Un enfonceur enfoncé.--La provocation.--Les loups, les agneaux et
les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande à Vidocq_ et le
Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes
agents calomniés.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris
avec des mitaines_.--L'instrument du péché.--Mettez des
gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable
va-t-il se nicher?--Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les
roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes
moeurs, les bonnes lettres, les bonnes études._--Les jésuites de
robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Dureté des
voleurs qui se croient corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien
ami_.--_Castigat ridendo mores._
_Gaffré_ et _Goupil_ ayant échoué dans leurs manoeuvres pour me
compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais
pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me
rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je
trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse
que pour avoir coopéré avec eux à quelques découvertes de peu
d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les
renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des
gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les
régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul
accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet
particulier.
Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis
trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut
pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je
croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire;
enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant
bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas
franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une
_lime sourde_ (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes
affaires.»
J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.
«Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas à moi; je
n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te
parler comme si t'étais mon frère, après ça je pense que tu n'auras
plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi
on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est
rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois
affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, ça ne nous
empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»
--«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en
toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la
boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans
à Bicêtre.»
--«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien
de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas
p'têtre.»
Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,
et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de
m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.
«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine!
plutôt _être gerbé à vioque_ (jugé à vie): faut être bien _mézière_
(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis
quelque chose, c'est que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de
derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais
te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un _chopin_. J'ai déjà
préparé tout mon _bataclan_, les fausses clés ont été essayées; si tu
veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»
--«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de
m'entortiller.»
--«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça?
(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la
pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,
c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi
que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de
ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous
attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est
presque en face de la maison où nous serons à _grinchir_, et sitôt que
tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et
t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous.
C'est-il ça parler?
Il y avait une telle apparence de sincérité dans ce discours, que
véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de
Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je
n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans
l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre
aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il
était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au
contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action
criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son
dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était
perdre son temps.
J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,
lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.
«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»
Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures,
chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut
quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du
Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre
dans la soirée; je lui donnai en même temps toutes les instructions qui
lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant
délit.
A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas
à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils
eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un
instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la
_Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta
les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la
chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut
condamné à dix ans de fers.
Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais
joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite
que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser
la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y
ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas;
s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le
déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que
l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard? Et
si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir
assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être
faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager
l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme
des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est
déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un
piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra
saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre,
n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la
brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en
est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et
l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans
l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important,
c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait
commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est
constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une
foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être
joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais
que ce soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel
doit s'épuiser son venin.
Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de coeurs
gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que
renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en
est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant
d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les
atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans
le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient
signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient
suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût
de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi
qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais
pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de
s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des
animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne
peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était
possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger,
quand il lui aurait été démontré que des coups de dents ont été donnés,
serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la
voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y
compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre.
Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention,
ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai
tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les
menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient
prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui
ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et
certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en
advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient
rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis,
si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise
affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police,
après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il
pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de
cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient
les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant
Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le
dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que
s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice
aurait son cours.
Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est
que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que
j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre
suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut
souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre
des agens de ma brigade, les nommés _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_
et _Coco-Lacour_, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus
fortes dirigées contre moi.
Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à
des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non,
l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un
état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement
momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le
plus vertueux sera facilement égaré. Des raisonnements captieux, des
combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils,
peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la
montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui
montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats,
les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par
des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de
libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des
espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un
levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il
ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire
se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire
des _patriotes_ de 1816 sollicités par l'infâme _Schilkin_. Mais
revenons à la brigade de sûreté.
Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs
agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce
furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils
imaginèrent le surnom de _bande à Vidocq_, qui fut appliqué au
personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel
n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à
faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un
pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa
discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me
comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera
tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes?
C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a
plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale!
Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les
officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux
galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il
s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus
compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les
tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut
démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient
inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus
directement, mais ils attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les
rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un
vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils
rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient
désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que
dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers
de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire
le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui
reprochât de l'avoir volé.
Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre
un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne
pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais
afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à
porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le
premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait
expulsé immédiatement.
Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était
impossible de reprocher à mes agents de _travailler_ dans la foule.
Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point
de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close,
ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris
avec des mitaines_. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux
agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les
clabauderies auxquelles ils étaient en butte.
«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité
qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux
incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas
comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être
l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais
que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter
tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec
des gants.»
Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite
de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne
s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;
quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus
coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et
la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en
quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait
une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant
sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon
entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à
Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et
je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse
participé, soit avec d'autres, soit avec eux.
Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que
j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la
justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les
enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les
utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils
s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient
plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche,
adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y
allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le
traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain
faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils
en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses
habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police,
ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais
toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades;
et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais.
Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne
connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empêcher la
rivière de couler_. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite,
je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur
adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois
aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs
tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma
part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient
pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'étais instruit de tout ce
qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais
jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs
obligations[12] était aussitôt réprimée. Ce qui paraîtra surprenant,
c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces
hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors
même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le
dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.
En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,
ceux qui prenaient ce qu'on appelle du coeur à l'ouvrage, finissaient
par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une
ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de
leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient
dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes.
J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un
nommé _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de
secrétaire.
Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit,
une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui
auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde.
Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de
disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui
avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était
propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme
il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il
m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans
cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être
esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques
sortait du bagne, où il avait passé six ans.
En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente
acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était
incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource
alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle
situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir
passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise
un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant
on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots
_arrêtez, arrêtez_, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques
redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour
d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens
camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles
efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire,
où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de
récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est
aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.
Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer
par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des
voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences,
ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits
pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les
voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont
ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de
tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit
de _servir un ami_, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général,
un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens
confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se
montrera implacable à leur égard.
Un jour les nommés _Cerf, Macolein et Dorlé_, sont amenés au bureau
comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur
compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève
et apostrophe Dorlé en ces termes:
«LACOUR. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous
corriger?
»DORLÉ. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!
»LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le
mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?
»DORLÉ. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais
vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades,
vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont
jamais appelé»autrement.--Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de
cette force?
»CERF, _haussant les épaules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde
s'en mêle; monsieur Lacour!!!
»LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres moeurs; _castigat
ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des
égarements; mais....»
Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer
le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa
remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions
dans lesquelles ils avaient _travaillé_ ensemble. Maintes fois Lacour a
éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des
voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences
qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.