prétends auprès de vous mériter quelque chose et, quant aux scrupules
que vous avez, votre père, lui-même, ne prend que trop soin de vous
justifier à tout le monde...»
En parlant ainsi, et par un jeu de scène qui n'était pas indiqué dans
la pièce, je me prosternai à ses pieds, et, saisissant une de ses
belles mains, je la baisai avec une ardeur parfaite.
Ses regards n'annonçaient rien de fatal; elle me dit cependant, sans
prendre cette fois pour truchement le langage de Poquelin.
—Quittez une attitude où je rougis de vous voir, toutefois, puisqu'il
est inutile de vous défendre d'aimer, je ne prétends pas m'opposer à
votre inclination, pourvu qu'elle soit honnête; mais il faut cesser, du
moins pour aujourd'hui, un entretien qui n'a déjà que trop duré...
Elle s'interrompit soudain, et ses yeux, en se jetant avec une vivacité
effrayée vers l'endroit où la galerie s'ouvrait sur cette terrasse que
j'ai dite, m'avertirent d'un péril. Me tournant alors à demi, je vis
M. de la Maisonfort arrêté sur le seuil et montrant un maintien qui
marquait autant d'étonnement que de fureur.
Je balançai un moment si je devais me relever et m'enfuir, ou confesser
dans l'instant même ma flamme à ce seigneur et les projets que j'osais
former; mais Angélique, faisant voir qu'il n'y a rien qui ait tant
d'esprit et d'art qu'une fille sage, quand les intérêts de son cœur
commencent à l'émouvoir, me donna à entendre d'un signe qu'il fallait
demeurer en l'état où je me trouvais, et prenant par l'effet d'une
merveilleuse habileté la parole au moment même, elle me dit avec
une colère bien jouée que «c'en était assez et qu'elle savait bien
que Tircis était un volage qui faisait ses délices d'en conter aux
bergères».
Le père trompé, persuadé par cette parole et cette action que nous
venions de jouer une scène de comédie, et véritablement c'était en
ce moment-là que nous y réussissions le mieux,—cessa de montrer un
visage courroucé, et, s'étant approché, nous dit que les Tircis et les
bergères lui paraissaient des animaux assez fades et qu'il souhaitait
quelque chose de plus hardi et de plus neuf, comme de montrer quelque
tuteur ou quelque père bien dupé.
Nous promîmes à ce bon seigneur, si délicat sur les péripéties, que
nous lui en offririons bientôt une avec un dénouement si neuf qu'il
n'avait jamais été employé sur aucun théâtre et, véritablement, le
mariage comique et sérieux à la fois qui nous unit comme on va voir,
ne s'est pas traité encore sur une scène où l'on peut dire cependant
que tous les ressorts des passions et des mouvements humains ont été
successivement mis en jeu.
XIX
LE NOTAIRE SUPPOSÉ
Quand nous fûmes bien convenus avec Angélique qu'il n'y avait rien
de si nécessaire que de nous marier promptement tous les deux, nous
commençâmes à débattre quelles mesures nous pourrions prendre pour
amener un père fort entêté sur la qualité à consentir que sa fille
épousât Scapin. J'aurais pu, à la vérité, montrer à M. de La Maisonfort
que les planches ne faisaient pas déroger et que le chevalier de La
Fontette avait pu y paraître, tout en demeurant homme de condition,
comme La Thorillière, Brécourt, Hauteroches et quelques autres;
mais Angélique me dit que ce seigneur n'entendrait pas raison sur
ce chapitre, parce qu'il voulait faire d'elle une dame titrée et
qu'elle voyait bien que je ne jouais pas les marquis, même devant les
chandelles.
—Ne prenez point cependant, me dit-elle, l'aveu de cette répugnance
comme une couleur de renoncer au dessein que nous avons formé; mais
cherchons de concert une issue qui nous permette de nous laisser aller
à notre penchant. Je ne sais, continua-t-elle, si je manque, en parlant
ainsi, à la modestie qui doit régler les paroles et les actes d'une
jeune personne, mais je crois que l'on peut dire librement ce l'on
pense, lorsqu'on ne pense rien qui ne soit contraire à la vertu.
Je me prosternai aux pieds d'Angélique, en lui protestant que ma
tendresse était assez délicate pour entendre les sentiments qu'elle
laissait paraître et que, puisqu'elle le voulait ainsi, j'allais tout
préparer pour faire le succès d'un stratagème que je venais d'imaginer.
Ayant donc, dès le lendemain, repris mon cheval qui se plaisait plus
dans les écuries du château que sur les grands chemins, je me rendis à
la ville la plus prochaine, où le don d'une bourse qui contenait cent
pistoles et qui formait tout justement la moitié de mon bien détermina
de me suivre certain Nicodème vêtu de noir et de physique mélancolique
que je ferai connaître tout à l'heure. Je revins au château pour
dîner, sur l'heure de midi, et dès que j'eus expédié mon repas, je
fus, toujours avec mon homme, au-devant de M. de La Maisonfort qui
faisait, en compagnie de sa fille, quelques tours d'allée, sans doute
pour aider à la digestion d'un ragoût de lapin en fricassée dont il
était incommodé pour s'y être trop inconsidérément acharné. J'abordai
ce seigneur d'une manière qui était pour lui plaire, parce qu'elle
sentait son ancienne mode, c'est-à-dire en m'inclinant jusqu'à ce que
ma main droite, dégantée, touchât le sol, et lui ayant dit que mon
acolyte était un camarade fort habile à jouer dans les comédies, que
j'avais fait venir dans le dessein de lui donner un divertissement de
ma façon, je lui demandai congé de tout disposer dans la galerie avec
mademoiselle sa fille pour répéter ce petit morceau.
Mais, soit que la fatigue de son estomac l'indisposât contre toute la
terre, soit, comme je crus, qu'il eût reçu quelques rapports secrets,
touchant mes entretiens avec Angélique, M. de La Maisonfort déclara
tout net qu'il voulait aller avec nous dans la galerie, pour voir de
quelle façon nous conduirions notre répétition. Il me demanda aussi le
nom de mon compagnon, et je lui dis qu'il se nommait la Bazoche, parce
que son emploi était, d'ordinaire, de faire les hommes de robe ou les
tabellions.
Après cela, je donnai à Angélique et à l'inconnu noir un papier sur
lequel j'avais écrit ce qu'ils avaient à dire, et après avoir averti la
Bazoche qu'il ne parût que quand je lui ferais signe, j'exposai à mon
hôte, en ces termes, l'argument de la scène que nous allions jouer pour
lui:
—Imaginez, Monsieur, que je suis un jeune gentilhomme, du nom de La
Fontette, à qui Mademoiselle votre fille a donné dans la vue, bien
qu'il ne brûle pour elle que de l'ardeur la plus pure et la plus
respectueuse. Un père barbare s'oppose à leur union, mais ces honnêtes
et parfaits amants se sont vus réduits à user d'un stratagème pour
s'entretenir librement devant ce Géronte, qui a bien la mine de devoir
être dupé comme il faut.
—Bon, interrompit le seigneur, sur ce pied-là, votre scène me plaît
mieux que vos fades bergeries où l'on ne dit que des chansons. Il n'y a
rien de si réjouissant qu'un père ou un mari à qui l'on fait voir leur
béjaune, et pour moi je n'aime rien tant, après dîner, que s'ils sont
bien attrapés par un fourbe.
—Nous allons donc, lui répondis-je, vous donner bien de la
satisfaction. Commencez, Mademoiselle, sous le nom d'Isabelle, et
songez que je suis présentement Dorante.
ANGÉLIQUE (_lisant sous le nom d'Isabelle_).—Si la modestie ne permet
pas à une jeune fille de déclarer ses sentiments, la sincérité l'oblige
à confesser qu'elle en a pour un cavalier qui a du mérite, et comme
c'est justement l'état où je me vois, j'en éprouve la plus étrange
confusion du monde.
BELLEFLEUR (_lisant sous le nom de Dorante_).—Souffrez, Madame, que
je vous exprime le ravissement où vous me plongez par ce discours. Ne
pensez pas cependant que je reste en arrière dans un pas si périlleux
pour notre inclination réciproque; puisqu'un père, aux ordres duquel
vous vous soumettez sans murmurer, mais non sans regrets, s'oppose
à vous laisser former des nœuds si légitimes, il faut, par un
engagement qui nous lie à jamais, unir nos destinées en dépit de ce
seigneur.
ANGÉLIQUE.—Et le moyen, Monsieur, de le faire consentir à signer un
contrat en bonne forme, après lequel il n'y a plus qu'à aller devant un
prêtre? C'est une entreprise bien téméraire que d'essayer d'y parvenir,
et je vois bien qu'il me faudra finir mes jours dans l'ombre d'un
cloître, où ce père malheureux n'aura pas même la consolation d'essuyer
mes pleurs.
BELLEFLEUR.—Cessez, cessez, Madame, de présenter à mes yeux une image
qui les trouble, mais, vous représentant que nous jouons là une scène
de comédie, consentez que je fasse venir un honnête homme de notaire,
qui a écrit un contrat auquel il n'y a plus qu'à mettre les noms et
qui, sous l'aspect d'un bouffon, fera passer la chose comme un mariage
de comédie.
En ce moment, M. de La Maisonfort nous interrompit pour dire que
cette idée-là était heureuse et qu'il ne pensait pas l'avoir jamais
vue figurer dans un dénouement. Étant convenu que c'était un ressort
nouveau autant qu'admirable, je fis signe à la Bazoche de paraître
dans la galerie et lui dis fort posément que nous étions là deux
amants désireux de nous unir et qu'il n'y avait plus qu'à nous donner à
signer le contrat qu'il avait établi.
Cet homme alors, faisant des mines sérieuses les plus plaisantes du
monde et parlant par paroles authentiques en jargon de gardes-notes,
nous observa fort gravement que la volonté d'un parent y était au moins
nécessaire et qu'il ne pouvait rien faire sans ce concours, parce qu'il
y allait de son cou et que la justice ne badinait pas en de telles
matières. M. de La Maisonfort, qui pensait mourir de rire à voir les
airs solennels d'un si parfait baladin, s'écria qu'il voulait être de
la partie et qu'il jouerait le père, parce qu'il n'y avait rien de si
plaisant qu'un barbon truffé de la sorte.
—Sur ce pied-là, lui dis-je, nous allons répéter la scène du contrat,
et pour faire votre personnage, vous n'aurez qu'à mettre votre nom, en
grondant tout à votre aise, en bas du papier que voilà.
—Oui-dà! répliqua cet homme plein de malice; cela est du dernier
plaisant au moins, et je veux, quand je la saurai bien, représenter
cette farce-là devant mes voisins et particulièrement pour mon compère
M. de la Pimprenelle, qui s'est si bien laissé enlever sous le nez sa
fille par un gendre qu'il n'avait pas souhaité d'avoir.
—Il n'y a donc plus, Madame—et je repris ici la voix de Dorante—qu'à
couronner mes feux par un doux consentement et vous jeter aux pieds
d'un père pour le supplier de consentir à nos vœux.
—Il n'est pas nécessaire! s'écria M. de La Maisonfort, qui tenait
à paraître dans l'action pour montrer son mérite de comédien, et je
consens à tout ce qu'Isabelle désire!
Là-dessus, la Bazoche présenta son papier d'un air notarial et chagrin
à M. de La Maisonfort, que celui-ci, continuant à faire de grands
éclats de gaieté, se mit en bouffonnant à écrire son nom tout au long
du contrat, que nous signâmes pieusement, Angélique et moi, à notre
tour.
Comme la Bazoche—on l'a deviné—était un véritable notaire royal très
capable d'établir un acte et que celui-ci contenait, en cas de rupture
de l'engagement, un bon dédit bien stipulé, mon beau-père était pris
comme un sot.
Il ne nous marquait pas beaucoup de contentement d'avoir figuré de
cette sorte dans la farce du _Notaire supposé_.
XX
LE MARIAGE COMIQUE
C'était une petite drôlerie qui valait au moins pour moi son pesant de
corde, car le père d'Angélique aurait mieux aimé, je crois, la laisser
aller dans le harem du Grand Turc que de voir corrompre par l'ignominie
d'un baladin le sang des La Maisonfort, lesquels, depuis trois
générations, étaient en possession de la charge de panetier de Mgr le
gouverneur de la province, quand il y résidait, ce qui, d'ailleurs, ne
s'était vu que trois fois dans le siècle, et qui tiraient leur origine
d'un capitaine des serins de M. de Vendôme.
Après que, grâce aux jurements qu'il fit bien mieux que par les
explications qu'Angélique et moi lui donnâmes, il se fut convaincu de
son malheur et persuadé qu'il n'y avait pas à revenir dessus, il dit
fort posément à sa fille que, puisqu'il était assez malheureux pour
l'avoir vue s'entêter aussi inconsidérément d'un misérable bateleur,
il n'y avait plus rien qui fût de commun entre elle et lui et qu'au
surplus il destinerait son bien à un certain couvent de Carmes qui
était proche et où il se retirerait, à moins qu'il ne prit femme de
nouveau et ne fit encore souche, quand ce ne serait que pour bien nous
mortifier.
Des desseins si sérieux et si épouvantables n'étaient pas pour faire
renoncer une passion grande et parfaite comme celle dont nous étions
animés, et je dis à Angélique qu'il n'y avait qu'à mettre à profit la
licence que, dans sa colère, M. de La Maisonfort nous avait donnée de
quitter ensemble le château, et que nous verrions plus tard à apaiser
ce seigneur en courroux, quand notre mariage serait plus consolidé.
Mlle de La Maisonfort, avec une certaine rougeur sur les joues, qui me
parut plus belle cent fois que les roses de l'aurore dans le ciel, me
fit un petit propos pour m'avertir qu'elle ne pénétrait pas à la vérité
très bien ce que j'entendais consolider notre mariage, mais qu'elle
estimait pour elle qu'il n'y avait rien qui fût si pressant que d'aller
devant un prêtre pour le faire sanctifier, les écrits des hommes ne
comptant pour rien en de telles matières. Elle m'assura qu'après
cela elle ne ferait plus de difficulté de me suivre à Paris, où elle
trouverait des parents qui avaient du crédit et seraient en état de me
faire obtenir un emploi pour vivre, en attendant que Monsieur son père
se relâchât de sa sévérité. J'allais protester que les bénéfices de ma
profession de comédien suffiraient à nous empêcher d'être dans une trop
grande nécessité, mais elle m'interrompit pour s'écrier que je disais
des enfances et que c'était une imagination qui ne se concevait pas
qu'un M. de La Fontette—puisque c'était mon nom lorsque je n'étais
plus Bellefleur ou Scapin,—et surtout époux de Mlle de La Maisonfort,
songeât encore à monter sur un théâtre et à recevoir des nasardes pour
de l'argent. Je vis que mon personnage de mari commençait un peu plus
tôt qu'il n'est de coutume, mais justement à cause de cela, je n'étais
pas encore d'humeur à faire des raisonnements de cette espèce-là, et je
dis à Angélique qu'elle avait raison, que je ne serais plus comédien de
ma vie, que c'était une chose faite et qu'il n'y avait pas à revenir
là-dessus.
C'est au milieu de la grande route que nous discourions de la sorte,
car, après mon éclat avec M. de La Maisonfort, mon premier soin avait
été d'aller tirer mon cheval de l'écurie et de le mener au bout du
parc, sans oublier de poser en équilibre sur la selle un coffre
médiocre à la vérité, mais qui me semblait l'objet le plus précieux du
monde, puisqu'il contenait mes hardes les meilleures et certaine bourse
de cuir sur laquelle je faisais plus de fondements, pour tout dire, que
sur le crédit et surtout le zèle de toute la parenté d'Angélique. Je
chargeai bientôt ma monture d'un bien plus estimable encore, car Mlle
de La Maisonfort étant venue me joindre par un chemin détourné, nous
convînmes enfin qu'elle se servirait de ce moyen de voyager jusqu'à
la ville voisine, où nous nous flattions de trouver un prêtre qui
consentît à nous unir, sans trop faire attention à ce qu'il y avait de
singulier dans des épousailles si furtives et précipitées.
Nous arrivâmes vers le soir dans une petite ville qui me parut n'être
composée que d'hôtelleries, parce que de toutes les portes des gens,
en nous voyant passer dans cet équipage de voyageurs, nous faisaient
des mines pour nous avertir qu'on trouvait chez eux les meilleurs lits
et les poulets les plus dodus de la province, avec un certain vin dont
ils donnaient à connaître par signes l'excellence et la qualité. Il
faut que les habitants de ce pays-là aillent boire et manger les uns
chez les autres pour que leur commerce soit un peu productif, car les
passants étrangers y sont rares et les hôtes chez qui nous prîmes gîte
nous le firent connaître en nous traitant fort mal. Sans doute qu'ils
se réservaient de se rattraper sur la note.
Dès que nous eûmes soupé, Angélique me dit qu'elle connaissait un
prêtre qui logeait non loin de là et que nous n'avions rien de mieux
à faire que d'aller lui demander de nous marier bel et bien, attendu
que le temps pressait et que M. de La Maisonfort pourrait bien
s'être ravisé et nous faire courir après. Nous fûmes donc chez ce
bon ecclésiastique, qui était une manière d'homme de condition et le
propre frère du bailli de l'endroit. Nous le trouvâmes encore à table,
et il me parut qu'il n'avait pas fait pénitence comme nous, car je ne
vis jamais desserte si chargée de viandes diverses, de légumes et de
fruits indiquant la délicatesse et la profusion de la chère.
M. l'abbé Tanbeau de l'Isle du Val nous reçut bien, quand sa
gouvernante, qui était une béate d'un caractère assez obligeant, lui
eut dit le nom d'Angélique, et je vis bien, après que nous lui eûmes
expliqué notre affaire et raconté notre histoire, que s'il n'eût tenu
qu'à lui, il eût eu contentement de donner le plus tôt possible un
gendre qui n'était pas de son goût à ce M. de La Maisonfort, dont il
devait avoir sur l'estomac certaines hauteurs un peu inconsidérées.
Mais, sitôt que je lui eus avoué quelle était ma profession,—parce
qu'il me l'avait demandé,—M. Tanbeau fit un cri, protestant que les
canons de l'Église ne considéraient pas les comédiens comme étant de la
communion des fidèles, et qu'il ne pouvait nous donner les sacrements
qui étaient réservés à d'autres.
—Sur ce pied-là, lui dis-je, Monsieur l'abbé, quand notre grand
Molière viendra à trépasser, il faudra donc qu'on le jette à la voirie?
—On voit, me répondit-il, que la règle souffre parfois quelque
tempérament, et je le souhaite pour ce poète, parce qu'il a l'honneur
d'approcher le Roi et que son revenu dépasse trente mille livres
l'an, circonstance qui rend d'ordinaire les plus nobles du monde les
professions même notées d'infamies.
—Mais, répliquai-je, vous ignorez peut-être qu'un arrêt du Parlement
de 1641 tient notre état pour honorable, et il ne fait point déroger à
la noblesse comme celui de marchand ou de fermier, à telles enseignes
que Molière a formé le projet de réunir une troupe de comédiens du Roi,
composée de jeunes gens de condition, sous le nom d'_illustre théâtre_.
—Cela se peut, reprit M. Tanbeau; mais je ne saurais prendre sur moi
de vous unir.
Angélique, en ce moment, nous interrompit pour protester à l'abbé que
j'avais définitivement, et pour toujours, renoncé à Thalie, et qu'il
pensait bien que, demoiselle comme elle était, elle n'irait point se
commettre à épouser un histrion.
—Cela étant, s'écria le bon M. Tanbeau, je ne vois plus rien qui
s'oppose à ce que je vous fasse époux.
—Mais, poursuivit-il en nous regardant avec un ris malin, vous
n'ignorez pas que, selon les règles ecclésiastiques, je dois vous
demander, pour un mariage si prompt, comme vous semblez le souhaiter,
une somme qui n'est pas mince, dans le but de racheter les dispenses.
Je me sentis à ces mots inondé d'une sueur d'angoisse, comme chaque
fois qu'il était fait quelque allusion trop claire à ma fameuse bourse
de cuir, pour l'embonpoint de laquelle je me sentais des entrailles de
père. M. Tanbeau vit bien, à mon air, que je n'étais pas très ferré
sur l'article, et je crois qu'il s'y était attendu, car il me dit tout
à trac qu'il avait songé déjà à l'incommodité qu'une telle exigence
pourrait causer à des jeunes gens et qu'il avait trouvé, à force d'y
rêver, le moyen de remédier à cela, ayant lu dans quelque auteur, ou
ouï conter par le père Onuphre, capucin de ses amis, l'histoire d'un
bateleur qui recevant l'hospitalité de Notre-Dame la Vierge Marie par
l'entremise d'un couvent de moines, et ne possédant pas de quoi payer
la dépense qu'il y faisait, se relevait de son lit et allait dans la
chapelle exécuter les plus gracieux tours qu'il pût tirer de son sac,
pour amuser l'Enfant Divin durant les longues nuits de l'église.
C'est ainsi qu'Angélique et moi, après nous être engagés l'un l'autre
par les serments les plus forts, et aussi envers l'abbé, à ne plus
sacrifier aux muses comiques, nous finîmes par jouer devant M. Tanbeau
et sa béate une scène du _Jodelet_, qui divertit si parfaitement le
bon prêtre et sa vieille gouvernante, que nous craignîmes, pour lui du
moins, qu'il n'en étouffât, tant il riait, devant que nous ne fussions
mariés par son ministère.
Le ciel, favorable à nos chastes amours, ne permit point qu'un
dénouement si tragique succédât à la farce de M. Scarron, ou du moins
le frère du bailli survécut assez à sa joie pour nous marier le
lendemain d'un bon et solide mariage, dans une petite chapelle bien
humble de son illustre cathédrale.
XXI
L'ASSAUT BURLESQUE
Sitôt que le bon M. Tanbeau nous eut mariés, Angélique et moi, nous
prîmes la poste pour aller à Paris, ville que ma nouvelle épouse ne
connaissait pas, et où nous étions persuadés de faire bientôt fortune;
mais chacun de nous, en soi-même, ayant en vue la même chose, en
considérait le succès par des moyens différents, car si la fille de
M. de La Maisonfort fortifiait ses visées ambitieuses par l'espoir du
crédit de ses parents et principalement de cette Mme du Fresnoy dont
elle me vanta le pouvoir sur l'esprit de M. de Louvois, je faisais
table, pour ma part, sur mon dos, comme le plus gracieux et le mieux
accoutumé à recevoir les coups de bâtons des comédies, dos que je
prisais comme un héritage, ou plutôt comme une nourrice, et fort propre
à remplir son envers, je veux dire l'estomac.
Nous arrivâmes, par la porte de la Conférence, dans un carrosse public
qui était si rempli de gens de robe, que nous avions plutôt la mine de
sacripants qu'on mène pendre, que d'honnêtes mariés venant faire visite
à leur parenté. Cependant, nous connûmes bientôt, aux discours de ces
chats-fourrés, qu'ils n'avaient pas des intentions si barbares, mais
que c'étaient seulement les membres d'une chambre des requêtes que le
roi avait envoyés passer quelques mois à Pontoise pour se rafraîchir la
bile, parce qu'ils faisaient un peu les mutins. Ils avaient l'apparence
de revenir assez contrits d'être demeurés si longtemps sans juger, et
j'augurai mal des pauvres plaideurs sur qui ils déchargeraient d'abord
leur trop d'amas de furie procédurière.
On nous mena dans une auberge proche le Palais-Royal, où nous prîmes
pension en attendant le Louvre ou Versailles, car ma femme ne parlait
de rien moins que d'avoir bouche à cour, et je vis bien qu'elle gardait
dans la tête quelques fumées de l'orgueil paternel et la vision de ce
capitaine des serins de M. de Vendôme qui avait mis à mal toutes les
finances de la famille par l'ambition de soutenir un rang en conformité
avec une si illustre origine.
Dès le lendemain matin, Angélique étant sortie seule pour quelques
achats de rubans, car elle voulait être bien parée pour aller voir
Mme de Fresnoy, elle revint après un peu de temps, toute étourdie, me
dire que Paris était une ville bien singulière et qu'il s'y passait
d'étranges choses; que, s'étant promenée un moment à travers une place
où l'on vendait des légumes, elle avait vu de jeunes villageoises qui
criaient d'un air content, en montrant leur tas de denrées: «J'ai été
marquée par le bourreau! J'ai été marquée par le bourreau!» comme
si elles dussent en être bien aises, et qu'en effet, un gros homme
de mauvaise mine leur mettait un signe avec de la craie sur leurs
habits; qu'un peu plus loin, étant entrée pour faire ses dévotions
dans une église, elle avait entendu dire que «le roi allait porter
l'_antienne_». Angélique me confessa qu'elle trouvait bien surprenant
que le plus grand prince du monde vint ainsi dire l'office, comme un
moine, dans la chapelle d'un couvent.
A ces mots, je fis un grand éclat de rire en lui disant que pour le
bourreau et la marque, c'était une façon de reconnaître ceux des
villageois qui avaient payé le droit pour vendre leurs produits sur le
marché, et que ce n'était pas le roi de France, Louis le Grand, qui
chantait ainsi l'ordinaire à Saint-Germain-des-Prés, mais Jean-Casimir,
jésuite, cardinal, souverain de la République polonaise, et enfin abbé
de cette église par le chagrin qu'il avait eu de perdre sa reine qu'il
aimait tendrement.