Cette vue nous aurait disposés à la joie, quand même nous n'aurions

pas vu sortir du logis M. de Bachaumont qui, nous embrassant de la

meilleure grâce du monde, nous témoigna le contentement qu'il avait

de nous voir et son dessein de nous bien régaler. M. Chapelle parut

ensuite et, renouvelant ses protestations, nous fîmes si bien assaut

de civilités, que nous serions demeurés là jusqu'au jour du jugement

dernier, si un petit laquais n'était venu nous avertir qu'on avait

servi sur table.

Sitôt que nous eûmes commencé d'apaiser notre faim, un propos s'établit

entre Molière et M. de Bachaumont, parce que ce dernier soutenait qu'il

ne fallait pas faire une part si grande aux anciens, en leur donnant,

comme on avait accoutumé, le pas sur les modernes, mais que, bien

loin de là, pour la tragédie, nous étions bien supérieurs aux Latins,

qui n'avaient à nous opposer que quelques déclamations pompeuses d'un

supposé Sénèque, tandis que M. de Corneille et M. Racine avaient donné

les plus excellents poèmes tragiques que l'on connût. Partant de là,

il dit encore que ni Térence, ni Plaute, chez les Latins, n'avaient

fait de bonnes comédies, que, pour Aristophane, il avait, à la vérité,

quelque mérite, mais fort obscurci par le peu d'honnêteté des termes

et la licence de l'invention. Il ajouta que Ménandre était plus de son

goût, parce qu'il ne restait de ce poète que des morceaux assez rares

et qu'enfin il donnait la palme à Eupolis et à Cratinus, parce que les

écrits de ces derniers étaient si réduits par le temps et l'insolence

des Barbares qu'ils pourraient être contenus dans le creux de la main.

A ce discours extravagant, nous partîmes de ce grand éclat qu'Homère

assure que les dieux font retentir dans leur Olympe; mais Bachaumont,

poussant son raisonnement, nous dit le plus sérieusement du monde qu'il

nous montrerait à tous notre béjaune; que Chapelle n'avait de sens

qu'à ordonner un dîner; que, moi, j'étais bon à le manger, et qu'enfin

Molière n'y entendait rien, attendu que lui, Molière, effaçait par ses

moindres écrits tous ceux des anciens comiques et qu'il n'y avait pas à

revenir là-dessus.

Nous vîmes alors, parce qu'il s'était tu après cela, qu'il était fort

échauffé par le vin qu'il avait bu, et Chapelle opina qu'il faudrait

lui donner, le soir, quelque potion lénitive pour écarter ses vapeurs

et ramener ses esprits. Molière rêvait à son ordinaire, comme si

l'entretien ne lui fût parvenu que par des canaux divertis à l'extrême,

et je conjecturai qu'il s'inquiétait moins de la querelle des anciens

et des modernes, que de savoir si Armande avait tout de bon du goût

pour ce blondin qui lui avait serré les doigts, l'autre soir, à la

Comédie.

Dans ce moment, le petit laquais vint dire que M. Despréaux arrivait

et, en effet, ce grand homme se montra aussitôt au bout d'une allée.

Je n'avais pas eu encore occasion de le saluer ni de le voir, et je

fus dans le dernier contentement de considérer les traits d'un poète

si fameux. M. Despréaux a l'air le plus noble et le plus fin, les yeux

vifs et brillants, la bouche moqueuse, si spirituelle qu'elle semble

mâcher de la malice; avec cela, son maintien est assez imposant et

fait connaître qu'il est homme de condition, enfin il parut tel que

mon imagination l'avait déjà présenté à mes yeux, et je lui sus un gré

infini de cette civilité qu'il avait là.

Quand on l'eut mis au fait de notre entretien, et qu'il connut que

notre démêlé venait encore de cette querelle des anciens et des

modernes, il dit d'abord que Bachaumont n'avait pas trop raison de

puiser ses arguments plutôt dans les bouteilles que dans les textes,

et que la seule chose sensée qu'il lui eût vu faire avait été de boire

toute l'eau d'un bénitier, parce qu'une dame qu'il aimait y avait

trempé les doigts; il continua en protestant que M. Perrault n'avait

pas eu dessein de louer les modernes en mettant Racine, Corneille et

Molière au-dessus de tous les anciens, mais le propos d'avilir ceux-ci

par la suite, en leur préférant M. Quinault, et qu'au surplus il ne

doutait pas que les écrits de ces poètes ne dussent passer aux siècles

suivants, mais que c'était affaire à ceux de ce temps-là d'établir les

parallèles. Se tournant alors vers Molière, il l'assura qu'il était son

serviteur et qu'il savait bien que leurs sentiments sur cette matière

étaient les mêmes.

Après cela, il n'y avait plus qu'à se remettre à boire pour essayer de

noyer dans le vin la bassesse de notre siècle, et c'est ce que nous

fîmes, avec une ardeur d'autant plus grande que le jour commençant

à faire place à la nuit nous avertissait qu'il faudrait bientôt

retrouver notre coche d'eau si nous ne voulions pas faire à pied

le voyage de Paris, de sorte qu'insensiblement nous nous trouvâmes

si bien conditionnés à la fin,—j'entends Chapelle, Bachaumont et

moi-même,—que blessés de cette idée que nous étions des cuistres

végétant dans une ignorance barbare, nous convînmes tous, d'un même

sentiment, d'en finir avec ces misères-là et d'aller nous jeter à la

rivière qui, par une grâce spéciale du ciel, coulait là tout à propos.

Nous levant en tumulte et courant au fond du jardin, nous fîmes part de

cet honnête dessein à Despréaux et à Molière, leur proposant par une

faveur singulière de notre bonté de les laisser venir avec nous, abîmer

dans les flots de la Seine les modernes tout ensemble avec les anciens.

—Attendez! dit Molière d'un air doux; attendez jusqu'à demain.

XIII

LE GASCON FACHÉ

Dans la place du cimetière Saint-Jean, proche des Halles, il y avait un

traiteur assez fameux, où quelques-uns des hommes de la cour avaient

accoutumé d'aller faire la débauche avec MM. Despréaux et Racine; et

même M. de La Fontaine y venait quelquefois, quand il avait quelque

poème licencieux dans l'esprit, parce qu'il disait que rien n'était

plus propre à exciter sa verve que les discours des gens de qualité,

quand ils s'entretiennent, après boire, de leur mérite ou de la vertu

des dames. Molière m'y mena une fois, parce qu'il savait que M. de

Sévigné ne manquerait pas de venir ce jour-là, et qu'il avait dessein

d'étudier les façons de ce seigneur, pour accommoder le personnage

de Don Juan dans la comédie du _Festin de Pierre_, qu'il voulait

représenter, parce que sa troupe et son public le voulaient aussi.

Sitôt que nous fûmes entrés dans la chambre particulière du logis, qui

était réservée à une assemblée si illustre, parce qu'en ce temps-là les

cafés n'étaient pas encore établis, je vis qu'il y avait sur une table

un exemplaire de la _Pucelle_, de Chapelain, qu'on y laissait toujours,

et nous sûmes bien, par la suite, pourquoi.

M. Despréaux et M. Racine firent mille honnêtetés à Molière et

voulurent bien m'assurer de leurs sentiments, malgré la petitesse de

ma condition; mais, dans l'instant que nous étions occupés par ces

civilités-là, il parut un gentilhomme que je connus à son maintien pour

celui que Molière m'avait dépeint, et dont il voulait faire son étude.

Il avait le visage fort rond et des yeux pleins de feu, avec un regard

fier et gracieux, et la mine d'un homme qui n'a pas trop rencontré de

cruelles. Ses cheveux étaient blonds et le mieux frisés du monde,

assez épais et assez longs pour n'avoir pas besoin de boucles ajoutées,

et, par-dessus tout cela, son abord avait quelque chose de haut et de

tranquille qui marquait assez que c'était un seigneur de la première

qualité.

L'hôte apporta des flacons d'un certain vin de Joigny que M. de La

Fontaine prisait fort, et nous nous mîmes à boire en nous entretenant

d'une manière vive et qui m'éblouit par les heureuses saillies des

convives. Mais qui pensez-vous qui fît le plus le diable et montrât

le plus d'enjouement? J'aurais gagé que ce serait le poète comique et

j'aurais perdu, car Molière demeurait à son ordinaire fort rêveur,

pendant que l'auteur de tant de tragédies, qui ont fait couler de si

belles larmes, se laissait aller à mille saillies, montrant un esprit

bouffon et se répandant en discours pleins d'équivoques, qui nous

mirent enfin tellement en gaieté que l'on devait, je pense, entendre de

tout le voisinage les grands éclats de rire que nous poussions.

M. Boileau me dit à l'oreille que c'était ainsi, en badinant, que

Racine avait écrit, en quelques jours, sa comédie des _Plaideurs_

et que, sans cesse, cet auteur inventait en ce réduit les plus

ingénieuses folies qu'on pût imaginer.

Mon étonnement grandit lorsque M. de Sévigné ayant prononcé quelques

mots, à propos d'une comédie, assurant que l'auteur était un sot pour

n'avoir pas suivi en la matière «les errements d'Aristote», je vis M.

Despréaux se lever tout en furie en s'écriant:

—Bon Dieu! Monsieur, quelle langue est cela? Suivre des errements,

Monsieur, c'est tout justement comme si vous parliez le langage des

Topinambous, et je ne voudrais pas gager que ces peuplades sauvages se

hasardassent à de si pitoyables discours!

Là-dessus, s'étant rassis, les autres protestèrent qu'il fallait que

le coupable subît la peine ordinaire et qu'elle serait, cette fois,

en dix vers seulement, parce que ce supplice était de ceux qu'il faut

appliquer avec une certaine modération pour ne pas voir expirer le

patient durant sa géhenne.

Je n'entendais pas trop bien ce qu'ils voulaient dire par là, quand

je vis M. de Sévigné prendre, en soupirant, le livre de M. Chapelain

qui se trouvait sur la table et commencer, d'une voix mal assurée, la

lecture de cette pièce fameuse:

Loin des murs flamboyants qui renferment le monde...

On ne le laissa pas aller bien loin, parce qu'il montrait du repentir

et que cette lecture nous empêchait de boire, et aussi parce que l'hôte

vint, dans ce moment-là, nous avertir qu'il y avait un homme qui

voulait parler à nous, et que cet homme portait une épée très longue

avec un rouleau de papier sortant de sa poche et presque aussi démesuré

et, qu'au surplus, il laissait assez paraître qu'il était de Gascogne.

Connaissant à cette peinture que c'était quelque poète des rives de

la Garonne, nous nous écriâmes tous d'une voix qu'il ne fallait pas

qu'il entrât, mais l'hôte tirant un papier nous dit que nous pouvions

toujours le voir et qu'après cela nous déciderions.

Despréaux donc, après qu'il eut considéré un moment cet écrit, fit un

grand éclat de rire et, commençant à parler, nous montra que c'était

une manière de licence poétique ou de privilège concédé au sieur de

Rabastignac, par Scudéry, pour donner à entendre au public que ce poète

avait mérité ses bienveillances à lui, qu'il n'y avait plus à revenir

là-dessus et que, d'ailleurs, si quelqu'un laissait paraître qu'il

n'était pas de ce sentiment et qu'il ne jugeait pas fort bons ces vers,

il rentrerait à ce faquin son jugement dans la gorge et lui ferait bien

voir qu'il s'appelait: de Scudéry.

Après cela, il n'y avait plus qu'à donner congé à l'hôte d'introduire

ce Languedocien, mais celui-ci ne nous en laissa pas le loisir, car

s'étant glissé par la fente de la porte,—et véritablement il était si

maigre qu'il ne l'écarta pas d'un pouce—il parut devant nous avec sa

terrible rapière, son effroyable rouleau et la plume menaçante de son

feutre qu'il agitait avec tant de grâce que nous crûmes que c'était

quelque chasse-mouche. Il se dit le serviteur des illustres auteurs qui

étaient là, protesta qu'il ne souhaitait rien tant que leur suffrage

et, déployant le rouleau que la peur nous faisait considérer avec des

yeux capables de toucher une Euménide, mais non un Gascon, il commença

de lire un fort long poème composé, à ce qu'il nous parut, pour faire

ressortir la gloire du roi Genséric, ses galanteries, ses conquêtes et

ses infortunes.

Sans doute qu'il aurait poursuivi jusqu'au sac de Rome si Despréaux,

saisissant le moment qu'il reprenait sa respiration, ne lui eût dit,

fort doucement, qu'il y avait, à la vérité, quelque beauté dans ces

vers, mais qu'il leur trouvait une tournure un peu lâche et que cela

était fâcheux. Cette parole faillit être aussi funeste que celle

autrefois prononcée par le Sénat de Carthage devant les envoyés

romains, car notre homme, se redressant aussitôt, et se coiffant fort

impudemment de son feutre, s'écria qu'il n'y avait rien de lâche dans

la maison de Rabastignac et qu'il le ferait assez voir.

A ces mots, comme il montrait quelque dessein de tirer son épée, nous

nous levâmes en tumulte, renversant la table qui s'écroula avec un si

grand bruit d'ais fracassés et de vaisselle en éclats que l'on crut,

pour le moins, que la fin du monde était arrivée, et je ne sais ce qui

serait survenu de la Gascogne et de Genséric si le marquis de Sévigné,

avisant quelques soldats des gendarmes-dauphin où il était guidon,

qui passaient par là et que le vacarme avait attirés, ne leur eût dit

d'emmener ce furieux et de faire rafraîchir ses esprits dans quelque

cellier bien frais de leur caserne.

Ainsi, nous ne pûmes jamais savoir ce que Genséric avait fait de ses

Vandales, et peut-être que ce baron nous eût renseignés là-dessus sans

le contre-temps, car, à en juger par ses vers, il avait bien la mine de

descendre par la ligne la plus directe de cette peuplade barbare-là.

M. de Moncontour qui entendit parler de cette aventure-là, et que

j'avais été pour quelque chose dans la défaite de ce capitan, fit si

bien auprès de Mme de Montespan avec qui il en usait privément que

j'eus enfin un ordre du roi pour entrer dans sa troupe. Ainsi, l'action

d'un insensé me servit plus que toutes les machines que Molière et les

autres avaient fait jouer dans la vue d'obtenir cette grâce, ce qui

montre assez que ce n'est ni le mérite ni la vertu qui font la fortune

des hommes ni la gloire des empires, mais le hasard, l'occurrence et

peut-être même certaine injustice, par où le souverain maistre de la

terre et des cieux se plaît à faire éclater sa puissance et à faire

révérer sa fantaisie.

XIV

SCAPIN HÉROS

Dès que j'eus eu l'insigne honneur d'être admis dans la compagnie de

messieurs les comédiens ordinaires du Roi, nous partîmes pour l'armée

de Flandre. Ce début pourrait surprendre et j'entends déjà quelque

censeur sévère demander avec un sourire si c'était que nous avions

formé le dessein de réduire les Républiques par les bâtons de Jodelet

ou les seringues de Purgon... Ami censeur, arrête-toi ou plutôt fais

réflexion sur la gloire de Louis qui, non satisfait de mener après lui,

dans un camp, Mars et Bellone tenant la Victoire enchaînée, faisait

accompagner les divinités redoutables par les Jeux et les Ris, par

Comus et par Thalie.

En d'autres termes, cela veut dire que le roi ayant résolu d'abaisser

l'orgueil des Hollandais et de châtier l'insolence de leurs gazettes,

commença d'attaquer leurs places, dont il prit quatre en huit jours,

après quoi il marcha droit à l'Issel et, passant dans l'île Batave,

mit le siège devant Arnhem. Ce grand prince avait jugé à propos de

faire venir les dames pour leur donner le divertissement de la guerre

et, tous les jours que l'on ne se battait pas, ce n'étaient que fêtes,

cadeaux et galanteries; le soir nous avions l'honneur de figurer devant

Sa Majesté, dans des granges proprement et prestement disposées ou

dans les salles de conseil des bourgeois. Cela me rappelait un peu les

aventures comiques du début de ma carrière, sauf l'incertitude du gîte

et du souper. Nous recevions six livres par jour et nous avions part

aux distributions de vivres; savoir, par représentation pour la troupe,

huit pains et un setier de vin de table.

Il arriva vers le quinze de juillet, qu'étant devant Arnhem, qui

faisait mine de se défendre, et comme on commençait à pousser des

lignes, Molière nous dit que nous allions répéter dans le jour, parce

que, ce soir-là, nous aurions l'honneur de jouer devant la cour, qu'il

fallait tirer des coffres nos ajustements, qui étaient un peu fripés,

et les endosser pour juger de l'ensemble.

Nous avions à peine eu le loisir de débrouiller deux scènes, qu'on

entendit un bruit de mousqueterie si proche et si effroyable, que

nos comédiennes s'épouvantèrent et que nous courûmes tous, dans la

mascarade de nos rôles, pour savoir ce que c'était.

Nous vîmes que quelques escadrons frisons, avec un peu d'infanterie,

avaient fait une sortie; leurs rangs, fort bien alignés, s'étendaient

entre les remparts et nos tentes, pendant que les décharges des fusils

formaient de petits nuages ronds de fumée, parmi les quinconces

d'arbres; plus près de nous, un gros de cavaliers arrivait au galop, et

nous reconnûmes M. de Turenne à son cheval pie, qui se cabrait la queue

à terre: d'autres gentilshommes accouraient, vers lui, le chapeau à la

main, lui montrant l'ennemi, et dans le fond, on découvrait le roi, à

pied, suivi de la cour, appuyé sur sa grande canne et regardant la

bataille.

Dans cet instant, nous aperçûmes ce que ni M. de Turenne ni le prince

ne pouvaient distinguer, à cause d'une certaine pente que le terrain

faisait en cet endroit: c'était un bataillon de troupes wallonnes, qui,

se glissant à la faveur du coteau, commençait d'emporter nos ouvrages

et menaçait de brûler nos magasins. Je ne sais quelle fureur guerrière

s'empara alors de mes esprits ou si le parchemin qui m'exemptait de

la taille et me faisait noble agit sur mon cœur, mais, saisissant la

hallebarde d'un mort et ralliant quelques grenadiers que le succès

de l'ennemi avait dispersés, je courus sur les Hollandais, qui ne

s'attendaient pas à cette attaque-là et que nous mîmes facilement en

fuite, parce qu'ils furent aussitôt débandés que surpris.

De là, poursuivant notre pointe et faisant toujours reculer les

guerriers des États, nous tournâmes si bien la position que, prenant de

flanc les escadrons frisons que M. de Turenne faisait dans le moment

charger de front, nous ne contribuâmes pas peu à jeter la panique

parmi cette cavalerie qui, tournant bride enfin et remettant son salut

aux jambes de ses coursiers, rentra dans Arnhem plus précipitamment

qu'elle n'en était sortie.

Mais que direz-vous de l'étonnement des généraux et de toute la cour

quand, voyant les rangs s'éclaircir et le renfort apparaître, ils

reconnurent que ces soldats, qui avaient si bien taillé des croupières

aux reîtres de M. le prince d'Orange, étaient conduits par une manière

de masque ou de matassin vêtu d'une souquenille à raies, avec un

bonnet semblable sur la tête, point de cheveux sous ce bonnet et un

pied de blanc sur les joues? Ils pensèrent d'abord qu'ils avaient

la vue troublée ou que c'était quelque fantôme, mais la façon dont

je m'escrimais avec ma hallebarde et le rapprochement, leur firent

connaître enfin que ce fantôme était un homme et que cet homme menait

grand train ces pauvres gens, assez vaillants à la vérité, mais mal

conduits par des officiers dont le mérite consistait principalement à

être enfants ou parents de bourgmestres des bonnes villes.

Voyant cela et que déjà Arnhem n'était pas dans le cas de résister

longtemps aux ordres du roi, M. de Turenne prit des dispositions si

exactes et des mesures si justes, que des bombes bien ajustées ayant

embrasé quelques maisons, les femmes s'attroupèrent et contraignirent

le gouverneur de faire battre la Chamade.

Le soir, au moment que j'allais paraître en scène et que je préparais

déjà mon dos de Scapin aux bâtonnades de Géronte, quelqu'un vint me

chercher de la part de M. de Turenne et m'emmena malgré mes camarades

ébahis qui juraient que le roi attendait et qu'il nous fallait

commencer. Mais quand je fus entré dans un appartement assez magnifique

et fort proprement meublé qui était plein de courtisans, on me fit

tourner à droite et par un réduit fort obscur, l'on me poussa dans un

cabinet où je vis un seigneur assis auprès d'une dame bien parée et si

parfaitement belle qu'il eut quelque peine d'en détourner les yeux pour

me considérer.

—C'est toi, demanda-t-il, qui tout à l'heure crossais si bien les

Hollandais de ta hallebarde?

Je l'assurai qu'il ne se trompait pas.

—Cela étant, continua-t-il, tu es un brave et si tu veux changer ton

sarrau de Scapin contre une épée de sergent, cela est en ton pouvoir.

—Monsieur, lui répondis-je, j'ai trop reçu de volées dans les

comédies; je ne voudrais point emporter cette coutume-là sur les champs

de bataille du roi.

La dame rit et le gentilhomme en parut charmé.

—Je vois bien, dit-il, que tu as la mine de mourir Scapin, mais Scapin

doit avoir soif; voilà pour boire à la santé du roi et des dames.

J'attrapai au vol une bourse assez ronde et fis le gros dos en bon

valet de comédie.

—C'est bien, vas jouer ton rôle et nous t'applaudirons si tu es aussi

parfait histrion que bon soldat.

Un instant après, la toile se levait sur le premier acte des

_Fourberies_ et je voyais sur un fauteuil, seul en avant et dans un

appareil qui approchait la majesté des dieux, l'homme à la bourse ayant

non loin de lui la dame au doux sourire.

C'était le roi et Mme de Montespan.

Mes jambes en tremblent encore quand j'y pense...

XV

LES MATASSINS

Après cela, M. de Rochefort ayant manqué son coup sur Muyden, pour

vouloir marcher avec trop de précaution, le comte Maurice de Nassau se

jeta dans cette place où se trouvaient les écluses de Hollande, qu'il

sut lâcher si à propos que les eaux de la mer couvrirent le pays, de

manière que nous n'eûmes plus qu'à nous en aller, parce que les armées

du roi n'avaient pas encore appris à combattre en nageant, comme font

les canards ou les castors, ce qui fait voir qu'on ne pense jamais à

tout dans l'instruction des milices.

Cela fut cause que nous quittâmes Nimègue dans le temps que nous nous

préparions à jouer _Pourceaugnac_, pour le divertissement de M. de

Turenne, et nous le fîmes si précipitamment que, sans perdre le temps

en cérémonies, nous montâmes sur notre char comique dans le costume de

nos rôles, et moi sous celui de Sbrigani, qui était une souquenille

rayée de vert et de jaune, à la façon des papegais, avec une fraise

bien godronnée, fort propre à tenir le cou raide dans les cahots du

chemin.

Nous partîmes au travers des ombres de la nuit en même temps qu'un

escadron des chevau-légers de M. le Prince lesquels, éclairant notre

route par le moyen de torches qu'ils tenaient en l'air, rappelaient

assez parfaitement ces coureurs dont parle Ennius, qui se passent de

mains en mains des flambeaux. Nous roulions ainsi depuis un fort long

temps, en pestant tout haut contre l'incivilité de ces républicains et

l'incommodité de leurs chemins, quand un gentilhomme, s'approchant,

vint nous dire avec beaucoup d'honnêtetés que les troupes allaient

camper dans un village dont on apercevait les feux à quelque distance

et que pour nous notre gîte serait chez le bourgmestre, dont la maison

se trouvait à propos là, ajoutant, avec un souris à l'adresse des

dames, que ce magistrat champêtre était bien fortuné de loger chez lui,

à la fois Thalie, Melpomène et Vénus.

Il ne parut pas cependant que ce brutal de Flamand fût si sensible que

cela à cette faveur du destin, car, sitôt que nous eûmes heurté à son

huis, nous l'entendîmes crier au voleur en appelant ses servantes.

Comme elles ne répondaient pas et que rien ne remuait, sinon le vent

qui nous troussait et nous faisait claquer des dents, nous nous

délibérâmes de jeter bas la porte en employant une poutre que Béjart

trouva et qui lui parut placée là, depuis le commencement des siècles,

pour l'usage auquel elle servit et qui fut de nous faire entrer

derrière elle dans cette demeure ennemie.

Nous pensâmes périr à force de rire quand nous vîmes que le brave

bourgmestre, ayant enfin rassemblé le bataillon de ses servantes, les

avait armées de balais et se tenait derrière elles, les animant au

combat et faisant de grands gestes avec une broche qu'il avait été

décrocher à la cuisine.

Me tournant alors vers la troupe de matassins qui se donnaient

au diable d'être si rudement reçus, je leur dis que c'était à eux

d'enlever une citadelle ainsi défendue; aussitôt, dressant leurs

seringues de la manière que les grenadiers font de leurs piques pour

aborder l'ennemi, ces bouffons se précipitèrent si vaillamment qu'ils

rompirent la ligne des servantes, les obligèrent de se disperser, de

manière que nous pûmes croire qu'elles avaient fui à la nage.

Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle · 第 4 / 10 段