Un habitué de la _Petite Chaise_.--Je ne suis pas trop calé.--Une
chambre à dévaliser.--Les oranges du père Masson.--Le tas de
pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un déménagement
nocturne.--Le voleur bon enfant.--Chacun son goût.--Ma première
visite à Bicêtre.--A bas Vidocq!--Superbe discours.--Il y a de quoi
frémir.--L'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.
Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe à l'instant où je m'y
attendais le moins: on eût que leur mauvais génie les poussait à venir
me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient,
il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A
voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient,
j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une profession dans
laquelle, pour écarter les périls, tant de précautions sont
nécessaires: quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais
presque comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au
moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable
que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux,
aient attendu ma venue à la police pour se faire prendre. Avant moi, la
police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais
favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on
dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le récit suivant.
Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des ports, j'étais assis sur le
parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je
reconnus pour être un des habitués de la _Petite Chaise_ et du _Bon
Puits_, deux cabarets fort renommés parmi les voleurs.
--«Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.
--»Bon soir, mon garçon.
--»Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à _coquer le taffe_ (à faire
peur).
--»Que veux-tu, mon homme? quand on _cane la pégrène_ (crève de faim),
on _rigole pas_ (on ne rit pas).
--»_Caner la pégrène!_ c'est un peu fort, toi qui passe pour un _ami_
(voleur).
--»C'est pourtant comme ça.
--»Allons, viens que nous buvions une chopine chez _Niguenac_; j'ai
encore vingt _Jacques_ (sous), il faut les _tortiller_ (manger).»
Il m'emmène chez le marchand de vin, demande _une cholette_ (un
demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de
pommes de terre: «Tiens, me dit-il, en les déposant toutes fumantes sur
la table, en voilà des goujons pêchés à coups de pioche dans la plaine
des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-là.
--»C'est des _oranges_, si tu demandais du sel.....
--»De la _morgane!_ mon fils, ça coûte pas cher».
Il se fait apporter de la _morgane_, et bien qu'une heure auparavant
j'eusse fait un excellent dîner chez Martin, je tombai sur les pommes de
terre, et les dévorai comme si je n'eusse pas mangé de deux jours.
«C'est affaire à toi, me dit-il, comme tu joue _des dominos_ (des
dents), à te voir, on croirait que tu _morfiles_ (mords) dans de la
_crignole_ (viande).
»Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la _gargoine_ (bouche) emplit le
_beauge_ (ventre).
»--Je sais bien, je sais bien».
Les bouchées se succédaient avec une prodigieuse rapidité; je ne faisais
que tordre et avaler; je ne conçois pas comment je n'en fus pas étouffé,
mon estomac n'avait jamais été plus complaisant. Enfin je suis venu à
bout de ma ration: ce repas terminé, mon camarade m'offre une chique, et
me parle en ces termes:
«Foi d'ami, et comme je m'appelle _Masson_, qui est le nom de mon père
et du sien, je t'ai toujours regardé comme un bon enfant; je sais que
t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas
toujours à la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire
gagner quelque chose.
--»Ça ne serait pas sans faute, car je suis _panné_, dieu merci! ni peu
ni trop.
--»Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui
sont passablement déguenilles); ça s'apperçoit que pour le quart-d'heure
tu n'es pas heureux.
--»Oh! oui; j'ai fièrement besoin de me _recaler_.
--»En ce cas, viens avec moi, _je suis maître d'une cambriole_ (je puis
ouvrir une chambre), que je _rincerai_ (dévaliserai) ce soir.
--»Conte-moi donc ça, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la
connaisse.
--»Que t'es _sinve_ (simple) c'est pas nécessaire pour _faire le gaffe_
(pour guetter.)
--»Oh! si ce n'est que ça, je suis ton homme, seulement tu peux bien me
dire en deux mots.....
--»Ne t'inquiète pas, te dis-je, mon plan est tiré, c'est de l'argent
sûr; la _fourgatte_ (receleuse) est à deux pas. Sitôt _servi_, sitôt
_bloqui_ (sitôt volé, sitôt vendu), _il y a gras_, je t'en fais bon.
--»Il y a gras? Eh bien! marchons.»
Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons
jusqu'à un gros tas de pierres. Là, il s'arrête, regarde autour de lui
pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'étant approché du
tas, il dérange quelques moellons, plonge son bras dans la cavité qu'ils
fermaient, et en ramène un trousseau de clefs. «J'ai maintenant toutes
les herbes de la Saint-Jean, me dit-il,» et nous prenons ensemble le
chemin de la Halle au Blé. Parvenus dans le pourtour, il m'indique à peu
de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans
laquelle il doit s'introduire. «A présent, mon ami, ajoute-t-il, ne va
pas plus loin, attends-moi et ouvre l'oeil, je vais voir si la _larque
est décarée_, (si la femme qui occupe la chambre est sortie)».
Masson ouvre la porte de l'allée, mais il ne l'a pas plutôt refermée sur
lui, que je cours au poste où, m'étant fait reconnaître du chef, je
l'avertis à la hâte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il
n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des
objets qu'il emporte. L'avis donné, je me retire et retourne à l'endroit
où Masson m'avait laissé. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers
moi: «Est-ce toi Jean Louis?
--»Oui, c'est moi, répondis-je, en exprimant mon étonnement de ce qu'il
revenait les mains vides.
--»Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arrivé sur le carré
m'a dérangé dans mon opération; mais ce qui est différé n'est pas perdu.
Minute, minute! laisse bouillir le mouton, tu verras tout-à-l'heure; il
ne faut pas se compromettre.»
Bientôt il me quitte de nouveau et ne tarde pas à reparaître chargé d'un
énorme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe
devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux
hommes de garde, armés seulement de leur baïonnette, l'observent en
faisant le moins de bruit possible.
Il importait de savoir où il allait déposer son fardeau: il entra rue du
Four, chez une marchande (la _Tête-de-Mort_), où il ne resta que peu de
temps. «C'était lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un
bon voyage à faire.»
Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le
déménagement: dix minutes à peine se sont écoulées, il redescend portant
sur sa tête un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il
n'avait pas eu le temps de le défaire, aussi sur le point de franchir le
seuil, gêné par la porte qui était trop étroite, et ne voulant pas
lâcher sa proie, faillit-il tomber à la renverse; mais il reprit
promptement son équilibre, se mit en marche et me fit signe de
l'accompagner. Au détour de la rue, il se rapproche de moi et me dit à
voix basse:
--«Je crois que j'y retournerai une troisième fois, si tu veux tu
monteras avec moi, tu m'aideras à décrocher les rideaux du lit et les
grands de la croisée.
--»C'est entendu, lui répondis-je, quand on couche sur la _plume de la
Beauce_ (la paille), des rideaux, c'est du luxe.
--»Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez causé,
ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.»
Masson poursuit son chemin, mais à deux pas de là l'on nous arrête l'un
et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le
commissaire, nous sommes interrogés.
--«Vous êtes deux, dit l'officier public à Masson (me désignant), quel
est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.
--»Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est;
quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-là, ça fera deux.
--»Vous ne me direz pas que vous n'êtes pas de connivence, puisque l'on
vous a rencontrés ensemble.
--»Il n'y a pas de connivence, mon respectable commissaire: il allait
d'un côté, je venais par l'autre, voilà tout à coup quand il passe à
fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'était un _auryer_
(oreiller). Je lui dis comme ça: je crois qu'il va prendre un billet de
parterre, ça serait de le relever, il le relève: là dessus la garde est
arrivée, on nous a _paumé_ tous les deux; c'est ce qui fait que je suis
devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vérité.
Demandez-lui plutôt.»
La fable était assez bien trouvée, je n'eus garde de démentir Masson,
j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut
convaincu. «Avez-vous des papiers? me dit-il.» J'exhibe un permis de
séjour, qui est jugé fort en règle, et mon renvoi est aussitôt prononcé.
Une satisfaction bien marquée se peignit dans les traits de Masson,
lorsqu'il entendit ces mots: _Allez vous coucher_, qui m'étaient
adressés: c'était la formule de ma mise en liberté, et il en était si
joyeux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.
On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse
avant qu'elle eût fait disparaître les objets déposés chez elle: la
perquisition eut lieu immédiatement, et surprise au milieu de
témoignages matériels dont l'évidence l'accablait, la _Tête-de-Mort_ fut
enlevée à son commerce au moment où elle s'y attendait le moins.
Masson fut conduit au dépôt de la préfecture. Le lendemain, suivant un
usage établi de temps immémorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs
collaborateurs est _enflacqué_, je lui envoyai une miche ronde de quatre
livres, un jambonneau et un petit écu. On me rapporta qu'il avait été
sensible à cette attention, mais il ne soupçonnait pas encore que celui
qui lui faisait tenir le denier de la confraternité, était la cause de
sa mésaventure. Ce fut seulement à la _Force_ qu'il apprit, que
_Jean-Louis_ et _Vidocq_ étaient le même individu: alors il imagina un
singulier moyen de défense: il prétendit que j'étais l'auteur du vol
dont il était accusé, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des
effets, j'étais allé le chercher; mais ce conte longuement développé
devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prévaloir de son
innocence, il fut condamné à la réclusion.
Peu de temps après j'assistais au départ de la chaîne, Masson, qui ne
m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperçoit à travers la grille.
--«Hé bien! me dit-il, vous voilà monsieur Jean Louis; c'est pourtant
vous qui m'avez emballé. Ah! si j'avais su que vous étiez Vidocq, je
vous en aurais payé des _oranges_!
--»Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as proposé de
t'accompagner?
--»C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous étiez _raille_
(mouchard).
--»Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et ça ne t'aurait
pas empêché de _rincer la cambriole_, tu aurais seulement remis la
partie.
--»Vous n'en êtes pas moins un fichu coquin. Moi qui étais de si bon
coeur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra
dans le corps, que d'être libre comme vous et de m'avoir déshonoré.
--»Chacun son goût.
--»Il est joli, votre goût!... un mouchard! c'est-ti pas beau?
--»C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que
deviendraient les honnêtes gens?»
A ces mots, il partit d'un grand éclat de rire. «Les honnêtes gens!
répéta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie
(l'expression dont il se servit, était un peu moins congrue.) Les
honnêtes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, ça ne t'inquiète
guère; quand t'étais _au pré_, tu chantais autrement.
--»Il y reviendra, dit un des condamnés qui nous écoutaient.
--»Lui! s'écria Masson, on n'en voudrait pas; à la bonne heure un brave
garçon! ça peut aller partout.»
Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre,
j'étais sûr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux
qui me furent adressés par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec
le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas
toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée,
non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en
présence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou
moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains
ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de
montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus
nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de
cette horrible population.
Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la police de sûreté, que,
jaloux de remplir convenablement la tâche qui m'était confiée, je
m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais
avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma
mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui
avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les
reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de
leur peine, il me devenait plus facile d'exercer à leur égard la
surveillance qui m'était prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry
l'autorisation de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin
d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris
et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec
eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me détourner d'une
démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés
que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.
«Je suis informé, me dit-il, que les détenus ont comploté de vous faire
un mauvais parti. Si vous vous présentez au départ de la chaîne, vous
leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi!
quelque précaution que l'on prenne, je ne réponds pas de vous.» Je
remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps
j'insistai pour qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida
enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.
Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec
quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements
affreux se font entendre, des cris: _à bas les mouchards! à bas le
brigand! à bas Vidocq!_ partent de toutes les croisées, où les
prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée
contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fais quelques pas,
les vociférations redoublent; de toutes parts l'air retentit
d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la
fureur: c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages
de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles
contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. Il se faisait
dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre
d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout
à coup je sens renaître mon courage. «Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas
tremblé lorsque tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; ils sont
ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous
périr, faisons tête à l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir
intimidé!»
Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais
donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de
remarquer ma faiblesse; bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne
redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les
croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment,
les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des
hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un
bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que
les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce
brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à
la tempête, on écoute: «Tas de canaille, m'écriai-je, que vous sert de
brailler? C'est quand je vous ai _emballés_ qu'il fallait, non pas
crier, mais vous défendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des
injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard,
mais vous l'êtes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne
soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une
impunité que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrés à la
justice parce que vous étiez coupables.--Je ne vous ai pas épargnés, je
le sais; quel motif aurais-je eu de garder des ménagements? Y a-t-il ici
quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir
jamais _travaillé_ avec lui? Et puis, lors même que j'aurais été voleur,
dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus
heureux que vous, puisque je n'ai jamais été pris _marron_.--Je défie le
plus malin de montrer un écrou qui constate que j'aie été accusé de vol
ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi à quatorze
heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que
vous tous.--Est-ce le métier que vous désapprouvez? que ceux qui me
blâment le plus sous ce rapport me répondent franchement, ne leur
arrive-t-il pas cent fois le jour de désirer être à ma place?»
Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de
huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent;
mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation:
transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes
forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des
fers: je vais me poster sur leur passage, au moment où ils se présentent
à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils
osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais
que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir
de la vengeance. Malheur a qui m'eût provoqué! mais aucun de ces
misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer
de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui
déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le
prélude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprécations contre moi,
_qu'il vienne donc! il reste à la porte_, répètent les condamnés en
accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé à bout
par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me
voilà au milieu de deux cent brigands, la plupart arrêtés par moi:
_allons, amis! courage!_ leur criaient des cabanons où ils étaient
enfermés les condamnés à la réclusion, _cernez le gros cochon, tuez-le,
qu'il n'en soit plus parlé_.
C'était le cas ou jamais de payer de front: «Allons, messieurs, dis-je
aux forçats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous
voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais quelle
révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en
quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers
la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer,
s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de
leur rendre quelques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir
d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ,
après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux
pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc; les plus
mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans
l'apparence, et presque rampants.
Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai pas perdu le
souvenir: elle me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est
toujours fort quand on déploie de la fermeté: pour les tenir
éternellement en respect, il suffit de leur en avoir imposé une seule
fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de
la chaîne sans aller voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques
exceptions, il ne m'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient
accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur
eût manqué quelque chose; et en effet presque tous avaient des
commissions à me donner. Au moment où ils tombaient sous l'empire de la
mort civile, j'étais, pour ainsi dire, leur exécuteur testamentaire.
Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais
rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la
guerre aux _grinches_, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien
des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de
m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et
tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la première, la seule
affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-là l'occupe
exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma
bourse, ceci est du métier; il me tuera pour anéantir un témoignage qui
le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au
châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs
n'assassinent pas à leur temps perdu.