CHAPITRE XXXIII.

Un enfonceur enfoncé.--La provocation.--Les loups, les agneaux et

les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande à Vidocq_ et le

Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes

agents calomniés.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris

avec des mitaines_.--L'instrument du péché.--Mettez des

gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable

va-t-il se nicher?--Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les

roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes

moeurs, les bonnes lettres, les bonnes études._--Les jésuites de

robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Dureté des

voleurs qui se croient corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien

ami_.--_Castigat ridendo mores._

_Gaffré_ et _Goupil_ ayant échoué dans leurs manoeuvres pour me

compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais

pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me

rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je

trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse

que pour avoir coopéré avec eux à quelques découvertes de peu

d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les

renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des

gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les

régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul

accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet

particulier.

Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis

trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut

pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je

croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire;

enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant

bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas

franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une

_lime sourde_ (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes

affaires.»

J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.

«Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas à moi; je

n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te

parler comme si t'étais mon frère, après ça je pense que tu n'auras

plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi

on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est

rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois

affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, ça ne nous

empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»

--«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en

toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la

boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans

à Bicêtre.»

--«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien

de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas

p'têtre.»

Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,

et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de

m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.

«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine!

plutôt _être gerbé à vioque_ (jugé à vie): faut être bien _mézière_

(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis

quelque chose, c'est que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de

derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais

te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un _chopin_. J'ai déjà

préparé tout mon _bataclan_, les fausses clés ont été essayées; si tu

veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»

--«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de

m'entortiller.»

--«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça?

(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la

pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,

c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi

que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de

ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous

attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est

presque en face de la maison où nous serons à _grinchir_, et sitôt que

tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et

t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous.

C'est-il ça parler?

Il y avait une telle apparence de sincérité dans ce discours, que

véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de

Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je

n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans

l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre

aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il

était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au

contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action

criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son

dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était

perdre son temps.

J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,

lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.

«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»

Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures,

chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut

quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du

Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre

dans la soirée; je lui donnai en même temps toutes les instructions qui

lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant

délit.

A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas

à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils

eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un

instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la

_Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta

les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la

chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut

condamné à dix ans de fers.

Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais

joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite

que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser

la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y

ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas;

s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le

déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que

l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard? Et

si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir

assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être

faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager

l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme

des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est

déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un

piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra

saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre,

n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la

brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en

est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et

l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans

l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important,

c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait

commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est

constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une

foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être

joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais

que ce soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel

doit s'épuiser son venin.

Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de coeurs

gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que

renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en

est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant

d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les

atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans

le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient

signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient

suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût

de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi

qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais

pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de

s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des

animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne

peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était

possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger,

quand il lui aurait été démontré que des coups de dents ont été donnés,

serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la

voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y

compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre.

Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention,

ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai

tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les

menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient

prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui

ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et

certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en

advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient

rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis,

si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise

affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police,

après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il

pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de

cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient

les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant

Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le

dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que

s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice

aurait son cours.

Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est

que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que

j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre

suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut

souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre

des agens de ma brigade, les nommés _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_

et _Coco-Lacour_, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus

fortes dirigées contre moi.

Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à

des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non,

l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un

état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement

momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le

plus vertueux sera facilement égaré. Des raisonnements captieux, des

combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils,

peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la

montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui

montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats,

les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par

des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de

libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des

espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un

levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il

ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire

se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire

des _patriotes_ de 1816 sollicités par l'infâme _Schilkin_. Mais

revenons à la brigade de sûreté.

Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs

agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce

furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils

imaginèrent le surnom de _bande à Vidocq_, qui fut appliqué au

personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel

n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à

faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un

pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa

discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me

comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera

tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes?

C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a

plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale!

Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les

officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux

galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il

s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus

compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les

tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut

démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient

inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus

directement, mais ils attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les

rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un

vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils

rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient

désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que

dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers

de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire

le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui

reprochât de l'avoir volé.

Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre

un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne

pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais

afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à

porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le

premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait

expulsé immédiatement.

Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était

impossible de reprocher à mes agents de _travailler_ dans la foule.

Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point

de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close,

ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris

avec des mitaines_. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux

agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les

clabauderies auxquelles ils étaient en butte.

«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité

qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux

incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas

comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être

l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais

que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter

tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec

des gants.»

Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite

de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne

s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;

quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus

coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et

la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en

quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait

une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant

sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon

entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à

Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et

je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse

participé, soit avec d'autres, soit avec eux.

Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que

j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la

justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les

enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les

utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils

s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient

plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche,

adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y

allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le

traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain

faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils

en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses

habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police,

ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais

toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades;

et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais.

Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne

connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empêcher la

rivière de couler_. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite,

je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur

adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois

aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs

tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma

part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient

pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'étais instruit de tout ce

qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais

jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs

obligations[12] était aussitôt réprimée. Ce qui paraîtra surprenant,

c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces

hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors

même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le

dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.

En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,

ceux qui prenaient ce qu'on appelle du coeur à l'ouvrage, finissaient

par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une

ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de

leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient

dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes.

J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un

nommé _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de

secrétaire.

Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit,

une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui

auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde.

Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de

disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui

avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était

propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme

il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il

m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans

cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être

esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques

sortait du bagne, où il avait passé six ans.

En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente

acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était

incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource

alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle

situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir

passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise

un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant

on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots

_arrêtez, arrêtez_, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques

redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour

d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens

camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles

efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire,

où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de

récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est

aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.

Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer

par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des

voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences,

ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits

pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les

voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont

ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de

tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit

de _servir un ami_, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général,

un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens

confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se

montrera implacable à leur égard.

Un jour les nommés _Cerf, Macolein et Dorlé_, sont amenés au bureau

comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur

compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève

et apostrophe Dorlé en ces termes:

«LACOUR. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous

corriger?

»DORLÉ. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!

»LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le

mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?

»DORLÉ. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais

vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades,

vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont

jamais appelé»autrement.--Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de

cette force?

»CERF, _haussant les épaules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde

s'en mêle; monsieur Lacour!!!

»LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres moeurs; _castigat

ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des

égarements; mais....»

Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer

le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa

remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions

dans lesquelles ils avaient _travaillé_ ensemble. Maintes fois Lacour a

éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des

voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences

qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III · 第 15 / 41 题