où l'on joue les personnages les plus opposés et les moins prévus, et
je ne m'étonne plus après cela que, gentilhomme comme vous l'êtes et
portant le nom de chevalier de La Fontette, vous soyez devenu comédien
sous celui de Bellefleur.
—Mais, répondis-je, quelle erreur vous fait imaginer que la profession
de comédien soit comme celle de marchand qui déroge à la noblesse,
et pensez-vous que La Thorillière, Brécourt ou du Croisy soient des
croquants?
«Je veux, poursuivis-je, vous montrer clairement que rien n'est si
éloigné de la vérité qu'une pareille croyance et, remettant à demain
notre visite à Mme du Fresnoy, je prétends vous conduire à l'instant à
la comédie que je sais que l'on donne aujourd'hui, et où vous verrez
sur la scène des hommes de condition qui, à l'encontre de ce que font
d'ordinaire les autres, vous divertiront parfaitement.»
Qu'un jeune époux a de pouvoir sur un cœur qui vient de s'ouvrir!
Angélique qui, peut-être, six mois plus tard, eût repoussé sans
ménagements l'idée de remettre seulement d'une heure une visite si
nécessaire, souscrivit ce jour-là sans dispute à mon désir, et j'eus
la satisfaction d'amener ma femme dans l'endroit où si souvent j'avais
aidé à tromper des maris.
M'étant donc fait reconnaître du portier, qui était à l'entrée des
comédiens, je pénétrai avec Angélique dans le temple de Thalie, par le
derrière du théâtre; mais nous trouvâmes dans la salle un mouvement
singulier, et nous entendîmes du côté de la grand'porte un tumulte
si effroyable qu'il semblait que toutes les furies se battissent
ensemble dans une antichambre d'enfer. Dans ce moment, Molière parut
au milieu du parterre, et m'apercevant avec Angélique qui marquait
quelque sentiment d'effroi, il nous dit rapidement que c'étaient les
mousquetaires et tous les autres officiers de la cour, lesquels avaient
accoutumé d'entrer à la comédie sans payer, qui menaient ce vacarme,
parce que lui, Molière, avait obtenu un ordre du roi de les obliger à
ne plus passer sans cracher au bassinet, et que nonobstant cet ordre,
ils voulaient forcer l'entrée et venaient de tuer le suisse, qui se
défendait avec sa hallebarde. Comme il parlait encore, la porte éclata
comme poussée par le bélier d'une machine de guerre, et les furieux se
précipitèrent en tumulte. Les seigneurs de la scène et les dames des
loges se levèrent pour s'enfuir devant ces forcenés, et le désordre
eût été extrême si Béjart, qui était habillé en Géronte pour la pièce
qu'on allait jouer, ne s'était présenté sur le théâtre. Alors ce
jeune comédien, dont on pouvait connaître, sous le fard et les rides
ajoutées, le teint frais et vermeil, levant les bras et tremblant des
genoux à la façon des vieillards, cria lamentablement:
—Eh! messieurs, épargnez du moins un malheureux qui n'a plus que
quelques jours à vivre!
Ce compliment si bouffon dans une bouche si jeune arrêta la fureur de
ceux que la force n'avait pas contenus, et les rires se mêlant à la
réflexion sur ce qu'ils avaient osé, malgré les volontés du roi, ils
demeurèrent un moment confus, puis enfin se retirèrent.
Aussitôt, entraînant Angélique, je passai derrière le théâtre dans le
dessein de parler plus longuement avec Molière. Mais que devînmes-nous
quand, dans un corridor, nous nous trouvâmes subitement en face d'une
femme en grand habit, qui faisait l'éplorée et poussait de grands
cris en montrant un mur qui, à la vérité, pouvait paraître assez
extraordinaire, puisque par un prestige diabolique sa partie inférieure
s'agitait sous les apparences d'un haut de chausses de velours noir et
de deux jambes, tandis que de ses profondeurs on entendait sortir une
voix lamentable, de sorte que l'on pouvait dire, cette fois, ainsi que
dans l'Écriture, que les pierres elles-mêmes criaient.
Dans ce moment, je vis Angélique faire le plus sérieusement du monde
la révérence à la dame hurlante, qui était Mme du Fresnoy, venue à la
comédie avec son mari, lequel dans sa frayeur de la soldatesque avait
voulu s'enfuir par un trou dans le mur du Palais-Royal, et y serait
parvenu, en effet, puisque sa tête et ses bras avaient passé, si le
reste eût voulu suivre. Il se démenait comme un possédé, jurant qu'il
avait du crédit, que les comédiens le lui payeraient et que c'était un
affront qu'ils avaient voulu lui faire en face. Cependant je crois que,
pour l'heure, il songeait à autre chose qu'à son visage.
Des gagistes arrivaient qui agrandirent le trou et dégagèrent le
commis de M. de Louvois. C'est alors que j'eus l'honneur d'apercevoir
directement ce cousin sur lequel nous fondions tant d'espérances et
dont les traits bouffis et la perruque poudrée de poussière de chaux
et de petit moellons me parurent cependant respirer la dignité la plus
grande et la moins murée qui fût, tant le physique de ceux que l'on
croit les dispensateurs de la fortune se présente aimable, malgré tout,
à ceux, comme moi, qui n'ont jamais été gâtés par les faveurs de la
capricieuse déesse.
—Eh! monsieur! disait Mme du Fresnoy, outrée, est-ce là une façon de
sortir de la comédie pour un homme de votre sorte?
—Morbleu! Madame, jurait le mari, est-ce une façon d'entrer à ces
furieux-là? Je le dirai à M. de Louvois, et il leur fera bien voir...
—Madame, soupirait Angélique, souffrez que je présente M. le chevalier
de La Fontette, mon époux, à M. du Fresnoy, dont la cour et la ville
célèbrent le mérite...
—Ouais! pensais-je en considérant Mme du Fresnoy, que je trouvais
pourvue de plus d'attraits qu'il n'était nécessaire à un barbon de
cette espèce; il me semble que mon cousin doit bien de l'obligation de
ce mérite-là à la figure de sa femme.
La sottise du mari et la beauté de son épouse me donnaient une
meilleure idée du crédit de nos parents que tous les discours innocents
d'Angélique.
XXII
LE PÉDANT MALAVISÉ
Nous ne manquâmes pas, Angélique et moi, d'aller dès le lendemain chez
Mme du Fresnoy, dans le dessein de lui rendre nos devoirs et pour voir,
en même temps, si, par le moyen de son crédit, nous ne pourrions pas
être mis enfin en possession de cet emploi qui, aux yeux de mon épouse,
ne comptait que comme un premier pas vers celui de secrétaire d'État,
pour le moins, ou de surintendant.
Nous trouvâmes cette dame dans un appartement fort propre et meublé
d'une manière assez magnifique. Elle était assise à sa toilette et
si occupée à se parer qu'elle prit à peine le soin de demander au
petit laquais qu'on nous apportât des sièges, encore ce ne furent que
des chaises sans bras, ce dont Angélique parût mortifiée, car elle
était attentive à ces sortes de choses et fort exacte à observer les
traitements qu'il fallait faire selon les personnes et leur condition.
Une fille suivante accommodait la tête de notre cousine d'une façon qui
parût nouvelle, car nous vîmes que les cheveux étaient coupés de chaque
côté d'étage en étage avec de grosses boucles rondes d'un air assez
négligé, qui lui donnaient la meilleure grâce du monde. Mme du Fresnoy
considérant de côté Angélique et remarquant qu'elle avait encore des
_bouffons_ sur les oreilles, lui dit un peu sèchement qu'on voyait
bien qu'elle venait de la province et que ces petites frisures rangées
étaient justement à la mode du temps du roi Guillemot.
—Il ne faut pas, continua-t-elle, tenir cela pour des chansons, et il
n'y a rien de si fâcheux pour une tête, même remplie des idées les plus
sublimes, que d'avoir le dessus hideux ou négligé. C'est par le soin
qu'elle prend de son ajustement qu'une femme se pousse dans le monde.
Je n'entrais point tant dans ce sentiment-là et, jugeant qu'il
s'agissait un peu trop de la tête dans les leçons que sa parente
donnait à l'innocente Angélique, je commençai d'en ressentir un peu
d'ennui et quelques inquiétudes pour mon front.
Cependant nous nous mîmes insensiblement à entretenir Mme du Fresnoy du
sujet de notre visite, et Mme de La Fontette, ma femme, partit de là
pour faire un petit discours qui marquait tant d'obligeance pour moi et
me montrait si honnête homme et d'une manière si éclatante qu'il n'y
eût eu personne, à l'entendre, qui ne crût que j'effaçais les esprits
des sept Sages, ou plutôt qui n'augurât que nous n'étions mariés que
depuis quelques semaines.
—Cela est bon, dit la dame, et il faut bien que Monsieur ait du
mérite, puisque sa femme même en convient; mais n'est-il pas comédien,
sous le nom de Bellefleur?
—Madame, répondis-je, songez qu'il n'y a pas d'homme qui soit si
propre qu'un comédien à remplir en ce monde les emplois les plus
divers, puisque, passant indifféremment des états les plus vils aux
rangs les plus élevés, il peut, dans la même soirée et pour peu que
l'on joue des pièces différentes, être un valet, un roi, un amant
heureux ou un mari dupé, un Géronte ou un Valère, et ne pensez-vous pas
que l'art de présenter au public tant de visages ne soit tout justement
le plus propre pour bien disposer un homme à faire figure dans le monde?
—Mais le dos, Monsieur, répliquait-elle, le dos qu'en faites-vous?
J'allais lui protester que je ne l'entendais pas, mais au vrai je
savais bien où était l'enclouure, puisque cette question des coups de
bâton empêchait, dans le même temps, le grand Molière de rentrer à
l'Académie, où on lui avait fait savoir qu'il serait reçu, pourvu qu'il
quittât les emplois à nasardes et à rossées; mais, dans ce moment, la
porte s'ouvrit toute grande, de la manière qu'elles font devant les
seigneurs d'importance, et nous vîmes entrer un gros homme aux yeux
têtus qui remplit tout aussitôt la chambre où nous nous trouvions, tant
il remuait en faisant de grands pas et de grands bras.
Mme du Fresnoy s'étant levée avec de belles révérences et en mettant
du «monseigneur» entre chacun, je pense, de ses mots, nous connûmes à
ce coup que c'était là ce grand ministre dont la renommée célébrait en
tous lieux la puissance et l'orgueil, M. de Louvois, pour tout dire,
et je crois bien qu'Angélique dut jurer en elle-même que notre fortune
avait, à cette heure, assez bonne mine.
Cependant l'honnêteté et la retenue nous commandaient de nous retirer,
d'autant que notre cousine ne songeait point du tout à nous présenter
à ce potentat, mais comme nous préparions notre sortie et qu'Angélique
ramenait déjà ses jupes pour saluer, Mme du Fresnoy, sans doute dans la
pensée de faire la bonne mère, dit tout d'un coup qu'il fallait que Mme
de La Fontette vît son fils et que monseigneur le voudrait bien, ce qui
me fit faire réflexion que ce monseigneur pouvait bien avoir quelque
part à ce fils-là, car de croire que l'on tirât pour nous exprès de
sa chambre le jeune fils de M. du Fresnoy ne me vint pas à l'esprit,
l'espace d'un soupir.
Cet enfant cependant parut devant nous, conduit par un précepteur
en soutanelle, et si pénétré d'humanités, qu'on voyait bien qu'il
en était devenu une bête. Il fit, comme il devait, de grandes
inclinaisons de son long corps en contraignant à les imiter son élève,
qui était un bon garçon réjoui et plus propre à pousser la charrue dans
les guérets qu'à réciter les maximes de M. de Despautères, ou à faire
des cérémonies avec les grands.
Mais Mme du Fresnoy ayant dit au pédant qu'il fallait que M. du
Tailli—on appelait ainsi ce fils, en attendant sans doute que M. de
Louvois lui achetât une terre titrée—récitât quelque petite galanterie
de ce qu'il avait appris ces temps derniers, M. Babouin, c'était le nom
du maître, assura qu'il n'y avait qu'à faire des questions au jeune
homme et que celui-ci y répondrait de façon à contenter, pourvu que ce
fût en latin, parce qu'il ne se servait pas d'un autre langage quand
ils étaient entre eux. Là-dessus, ayant fait se tenir droit devant lui
le petit garçon, il prit justement la mine que font les grues au bord
des fleuves, quand avec leurs becs, elles attendent les poissons, et
demanda:
—_Quem habuit successorem Belus, rex Assyriorum?_ (Qui eut pour
successeur Belus, roi d'Assyrie?)
L'enfant répondit sans délai:
—_Ninum._ (Ninus.)
Mais soit qu'il eût prononcé ce latin trop à la romaine en arrondissant
l'_u_ et sans faire assez sonner l'_m_; soit plutôt que le souvenir
de certains discours qu'il avait surpris dans les cuisines ou les
antichambres lui troublât la mémoire, M. du Tailli prononça ce nom du
babylonien tout justement comme celui d'une beauté qui, pour n'être
pas si ancienne que cette dynastie, comptait déjà cependant quelques
lustres, je veux parler de Mlle de l'Enclos, nommée familièrement
_Ninon_, pour laquelle le ministre avait réellement montré quelques
complaisances, qui n'avaient point été du goût de Mme du Fresnoy. Nous
demeurions cois, sans paraître avoir entendu, mais M. de Louvois, qui
ne savait pas bien l'art de dissimuler, ou qui s'en souciait peu,
marqua d'abord quelque étonnement, fronça ses gros sourcils, ouvrit la
bouche, puis, se souvenant peut-être de cette maxime du sage que le
silence est d'or, il la referma et la porte sur lui.
—Il faut que vous soyez bien impertinent, monsieur Babouin, disait la
cousine, pour entretenir votre élève des folies de M. de Louvois et
lui enseigner ainsi le nom d'une personne dont les mœurs ne sont pas
trop bonnes, bien qu'elle soit de condition et fille de gentilhomme.
—Je vous proteste, Madame, s'écriait le pédant, qu'il n'y a rien qui
soit si éloigné de ma pensée que de laisser connaître à M. du Tailli le
nom de quelque dame que ce soit. La chronologie des rois d'Assyrie...
—Allez, Monsieur; c'est se moquer et vous allez tout à l'heure donner
le fouet à ce petit garçon pour vous apprendre à en user si mal avec
lui.
—Pardi! criait le pauvre enfant, si l'on me fouette parce que je parle
de Ninus, que fera-t-on à M. de Louvois, lui qui parle à Ninon?
—Fi! mon cousin! soupirait Angélique, convient-il de mêler à votre
babillage le nom d'un grand ministre, et qu'a de commun le fouet que
vous aurez avec les discours que celui-ci peut tenir.
—Morbleu! pensais-je, il faut que j'aille conter cette aventure-là à
Molière, et je veux être un sot s'il n'en tire quelque scène plaisante
pour une de ses farces.
XXIII
LA MORT DE MOLIÈRE
Angélique, toujours poursuivie par ses visions de fortune et de
grandeur, ne quittait presque point Versailles, où elle était assidue
comme si elle eût été déjà pourvue d'une charge à la cour, et je crois
qu'elle avait quelquefois l'insigne honneur d'aider sa cousine, Mme
du Fresnoy, dans cet emploi de dame du lit de la reine, que M. de
Louvois avait inventé pour cette belle, bien qu'elle fût fille d'un
mousquetaire à genoux, pour dire honnêtement le mot d'apothicaire.
Pour moi, qui ne prisais pas tant la satisfaction d'être poussé par
les seigneurs dans l'antichambre du Roi, et repoussé par les suisses
sur les degrés du grand escalier, sans autre contentement que d'avoir
à faire bien des salutations à des gens qui ne me les rendaient point,
je demeurais à Paris, m'attachant principalement à rendre des soins à
Molière, dont les bontés qu'il faisait paraître à mon endroit étaient
les plus rares du monde. C'était le temps qu'il venait d'achever son
_Malade imaginaire_, et véritablement on peut dire que ce n'était pas
une imagination pour lui d'être malade, car depuis longtemps déjà il
était travaillé d'une fluxion qui l'incommodait à un point qu'on ne
peut dire. Cependant, comme il craignait qu'on ne s'aperçût dans le
public des efforts de poitrine que le mal l'obligeait de faire et
qu'il ne pouvait consentir à renoncer à une profession où son nom seul
faisait vivre plus de cent personnes avec lui, on observa par la suite
qu'il avait soin d'insinuer dans les pièces quelque petite réflexion
sur sa toux, afin de la mettre par là sur le compte du personnage
plutôt que du poumon.
Malgré cela, il donna beaucoup d'attention à bien conduire sa troupe
durant qu'on répétait les scènes de cet ouvrage comique, veillant à
ce que Mlle Molière, qui faisait Angélique, ne fût pas, comme à son
ordinaire, trop parée pour le personnage, que Mlle Beauval n'invectivât
pas trop, selon sa coutume, les comédiens qui jouaient avec elle et
qu'elle donnât plus de vivacité au rôle de Toinette. Pour Beauval, le
mari, en habit de Diafoirus comme sous le sien propre, il remplissait
l'emploi de niais d'une manière telle qu'il n'y avait rien à lui
remontrer là-dessus; enfin, La Grange paraissait, en Cléante, d'un
caractère si noble et si aisé, qu'on ne pouvait souhaiter un amoureux
plus discret ni plus éloquent. Comme certain gagiste, qui devait faire
le personnage de M. Fleurant, s'était trouvé incommodé, Molière m'avait
demandé d'occuper sa place, et j'y avais consenti avec bien de la joie,
mais en prenant garde qu'Angélique n'en sût rien, car elle n'eût pas
manqué de trouver abominable que je remplisse un emploi d'apothicaire,
étant, comme j'avais l'honneur d'être, si proche parent de Mme du
Fresnoy.
A la première représentation qui eut lieu le 10 de février de l'année
1673, la pièce eut l'applaudissement ordinaire que l'on donnait aux
ouvrages du moderne Térence. Je soupai, ce soir-là, avec Molière, qui
avait pris sa robe de chambre, et qui m'interrogea sur ce qu'on pensait
de sa pièce dans le public, et principalement parmi les comédiens,
parce qu'il savait que c'était là que les critiques étaient les plus
fortes. Je lui dis que ses comédies avaient toujours une heureuse
réussite à les regarder de près, et qu'elles étaient comme un vin
excellent et d'un goût délicat, dont la bonté paraît plus grande à
mesure qu'on l'essaie mieux. Je l'engageai en même temps à composer
quelque lettre-préface ou quelque apologie, pour montrer ce qu'il avait
voulu faire, et nous donner son opinion sur les règles du théâtre.
—Un temps viendra, me dit-il, de faire imprimer mes remarques sur les
pièces que j'ai faites; mais présentement il n'y faut pas songer, et
peut-être sera-t-il bientôt plus nécessaire de m'occuper de choses plus
graves.
Marquant ainsi les sentiments d'un bon chrétien et sa résignation aux
volontés du Seigneur. Après cela, il me commanda de manger, parce
que je devais avoir appétit. Je voulus lui donner un bouillon, dont
Mlle Molière avait fait monter une provision, et où elle s'entendait
parfaitement, mais il refusa parce qu'il le trouvait trop substantiel.
—Eh non! les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi:
vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi
plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.
Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se
fit mettre au lit, après avoir envoyé demander à sa femme un oreiller
rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir.
—Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve
volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur: il ne
faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.
Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du _Malade
imaginaire_, je trouvai Molière fort tourmenté de son rhume. Je lui
observai qu'il me paraissait plus mal que la veille.
—Cela est vrai; j'ai un froid qui me tue.
J'allai chercher Mlle Molière qui vint avec Baron; ils furent tous deux
bien touchés de l'état où ils le voyaient, et lui s'en étant aperçu
commença de parler si doucement qu'on pouvait douter si c'était une
parole humaine, la plainte étouffée de quelque Prométhée vaincu par le
vautour. Pourtant tous deux ne laissèrent pas que de l'entendre et,
pour moi, ces paroles sont demeurées dans ma mémoire à la manière de
ces épitaphes antiques, qu'un stylet gravait sur un inaltérable airain.
Molière disait:
—«Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je
me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines
sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je
vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre
les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de
relâche.»
Il s'arrêta un peu comme s'il réfléchissait à ce qu'il avait dit, puis
estimant peut-être qu'il avait trop laissé paraître sa pensée, il
ajouta:
—Mais qu'un homme souffre avant de mourir.—Cependant je sens bien que
je finis.
Je connus alors que rien n'avait échappé à ses regards observateurs des
intrigues criminelles de ce Baron qu'il avait comblé de bienfaits, et
de cette Armande si particulièrement chérie.
Aucun des deux ne s'attendait à un pareil discours, et, par confusion
aussi bien que par artifice, ils feignirent de n'y démêler que les
murmures d'un malade au lieu des reproches d'un époux justement irrité.
S'étant donc approchés, ils le conjurèrent avec des larmes de ne pas
jouer ce jour-là et de prendre du repos.
—Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers
qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si on ne joue
pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul
jour, le pouvant faire absolument. Pourtant il faut que l'on commence
la comédie à quatre heures, sans cela, je ne puis m'y trouver et il
faudra rendre l'argent. Dites-le aux comédiens, et qu'ils soient prêts,
avec les lustres allumés et la toile levée.
Dès que l'heure fut arrivée, j'envoyai chercher les porteurs pour le
mener au théâtre. Il n'eut pas grand mal à s'habiller pour faire le
personnage d'Argan, s'étant contenté de garder sa robe de chambre
de vrai malade pour représenter celui qu'il figurait imaginaire.
J'observais, durant qu'il jouait, son air et son visage et, voyant bien
que les cris et les lamentations qu'il faisait n'étaient pas feints,
je sentais une fureur intime contre ce public qui se divertissait à le
voir contrefaire ainsi le malade à la perfection, et jetait de grands
éclats de rire chaque fois que la douleur lui tirait une grimace. Les
choses cependant allèrent assez bien pour commencer, et j'augurai
mieux de l'issue en le voyant tempêter d'un si bon courage contre les
impertinences de Toinette, mais, quand il passa derrière le théâtre,
après le second acte, je connus bien qu'il y avait quelque chose de
détraqué dans la machine, et que ce n'étaient point ni les Mores
dansants ni les singes sautants de l'intermède qui pourraient cacher à
cet homme-là une figure qu'il avait devant les yeux et qui ne laisse
plus distraire d'elle sitôt qu'on a dû la regarder un peu fixement.
Quand il en vint, dans sa scène avec Béralde, à ce qu'Argan dit de
Molière lui-même et que les médecins devaient l'abandonner en cas qu'il
fût malade, et que Béralde lui répliqua que Molière ne leur demanderait
point de secours, il me sembla qu'il pâlissait. Mais, dans le moment
même, me souvenant de mon rôle de Fleurant, j'entrai avec ma seringue
et je ne m'occupai plus que de bien jouer, car, pour nous autres, la
semblance du théâtre étouffe toujours toutes les réalités de la vie.
Cependant, un peu après, étant revenu derrière mon portant, j'attachai
de nouveau mes regards sur Molière, et je fus dans la dernière
épouvante de voir qu'il agonisait, en quelque sorte, sur la scène et
dans son fauteuil d'Argan. C'était juste le moment où celui-ci disait:
«_Je sens déjà la médecine qui se venge._»
Mais que devins-je en entendant celui que je considérais plus comme un
demi-dieu que comme un mortel, s'écrier: «qu'il avait un voile devant
les yeux», qu'il souffrait «de maux de cœur», «de lassitude dans
tous les membres», «de douleurs dans le ventre comme si c'étaient des
coliques» et que je reconnus l'expression parfaite des incommodités
qu'il endurait d'habitude et dont il m'avait fait, par privilège, la
confidence? Je doutai alors si Mlle Molière, en raillant les maux dont
il se plaignait et en refusant, par étourderie et indifférence, de
prendre en recommandation la présence de son mal, ne lui avait pas
donné d'abord cette idée d'un malade qu'on ne croit point tel et qu'on
moque, pour éviter la nécessité fâcheuse de lui donner trop de soins,
idée que, pour les besoins de son art et par l'effet de l'inclination
naturelle de son esprit, il avait par la suite tournée en farce pour en
amuser le parterre.