chaise, contrefaisant le mort, et Béline, sa femme, disait: «Quelle
perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un
homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant... Mouchant,
toussant, crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur,
fatiguant sans cesse les gens et grondant nuit et jour servantes et
valets!» J'aurais gagé qu'il faisait répéter là, à Béline, quelque
phrase entendue de Mlle Molière!
On m'appela dans la chambre des comédiens, pour parler à un petit
laquais qui m'apportait un paquet de ma femme, et je ne revins sur
le théâtre qu'au moment de la cérémonie burlesque et dans l'instant
qu'Argan crie _juro_ pour être reçu médecin. Le pauvre Molière
n'avait pas achevé, qu'il lui prit une convulsion dont la plupart des
spectateurs s'aperçurent, ce que voyant, il s'efforça de cacher par un
ris forcé la sorte de râle qu'il faisait déjà entendre.
Ses mains étaient glacées, je les mis dans un manchon pour les
réchauffer et, la comédie étant faite, j'ordonnai à ses porteurs de
venir en hâte et je ne quittai point sa chaise du Palais-Royal à la rue
de Richelieu où il logeait. Dès qu'il fut dans sa chambre, il lui prit
une toux si forte qu'il se rompit une veine dans la poitrine. Aussitôt
il me commanda d'aller promptement chercher sa femme en bas, pendant
que deux religieuses, qui venaient à Paris quêter durant le Carême et
qu'il recevait communément chez lui pendant ce temps, l'assistaient et
le soignaient.
Je fus quelque temps à découvrir Mlle Molière et, quand je pus remonter
enfin avec elle et Baron, le plus grand poète comique des temps passés
et futurs, étouffé par le sang qui sortait de sa bouche en abondance,
avait rendu tristement l'esprit.
XXIV
LE CHAGRIN DE M. DE MONCONTOUR
Il était dix heures du soir quand nous trouvâmes M. de Molière mort
dans sa chambre; Mlle Molière était encore accommodée pour jouer le
personnage d'Angélique et Mlle Beauval avait conservé son bavolet de
Toinette, n'ayant pas eu le temps de se défaire après la comédie. Pour
Lagrange, il n'avait pas quitté la robe et le bonnet de faux docteur,
dont s'affuble Cléante, non plus que Beauval, ni Brécourt, ni Hubert
ceux des Diafoirus et de Purgon, et je représentais moi-même tout au
vif le personnage de M. Fleurant, dont je portais toujours l'habit.
Ainsi ce contempteur de la médecine gisait au milieu des apparences
de ceux qu'il avait si bien joués, et l'on eût pu dire qu'il était
entouré des ombres vengeresses de la Faculté, si nous n'eussions été
des médecins pour rire, j'entends par là fictifs et travestis, car pour
rire nous n'y songions guère, et nos yeux s'étaient métamorphosés en
fontaines dès que nous n'avions plus pu douter de l'étendue de notre
malheur.
Un peu de jour paraissant dans les carreaux de la fenêtre et mêlant sa
faible lumière à la clarté des chandelles que nous tenions allumées,
vint enfin nous avertir que le soleil recommençait son cours. Au
même moment, il nous vint à tous dans la pensée qu'il n'y avait rien
qui fût si pressant que d'informer le roi du trépas d'un homme pour
lequel il avait toujours marqué beaucoup d'estime et d'inclination,
et Mlle Molière, jetant les yeux sur Baron et sur moi, nous dit de
prendre un de ces carrosses que l'on trouvait depuis quelque temps
à louer à l'image Saint-Fiacre et de nous faire mener en droiture à
Saint-Germain, où le roi était pour lors. Ce que nous fîmes avec une
grande diligence et une parfaite tristesse.
Nous descendîmes d'abord chez un Suisse, où nous prîmes un peu de
nourriture avec quelques coups d'un vin aussi rude que l'accent de
notre hôte, et je dis à Baron que j'irais chercher M. de Moncontour
pour qu'il s'employât à nous faire parler au roi, parce que je savais
que ce seigneur honorait Molière de son amitié et qu'il éprouverait
beaucoup d'affliction—du moins celle qu'un courtisan peut laisser
paraître—à l'annonce de cette mort.
Je pénétrai dans le château à l'heure du lever, et, m'étant faufilé
dans une galerie, je tâchai de démêler M. de Moncontour parmi le groupe
des seigneurs les plus rapprochés de la chambre du roi. Je l'aperçus
bientôt qui peignait sa perruque en sautant d'un pied sur l'autre,
car, malgré son âge, il affectait les façons des jeunes gens, croyant
par cela plaire aux dames et passer pour un blondin. Quand j'eus pu
le joindre au milieu de la foule, je l'abordai avec un grand respect,
et, l'ayant tiré dans une fenêtre, je commençai mon compliment en lui
annonçant que j'avais une nouvelle fâcheuse à lui porter, et dont
j'étais assuré qu'il prendrait sa part. Cependant en l'observant, et
jugeant qu'il opposait à mes paroles un air distrait et chagrin, je
m'interrompis pour lui dire que je craignais d'être fâcheux et que pour
peu qu'il eût quelque affaire ou souffrît de quelque incommodité, je me
voudrais du mal de l'importuner.
—Point du tout, Monsieur, me répondit-il obligeamment et vous pouvez
faire état de moi; mais je suis, je l'ajoute, d'une colère outrée,
parce qu'un des gentilshommes de Monsieur le Dauphin a tant fait par
ses brigues, qu'il s'est fait donner un logement que l'on m'avait
promis à Versailles. Cela est inouï, après tant de services à la
guerre, et il faut que l'on me prenne pour une grue, de m'offenser si
sensiblement par une pareille injustice.
«Au surplus, poursuivit-il, que désirez-vous de moi, Monsieur de La
Fontette, et en quoi puis-je vous servir? Vous savez que je suis à
vous.»
Je fis encore quelques détours pour annoncer cet événement funeste à
un homme qui appelait Molière son ami, et qui avait tant d'estime pour
lui, qu'il avait commandé qu'on l'introduisît dans sa chambre à quelque
heure que ce fût et quelle que fût la compagnie qui s'y trouvât. Je
vis bien d'abord que le marquis était touché de cette mort et il me
marqua le coup qu'il en ressentait par les expressions les plus fortes
et les plus tristes, m'assurant qu'il allait au plus tôt demander un
entretien au roi pour Baron et pour moi; mais il avait quelque chose en
tête qui ne lui permettait pas de se donner tout entier au sentiment
qu'il éprouvait et, le marquis de Théricourt étant venu à passer, qui
avait la charge de distribuer les logements, le maréchal me quitta dans
l'instant pour courir après ce seigneur avec lequel il s'entretint
longtemps en faisant des gestes qui témoignaient assez combien la
matière de ses discours était passionnée.
Dans ce moment, je me sentis toucher par ma manche et je vis Baron
qui s'était lassé de m'attendre et qui, ayant rencontré M. de
Vivonne—lequel prisait aussi tout particulièrement Molière, disant
souvent qu'il voulait vivre avec lui comme Lélius avait fait avec
Térence—avait obtenu d'être mené dans le cabinet du roi. Je le suivis
dans l'instant et l'huissier ayant ouvert un battant de la porte, nous
nous trouvâmes subitement devant le plus grand roi du monde.
Sa Majesté se tenant debout, car on venait d'achever de l'habiller,
et le grand-maître de la garde-robe lui présentait, sur une soucoupe,
trois mouchoirs brodés de points. Je vis ainsi, pour la seconde fois,
tout près, ce prince que j'avais si souvent considéré du théâtre
à la faveur des chandelles. Quoiqu'il fût parvenu déjà à l'âge de
trente-cinq ans, Louis montrait encore sur son visage toutes les grâces
de la jeunesse, tempérées par l'éclat de la grandeur; il daigna nous
assurer qu'il était touché de la mort de Molière, disant qu'il avait
bien de quoi pleurer un poète qui l'avait si fort diverti et que, pour
le comédien, encore qu'il y en eût qui le surpassassent, il ne se
souvenait pas qu'il l'eut jamais ennuyé.
Nous partîmes de là pour dire au monarque nos craintes sur ce que le
clergé ferait peut-être des difficultés pour la sépulture, parce que
Molière avait eu le malheur de décéder sans avoir reçu le sacrement
de confession, malgré qu'il en eût exprimé le désir, et par la faute
de MM. Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués de la paroisse
Saint-Eustache, qui avaient refusé de venir à lui, et dans le temps
qu'il venait de représenter la comédie.
Le roi nous dit qu'il parlerait avec M. de Paris de cette affaire et
qu'au surplus le désir du sacrement de confession, quand il était dicté
par la contrition parfaite, suffisait pour absoudre un pêcheur. Voyant
que nous paraissions un peu surpris qu'il fut instruit des choses de la
religion les plus subtiles, il sourit, ajoutant:
—Ne suis-je pas chanoine de plusieurs églises?
Et véritablement, il l'était.
Étant sortis du cabinet du roi, je trouvai M. de Moncontour, qui
marquait par son attitude qu'il était fort chagriné, et ne doutant pas
qu'il n'éprouvât une grande douleur de la mort d'un ami si fidèle, je
lui dis ce que je crus devoir pour l'adoucir par quelque consolation;
je fus bien surpris lorsque j'entendis le marquis s'écrier:
—Cela est vrai, la mort de Molière me touche et je prends une part
infinie dans un trépas si cruel et si prompt; mais il faut convenir
qu'il m'arrive l'aventure la plus piquante, la plus mortifiante
du monde, et que l'injure qui m'est faite domine en ce moment mes
sentiments jusqu'à étouffer en moi les souvenirs de l'amitié.
Je vis bien où était l'enclouure et qu'il s'agissait encore de ce
logement à Versailles, et je demandai à ce seigneur si c'était de
quelque magnifique appartement que l'intrigue l'eût ainsi écarté et qui
pût lui faire oublier l'hôtel aux superbes dehors qu'il avait proche le
château dans la rue de l'Intendance?
Il me regarda d'un air surpris:
—Point du tout, monsieur, et ce logement-là était sous les combles, la
chambre la plus mal accommodée et la plus puante du monde.
—Sur ce pied-là, répliquai-je, Monsieur le marquis, il ne me paraît
pas que Votre Seigneurie ait perdu au change?
—Et comptez-vous pour rien, monsieur, l'honneur et la facilité
d'approcher le roi à tous les moments de la journée, et de se trouver
de la sorte pour ainsi dire à la source de ses grâces et dans le canal
de ses faveurs? Cela est de conséquence, au moins! Non, vous voyez une
victime de la dernière injustice et il n'y a rien qui soit si triste
que mon état, ni si déplorable que mon affliction...
Pour moi qui ne me sentais pas disposé à partager les emportements de
M. de Moncontour et à m'étendre sur une infortune aussi prodigieuse
que la sienne, je me retirai discrètement, sans même qu'il s'en
aperçut, et laissant ce seigneur s'abîmer dans la douleur dont il
décrivait si bien les effets.
XXV
LE PRÉSIDENT SCAPIN
A quelque temps de là, étant allé à Versailles avec ma chère Angélique,
il arriva une aventure surprenante, dont le succès mit enfin en
possession M. de Moncontour de cet appartement au château qu'il
regrettait plus d'avoir perdu qu'une bataille et me conduisit moi-même,
par manière de ricochet, à un établissement définitif et à un certain
point de fortune que je n'ai point souhaité depuis de dépasser.
Mme du Fresnoy, notre cousine, qui aimait passionnément le fils dont
son mari avait obligation à M. de Louvois, parut, ce jour-là, dans
une désolation finie parce que ce même enfant ayant laissé ouverte la
cage d'un serin qu'il affectionnait particulièrement, l'oiseau s'était
envolé dans quelque bosquet.
M. du Tailli ne pouvait se consoler de cette fuite et nous trouvâmes
Mme du Fresnoy au milieu d'un escadron de laquais qu'elle dirigeait
et qui, montrant plus de furie que de zèle, épouvantaient ce pauvre
serin, lequel faisait de petits vols brusques et toujours plus hauts;
de manière que l'on concevait bien que, la peur et l'instinct de la
liberté aidant, il finirait par s'échapper tout à fait et gagner
quelque couvert où il n'y aurait plus jour à le reprendre.
Angélique s'étant approchée et voyant Mme du Fresnoy si suante sous son
grand habit que ses petites boucles s'étaient défrisées et pendaient
comme ficelles à nouer des sacs, lui dit fort posément que, pourvu
qu'on la laissât faire et que les laquais se tinssent cois, elle était
assurée d'obliger l'oiseau à revenir et qu'elle serait bien quinaude si
elle ne le tenait dans sa main devant qu'une heure fût passée.
La chose de la sorte arrangée, notre cousine ayant retenu ses
commandements, son fils ses pleurs et les laquais leurs cris, je
connus aussitôt ce que la force du sang et le souvenir des aïeux
peuvent avoir d'action sur les mouvements des hommes et que cet insigne
capitaine des serins de M. de Vendôme, qui était l'auteur de sa race
et l'inclyte raison de sa grandeur, revivait justement en ce moment
dans Angélique qui, prenant un visage souriant ensemble et majestueux,
s'avança vers l'arbre où l'oiseau battait des ailes en jetant, avec
de petits sauts, de petits cris qui auraient pu fort bien passer pour
un langage, si M. Descartes ne nous avait prévenus que la machine de
l'animal ne pense pas plus que celles construites par l'industrie des
hommes. Angélique, usant de gestes lents et si mesurés qu'on les eût
dit réglés par le jeu de quelque invisible violon, attira d'abord, sans
les effrayer, les regards de l'oiseau. En même temps, par le moyen
des lèvres à demi jointes, elle figurait un sifflement d'une douceur
ravissante et telle qu'il eût fallu le cœur d'un tigre au lieu de
celui d'un serin, pour n'en paraître pas charmé.
Dans ce moment, nous vîmes, en effet, cette bête qui, descendant d'un
pied, sembla se rapprocher, en hésitant, comme balançant entre le
désir de la liberté et l'invincible attrait de se laisser prendre par
un si bel appeau. Ma femme, cependant, poursuivant les modulations de
son sifflement, s'approchait insensiblement et déjà levait une main,
quand M. du Tailli ayant inconsidérément crié que l'oiseau était pris,
celui-ci fit un saut et s'enfuit. Nous vîmes cette petite boule d'or
traverser l'obscurité du bosquet pour se poser dans un feuillage où
le soleil déjà avait mis des couleurs d'un jaune qui ne le cédait pas
à celui du plumage; mais, au même moment, un seigneur qui tournait
justement l'allée, faillit recevoir en plein dans son pourpoint la
bestiole étourdie et, sans se démentir, posant sur l'agitation de ses
ailes son chapeau lourd de plumes et de points, dans l'instant il eût
réduit en captivité la cause d'un si grand émoi.
Étant accourus, nous vîmes que c'était M. de Moncontour qui venait
par cette manœuvre-là de décider la victoire et lui, qui jugea la
situation d'abord, me confia, par la suite, qu'il n'avait pas éprouvé
tant de joie ni conçu tant d'espérance le jour où, par l'arrivée subite
de ses escadrons à Turckheim, il avait aidé le comte de Turenne à
culbuter M. de Montecuculli.
Ce marquis appréciait les choses comme il convient à un seigneur de la
cour et n'augurait pas à la légère, car Mme du Fresnoy ressentant pour
un service à ce point signalé la reconnaissance d'une âme généreuse,
elle fit jouer des ressorts si justes et prit des mesures si exactes,
qu'en moins de huit jours elle eut obtenu pour ce vieux guerrier
l'appartement qu'il désirait d'occuper à Versailles et que ni ses
services à la guerre, ni sa constance à demeurer près du prince, ni sa
grande qualité n'avaient eu assez de crédit pour lui procurer.
Sa reconnaissance et la faiblesse de M. de Louvois ne se bornèrent pas
là, car, à quelque temps de là, M. de Moncontour fut compris dans une
promotion de maréchaux, dignité qu'il avait méritée par ses campagnes,
mais qu'il aurait sans doute attendue plus longtemps sans l'aventure du
serin.
Sitôt que M. de Moncontour eut été mis en possession d'une demeure
qu'il jugeait si délicieuse, il fit diligence pour m'envoyer un mot
de billet disant qu'il voulait reconnaître les soins que nous avions
pris, Angélique et moi, pour maintenir la cousine dans ses heureuses
dispositions en lui rappelant par le moyen du serin les obligations
qu'elle avait à lui et véritablement nous nous y étions attachés de bon
cœur.
Je trouvai le nouveau maréchal dans son nouvel appartement. C'étaient
deux chambres meublées assez médiocrement, dans la hauteur de l'une
desquelles était ménagé de quoi coucher un valet, avec un sol de
carreaux sur lequel on avait eu l'honnêteté de jeter un bon tapis.
—Monsieur de La Fontette, me dit le marquis, je sais les diligences
que vous avez faites pour m'aider à obtenir une grâce que je prisais
fort, et je veux vous montrer que vous ne vous êtes pas employé pour
un ingrat. Il y a présentement, dans le pays chartrain, où j'ai mes
terres, une charge dans l'élection d'une ville petite, mais jolie, qui
est à ma disposition et que j'ai résolu de vous faire avoir. C'est une
charge de campagne, à la vérité, mais il y a de grands agréments et de
grandes prérogatives.
—Je suis confondu, Monsieur le maréchal, des bontés que vous faites
paraître à mon endroit, mais oserais-je vous demander de quoi il s'agit?
—Vous serez président, Monsieur de La Fontette, à moins que vous
n'ayez quelque répugnance à entrer dans la robe.
—Monsieur, voulez-vous?...
—A la vérité, on ne voit dans toute la juridiction ni procureurs, ni
avocats, ni conseillers même, et vous serez la justice à vous tout
seul, mais on est maître absolu dans le pays, le titre demeure et je
gage que Mme de La Fontette aura satisfaction d'être présidente.
—Songez, Monsieur, que je suis comédien.
—Eh! Monsieur, me répondit cet homme de guerre avec un beau
sang-froid, le théâtre n'est-il pas la meilleure école du tribunal?
Soyez assuré que vous n'aurez pas perdu vos grimaces et qu'elles
pourront servir encore.
—Je n'ai point étudié le droit.
—Il y a dans la ville un tabellion qui règle tout moyennant trente
ou quarante francs par année, et puis, quand on a bon sens et bon
esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre. C'est assez pour des gens de
province. C'est à Paris que l'on raffine...
—Sur ce pied-là, Monsieur le maréchal, je suis votre homme, et il ne
me reste qu'à vous remercier...
—Allez, allez, s'écria-t-il en m'interrompant et en me poussant par
les épaules, allez Monsieur le président, faire l'achat d'une robe
noire; vous n'en serez pas plus tôt revêtu que vous jugerez comme
Salomon. Mais, au moins, ne vous laissez pas frustrer de vos épices;
haut la main, Monsieur le président, et si vous rendez la justice,
faites-lui rendre aussi.
C'est ainsi que de Scapin je devins président et qu'Angélique ajouta
un nouveau lustre à la lignée des capitaines de serins. Le hasard ou
plutôt la Providence, qui ne laisse pas d'avoir de l'esprit malgré sa
grandeur, voulut que le premier coupable que j'aie eu à juger fût un
pauvre histrion de campagne qui avait sur la conscience le meurtre de
quelque poule, conseillé par l'appétit.
Je balançai longtemps si je le ferais pendre, pour prouver aux autres
et surtout à moi-même que je n'étais pas un magistrat de derrière les
chandelles, mais mon inclination naturelle me portant à la douceur, et
ayant remarqué que ce maraud avait des lumières toutes spéciales sur la
façon de confectionner certaines confitures que je prise fort, je me
libérai d'en faire mon laquais et, dans la suite, ayant montré du goût
pour la basoche, je lui fis avoir une charge d'huissier, de manière
qu'à la fin il jugeait à ma place lorsque j'étais incommodé ou occupé à
la promenade.
Et, ce qui montre assez que l'art comique est la véritable nourrice
et la source naturelle de toutes les autres professions humaines, on
tomba d'accord que jamais la justice n'avait été si droitement et si
subtilement distribuée dans le pays chartrain. C'est ainsi que Thalie,
la muse au double masque, préparait des serviteurs pour Thémis, la
déesse au double visage.
XXVI
LA PIERRE FENDUE
Il y avait bien deux ou trois ans que je jugeais les autres à la
manière d'un Solon ou d'un Dracon, selon le sentiment de ceux que mes
arrêts faisaient blancs ou noirs, quand je fus contraint d'aller à
Paris pour quelque affaire dont je ne me souviens pas bien. Il faut
cependant qu'elle ait été de conséquence, car je partis au milieu de
l'hiver et dans le temps que la neige obstruait tous les chemins.
J'ai souvenance, à la vérité, qu'Angélique, ma femme, était pour lors
d'une mélancolie si outrée, pour avoir été traitée de _présidenteaude_
par la femme de l'Élu à qui elle disputait le pas, que les meubles
en dansaient d'eux-mêmes dans la maison et que deux plaideurs qui
apportaient certain quartaut de vin vieux dans l'attente de leur procès
avaient été reçus par elle comme s'ils fussent venus lui redemander
leurs Épices.
Je pris le coche de Chartres, qui me conduisit à Paris en deux journées
seulement, et étant descendu dans une auberge qui avait bon air, je
m'occupai d'abord à bien me décrasser de la poussière du chemin, après
quoi je commandai à l'hôte de mettre un poulet à la broche et de tirer
de son meilleur vin, accomplissant toutes ces choses avec la liberté
d'esprit et le contentement d'un homme qui se verrait par quelque
miracle subitement tiré de la tempête et entré dans la bonace.
Dès que j'eus dîné de la manière que j'ai dit, je m'en fus en droiture
à la rue Mazarine, proche celle Guénégaud, où la troupe s'était retirée
depuis la mort de Molière, pour voir la comédie que l'on donnait ce
soir-là, et qui se trouva être le _Misanthrope_. M'étant fait ouvrir
une loge, j'entendis cette pièce parfaite, et qui a mérité d'être
placée au-dessus même des ouvrages des anciens par la peinture des
caractères et la force de l'expression; mais j'eus peine à retenir
mes larmes en voyant, au lieu de l'aimable Molière, l'impertinent
Baron dans le personnage d'Alceste. A la vérité, ce comédien avait du
mérite, et l'on a sans doute eu raison de dire qu'il avait atteint
la perfection dans son art, mais de le considérer de la sorte, et si
l'on peut ainsi parler, dans la peau et sous les habits d'un homme
que j'avais si passionnément aimé, de voir auprès de lui Mlle Molière
remplir ce rôle de Célimène que je savais avoir été écrit pour elle
dans les transports de la jalousie la plus cruelle ou les espérances
d'un invincible amour, de trouver ainsi rassemblés sous mes yeux les
deux êtres pour qui Molière avait montré un si fort attachement et
payé d'une extrême ingratitude, cela me parut si touchant, si neuf et
si déplorable, que le ressentiment de cette heure est toujours depuis
demeuré en moi.
Après le _Misanthrope_, on donnait l'_Inconnu_, du fameux Thomas
Corneille; entre les deux pièces, La Grange vint tenir l'emploi
d'orateur, qui était auparavant celui de Molière. Son compliment ne fut
pas mauvais, il y montra du feu et une honnête hardiesse, mais sans
égaler la bonne grâce, la politesse et la modestie de celui qui l'avait
instruit.
Étant passé sous le rideau, à la fin du spectacle, j'allai saluer Mlle
Molière, qui faisait paraître un visage de veuve, je veux dire serein
et riant, en même temps que le maintien d'une femme qui veut cesser
de mériter ce beau titre et ce beau front, et je pus juger sur l'air
sournois et passionné d'un comédien nommé Guérin d'Étriché, qui se
trouvait là, qu'elle songeait, comme on l'a dit plus tard, à remplacer
son mari d'esprit
Par un de chair qu'elle aimait davantage.
Poussant un peu plus loin mes pas, je cherchais La Grange pour lui
faire mes honnêtetés quand, entrant dans la chambre des comédiennes,
je me vis soudainement devant une jeune personne qui était grande et
bien faite, quoique peu jolie, et que je crus reconnaître pour l'avoir
vue autrefois, étant petite, s'amuser aux jeux des enfants dans quelque
coin de la scène, devant que la toile ne fût levée. Je m'approchai de
la fille de Molière et, l'ayant saluée, je lui dis que j'avais sujet
de me louer du sort, puisque je me trouvais devant une personne dont
le père m'aimait et pour qui j'avais toujours fait profession de la
vénération et de l'amour qu'un fils peut avoir.
Nous nous entretînmes ensuite quelques instants de la sorte, et
j'appris de cette demoiselle que sa mère l'avait fait entrer au
couvent, dans l'espérance qu'elle y resterait tout à fait, mais que,
ressentant pour la vie religieuse une aversion insurmontable, elle
avait enfin obtenu de revenir auprès de Mlle Molière.
—Mais, lui dis-je, quel est votre âge présentement?
—Chut! me répondit-elle, j'ai quinze ans et demi; mais n'en dites rien
à ma mère.
Montrant ainsi qu'elle avait compris la cause pour laquelle on avait du
dépit d'une aussi grande fille.