Monsieur _le Blanc_, maître marchand de vin, demeurant barrière du
Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche
Paris.
«Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de
l'état de votre santée Et au meme tamps pour vous prévenir que nous
sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma
malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si
vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peine que
vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont vous
n'ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard,
et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui
était innocant Et qu'on a cherché à rendre victime, vous n'ignorés
pas les promesse que vous m'avés faite dans votre chambre pour vous
soutenir dans le tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc
et de la chandelle à votre femme C'est pourquoi si vous mabandonné
je ne vous regarderés pas pour un nomme daprés toutes vos belles
promesse.
«Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je
pourés vous faire appellés en....
«Vous navés Rien a craindre cette a passer secréttement BERTHELET.»
_Et plus bas:_ «japrouve Lecriture ci desus.»
Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut
remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt
parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent,
ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit
patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit,
de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue:
Ce 29 septembre 1823.
«Monsieur
Daprès les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui
porte a charge Daprès la De claration du nommé Peyois qui par une Fosse
de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui
aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur
Labbaty.
»Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la
véritée Et votre innoncence je déclare 1º savoir ou la peince a eté
achetée 2º de la maison dou elle est sorty 3º et le nom de celui qui la
fourny avec véritée
«BERTHELET.»
_Et plus bas:_ «j'approuve leCriture ci Desue.»
Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de
la main du chef des employés de la Conciergerie... «_lecriture cidessus
et la signature est celle de Berthelet_.»
«EGLY.»
Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté
quarante-cinq sous; qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple,
chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on
devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. «Le marché conclu,
poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me
dit: _Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu
es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de
ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai
que tu es mon apprenti._ J'allai le rejoindre ayant pince à la main, et
il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la
crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit
de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa
cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai
Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après
avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes
rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom;
Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua
trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande
lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des
trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes;
nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où
Peyois, se servant de la pince dont j'ai parlé, essaya de faire sauter
la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé ce qu'on
voulait, nous prîmes la fuite; il était alors deux heures et demie du
matin. Nous allâmes tous les trois à l'hôtel d'Angleterre, où Peyois
remit à la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie
qu'il avait avec lui.
»Avant d'y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était
en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans
un sac. Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de cinq heures du
matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu'il lui avait
donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'était.
Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec
lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez
Leblanc à cinq heures du soir, où nous restâmes jusqu'à dix. Leblanc me
remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un
bout de chandelle. Je m'étais même amusé avec la pointe d'un couteau à
tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le
nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois
ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit
après. Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec
Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labbaty
le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie
des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez
Leblanc.
»_Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m'avait engagé à ne pas
le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c'était M.
Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince; et il
m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir
la même chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vérité mon
affaire ne devint plus mauvaise._» (Déclaration du 3 octobre 1823.)
_Lefebure_, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec
Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait
Leblanc. «Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni à
Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait
engagé à dire que c'était lui Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant
compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait
du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.»
Un sieur _Egly_, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés
_Lecomte_ et _Vermont_, détenus dans cette maison, ayant été entendus
par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles
Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils
m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés
s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le
mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils
m'avaient compromis sans motif, ils lui répondirent: «_Bah! nous nous
f....... bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous
sauver; mais ça a mal réussi._»
Peyois, qui était le plus jeune des condamnés mit moins de franchise
dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une
partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que
j'étais étranger à l'achat de la pince.
«Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a précédé ma mise en jugement,
et devant la cour d'assises, j'ai affirmé et soutenu que c'était M.
Vidocq qui m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à l'aide de
laquelle a été commis le vol qui m'a fait arrêter, ainsi que Berthelet,
Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persisté à dire toujours la même
chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine.
J'avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il
pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd'hui que M.
Vidocq ne m'a point donné l'argent en question pour acheter la pince;
que c'est moi qui l'ai achetée de mon argent: cette pince me coûta
quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un ferrailleur en boutique,
qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des
Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du
ferailleur; mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique,
qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue.
C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le
ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique; c'était la première
fois que j'achetais quelque chose chez eux.»
Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef
de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans
laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice,
et témoignait le désir de faire des révélations sincères: cette fois, la
vérité toute entière allait être connue. _Utinet_, _Chrestien_,
_Decostard_, _Coco-Lacour_, qui étaient venus à l'audience déposer dans
le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés: il devint évident
que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait
amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de
Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[13]
dont _Lacour_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Utinet_ s'étaient promis le
succès le plus complet. C'étaient eux qui m'avaient envoyé Peyois,
lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne
pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant;
c'étaient encore eux qui avaient engagé Berhtelet à se présenter dans
mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se
commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l'accusation
sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage
de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs
antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il
n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur
les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur
arrivait d'être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de
défense conforme à leurs intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une
transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les
démarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procédure,
soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le
moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et
Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans
lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra
faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas
être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme
témoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son
assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront
qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.
Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à
tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils
ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le
préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une
condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour
faire casser le jugement.
Les débats ouverts, _Utinet_, _Chrestien_, _Lacour_ et _Decostard_
s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par
_Peyois_. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité,
est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa
position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs
perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils
exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent
de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les
dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également
obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et
les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le
sieur _Bazile_, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en
présence d'une bouteille de vin et de la femme _Leblanc_, ils déploient
toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les
seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de
le sauver; _soyez tranquille_, lui dit Chrestien, _nous ferons tout ce
qu'il faudra faire_.
Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident
pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était
une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une
foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du _Pilier
littéraire_ ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il
prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la
collection de livres forains, _l'Histoire admirable et pourtant
véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou
surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard,
représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa
mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de
Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875_.