M. de Sartines et M. Lenoir.--Les filous avant la révolution.--Le
divertissement d'un lieutenant-général de police.--Jadis et
aujourd'hui.--Les muets de l'abbé Sicard et les coupeurs de
bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers voleurs agents de la
Police.--Les enrôlements volontaires et les bataillons
coloniaux.--Les bossus alignés et les boiteux mis au pas.--Le
fameux Flambard et la belle Israélite.--Histoire d'un chauffeur
devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale
parisienne.--On peut être patriote et _grinchir_.--Je donne un
croc-en-jambe à Gaffré.--Les meilleurs amis du monde.--Je me
méfie.--Deux heures à Saint-Roch.--Je n'ai pas les yeux dans ma
poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les dépouilles des
fidèles.--Filou et mouchard, deux métiers de trop.--Le danger de
passer devant un corps de garde.--Nouveau croc-en-jambe à
Gaffré.--Goupil me prend pour un dentiste.--Une attitude.
Je ne sais quelle espèce d'individus MM. de Sartines et Lenoir
employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien,
c'est que sous leur administration les filous étaient privilégiés, et
qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant-général
se souciait peu de les réduire à l'inaction, ce n'était pas là son
affaire; seulement il n'était pas fâché de les connaître, et de temps à
autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir à son
divertissement.
Un étranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le
lieutenant-général mettait à ses trousses la fleur des filous, et une
récompense honnête était promise à celui d'entre eux qui serait assez
adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.
Le vol consommé, M. le lieutenant-général en était aussitôt averti, et
quand l'étranger se présentait pour réclamer, il était émerveillé; car à
peine avait-il signalé l'objet, que déjà il lui était rendu.
M. de Sartines, dont on a tant parlé et dont on parle tant encore à tort
et à travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de
France était la première police du monde. De même que ses prédécesseurs,
il avait une singulière prédilection pour les filous, et tous ceux dont
il avait une fois distingué l'adresse, étaient bien certains de
l'impunité. Souvent il leur portait des défis; il les mandait alors dans
son cabinet, et lorsqu'ils étaient en sa présence, «Messieurs, leur
disait-il, il s'agit de soutenir l'honneur des filous de Paris; on
prétend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses
gardes, ainsi prenez vos précautions et songez bien que j'ai répondu du
succès.»
Dans ces temps d'heureuse mémoire, M. le lieutenant-général de police ne
tirait pas moins vanité de l'adresse de ses filous, que feu l'abbé
Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les
ambassadeurs, les princes, le roi lui-même étaient conviés à leurs
exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on
pariait alors pour la subtilité d'un coupeur de bourse; et dans la
société souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou à la police,
comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait
toujours dans sa manche une vingtaine des plus rusés, qu'il gardait pour
les menus plaisirs de la cour; c'étaient d'ordinaire des marquis, des
comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les
manières des courtisans, avec lesquels il était d'autant plus aisé de
les confondre, qu'au jeu, un même penchant pour l'escroquerie
établissait entre eux une certaine parité.
La bonne compagnie, dont les moeurs et les habitude ne différaient
pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre,
les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mémoires du règne de Louis
XV, qu'on les priait pour une soirée, comme de nos jours on prie,
l'argent à la main, le _célèbre prestidigitateur_, M. Comte, ou quelque
cantatrice en renom.
Plus d'une fois, à la sollicitation d'une duchesse, un voleur réputé
pour ses bons tours fut tiré des cabanons de Bicêtre; et si, mis à
l'épreuve, ses talents répondaient à la haute opinion que la dame s'en
était formée, il était rare que, pour se maintenir en crédit, peut-être
aussi par galanterie, M. le lieutenant-général n'accordât pas la liberté
d'un sujet si précieux. A une époque où il y avait des grâces et des
lettres de cachet dans toutes les poches, la gravité d'un magistrat,
quelque sévère qu'il fût, ne tenait pas contre une espiéglerie de
coquin, pour peu qu'elle fût comique ou bien combinée: dès qu'on avait
étonné ou fait rire, on était pardonné. Nos ancêtres étaient indulgents
et beaucoup plus faciles à égayer que nous; ils étaient aussi beaucoup
plus simples et beaucoup plus candides: voilà sans doute pourquoi ils
faisaient tant de cas de ce qui n'était ni la simplicité, ni la
candeur..... A leurs yeux, un roué était le _nec plus ultrà_ de
l'admirable; ils le félicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient à
conter ses prouesses et à se les faire conter. Ce pauvre Cartouche,
quand on le conduisit à la Grève, toutes les dames de la cour fondaient
en larmes; c'était une désolation.
Sous l'ancien régime, la police n'avait pas deviné tout le parti que
l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de
récréation, et ce n'a été que plus tard qu'elle imagina de remettre
entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la
sûreté commune. Naturellement, elle dut donner la préférence aux voleurs
les plus fameux, parce qu'il était probable qu'ils étaient les plus
intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents
secrets: ceux-ci ne renonçaient pas à faire du vol leur principal moyen
d'existence, mais ils s'engageaient à dénoncer les camarades qui les
seconderaient dans leurs expéditions: à ce prix, ils devaient rester
possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pût les
rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient participé.
Telles étaient les conditions de leur pacte avec la police; quant au
salaire, ils n'en recevaient point, c'était déjà une assez grande faveur
que de pouvoir se livrer à la rapine impunément. Cette impunité
n'expirait qu'avec le flagrant délit, lorsque l'autorité judiciaire
intervenait, ce qui était assez rare.
Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non
encore condamnés ou libérés: vers l'an VI de la République, on y fit
entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets,
afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments
fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrême défiance,
et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en
débarrasser. D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret
qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et
fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les _Richard_, les
_Cliquet_, les _Mouille-Farine_, les _Beaumont_, et beaucoup d'autres
qui avaient été des limiers de la police, furent tous reconduits au
bagne, où ils ont terminé leur carrière, accablés des mauvais
traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient
trahis; alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux
agents, et le champ restait aux plus astucieux.
Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les _Compère_, les
_César Viocque_, les _Longueville_, les _Simon_, les _Bouthey_, les
_Goupil_, les _Coco-Lacour_, les _Henri Lami_, les _Doré_, les _Guillet,
dit Bombance_, les _Cadet Pommé_, les _Mingot_, les _Dalisson_, les
_Edouard Goreau_, les _Isaac_, les _Mayer_, les _Cavin_, les _Bernard
Lazarre_, les _Lanlaire_, les _Florentin_, les _Cadet Herries_, les
_Gaffré_, les _Manigant_, les _Nazon_, les _Levesque_, les _Bordarie_,
faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, où ils
s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce
n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent
coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la
police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance?
Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes à leur arc,
furent en très petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait
aux faux-frères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils
étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les
voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils
craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte
comme de l'appréhension de tout péril qu'il est indispensable
d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin
d'échapper à l'arbitraire dont la police était armé, contribua à
propager parmi les voleurs l'habitude de la délation.
Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le
bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les
individus réputés _voleurs incorrigibles_ (dénomination absurde dans un
pays où l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de
ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le
terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté.
Les _voleurs réputés incorrigibles_ étaient aussi, dans leur genre, une
espèce de _suspects_: réduits à envier le sort des condamnés, puisque du
moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin
d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer pour de petits vols,
que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour
lequel ils désiraient être traduits, leur avait été cédé, moyennant une
légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors
ceux qui avaient des crimes à revendre! Ils vidaient plus d'un broc
dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait. C'était un
beau jour pour le dénoncé volontaire que celui où il était extrait de
Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau pourtant que celui où,
amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de
laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps
écoulé, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui était
enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient
se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la
juridiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à
Bicêtre, où il restait indéfiniment.
Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de _Saint-Lazare_
regorgeait de ces infortunées que des rigueurs illégales réduisaient au
désespoir.
Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un
moment où, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux,
du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence,
suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre
fin à leur captivité, et qu'on délivrerait sur le champ des feuilles de
route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les
bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrolés volontaires.
Tous étaient persuadés qu'on les laisserait rejoindre librement; on le
leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la
gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade
jusqu'à leur destination? Dès-lors les prisonniers ne durent plus être
très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que leur
zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geolier de les
solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur
avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut
être sûr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige
de lui. Celui de Bicêtre sollicitait non-seulement les prisonniers
valides, mais encore ceux qui ne l'étaient pas; point d'infirmité,
quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption:
tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux
vieillards. En vain réclamaient-ils: le préfet avait décidé qu'ils
seraient soldats, et, bon gré, mal gré, on les transportait dans les
îles d'Oléron où de Ré, où des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de
plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres[11].
L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se
souciaient pas d'être soumis à un semblable régime, offrirent à la
police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers à
tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord
quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme
qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une
excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle
des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir
honnête homme; mais pouvait-il persévérer dans cette résolution? Il
était sans solde, et quand on a bon appétit, l'estomac crie souvent plus
haut que la conscience.
Etre mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire
condition: c'est à-la-fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de
la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention
qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou
coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les
désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible
de se faire absoudre.
Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien
qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents
secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner
ici les deux faits suivants.
M. Amar, accusateur public, se rendait à sa campagne; en descendant de
voiture, il s'aperçoit que la vache qui contenait ses effets a été
enlevée: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de
mettre tout en oeuvre pour parvenir à les connaître; il veut appeler
sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle
qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se résoudre à regarder
comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice; le châtiment
serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il
présente une requête au grand-juge afin de faire décider cette question,
_si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance
aggravante?_
M. Amar provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle
qu'il la désirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait
allumé la bile du criminaliste, furent découverts et arrêtés. Ils
avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils
soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés: c'était le nommé
Bonnet, agent secret; ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet,
quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamné à douze ans de fers.
Plus tard deux autres agents secrets, Cadet _Herries_ et _Ledran_, son
beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger
le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, _Tormel_
père et fils, qui, signalés ensuite par eux à la perquisition, furent
atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient
eu les profits. Soit à Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas
de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je
ne les entendisse se reprocher réciproquement leur turpitude. Du matin
au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce
furent leurs ignobles débats qui me révélèrent combien le métier que
j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas
d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont
j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me
prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins
précaire que celui de mes devanciers.
Dans le second volume de ces Mémoires j'ai parlé du juif Gaffré, sous
les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée
à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui
fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je
feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me
perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais à faire
à forte partie; Gaffré était retors. Quand je le connus, on le citait
comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et à dix-huit
il avait été fouetté et marqué sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Sa
mère, qui était la maîtresse du fameux _Flambard_, chef de la police de
cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût
l'une des plus belles israélites de son temps, les magistrats
n'accordèrent rien à ses charmes: Gaffré était trop _maron_ (coupable);
Vénus en personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il
fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la
révolution eût éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses
exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le
nom de _Caille_.
Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffré avait perfectionné son
éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire
qu'il n'y avait point de genre de _grinchir_ dans lequel il ne fût passé
maître. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était
essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis
l'_escarpe_ jusqu'à la _tire_ (depuis l'assassinat jusqu'à la
filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient
conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin
dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans _travailler_; mais les gens
de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement
rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements
le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas
d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier _Martin_) où,
ainsi que son acolyte _Francfort_, autre juif, il avait été nommé
capitaine de la garde nationale.
Gaffré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était
pas assez habile pour me cacher ses appréhensions: je l'observai, et ne
tardai pas à découvrir qu'il manoeuvrait pour me faire tomber dans un
piége; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà
intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je
devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de
l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.
Je ne fis jamais connaître à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie;
quant à lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si
bien qu'en apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en
était de même de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me
liai pendant ma détention. Ces derniers me détestaient cordialement, et
quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être
payés de retour. _Goupil_, le Saint-Georges de la savatte, était du
nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment
attaché à ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne
fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffré. Les _Compère_, les
_Manigant_, les _Corvet_, les _Bouthey_, les _Leloutre_, essayèrent
aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux
conseils de M. Henry.
Gaffré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me
compromettre: avec Manigant et Compère, il complota de me faire _payer_
(condamner); mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il
ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la
défiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une
solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint-Roch, il
m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. «J'emmène
aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que
dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous
signaleront ceux qui pourraient être de leur connaissance.»--Emmenez
qui vous voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous
arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait
que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et
Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je
remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave
homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect
pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleversée, sa
perruque est en désarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des
yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules, tantôt
s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. «Messieurs,
je vous en prie», sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux,
«je vous en prie»; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de
l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il
voudrait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends
qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop
éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif,
et puis Gaffré n'est-il pas témoin et acteur de cette scène? s'il ne
dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti
le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace
de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq
ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours
Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest,
où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette
époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire
passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la
transmutation des métaux se réduisait à un simple déplacement qu'il
opérait avec une incroyable agilité.
La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-Roch ne fut pas des
plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle
avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres
objets de peu de valeur.
La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles
faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but
copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût
été impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des
bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces
sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna
vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a
pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les
convives se montrèrent enchantés de m'avoir _affranchi_, et deux flacons
de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de
la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit
que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout
oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre
était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre,
et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner
l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus
seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:
«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église
Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils
passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»
Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me
croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du coeur sur le
carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je
remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue;
quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me
demanda si je me sentais soulagé.
--«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.
--»Tiens-toi donc, me dit Manigant.
--»Il voit double, observa Gaffré.
--»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le
remettra.»
On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à
moi! à moi de l'eau!
--»Oui, prends, ça te fera du bien!
--»Tu crois?»
Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se
brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la
société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir
ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon
sang-froid.
En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas
changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y
avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis
devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie
publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager
était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à
nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer
au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il
supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter,
on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la
fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint
ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale
montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où
on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son
secrétaire, _écrivez: une montre entourée de brillants_, il pâlit et me
regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le
pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre,
et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je
ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu _manger le morceau_.
Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé
qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour
réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins
administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut
envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce
scélérat y est mort en 1822.
Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il
n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver.
Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière
proposition.
«Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.
»--Oui, qu'est-ce qu'il y a?
»--Si tu veux, nous lui arracherons une dent.
»--Et comment cela?
»--Voilà déjà plusieurs fois qu'il s'adresse à la préfecture pour
obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a
toujours refusé, et je lui ai donné à entendre qu'il ne dépendrait que
de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.
»--Tu as eu tort; car je ne puis rien.
»--Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais
tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.
»--C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?
»--Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, si tu t'y prends
bien, est un _messière_ qui financera. Il est déjà averti que tu fais la
pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi,
ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première réquisition.
»--Tu penses qu'il lâchera la monnaie?
»--Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme
d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel,
après on le promène.
»--A la bonne heure; mais s'il se fâche?
»--Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquiète pas, je me
charge de tout. Pas de _broderie_ (écrit), par exemple, tu connais le
proverbe, _les écrits sont des mâles, et les paroles sont des femelles_.
»--C'est çà, autant en emporte le vent; point de reçu, et empochons.
»--Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est
quitte pour nier. En attendant, je vais _battre comptoir_, et il faudra
bien qu'il _aboule_.» Goupil me prend alors la main, et me la serrant
dans la sienne, il continue: «Je me rends de ce pas chez François, je
t'annoncerai pour ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez-vous pour
huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, parce que, soi-disant, tu
auras été retardé; à minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras
semblant de t'en formaliser, et François saisira l'occasion pour te
pousser la botte. Tu es un homme d'_estoque_, le reste va sans dire. Au
revoir.»
»--Au revoir, répondis-je; nous nous séparâmes. Mais à peine étions-nous
dos-à-dos, que Goupil revint sur ses pas.
»--Ah ça! me dit-il, tu sais qu'à des fois la plume vaut mieux que le
pigeon, il me faut de la plume, ou sinon...» Soudain prenant une
attitude disloquée, ouvrant une bouche énorme, balançant ses mains à
six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la
menace par une retraite de corps et par une avancée des jambes dans
lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins
grotesque.
»--C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons,
c'est convenu.
»--Foi de _grinche_?
»--Oui, sois tranquille.»
Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez
fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, où j'instruisis M.
Henry de la proposition que l'on m'avait faite. «J'espère, me dit ce
chef, que vous ne vous prêterez pas à cette intrigue.» Je lui protestai
que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon
gré de l'avoir averti. «Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner
une preuve de l'intérêt que je vous porte,» et il se leva pour prendre
dans son casier un carton qu'il ouvrit: «Vous voyez qu'il est plein; ce
sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous
emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent.» Ces
rapports étaient l'oeuvre des inspecteurs et des officiers de paix,
qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement:
c'était là leur refrain, c'était aussi celui des voleurs que j'avais
fait prendre en flagrant délit; ils me dénonçaient comme leur complice,
mais quand de toutes parts de défavorables préventions me rendaient
accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses
traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à
force d'_alibi_ incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre,
devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize
ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M.
Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui
offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître, elles
s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-champ.