gros

clous), et qu'en vous donnant une poignée de main, il vous lève sur l'os

de la jambe une tartine de longueur.

--»Faites donc attention où vous marchez, gros butor, s'écriait une

jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'écraser les

cors.

--Ȃa vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est

rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec

le talon de sa botte vous écrasait le _gros arpion_ (gros orteil).....

--»Vraiment! qu'il y vienne donc!

--»Il serait gêné; c'est encore un cadet...»

A ce moment, je pris part à la conversation; «Mademoiselle, dis-je au

charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant méchant soit-il,

veuille lui faire du mal.

--»Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord

c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et

qu'il est fameusement porté là-dessus. Mais ce n'est pas tout ça: j'en

voulais venir que quand on écrase le gros arpion à un particulier, tant

fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on

ne le ramasse pas, il reste sur la place.»

Il se fit alors un brouhaha.--Ah! ah! ah!

«Qu'est-ce qu'il y a?

--»A bas le chapeau!

--»Eh! l'homme à la perruque!

--»C'est-il les assassins?

--»Le voilà! le voilà!

--»Et qui donc?

--»Ne poussez donc pas tant.

--»Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?

--»Donnez-lui un soufflet.

--»Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un état pareil!

--»Aie, aie!

--»Montez sur mon épaule.

--»Eh! là-bas, vous n'êtes pas de verre.

--»Sont-ils fous de faire tant de bruit?

--»C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.

--»Y en a-t-il de ces mouchards!

--»Des mouchards! il n'y en a que quatre.»

Quand ces criailleries cessèrent, le flux et le reflux de la multitude

m'avaient transporté au milieu d'un groupe nouveau, où une douzaine de

gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.

PREMIER GOBE-MOUCHE (celui-là avait des cheveux blancs). «Oui, monsieur,

il a été condamné pour cent un ans de galères: un relevé de mort.

SECOND GOBE-MOUCHE.»Cent et un ans! c'est plus d'un siècle.

UNE VIEILLE FEMME.»Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites

l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas

un jour.

TROISIÈME GOBE-MOUCHE.»Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau

bail.

QUATRIÈME GOBE-MOUCHE.»Il avait donc assassiné?

CINQUIÈME GOBE-MOUCHE.»Quoi! vous ne savez pas ça? C'est un scélérat

couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mérité la guillotine,

mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grâce de la vie.

LA VIEILLE FEMME.»C'est-il vrai qu'il a été fouetté marqué?

PREMIER GOBE-MOUCHE.»Certainement, madame, avec un fer chaud sur les

deux épaules; je vous réponds que si on les mettait à nu, on y

trouverait la fleur de lis.

AUTRE GOBE-MOUCHE. (Son numéro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle

seulement qu'il était vêtu de noir, et coiffé à l'oiseau royal, c'était,

à ce que je présume, un des marguillers de la paroisse.) «La fleur de

lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti à porter un

anneau à la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.

MOI.»Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?

LE GOBE-MOUCHE NOIR. (Sèchement).»Non, monsieur, on ne le verrait pas.

D'abord, ne vous mettez pas dans la tête que ce soit un anneau de fer du

poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout léger, et

presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter

des culottes courtes, ça sauterait aux yeux, mais le pantalon cache

tout. Le pantalon, jolie mode! ça nous vient de la révolution, c'est

comme la Titus, on ne distingue plus un honnête homme d'un galérien. Je

vous le demande, messieurs, si ce Vidocq était parmi nous, ne

seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel

misérable? qu'en pensez-vous, chevalier?

UN CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»Pour mon compte, je n'en serais pas très

flatté, et vous, M. de la Potonière?

M. DE LA POTONIÈRE.»Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un

forçat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrêtait que

des brigands de l'espèce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce

serait pain béni; mais savez-vous à quelle condition on l'a tiré du

bagne? Pour obtenir sa liberté, il s'est engagé à livrer cent individus

par mois, et il n'y a pas à dire, coupables ou non, il faut qu'il les

trouve, autrement il serait bien sûr d'être reconduit où on l'a pris;

par exemple, s'il dépasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que

cela se passe en Angleterre, sir Wilson?

SIR WILSON.»Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore

admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M.

Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que

ceux qui tiennent suspendue sur sa tête l'épée, qui tombe du moment

qu'il y a impossibilité pour lui de remplir un marché abominable.

O'méara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministère, vous

attestera qu'il ne s'est pas encore avili à ce point. Vous vous taisez,

docteur, parlez donc.

LE DOCTEUR O'MÉARA.»Il ne lui aurait plus manqué que d'avoir choisi

parmi les héros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui répondent de

la sûreté de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on

n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors,

que devient la chasse?

LE CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»C'est juste; il est inconcevable que, dans

tous les temps, la police n'ait jamais employé que des hommes tarés; il

y a tant d'honnêtes gens!

MOI.»Monsieur accepterait la place de Vidocq?

LE CHEVALIER.»Moi! monsieur, Dieu m'en garde!

MOI.»Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.

SIR WILSON.»L'impossible! jusqu'à ce que la police de France, qui n'est

qu'une institution ténébreuse, une machination perpétuelle, ait cessé

d'être l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien

de l'ordre public et de la sûreté de tous.»

UNE ANGLAISE (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui

paraissent lui faire leur cour, peut-être était-ce lady Owinson). «Le

général entend toutes ces choses à merveille.

UN DES OFFICIERS.»Ah! voici le général Beaufort, avec la famille Picard.

LADY OWINSON.»Ah! bonjour, général; je dois vous faire mes compliments

de condoléance, car on m'a conté l'événement de votre tabatière: chez

nous, il y a un vieux proverbe qui dit, _qu'il vaut mieux s'éveiller

sous la table de la taverne que de s'exposer à dormir dans le fossé_.

LE GÉNÉRAL (avec aigreur).»C'est une leçon qui aurait pu profiter au

boucher.

LADY OWINSON.»Et à vous, général. Mais à propos, que ne vous

adressez-vous à Vidocq pour retrouver votre tabatière?

LE GÉNÉRAL.»A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais

respirer le même air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je

m'adresse à Vidocq!

LE CAPITAINE PICARD.»Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre

l'objet.

LE GÉNÉRAL.»Ah! voilà comme vous êtes, vous (avec un ton de

supériorité). Mon ami Picard, on s'aperçoit que vous êtes un enfant de

la balle.

LE CAPITAINE.»Merci, général.

LE GÉNÉRAL.»N'êtes-vous pas le fils d'un capitaine de maréchaussée? Ne

m'avez-vous pas dit cent fois que votre père avait arrêté le fameux

Poulailler?

LADY OWINSON.»Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc ça,

le fameux Poulailler.

M. PICARD.»Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien

long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connaît.

LADY OWINSON.»Je vous en prie, M. Picard.

M. PICARD.»C'était un bien adroit voleur que Poulailler; depuis

Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je

voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a rapporté;

la bonne femme a bientôt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.

LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Au fait, avocat, pas de digression.

LADY OWINSON.»Général, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...

M. PICARD.»Pour vous abréger, la Cour était à Fontainebleau; on y

célébrait des réjouissances à l'occasion d'un mariage. Mon père, qui

était capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un exprès qui lui

annonce qu'à la suite d'un bal, plusieurs individus déguisés en grands

seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la

plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour

une somme considérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant

d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel de l'attribuer à

Poulailler. On l'avait vu, à la tête d'une cavalcade de six hommes,

superbement montés, prendre la route de Paris. Il était à présumer que

c'étaient les voleurs, et qu'ils passeraient à Essonne. Mon père s'y

rendit sur-le-champ, et là, il apprit que la cavalcade était descendue à

l'auberge _du Grand-Cerf_, c'est aujourd'hui la maison déserte qu'on

appelle la ferme. Ils étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à

l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva

sellés, bridés, et ferrés à rebours, si bien qu'ils semblaient aller

dans l'endroit d'où ils venaient.

LADY OWINSON.»Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces

brigands!

M. PICARD.»Mon père fit couper les sous-ventrières, et aussitôt il monta

à la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le

guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la bande s'était

dispersée dans la campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour se

mettre à leur poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de-France, où

on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il

avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau.

Pas de doute, c'est Poulailler. Mon père va droit au cabaret, le beau

monsieur y était: _au nom du roi, je vous arrête_, lui dit mon père.

«Ah! mon bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne suis pas celui que vous

croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de

dindons; j'ai rencontré sur mon chemin un seigneur qui me les a achetés,

et qui a troqué sa défroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au

change, sans compter qu'il m'a bien payé ma marchandise quinze beaux

louis d'or, qu'il m'a donnés... si c'est lui que vous cherchez, ne lui

faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme ça qu'il

était dégoûté de vivre avec les grands, et qu'il voulait tâter de la vie

des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu!

qu'il n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons,

dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'écartent.» Mon père

n'eut pas plus tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper après le

nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se

voyant découvert, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de vitesse:

alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se

déconcerter, mon père sauta de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et

après l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds que c'était un

rude homme que ce Poulailler, mais mon père l'était aussi.

LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort

de dire que vous êtes un enfant de la balle.

MOI (au général Beaufort).»Général, je vous demande pardon, mais plus je

vous considère, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connaître;

ne commandiez-vous pas les gendarmes à Mons?

LE GÉNÉRAL.»Oui, mon ami, en 1793.... Nous étions avec Dumouriez et le

duc d'Orléans actuel.

MOI.»C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.

LE GÉNÉRAL. (me tendant la main avec enthousiasme).»Eh! venez donc, mon

camarade, que je vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs, je

vous présente un de mes anciens gendarmes; il est taillé en force,

celui-là, j'espère qu'il aurait bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M.

Picard!»

Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme

m'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant

légèrement l'épaule: «M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous

demande.» Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger

d'une étrange façon. _Quoi_! _c'est Vidocq_? et puis _c'est Vidocq_,

_c'est Vidocq_, répétait-on, et les plus empressés donnaient force coups

de coude pour se faire jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les

autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse

de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure

humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en

donnèrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oubliées.

_Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il

n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!... fiez-vous donc à

la mine._

Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en

prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je

n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi: ce magistrat me

chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court,

que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de

plusieurs personnes: je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit

sans trop de difficulté, pour tout ce qui était relatif à l'assassinat

du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volailles, il

rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à

déclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit

dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés

dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de

son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable

sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux

Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. «L'homme, dit-il,

n'était qu'étourdi par les deux coups de bâton; lorsque je vis qu'il ne

tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais à la

main le couteau qui est ici sur la table.» En même temps, il s'élance

vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux

pas en arrière, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur étincelle,

il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas

attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se

trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant,

persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'à

un bon motif, «Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant,

Raoul est incapable de commettre une lâcheté et de mésuser de la

confiance qu'on lui témoigne; il n'a pris le couteau que pour vous

mettre à même de mieux juger le geste.--Merci, M. Jules, me dit cet

homme, charmé de l'explication, et en déposant tranquillement le couteau

sur la table; il ajouta: «J'ai voulu seulement vous montrer comment je

m'en suis servi.»

La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour

compléter les préliminaires de l'instruction: on consulte le médecin,

afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir une si rude

épreuve, et sur sa réponse affirmative, Court et Raoul sont amenés à

l'hôpital. Introduits dans la salle où est le boucher, ils cherchent des

yeux leur victime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est

recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont

exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si

cruellement assailli. «Ah! pauvre Fontaine! s'écrie Court en tombant à

genoux au pied du lit que décorent ces sanglants trophées, pardonnez aux

misérables qui vous ont mis dans cet état; puisque vous en êtes

réchappé, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour

que nous portions la peine de nos méfaits. Pardon! pardon! répétait

Court en cachant son visage dans ses mains.» Pendant qu'il s'exprimait

ainsi, Raoul, qui s'était également agenouillé, gardait le silence, et

paraissait plongé dans une affliction profonde. «Allons! debout, et

regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais.» Ils se

levèrent. «Otez de ma vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai

que trop reconnus à leur figure et au son de leur voix.»

Cette reconnaissance et la vue des coupables étaient plus que

suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le

boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre

d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient

dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de

leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent

révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la

prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda

s'il fallait mettre des couteaux sur la table. «Oui, oui, lui dis-je,

mettez des couteaux.» Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit

que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent

une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de

leurs crimes. «Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je

gagerais que vous avez été entraînés; c'est quelque scélérat qui vous a

perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un

mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il

m'est démontré que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas

versé celui que vous avez répandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos

complices, vous êtes responsables de tout le mal qu'ils feront.

Plusieurs des personnes que vous avez attaquées ont déposé que vous

étiez au moins quatre dans vos expéditions.

--»Elles se sont trompées, répliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules;

nous n'avons jamais été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant

des douanes, qui se nomme _Pons Gérard_, il reste tout près de la

frontière, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, département

de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrêter, je vous préviens que c'est

un lapin qui n'a pas froid aux yeux.

--»Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, et si vous ne prenez

pas toutes vos précautions, il vous donnera du fil à retordre.

--»Oh! c'est un rude compère, reprit Raoul. Vous n'êtes pas manchot non

plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout

cas, vous êtes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y

a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il

résistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.

--»Oui, mais il ne dort guères, observa Court.»

Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et me fis donner son

signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je

pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire

constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux

prisonniers d'écrire sur-le-champ à celui des magistrats qui avait

caractère pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main à la plume, et

lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je

portai moi-même la lettre au procureur du roi; elle était à peu près

conçue en ces termes:

«Monsieur, revenus à des sentiments plus conformes à notre position, et

mettant à profit les conseils que vous nous avez donnés, nous sommes

décidés à vous faire connaître tous les crimes dont nous nous sommes

rendus coupables, et à vous signaler notre troisième complice. Nous vous

prions, en conséquence, de vouloir bien venir près de nous, afin de

recevoir nos déclarations.»

Le magistrat s'empressa de se rendre à la prison, et Court, ainsi que

Raoul, répétèrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons

Gérard. J'avais maintenant à m'occuper de ce dernier; comme il ne

fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la mésaventure de ses

camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrêter.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III · 第 27 / 41 题