_Dieu vous bénisse!_--Les conciliabules.--L'héritage
d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophéties.--Le salut en
spirale.--Grande conjuration.--Enquête.--Révélations au sujet d'un
_Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent
reproduite.--Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur
Tiger.--L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux
Vidocq.--Sa mort, en 1875.
Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus
à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à
m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en
garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui
convoitaient mon emploi, et mettaient tout en oeuvre afin de parvenir
à me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se
donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au
moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé
toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu
vous bénisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais
bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se
méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à
peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que
je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une
politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de
jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ était l'ame de
certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon
compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé
un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait
abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme
ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire
mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se
partageait d'avance l'héritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet héritage
est échu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon
successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour
réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.
Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affidés passèrent à des
trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles
devaient être jugés les nommés _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et
_Lefebure_, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou
_monseigneur le dauphin_, ils répandirent le bruit que j'étais à la
veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais
pas les chausses nettes.
Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du
Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en
inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées;
seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de
souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et
plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce
mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner
les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la
rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de
mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement
d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais
instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec
Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches,
dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et
s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de
la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),
j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que _je ne parerais pas la
botte qu'on allait me porter_. Quelle était cette botte? je ne m'en
faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été
traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce,
tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait
amenés sur les bancs. _Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour
me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à
fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je
lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il
avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et
_Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins,
nommé _Leblanc_, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le
véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les
encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était
admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les
avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout
le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et
comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas
le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins
parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles
préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me
disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police
de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la
vérité.
Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que
n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils
confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que
dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion,
ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture
qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet
ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin
de la diriger à M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier
de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté,
préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand
de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris
ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on
n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la
police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce,
dont je reproduis jusqu'à l'orthographe: