CHAPITRE XXXIV.

_Dieu vous bénisse!_--Les conciliabules.--L'héritage

d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophéties.--Le salut en

spirale.--Grande conjuration.--Enquête.--Révélations au sujet d'un

_Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent

reproduite.--Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur

Tiger.--L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux

Vidocq.--Sa mort, en 1875.

Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus

à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à

m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en

garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui

convoitaient mon emploi, et mettaient tout en oeuvre afin de parvenir

à me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se

donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au

moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé

toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu

vous bénisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais

bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se

méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à

peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que

je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une

politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de

jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ était l'ame de

certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon

compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé

un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait

abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme

ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire

mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se

partageait d'avance l'héritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet héritage

est échu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon

successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour

réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.

Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affidés passèrent à des

trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles

devaient être jugés les nommés _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et

_Lefebure_, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou

_monseigneur le dauphin_, ils répandirent le bruit que j'étais à la

veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais

pas les chausses nettes.

Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du

Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en

inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées;

seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de

souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et

plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce

mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner

les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la

rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de

mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement

d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais

instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec

Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches,

dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et

s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de

la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),

j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que _je ne parerais pas la

botte qu'on allait me porter_. Quelle était cette botte? je ne m'en

faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été

traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce,

tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait

amenés sur les bancs. _Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour

me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à

fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je

lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il

avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et

_Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins,

nommé _Leblanc_, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le

véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les

encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était

admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les

avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout

le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et

comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas

le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins

parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles

préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me

disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police

de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la

vérité.

Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que

n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils

confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que

dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion,

ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture

qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet

ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin

de la diriger à M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier

de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté,

préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand

de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris

ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on

n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la

police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce,

dont je reproduis jusqu'à l'orthographe:

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III · 第 16 / 41 题