—Cela étant, me dit Angélique, Paris me semble être la ville du monde

où l'on joue les personnages les plus opposés et les moins prévus, et

je ne m'étonne plus après cela que, gentilhomme comme vous l'êtes et

portant le nom de chevalier de La Fontette, vous soyez devenu comédien

sous celui de Bellefleur.

—Mais, répondis-je, quelle erreur vous fait imaginer que la profession

de comédien soit comme celle de marchand qui déroge à la noblesse,

et pensez-vous que La Thorillière, Brécourt ou du Croisy soient des

croquants?

«Je veux, poursuivis-je, vous montrer clairement que rien n'est si

éloigné de la vérité qu'une pareille croyance et, remettant à demain

notre visite à Mme du Fresnoy, je prétends vous conduire à l'instant à

la comédie que je sais que l'on donne aujourd'hui, et où vous verrez

sur la scène des hommes de condition qui, à l'encontre de ce que font

d'ordinaire les autres, vous divertiront parfaitement.»

Qu'un jeune époux a de pouvoir sur un cœur qui vient de s'ouvrir!

Angélique qui, peut-être, six mois plus tard, eût repoussé sans

ménagements l'idée de remettre seulement d'une heure une visite si

nécessaire, souscrivit ce jour-là sans dispute à mon désir, et j'eus

la satisfaction d'amener ma femme dans l'endroit où si souvent j'avais

aidé à tromper des maris.

M'étant donc fait reconnaître du portier, qui était à l'entrée des

comédiens, je pénétrai avec Angélique dans le temple de Thalie, par le

derrière du théâtre; mais nous trouvâmes dans la salle un mouvement

singulier, et nous entendîmes du côté de la grand'porte un tumulte

si effroyable qu'il semblait que toutes les furies se battissent

ensemble dans une antichambre d'enfer. Dans ce moment, Molière parut

au milieu du parterre, et m'apercevant avec Angélique qui marquait

quelque sentiment d'effroi, il nous dit rapidement que c'étaient les

mousquetaires et tous les autres officiers de la cour, lesquels avaient

accoutumé d'entrer à la comédie sans payer, qui menaient ce vacarme,

parce que lui, Molière, avait obtenu un ordre du roi de les obliger à

ne plus passer sans cracher au bassinet, et que nonobstant cet ordre,

ils voulaient forcer l'entrée et venaient de tuer le suisse, qui se

défendait avec sa hallebarde. Comme il parlait encore, la porte éclata

comme poussée par le bélier d'une machine de guerre, et les furieux se

précipitèrent en tumulte. Les seigneurs de la scène et les dames des

loges se levèrent pour s'enfuir devant ces forcenés, et le désordre

eût été extrême si Béjart, qui était habillé en Géronte pour la pièce

qu'on allait jouer, ne s'était présenté sur le théâtre. Alors ce

jeune comédien, dont on pouvait connaître, sous le fard et les rides

ajoutées, le teint frais et vermeil, levant les bras et tremblant des

genoux à la façon des vieillards, cria lamentablement:

—Eh! messieurs, épargnez du moins un malheureux qui n'a plus que

quelques jours à vivre!

Ce compliment si bouffon dans une bouche si jeune arrêta la fureur de

ceux que la force n'avait pas contenus, et les rires se mêlant à la

réflexion sur ce qu'ils avaient osé, malgré les volontés du roi, ils

demeurèrent un moment confus, puis enfin se retirèrent.

Aussitôt, entraînant Angélique, je passai derrière le théâtre dans le

dessein de parler plus longuement avec Molière. Mais que devînmes-nous

quand, dans un corridor, nous nous trouvâmes subitement en face d'une

femme en grand habit, qui faisait l'éplorée et poussait de grands

cris en montrant un mur qui, à la vérité, pouvait paraître assez

extraordinaire, puisque par un prestige diabolique sa partie inférieure

s'agitait sous les apparences d'un haut de chausses de velours noir et

de deux jambes, tandis que de ses profondeurs on entendait sortir une

voix lamentable, de sorte que l'on pouvait dire, cette fois, ainsi que

dans l'Écriture, que les pierres elles-mêmes criaient.

Dans ce moment, je vis Angélique faire le plus sérieusement du monde

la révérence à la dame hurlante, qui était Mme du Fresnoy, venue à la

comédie avec son mari, lequel dans sa frayeur de la soldatesque avait

voulu s'enfuir par un trou dans le mur du Palais-Royal, et y serait

parvenu, en effet, puisque sa tête et ses bras avaient passé, si le

reste eût voulu suivre. Il se démenait comme un possédé, jurant qu'il

avait du crédit, que les comédiens le lui payeraient et que c'était un

affront qu'ils avaient voulu lui faire en face. Cependant je crois que,

pour l'heure, il songeait à autre chose qu'à son visage.

Des gagistes arrivaient qui agrandirent le trou et dégagèrent le

commis de M. de Louvois. C'est alors que j'eus l'honneur d'apercevoir

directement ce cousin sur lequel nous fondions tant d'espérances et

dont les traits bouffis et la perruque poudrée de poussière de chaux

et de petit moellons me parurent cependant respirer la dignité la plus

grande et la moins murée qui fût, tant le physique de ceux que l'on

croit les dispensateurs de la fortune se présente aimable, malgré tout,

à ceux, comme moi, qui n'ont jamais été gâtés par les faveurs de la

capricieuse déesse.

—Eh! monsieur! disait Mme du Fresnoy, outrée, est-ce là une façon de

sortir de la comédie pour un homme de votre sorte?

—Morbleu! Madame, jurait le mari, est-ce une façon d'entrer à ces

furieux-là? Je le dirai à M. de Louvois, et il leur fera bien voir...

—Madame, soupirait Angélique, souffrez que je présente M. le chevalier

de La Fontette, mon époux, à M. du Fresnoy, dont la cour et la ville

célèbrent le mérite...

—Ouais! pensais-je en considérant Mme du Fresnoy, que je trouvais

pourvue de plus d'attraits qu'il n'était nécessaire à un barbon de

cette espèce; il me semble que mon cousin doit bien de l'obligation de

ce mérite-là à la figure de sa femme.

La sottise du mari et la beauté de son épouse me donnaient une

meilleure idée du crédit de nos parents que tous les discours innocents

d'Angélique.

XXII

LE PÉDANT MALAVISÉ

Nous ne manquâmes pas, Angélique et moi, d'aller dès le lendemain chez

Mme du Fresnoy, dans le dessein de lui rendre nos devoirs et pour voir,

en même temps, si, par le moyen de son crédit, nous ne pourrions pas

être mis enfin en possession de cet emploi qui, aux yeux de mon épouse,

ne comptait que comme un premier pas vers celui de secrétaire d'État,

pour le moins, ou de surintendant.

Nous trouvâmes cette dame dans un appartement fort propre et meublé

d'une manière assez magnifique. Elle était assise à sa toilette et

si occupée à se parer qu'elle prit à peine le soin de demander au

petit laquais qu'on nous apportât des sièges, encore ce ne furent que

des chaises sans bras, ce dont Angélique parût mortifiée, car elle

était attentive à ces sortes de choses et fort exacte à observer les

traitements qu'il fallait faire selon les personnes et leur condition.

Une fille suivante accommodait la tête de notre cousine d'une façon qui

parût nouvelle, car nous vîmes que les cheveux étaient coupés de chaque

côté d'étage en étage avec de grosses boucles rondes d'un air assez

négligé, qui lui donnaient la meilleure grâce du monde. Mme du Fresnoy

considérant de côté Angélique et remarquant qu'elle avait encore des

_bouffons_ sur les oreilles, lui dit un peu sèchement qu'on voyait

bien qu'elle venait de la province et que ces petites frisures rangées

étaient justement à la mode du temps du roi Guillemot.

—Il ne faut pas, continua-t-elle, tenir cela pour des chansons, et il

n'y a rien de si fâcheux pour une tête, même remplie des idées les plus

sublimes, que d'avoir le dessus hideux ou négligé. C'est par le soin

qu'elle prend de son ajustement qu'une femme se pousse dans le monde.

Je n'entrais point tant dans ce sentiment-là et, jugeant qu'il

s'agissait un peu trop de la tête dans les leçons que sa parente

donnait à l'innocente Angélique, je commençai d'en ressentir un peu

d'ennui et quelques inquiétudes pour mon front.

Cependant nous nous mîmes insensiblement à entretenir Mme du Fresnoy du

sujet de notre visite, et Mme de La Fontette, ma femme, partit de là

pour faire un petit discours qui marquait tant d'obligeance pour moi et

me montrait si honnête homme et d'une manière si éclatante qu'il n'y

eût eu personne, à l'entendre, qui ne crût que j'effaçais les esprits

des sept Sages, ou plutôt qui n'augurât que nous n'étions mariés que

depuis quelques semaines.

—Cela est bon, dit la dame, et il faut bien que Monsieur ait du

mérite, puisque sa femme même en convient; mais n'est-il pas comédien,

sous le nom de Bellefleur?

—Madame, répondis-je, songez qu'il n'y a pas d'homme qui soit si

propre qu'un comédien à remplir en ce monde les emplois les plus

divers, puisque, passant indifféremment des états les plus vils aux

rangs les plus élevés, il peut, dans la même soirée et pour peu que

l'on joue des pièces différentes, être un valet, un roi, un amant

heureux ou un mari dupé, un Géronte ou un Valère, et ne pensez-vous pas

que l'art de présenter au public tant de visages ne soit tout justement

le plus propre pour bien disposer un homme à faire figure dans le monde?

—Mais le dos, Monsieur, répliquait-elle, le dos qu'en faites-vous?

J'allais lui protester que je ne l'entendais pas, mais au vrai je

savais bien où était l'enclouure, puisque cette question des coups de

bâton empêchait, dans le même temps, le grand Molière de rentrer à

l'Académie, où on lui avait fait savoir qu'il serait reçu, pourvu qu'il

quittât les emplois à nasardes et à rossées; mais, dans ce moment, la

porte s'ouvrit toute grande, de la manière qu'elles font devant les

seigneurs d'importance, et nous vîmes entrer un gros homme aux yeux

têtus qui remplit tout aussitôt la chambre où nous nous trouvions, tant

il remuait en faisant de grands pas et de grands bras.

Mme du Fresnoy s'étant levée avec de belles révérences et en mettant

du «monseigneur» entre chacun, je pense, de ses mots, nous connûmes à

ce coup que c'était là ce grand ministre dont la renommée célébrait en

tous lieux la puissance et l'orgueil, M. de Louvois, pour tout dire,

et je crois bien qu'Angélique dut jurer en elle-même que notre fortune

avait, à cette heure, assez bonne mine.

Cependant l'honnêteté et la retenue nous commandaient de nous retirer,

d'autant que notre cousine ne songeait point du tout à nous présenter

à ce potentat, mais comme nous préparions notre sortie et qu'Angélique

ramenait déjà ses jupes pour saluer, Mme du Fresnoy, sans doute dans la

pensée de faire la bonne mère, dit tout d'un coup qu'il fallait que Mme

de La Fontette vît son fils et que monseigneur le voudrait bien, ce qui

me fit faire réflexion que ce monseigneur pouvait bien avoir quelque

part à ce fils-là, car de croire que l'on tirât pour nous exprès de

sa chambre le jeune fils de M. du Fresnoy ne me vint pas à l'esprit,

l'espace d'un soupir.

Cet enfant cependant parut devant nous, conduit par un précepteur

en soutanelle, et si pénétré d'humanités, qu'on voyait bien qu'il

en était devenu une bête. Il fit, comme il devait, de grandes

inclinaisons de son long corps en contraignant à les imiter son élève,

qui était un bon garçon réjoui et plus propre à pousser la charrue dans

les guérets qu'à réciter les maximes de M. de Despautères, ou à faire

des cérémonies avec les grands.

Mais Mme du Fresnoy ayant dit au pédant qu'il fallait que M. du

Tailli—on appelait ainsi ce fils, en attendant sans doute que M. de

Louvois lui achetât une terre titrée—récitât quelque petite galanterie

de ce qu'il avait appris ces temps derniers, M. Babouin, c'était le nom

du maître, assura qu'il n'y avait qu'à faire des questions au jeune

homme et que celui-ci y répondrait de façon à contenter, pourvu que ce

fût en latin, parce qu'il ne se servait pas d'un autre langage quand

ils étaient entre eux. Là-dessus, ayant fait se tenir droit devant lui

le petit garçon, il prit justement la mine que font les grues au bord

des fleuves, quand avec leurs becs, elles attendent les poissons, et

demanda:

—_Quem habuit successorem Belus, rex Assyriorum?_ (Qui eut pour

successeur Belus, roi d'Assyrie?)

L'enfant répondit sans délai:

—_Ninum._ (Ninus.)

Mais soit qu'il eût prononcé ce latin trop à la romaine en arrondissant

l'_u_ et sans faire assez sonner l'_m_; soit plutôt que le souvenir

de certains discours qu'il avait surpris dans les cuisines ou les

antichambres lui troublât la mémoire, M. du Tailli prononça ce nom du

babylonien tout justement comme celui d'une beauté qui, pour n'être

pas si ancienne que cette dynastie, comptait déjà cependant quelques

lustres, je veux parler de Mlle de l'Enclos, nommée familièrement

_Ninon_, pour laquelle le ministre avait réellement montré quelques

complaisances, qui n'avaient point été du goût de Mme du Fresnoy. Nous

demeurions cois, sans paraître avoir entendu, mais M. de Louvois, qui

ne savait pas bien l'art de dissimuler, ou qui s'en souciait peu,

marqua d'abord quelque étonnement, fronça ses gros sourcils, ouvrit la

bouche, puis, se souvenant peut-être de cette maxime du sage que le

silence est d'or, il la referma et la porte sur lui.

—Il faut que vous soyez bien impertinent, monsieur Babouin, disait la

cousine, pour entretenir votre élève des folies de M. de Louvois et

lui enseigner ainsi le nom d'une personne dont les mœurs ne sont pas

trop bonnes, bien qu'elle soit de condition et fille de gentilhomme.

—Je vous proteste, Madame, s'écriait le pédant, qu'il n'y a rien qui

soit si éloigné de ma pensée que de laisser connaître à M. du Tailli le

nom de quelque dame que ce soit. La chronologie des rois d'Assyrie...

—Allez, Monsieur; c'est se moquer et vous allez tout à l'heure donner

le fouet à ce petit garçon pour vous apprendre à en user si mal avec

lui.

—Pardi! criait le pauvre enfant, si l'on me fouette parce que je parle

de Ninus, que fera-t-on à M. de Louvois, lui qui parle à Ninon?

—Fi! mon cousin! soupirait Angélique, convient-il de mêler à votre

babillage le nom d'un grand ministre, et qu'a de commun le fouet que

vous aurez avec les discours que celui-ci peut tenir.

—Morbleu! pensais-je, il faut que j'aille conter cette aventure-là à

Molière, et je veux être un sot s'il n'en tire quelque scène plaisante

pour une de ses farces.

XXIII

LA MORT DE MOLIÈRE

Angélique, toujours poursuivie par ses visions de fortune et de

grandeur, ne quittait presque point Versailles, où elle était assidue

comme si elle eût été déjà pourvue d'une charge à la cour, et je crois

qu'elle avait quelquefois l'insigne honneur d'aider sa cousine, Mme

du Fresnoy, dans cet emploi de dame du lit de la reine, que M. de

Louvois avait inventé pour cette belle, bien qu'elle fût fille d'un

mousquetaire à genoux, pour dire honnêtement le mot d'apothicaire.

Pour moi, qui ne prisais pas tant la satisfaction d'être poussé par

les seigneurs dans l'antichambre du Roi, et repoussé par les suisses

sur les degrés du grand escalier, sans autre contentement que d'avoir

à faire bien des salutations à des gens qui ne me les rendaient point,

je demeurais à Paris, m'attachant principalement à rendre des soins à

Molière, dont les bontés qu'il faisait paraître à mon endroit étaient

les plus rares du monde. C'était le temps qu'il venait d'achever son

_Malade imaginaire_, et véritablement on peut dire que ce n'était pas

une imagination pour lui d'être malade, car depuis longtemps déjà il

était travaillé d'une fluxion qui l'incommodait à un point qu'on ne

peut dire. Cependant, comme il craignait qu'on ne s'aperçût dans le

public des efforts de poitrine que le mal l'obligeait de faire et

qu'il ne pouvait consentir à renoncer à une profession où son nom seul

faisait vivre plus de cent personnes avec lui, on observa par la suite

qu'il avait soin d'insinuer dans les pièces quelque petite réflexion

sur sa toux, afin de la mettre par là sur le compte du personnage

plutôt que du poumon.

Malgré cela, il donna beaucoup d'attention à bien conduire sa troupe

durant qu'on répétait les scènes de cet ouvrage comique, veillant à

ce que Mlle Molière, qui faisait Angélique, ne fût pas, comme à son

ordinaire, trop parée pour le personnage, que Mlle Beauval n'invectivât

pas trop, selon sa coutume, les comédiens qui jouaient avec elle et

qu'elle donnât plus de vivacité au rôle de Toinette. Pour Beauval, le

mari, en habit de Diafoirus comme sous le sien propre, il remplissait

l'emploi de niais d'une manière telle qu'il n'y avait rien à lui

remontrer là-dessus; enfin, La Grange paraissait, en Cléante, d'un

caractère si noble et si aisé, qu'on ne pouvait souhaiter un amoureux

plus discret ni plus éloquent. Comme certain gagiste, qui devait faire

le personnage de M. Fleurant, s'était trouvé incommodé, Molière m'avait

demandé d'occuper sa place, et j'y avais consenti avec bien de la joie,

mais en prenant garde qu'Angélique n'en sût rien, car elle n'eût pas

manqué de trouver abominable que je remplisse un emploi d'apothicaire,

étant, comme j'avais l'honneur d'être, si proche parent de Mme du

Fresnoy.

A la première représentation qui eut lieu le 10 de février de l'année

1673, la pièce eut l'applaudissement ordinaire que l'on donnait aux

ouvrages du moderne Térence. Je soupai, ce soir-là, avec Molière, qui

avait pris sa robe de chambre, et qui m'interrogea sur ce qu'on pensait

de sa pièce dans le public, et principalement parmi les comédiens,

parce qu'il savait que c'était là que les critiques étaient les plus

fortes. Je lui dis que ses comédies avaient toujours une heureuse

réussite à les regarder de près, et qu'elles étaient comme un vin

excellent et d'un goût délicat, dont la bonté paraît plus grande à

mesure qu'on l'essaie mieux. Je l'engageai en même temps à composer

quelque lettre-préface ou quelque apologie, pour montrer ce qu'il avait

voulu faire, et nous donner son opinion sur les règles du théâtre.

—Un temps viendra, me dit-il, de faire imprimer mes remarques sur les

pièces que j'ai faites; mais présentement il n'y faut pas songer, et

peut-être sera-t-il bientôt plus nécessaire de m'occuper de choses plus

graves.

Marquant ainsi les sentiments d'un bon chrétien et sa résignation aux

volontés du Seigneur. Après cela, il me commanda de manger, parce

que je devais avoir appétit. Je voulus lui donner un bouillon, dont

Mlle Molière avait fait monter une provision, et où elle s'entendait

parfaitement, mais il refusa parce qu'il le trouvait trop substantiel.

—Eh non! les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi:

vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi

plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.

Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se

fit mettre au lit, après avoir envoyé demander à sa femme un oreiller

rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir.

—Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve

volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur: il ne

faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.

Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du _Malade

imaginaire_, je trouvai Molière fort tourmenté de son rhume. Je lui

observai qu'il me paraissait plus mal que la veille.

—Cela est vrai; j'ai un froid qui me tue.

J'allai chercher Mlle Molière qui vint avec Baron; ils furent tous deux

bien touchés de l'état où ils le voyaient, et lui s'en étant aperçu

commença de parler si doucement qu'on pouvait douter si c'était une

parole humaine, la plainte étouffée de quelque Prométhée vaincu par le

vautour. Pourtant tous deux ne laissèrent pas que de l'entendre et,

pour moi, ces paroles sont demeurées dans ma mémoire à la manière de

ces épitaphes antiques, qu'un stylet gravait sur un inaltérable airain.

Molière disait:

—«Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je

me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines

sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je

vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre

les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de

relâche.»

Il s'arrêta un peu comme s'il réfléchissait à ce qu'il avait dit, puis

estimant peut-être qu'il avait trop laissé paraître sa pensée, il

ajouta:

—Mais qu'un homme souffre avant de mourir.—Cependant je sens bien que

je finis.

Je connus alors que rien n'avait échappé à ses regards observateurs des

intrigues criminelles de ce Baron qu'il avait comblé de bienfaits, et

de cette Armande si particulièrement chérie.

Aucun des deux ne s'attendait à un pareil discours, et, par confusion

aussi bien que par artifice, ils feignirent de n'y démêler que les

murmures d'un malade au lieu des reproches d'un époux justement irrité.

S'étant donc approchés, ils le conjurèrent avec des larmes de ne pas

jouer ce jour-là et de prendre du repos.

—Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers

qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si on ne joue

pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul

jour, le pouvant faire absolument. Pourtant il faut que l'on commence

la comédie à quatre heures, sans cela, je ne puis m'y trouver et il

faudra rendre l'argent. Dites-le aux comédiens, et qu'ils soient prêts,

avec les lustres allumés et la toile levée.

Dès que l'heure fut arrivée, j'envoyai chercher les porteurs pour le

mener au théâtre. Il n'eut pas grand mal à s'habiller pour faire le

personnage d'Argan, s'étant contenté de garder sa robe de chambre

de vrai malade pour représenter celui qu'il figurait imaginaire.

J'observais, durant qu'il jouait, son air et son visage et, voyant bien

que les cris et les lamentations qu'il faisait n'étaient pas feints,

je sentais une fureur intime contre ce public qui se divertissait à le

voir contrefaire ainsi le malade à la perfection, et jetait de grands

éclats de rire chaque fois que la douleur lui tirait une grimace. Les

choses cependant allèrent assez bien pour commencer, et j'augurai

mieux de l'issue en le voyant tempêter d'un si bon courage contre les

impertinences de Toinette, mais, quand il passa derrière le théâtre,

après le second acte, je connus bien qu'il y avait quelque chose de

détraqué dans la machine, et que ce n'étaient point ni les Mores

dansants ni les singes sautants de l'intermède qui pourraient cacher à

cet homme-là une figure qu'il avait devant les yeux et qui ne laisse

plus distraire d'elle sitôt qu'on a dû la regarder un peu fixement.

Quand il en vint, dans sa scène avec Béralde, à ce qu'Argan dit de

Molière lui-même et que les médecins devaient l'abandonner en cas qu'il

fût malade, et que Béralde lui répliqua que Molière ne leur demanderait

point de secours, il me sembla qu'il pâlissait. Mais, dans le moment

même, me souvenant de mon rôle de Fleurant, j'entrai avec ma seringue

et je ne m'occupai plus que de bien jouer, car, pour nous autres, la

semblance du théâtre étouffe toujours toutes les réalités de la vie.

Cependant, un peu après, étant revenu derrière mon portant, j'attachai

de nouveau mes regards sur Molière, et je fus dans la dernière

épouvante de voir qu'il agonisait, en quelque sorte, sur la scène et

dans son fauteuil d'Argan. C'était juste le moment où celui-ci disait:

«_Je sens déjà la médecine qui se venge._»

Mais que devins-je en entendant celui que je considérais plus comme un

demi-dieu que comme un mortel, s'écrier: «qu'il avait un voile devant

les yeux», qu'il souffrait «de maux de cœur», «de lassitude dans

tous les membres», «de douleurs dans le ventre comme si c'étaient des

coliques» et que je reconnus l'expression parfaite des incommodités

qu'il endurait d'habitude et dont il m'avait fait, par privilège, la

confidence? Je doutai alors si Mlle Molière, en raillant les maux dont

il se plaignait et en refusant, par étourderie et indifférence, de

prendre en recommandation la présence de son mal, ne lui avait pas

donné d'abord cette idée d'un malade qu'on ne croit point tel et qu'on

moque, pour éviter la nécessité fâcheuse de lui donner trop de soins,

idée que, pour les besoins de son art et par l'effet de l'inclination

naturelle de son esprit, il avait par la suite tournée en farce pour en

amuser le parterre.

Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle · 第 7 / 10 段