ne tint qu'à nous d'être bien persuadés que nous étions citoyens des
Républiques et bourgmestres de père en fils; nous découvrîmes une si
prodigieuse quantité de pâtisseries, salaisons, fromages, confiseries
et autres provisions matérielles, que, devant un tel harnais de
gueules, nous ne songeâmes plus qu'à nous y bien atteler pour tirer en
triomphe le char de la bonne chère. Cependant du Croisy, qui aimait
à boire, trouvait que la partie spirituelle était fort négligée,
entendant par là que sans Bacchus, dieu des coupes pleines, Comus,
roi des festins, se morfond. Ne point trouver de vin dans un pays où
il y a tant d'eau eût semblé une gageure; nous la gagnâmes, grâce
au stratagème de Lagrange qui, par le moyen d'un nœud coulant, sut
fort subtilement pêcher dans la cave, laquelle était bien incivilement
fermée, tout un banc de bouteilles à qui nous fîmes bien voir que nous
avions plus horreur du vide dans nos estomacs que dans leurs panses; de
sorte que nous étions tous assez bien conditionnés quand une vilaine
aurore, qui semblait transie à force d'être mouillée et dont les doigts
étaient plutôt de cendres que de roses, entr'ouvrant des courtines de
brumes, nous montra les eaux étendues dans toute la campagne d'où notre
maison émergeait comme une île ou comme ce rocher du château d'If où
les consuls de Marseille envoient quelquefois les comédiens apprendre
leurs rôles.
Confondus d'abord à la vue d'un tel spectacle nous employâmes en
conscience quelques heures à pester contre cette mystification
des éléments, après quoi, jugeant bien qu'on viendrait enfin nous
délivrer et que le roi ne laisserait pas sa troupe ordinaire réduite
à s'entredévorer comme dans le festin de Thyeste, nous retournâmes
aux jambons de notre hôte après avoir prié notre ami d'exercer encore
son industrie sur les flacons, de manière qu'à la fin nos matassins
s'enivrèrent si parfaitement qu'ils furent bientôt plongés dans un
sommeil auprès duquel celui des Sept-Dormants aurait paru de la
frénésie. Les laissant cuver leur vin dans une salle basse, nous fîmes
partie de nous assembler à l'étage supérieur de notre arche, pour
lire les productions de nos auteurs et choisir quelque pièce qui fût
digne de réjouir le Prince, exemple de fermeté dans le malheur et de
constance dans le devoir dont l'antiquité, elle-même, ne donne que trop
peu d'exemples.
Mais quelle ne fut pas notre surprise et jusque notre terreur lorsque,
dans le moment où du Croisy nous débitait le songe de Cyaxare, roi des
Mèdes, nous vîmes tout à coup nos matassins entrer brusquement, et
quand, mettant en batterie leurs instruments, ils commencèrent à nous
inonder d'eau, comme si nous n'étions pas assez remplis par les yeux,
de ce fade et fâcheux liquide. Pensant que cette racaille avait encore
l'entendement brouillé par les fumées du vin, nous songeâmes d'abord à
leur donner quelques coups de nos bâtons en guise d'ellébore, mais nous
ne les trouvâmes non plus que nos rapières, et fûmes contraints de
battre en retraite sous cette artillerie humide et fort bien dirigée.
Nous descendîmes, en désordre, le degré pour nous réfugier dans la
salle basse où notre surprise fut prodigieuse de trouver endormis les
camarades à qui nous croyions devoir cette arrosée. Béjart était tout
prêt à jurer que nous avions eu affaire à des fantômes, mais les éclats
de rire, bien humains, qui retentirent et la vue des pauvres bouffons
dépouillés de leurs surtouts, nous firent enfin connaître que nous
avions eu affaire aux servantes du bourgmestre, et que ces péronnelles
n'avaient pas craint de traiter une illustre compagnie comme le pauvre
M. de Pourceaugnac le fut par les soins de Sbrigani.
En cet instant, des trompettes sonnant au dehors nous firent accourir,
et nous fûmes dans la dernière satisfaction de voir que des soldats
venaient nous chercher en faisant mouvoir des barques par le moyen des
rames; secouant nos ivrognes et les poussant de la main et du pied,
nous nous embarquâmes sans plus attendre, laissant le bourgmestre au
milieu de ses servantes matassines.
Cet homme-là pouvait bien se vanter d'avoir eu la comédie à bon compte
et des meilleurs acteurs qui fussent...
XVI
«PHÈDRE»
Quand nous revînmes couverts de ces humides lauriers, c'était le temps
que Paris et la France disputaient sur le mérite de la _Phèdre_ de
Racine ou de celle de Pradon et tel qui n'avait jamais rien entendu
à la prosodie jurait hardiment sur son âme que les vers de l'un ne
valaient rien et qu'il n'y avait rien de si parfait que ceux de
l'autre, selon qu'on tenait pour Port-Royal ou pour Mme de Bouillon.
Je ne fus pas plus tôt entré à la comédie et les garçons n'avaient
pas encore fini d'allumer les chandelles que l'on entendit un bruit
de sifflets qui faisaient la plus triomphante musique du monde et me
remirent en mémoire ma jeunesse et mes débuts.
Cependant cette fureur s'apaisa un peu quand le rideau commença de
se lever et quand Mlle de Champmeslé vint dire ses plaintes dans un
langage qui paraissait moins des mortels que des dieux.
En jetant les yeux autour de moi, je remarquai un homme mis proprement
et paraissant de condition, qui faisait la figure la plus étrange et
la plus hétéroclite qui se pût voir, à chaque vers que les comédiens
débitaient.
Il se remuait sur son siège, mordant son poing, frappant du pied,
branlant la tête et parfois, quand le parterre faisait voir qu'il
sentait les extrêmes beautés de cette tragédie, il se tournait vers
lui, faisant des nargues et criant:
—Que c'était bien là un sot parterre pour s'ébahir de sottises!
Comme il remplissait mes oreilles du ramage de son indignation, je
lui dis à la fin, fort posément, que s'il prenait tant de déplaisir à
entendre ce que l'on débitait sur le théâtre, il n'y avait rien de si
pressé et qui fût plus propre à le satisfaire que de s'en aller se
mettre dans ses draps, avec quelque chaudeau que lui ferait sa servante
ou sa femme; mais lui, à ce propos, crispant les mains et roulant des
regards plus furibonds que ceux du monstre de Théramène, me saisit
à la gorge d'une telle force que je crus à ce coup que le goût des
spectacles m'en passerait pour jamais.
Il criait en m'étranglant:
—Où est la douceur d'Euripide, Monsieur le croquant, et ne faut-il pas
que ce Racine soit un grand vaurien pour suivre d'aussi loin ce poète?
A quoi j'aurais pu répondre que le sieur Pradon s'en tenait bien
plus loin encore par la pauvreté de son style et l'infirmité de son
invention, si mon homme ne m'avait pressé le bouton à faire rendre
l'âme.
Comme de semblables contestations n'étaient pas rares, le public ne
prenait pas trop garde à notre querelle et quand mon bourru m'eut enfin
proposé de sortir pour terminer la chose, nous pûmes le faire sans
qu'on y prît garde et gagner un endroit fort ombragé qui était proche
la Seine et merveilleusement propre à vider un différend.
Nous mîmes l'épée à la main sans autre discours; mais il n'était pas
meilleur spadassin que bon juge en matière de théâtre, car, dès le
premier coup que nous nous portâmes, je pris son fer par dessous et
l'envoyai sauter à quelques pas, après quoi je lui tins ma pointe au
visage en disant par badinage:
—Convenez à présent que Pradon est un méchant auteur ou vous irez
incontinent l'applaudir en Enfer.
Mais cet homme, le plus sérieusement du monde, tendant sa poitrine et
s'offrant au trépas, me répondit:
—Pousse, chien et que je meure en répétant que ta _Phèdre_ ne vaut
rien!
Il n'y avait rien à dire après ce trait digne de la vie des grands
capitaines; je ramassai son épée et, après la lui avoir rendue, l'ayant
salué, je m'éloignai vers le théâtre.
Cette action cependant devait avoir d'étranges suites pour moi. Il
se trouva en effet que l'un des spectateurs qui s'était dérangé pour
observer les effets de cette dispute comique, sitôt qu'il nous eut vu
prendre en si petite considération les édits du Roi sur les combats
singuliers et les commandements de MM. les Maréchaux, il courut au
devant d'une troupe d'archers du guet qui faisait pour lors sa ronde en
les avertissant charitablement que nous étions en train d'en découdre,
ce qui, par l'événement, se trouva moins vrai qu'il ne pensait et de
moindre profit pour lui. En effet, quand les alguazils arrivèrent sur
les lieux dont nous étions déjà loin, soupçonnant que le sycophante
avait voulu leur en donner à garder ou peut-être plutôt par l'effet de
leur humeur naturelle qui est de battre, ils firent pleuvoir tant de
coups sur ce pauvre homme qu'ils le laissèrent sur la place et si mal
en point qu'il ne reprit ses esprits que pour aller se faire trépaner
chez un barbier de sa connaissance et beaucoup plus mal accommodé qu'il
n'eût été par l'épée d'un de ces spadassins que les verges de cette
escouade recherchaient au nom du Roi.
Toutefois, comme certaine rumeur de cette affaire avait transpiré un
peu plus peut-être qu'il n'était nécessaire pour ma tranquillité,
Molière me persuada qu'il n'y avait rien qui fut si pressant par moi
que de quitter la ville et de faire un tour en province en attendant
que ce bruit fut assoupi.
Je me souvins justement que M. de Moncontour m'avait mandé un peu
auparavant qu'un homme de qualité du pays chartrain, nommé M. de la
Maisonfort, lui avait écrit pour le prier de lui envoyer quelque homme
de l'art propre à arranger un spectacle pour en donner à ses amis le
divertissement de la comédie, et m'étant muni d'une lettre que ce
seigneur m'écrivit et d'une bourse de cuir que Molière remplit, je
m'éloignai dès le matin de la capitale, l'esprit si troublé par la peur
que je prenais pour la maréchaussée tout ce que je rencontrais sur mon
chemin.
Cependant poussant mon cheval avec plus d'ardeur que ces cochers des
jeux Olympiques qui disputaient le prix à la course des chars, je
finis par atteindre une auberge dans un village qu'on me dit être
proche de Rambouillet et dont l'hôte me rassura d'abord parce qu'on
voyait bien que jamais plumets bleus n'étaient entrés chez lui; sans
cela ils l'eussent sûrement emmené d'abord sur sa mine qui n'était
pas imaginaire, car il me dépouilla en conscience pour un repas
d'anachorète et pour un lit de capucin, j'entends de ceux qui suivent
les règles de leur ordre et qui ont scrupule à se donner des douceurs
plus convenables à des chanoines qu'à ceux qui ont fait profession
d'austérité.
XVII
LA BATONNADE SCAPIN
M'étant remis en route après cela le lendemain, la chaleur du jour
m'engagea au bout de quelque temps à rechercher l'ombre d'un couvert.
Je pris en conséquence un sentier détourné de la route qui, s'enfonçant
insensiblement parmi des bosquets fort touffus, me conduisit dans
une solitude si délicieuse que je balançai un moment si, renonçant
pour l'heure à pousser plus loin mon voyage, je ne descendrais pas de
cheval, pour me livrer sur ces gazons épais aux douceurs du repos. On
n'entendait que le bruit des oiseaux; un lent et doux zéphyr agitait
les feuilles des arbres et chatouillait mon cœur d'une certaine peine,
douce et tendre, qui paraissait l'atmosphère même de ces beaux lieux
confidents.
Dans le moment que je considérais un spectacle si charmant, j'aperçus,
au bout d'une allée, une petite maison que l'art et la nature
semblaient s'être, de concert, étudiés à rendre agréable. Je fus si
transporté de cette vue, que je me délibérai aussitôt de m'avancer vers
ce bâtiment, jugeant qu'il ne pouvait être que la demeure d'un honnête
homme, et qu'il fallait, pour l'avoir choisie, un mérite extraordinaire.
Cependant, comme j'étais descendu de cheval et que je faisais quelques
pas dans l'avenue, je vis bientôt venir à moi une jeune personne qui me
parut moins une mortelle qu'une divinité. Sans être grande, elle avait
dans son port toute la majesté qu'on peut souhaiter chez une princesse,
et sa façon de marcher était si belle et si fière, que l'on pensait
qu'elle exécutât quelque pas de danse quand seulement elle foulait
d'un pied léger l'herbe fleurie des prairies. M'étant approché pour la
saluer, je vis qu'elle avait le plus beau teint, une bouche incarnate,
le nez fait sur le modèle des Grâces, avec sur tout cela des yeux
bleus et si doux, qu'ils donnaient à l'esprit la saveur que le goût
trouve au miel. L'éclat du soleil l'avait contrainte de couvrir d'une
paille rustique ses cheveux, les plus blonds du monde, et elle portait
en ses mains, parfaitement belles et aussi jolies que si on les avait
faites exprès, un bouquet de fleurs des champs qui avaient bien la
mine, encore qu'elle vînt de les cueillir, d'avoir moins de fraîcheur
que le coloris de ses joues.
—Je vois bien, madame, lui dis-je, que ma présence dans ce jardin est
fâcheuse, et je vous prie d'excuser, là-dessus, mon incivilité; mais,
appelé chez un gentilhomme de ce pays pour une affaire qui n'est pas
de grande conséquence, je me suis égaré durant la chaleur et laissé
entraîner ensuite par l'envie de me mettre à l'ombre et la tentation de
ces arbres si frais. Souffrez cependant, madame, que je vous exprime
mon ravissement d'une rencontre aussi agréable. N'imaginez pas qu'en
parlant ainsi j'ai dessein de vous offenser, mais considérez, au
contraire, qu'un aveu si dépouillé d'artifice et peut-être si prompt
marque assez le désordre de mes esprits et la confusion de mes sens.
La belle, à ces mots, montrant une rougeur nouvelle, fit un mouvement
pour fuir et, en même temps, elle laissa échapper les fleurs qu'elle
tenait entre ses bras; me précipitant pour les ramasser, je les tendis
à cette nymphe en m'écriant:
—Madame, si je n'ai point été le maître du sentiment qui m'a fait
parler, je serais au désespoir qu'il vous ait paru moins respectueux
que l'embarras qui y succède et que, jusqu'ici, je n'avais jamais
ressenti.
Je ne voudrais pas jurer et encore moins gager qu'une déclaration si
précieuse ne fût pas, dans mon souvenir, fournie par la mémoire d'un
rôle autrefois débité devant les chandelles; mais, pour nous autres
comédiens, la fiction se mêle si étroitement à la réalité, qu'il n'y
a rien qui ressemble chez nous davantage à la passion qu'une phrase
bien déclamée, ni à la vertu qu'une tirade bien apprise. J'aurais
peut-être poursuivi ce discours singulier, si cette jeune personne ne
m'avait répondu avec beaucoup de modestie qu'en changeant de propos je
lui montrerais, mieux que par toutes les protestations, que j'étais
mortifié de l'avoir chagrinée.
Comme elle achevait ces paroles, un tendre incarnat vint, encore une
fois, rehausser la blancheur de son visage; mais le regard qu'elle me
jeta faisait paraître assez qu'elle ne m'en voulait pas de l'avoir
provoqué. Après cela, elle me demanda, sans doute par manière de
contenance, quel était ce gentilhomme chez qui j'allais et le nom de
sa terre, parce qu'elle connaissait bien le pays tout à la ronde et
qu'elle m'indiquerait le chemin puisque je l'avais perdu.
—Madame, lui répondis-je, le seigneur que je dois voir se nomme M. de
La Maisonfort, et le château qu'il habite est du nom de Rochefitte, que
ce cavalier prit autrefois pour suivre à l'armée le roi en Flandre.
La belle fit un ris malin et m'apprit que j'étais à la vérité assez
éloigné du but de mon voyage, mais qu'en suivant un chemin dérobé
qu'elle m'enseignerait je parviendrais assez rapidement chez M. de La
Maisonfort, et qu'au surplus je rencontrerais beaucoup de cavaliers sur
cette même route, parce qu'il y avait une fête au château de Rochefitte
et qu'on y donnait la comédie, avec les violons, parce que Mlle de La
Maisonfort devait épouser bientôt M. le marquis des Guirandières, que
c'était une affaire faite et qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus.
Elle cessa de parler en disant cela et laissa paraître un peu d'ennui,
qui se traduisit par des soupirs et quelques pleurs venant humecter
sa paupière. Il ne me fut pas malaisé de comprendre qu'elle prenait
quelque part à ce prochain hyménée, et je jugeai aussitôt que ce
marquis, trop fortuné et sans doute infidèle pour une autre, était
l'objet de ces regrets et la source de ces larmes.
Plein de tristesse et dévoré de jalousie, comme si j'avais sujet
d'avoir l'une et l'autre, j'allai délier la bride de mon cheval, qui
était attaché à un arbre, et je pris congé de la belle mystérieuse avec
une précipitation où le souvenir du marquis entrait pour quelque chose.
Après avoir fait plusieurs détours par des sentiers qui me parurent un
second labyrinthe, j'arrivai devant un château d'une belle apparence,
et qui était tellement illuminé à l'intérieur, que la quantité de
feux qui sortaient par ses fenêtres forçaient à reculer jusqu'au fond
des bosquets les ombres de la nuit. Un agréable concert de violons et
de luths se faisait entendre et l'on devinait bien, aux bruits des
vaisselles agitées dans les cuisines et aux fumets succulents qui s'en
échappaient, que l'estomac n'aurait pas moins de part aux réjouissances
qui se préparaient que les oreilles et les yeux.
Sitôt que je me fus fait connaître à M. de La Maisonfort pour le
comédien qui venait aider des lumières de son art les personnes de
qualité disposées à se donner le plaisir de paraître en public, à la
manière des baladins, ce seigneur me mena avec de grands éclats de joie
dans une salle magnifiquement préparée, où l'on avait élevé une estrade
pour jouer la farce de Scapin, et où je vis un gros gentilhomme déjà
habillé du long pourpoint de Géronte, et qui faisait le bouffon et le
vieillard avec des mines comme s'il eût eu besoin de cela pour paraître
les deux. Mais que devins-je en apercevant auprès de lui ma divinité
du jardin et en apprenant à des signes certains que ce comédien de
fortune n'était autre que le marquis épouseur, ce château la façade de
la petite maison autour de laquelle la belle malicieuse m'avait fait
tourner et retourner, et cette noce celle de cette Galathée avec ce
Polyphème. Je pensai étouffer de rage et de dépit.
Dès que nous eûmes commencé de répéter, je vis que mon rival était le
plus sot des hommes et je compris la tristesse que j'avais remarquée
dans les yeux de ma princesse. Elle-même qui jouait dans la pièce,
avec des grâces non pareilles, le personnage de Zerbinette, marquait
si bien par ses regards et ses silences le dégoût que lui inspirait
une telle union, imposée par la cupidité d'un père, que, ne pouvant
plus supporter un sort si fâcheux et si contraire, je me résolus d'y
mêler un dénouement de ma façon. Je dis au marquis que c'était la scène
de Géronte et de Scapin qu'il fallait le mieux étudier, parce que
c'était là qu'éclatait particulièrement l'art des deux comédiens, et
l'ayant persuadé de se mettre dans le sac que je fermai en l'assurant
que c'était la tradition de Molière, je lui servis une bâtonnade qui
n'était pas dans la pièce.
M. des Guirandières criait au travers du sac, comme s'il eût été
Géronte lui-même; M. de La Maisonfort, me jugeant pris de frénésie, me
tirait par mes basques en jurant comme un Suisse, et sa fille riait
aussi fort et aussi haut que si elle eût été, en effet, Zerbinette,
la supposée Égyptienne. A la fin, le marquis, rompant ses entraves
de chanvre, s'enfuit si courroucé qu'il ne voulut rien entendre aux
raisons de M. de La Maisonfort,—et vraiment je ne sais de quelle sorte
ce seigneur eût pu en donner,—et c'est ainsi que par mon artifice je
sus rompre cet hymen odieux... en même temps que les côtes du marquis.
XVIII
LE JEU DE L'AMOUR ET DE LA COMÉDIE
Je connus, après que j'eus eu rossé Géronte comme il faut, qu'il n'y a
rien de tel que les coups pour mettre les choses en place. Sitôt que
le marquis des Guirandières se fut enfui sous mon bâton, et dans le
moment que M. de La Maisonfort, indigné de mon action, allait peut-être
attirer, à mon tour, sur mes épaules, une averse de bois, il se fit
un mouvement parmi ceux qui s'étaient assemblés pour la noce ainsi
dérangée, et quelques-uns s'en vinrent dire à notre hôte que j'avais
agi plus sagement qu'on ne pouvait l'attendre d'après ma souquenille
de Scapin, parce que ce marquis était un débauché qui ne visait à rien
qu'au bien de M. de La Maisonfort et de sa fille, et que, pour ses
affaires, elles n'étaient pas en aussi bon point qu'il le publiait,
mais qu'au contraire ses revenus étaient décrétés et qu'il avait dû
engager à des traitants, pour faire figure, la terre d'où il tirait son
marquisat.
Connaissant, par ces discours, des vérités qu'il aurait sans doute
sues beaucoup plus tard si cet homme-là de promis était devenu gendre,
M. de La Maisonfort crut qu'il ne devait plus donner tant de regrets
à la rupture d'un hyménée pour lequel, maintenant, il sentait moins
d'attrait que sa fille n'y marquait d'éloignement et, sans toutefois
paraître excuser mon transport, mais faisant mine de mettre sur le
compte de quelque égarement passager ma furie bâtonnante, ce seigneur
me dit qu'il me verrait volontiers établir ma demeure, pour quelques
jours, dans son château, parce qu'il n'y avait rien qu'ils aimassent,
sa fille et lui, comme les vers et la comédie, et qu'il n'y avait point
de semaine qu'ils ne se donnassent le plaisir de représenter, pour
eux seuls, quelque scène des bons auteurs; que, cependant, sa fille,
Angélique—c'était le nom de cette demoiselle—avait besoin qu'on lui
montrât quelques-uns des secrets du nouveau jeu des comédiens et qu'il
avait jeté la vue sur moi par le canal de M. de Moncontour, parce que
j'étais de la connaissance de Molière et qu'il n'y avait pas de poète
comique qu'il prisât autant que celui-là.
Je lui dis que, sur ce pied-là, j'étais son homme et que, pour ce
qui était d'apprendre à la demoiselle quelque scène nouvelle, j'en
faisais mon affaire, mon triomphe étant, à la vérité, dans l'emploi des
valets, mais que pour les amoureux j'y réussissais assez bien aussi. Le
bouffon est qu'Angélique, imaginant que j'inventais cette fable pour me
rapprocher d'elle, après l'aventure du jardin et l'aveu soudain que je
lui avais fait de ma passion, ne pouvait se défendre de rire et que je
vis bien qu'elle me prenait moins pour un comédien véritable que pour
un amant déterminé.
Le lendemain fut le jour que j'entrai dans les fonctions de ma charge.
M. de La Maisonfort avait fait préparer une galerie, au bout d'une
terrasse, que des caisses d'orangers ornaient, entremêlées de termes
et de quelques fontaines. Pour la galerie, elle était fort proprement
pavée par le moyen de carreaux noirs et blancs et décorée, dans le
goût antique, de pilastres, d'astragales et de festons en façon de
guirlandes. Ce lieu me parut le plus agréable du monde parce que, dans
le moment que j'en franchissais le seuil, j'y aperçus la divinité qui,
depuis quelques jours, faisait toute ma pensée.
Angélique était assise sur un carreau de satin et paraissait rêver très
profondément. Elle appuyait la tête sur une de ses mains et laissait
tomber l'autre bras nonchalamment à côté d'elle. Dans cette posture,
on remarquait la finesse de sa taille et la bonne façon de son habit,
mais j'en augurai de plus qu'elle était occupée par quelque sentiment
tendre et la bonne opinion que j'avais de mon mérite me fit juger que
ce sentiment devait s'adresser à moi.
M'étant donc approché, je commençai à l'entretenir d'une manière que
le badinage se mélangeait d'une certaine douceur, et je vis qu'elle
ne laissait pas que d'être sensible aux mouvements que je faisais
paraître. Nous nous mîmes cependant à faire la répétition d'une scène
de l'_Avare_; j'avais choisi le personnage de Valère, parce qu'il
s'accommodait assez avec celui que je figurais, puisque je cachais
un nom de gentilhomme, celui du chevalier de La Fontette, sous le
sobriquet du comédien Bellefleur. Angélique, de son côté, sut en peu
de temps faire ma partie dans le rôle d'Élise, et rien n'était plus
touchant que de voir ainsi nos cœurs véritables, à travers des masques
de théâtre, échanger des aveux et subir des émois que Molière peut-être
n'avait pas prévus.
Au bout de trois ou quatre jours, nous disions à la perfection les
propos amoureux par qui s'ouvre le premier acte de cette pièce fameuse.
Mais quel ne fut pas mon trouble lorsque Angélique, parlant sans le
secours du livre et comme une personne naturelle, en vint à cette
phrase que prononce Élise: «Tout cela fait chez moi sans doute un
merveilleux effet, et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier
l'engagement où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être
pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans
mes sentiments...» Je vis quelque chose qui me parut des pleurs
humecter sa paupière, et je jugeai qu'elle appliquait à elle-même les
paroles qu'elle venait de répéter.
Aussi, continuant avec une passion très naturelle de faire le Valère,
je m'écriai: