pas vu sortir du logis M. de Bachaumont qui, nous embrassant de la
meilleure grâce du monde, nous témoigna le contentement qu'il avait
de nous voir et son dessein de nous bien régaler. M. Chapelle parut
ensuite et, renouvelant ses protestations, nous fîmes si bien assaut
de civilités, que nous serions demeurés là jusqu'au jour du jugement
dernier, si un petit laquais n'était venu nous avertir qu'on avait
servi sur table.
Sitôt que nous eûmes commencé d'apaiser notre faim, un propos s'établit
entre Molière et M. de Bachaumont, parce que ce dernier soutenait qu'il
ne fallait pas faire une part si grande aux anciens, en leur donnant,
comme on avait accoutumé, le pas sur les modernes, mais que, bien
loin de là, pour la tragédie, nous étions bien supérieurs aux Latins,
qui n'avaient à nous opposer que quelques déclamations pompeuses d'un
supposé Sénèque, tandis que M. de Corneille et M. Racine avaient donné
les plus excellents poèmes tragiques que l'on connût. Partant de là,
il dit encore que ni Térence, ni Plaute, chez les Latins, n'avaient
fait de bonnes comédies, que, pour Aristophane, il avait, à la vérité,
quelque mérite, mais fort obscurci par le peu d'honnêteté des termes
et la licence de l'invention. Il ajouta que Ménandre était plus de son
goût, parce qu'il ne restait de ce poète que des morceaux assez rares
et qu'enfin il donnait la palme à Eupolis et à Cratinus, parce que les
écrits de ces derniers étaient si réduits par le temps et l'insolence
des Barbares qu'ils pourraient être contenus dans le creux de la main.
A ce discours extravagant, nous partîmes de ce grand éclat qu'Homère
assure que les dieux font retentir dans leur Olympe; mais Bachaumont,
poussant son raisonnement, nous dit le plus sérieusement du monde qu'il
nous montrerait à tous notre béjaune; que Chapelle n'avait de sens
qu'à ordonner un dîner; que, moi, j'étais bon à le manger, et qu'enfin
Molière n'y entendait rien, attendu que lui, Molière, effaçait par ses
moindres écrits tous ceux des anciens comiques et qu'il n'y avait pas à
revenir là-dessus.
Nous vîmes alors, parce qu'il s'était tu après cela, qu'il était fort
échauffé par le vin qu'il avait bu, et Chapelle opina qu'il faudrait
lui donner, le soir, quelque potion lénitive pour écarter ses vapeurs
et ramener ses esprits. Molière rêvait à son ordinaire, comme si
l'entretien ne lui fût parvenu que par des canaux divertis à l'extrême,
et je conjecturai qu'il s'inquiétait moins de la querelle des anciens
et des modernes, que de savoir si Armande avait tout de bon du goût
pour ce blondin qui lui avait serré les doigts, l'autre soir, à la
Comédie.
Dans ce moment, le petit laquais vint dire que M. Despréaux arrivait
et, en effet, ce grand homme se montra aussitôt au bout d'une allée.
Je n'avais pas eu encore occasion de le saluer ni de le voir, et je
fus dans le dernier contentement de considérer les traits d'un poète
si fameux. M. Despréaux a l'air le plus noble et le plus fin, les yeux
vifs et brillants, la bouche moqueuse, si spirituelle qu'elle semble
mâcher de la malice; avec cela, son maintien est assez imposant et
fait connaître qu'il est homme de condition, enfin il parut tel que
mon imagination l'avait déjà présenté à mes yeux, et je lui sus un gré
infini de cette civilité qu'il avait là.
Quand on l'eut mis au fait de notre entretien, et qu'il connut que
notre démêlé venait encore de cette querelle des anciens et des
modernes, il dit d'abord que Bachaumont n'avait pas trop raison de
puiser ses arguments plutôt dans les bouteilles que dans les textes,
et que la seule chose sensée qu'il lui eût vu faire avait été de boire
toute l'eau d'un bénitier, parce qu'une dame qu'il aimait y avait
trempé les doigts; il continua en protestant que M. Perrault n'avait
pas eu dessein de louer les modernes en mettant Racine, Corneille et
Molière au-dessus de tous les anciens, mais le propos d'avilir ceux-ci
par la suite, en leur préférant M. Quinault, et qu'au surplus il ne
doutait pas que les écrits de ces poètes ne dussent passer aux siècles
suivants, mais que c'était affaire à ceux de ce temps-là d'établir les
parallèles. Se tournant alors vers Molière, il l'assura qu'il était son
serviteur et qu'il savait bien que leurs sentiments sur cette matière
étaient les mêmes.
Après cela, il n'y avait plus qu'à se remettre à boire pour essayer de
noyer dans le vin la bassesse de notre siècle, et c'est ce que nous
fîmes, avec une ardeur d'autant plus grande que le jour commençant
à faire place à la nuit nous avertissait qu'il faudrait bientôt
retrouver notre coche d'eau si nous ne voulions pas faire à pied
le voyage de Paris, de sorte qu'insensiblement nous nous trouvâmes
si bien conditionnés à la fin,—j'entends Chapelle, Bachaumont et
moi-même,—que blessés de cette idée que nous étions des cuistres
végétant dans une ignorance barbare, nous convînmes tous, d'un même
sentiment, d'en finir avec ces misères-là et d'aller nous jeter à la
rivière qui, par une grâce spéciale du ciel, coulait là tout à propos.
Nous levant en tumulte et courant au fond du jardin, nous fîmes part de
cet honnête dessein à Despréaux et à Molière, leur proposant par une
faveur singulière de notre bonté de les laisser venir avec nous, abîmer
dans les flots de la Seine les modernes tout ensemble avec les anciens.
—Attendez! dit Molière d'un air doux; attendez jusqu'à demain.
XIII
LE GASCON FACHÉ
Dans la place du cimetière Saint-Jean, proche des Halles, il y avait un
traiteur assez fameux, où quelques-uns des hommes de la cour avaient
accoutumé d'aller faire la débauche avec MM. Despréaux et Racine; et
même M. de La Fontaine y venait quelquefois, quand il avait quelque
poème licencieux dans l'esprit, parce qu'il disait que rien n'était
plus propre à exciter sa verve que les discours des gens de qualité,
quand ils s'entretiennent, après boire, de leur mérite ou de la vertu
des dames. Molière m'y mena une fois, parce qu'il savait que M. de
Sévigné ne manquerait pas de venir ce jour-là, et qu'il avait dessein
d'étudier les façons de ce seigneur, pour accommoder le personnage
de Don Juan dans la comédie du _Festin de Pierre_, qu'il voulait
représenter, parce que sa troupe et son public le voulaient aussi.
Sitôt que nous fûmes entrés dans la chambre particulière du logis, qui
était réservée à une assemblée si illustre, parce qu'en ce temps-là les
cafés n'étaient pas encore établis, je vis qu'il y avait sur une table
un exemplaire de la _Pucelle_, de Chapelain, qu'on y laissait toujours,
et nous sûmes bien, par la suite, pourquoi.
M. Despréaux et M. Racine firent mille honnêtetés à Molière et
voulurent bien m'assurer de leurs sentiments, malgré la petitesse de
ma condition; mais, dans l'instant que nous étions occupés par ces
civilités-là, il parut un gentilhomme que je connus à son maintien pour
celui que Molière m'avait dépeint, et dont il voulait faire son étude.
Il avait le visage fort rond et des yeux pleins de feu, avec un regard
fier et gracieux, et la mine d'un homme qui n'a pas trop rencontré de
cruelles. Ses cheveux étaient blonds et le mieux frisés du monde,
assez épais et assez longs pour n'avoir pas besoin de boucles ajoutées,
et, par-dessus tout cela, son abord avait quelque chose de haut et de
tranquille qui marquait assez que c'était un seigneur de la première
qualité.
L'hôte apporta des flacons d'un certain vin de Joigny que M. de La
Fontaine prisait fort, et nous nous mîmes à boire en nous entretenant
d'une manière vive et qui m'éblouit par les heureuses saillies des
convives. Mais qui pensez-vous qui fît le plus le diable et montrât
le plus d'enjouement? J'aurais gagé que ce serait le poète comique et
j'aurais perdu, car Molière demeurait à son ordinaire fort rêveur,
pendant que l'auteur de tant de tragédies, qui ont fait couler de si
belles larmes, se laissait aller à mille saillies, montrant un esprit
bouffon et se répandant en discours pleins d'équivoques, qui nous
mirent enfin tellement en gaieté que l'on devait, je pense, entendre de
tout le voisinage les grands éclats de rire que nous poussions.
M. Boileau me dit à l'oreille que c'était ainsi, en badinant, que
Racine avait écrit, en quelques jours, sa comédie des _Plaideurs_
et que, sans cesse, cet auteur inventait en ce réduit les plus
ingénieuses folies qu'on pût imaginer.
Mon étonnement grandit lorsque M. de Sévigné ayant prononcé quelques
mots, à propos d'une comédie, assurant que l'auteur était un sot pour
n'avoir pas suivi en la matière «les errements d'Aristote», je vis M.
Despréaux se lever tout en furie en s'écriant:
—Bon Dieu! Monsieur, quelle langue est cela? Suivre des errements,
Monsieur, c'est tout justement comme si vous parliez le langage des
Topinambous, et je ne voudrais pas gager que ces peuplades sauvages se
hasardassent à de si pitoyables discours!
Là-dessus, s'étant rassis, les autres protestèrent qu'il fallait que
le coupable subît la peine ordinaire et qu'elle serait, cette fois,
en dix vers seulement, parce que ce supplice était de ceux qu'il faut
appliquer avec une certaine modération pour ne pas voir expirer le
patient durant sa géhenne.
Je n'entendais pas trop bien ce qu'ils voulaient dire par là, quand
je vis M. de Sévigné prendre, en soupirant, le livre de M. Chapelain
qui se trouvait sur la table et commencer, d'une voix mal assurée, la
lecture de cette pièce fameuse:
Loin des murs flamboyants qui renferment le monde...
On ne le laissa pas aller bien loin, parce qu'il montrait du repentir
et que cette lecture nous empêchait de boire, et aussi parce que l'hôte
vint, dans ce moment-là, nous avertir qu'il y avait un homme qui
voulait parler à nous, et que cet homme portait une épée très longue
avec un rouleau de papier sortant de sa poche et presque aussi démesuré
et, qu'au surplus, il laissait assez paraître qu'il était de Gascogne.
Connaissant à cette peinture que c'était quelque poète des rives de
la Garonne, nous nous écriâmes tous d'une voix qu'il ne fallait pas
qu'il entrât, mais l'hôte tirant un papier nous dit que nous pouvions
toujours le voir et qu'après cela nous déciderions.
Despréaux donc, après qu'il eut considéré un moment cet écrit, fit un
grand éclat de rire et, commençant à parler, nous montra que c'était
une manière de licence poétique ou de privilège concédé au sieur de
Rabastignac, par Scudéry, pour donner à entendre au public que ce poète
avait mérité ses bienveillances à lui, qu'il n'y avait plus à revenir
là-dessus et que, d'ailleurs, si quelqu'un laissait paraître qu'il
n'était pas de ce sentiment et qu'il ne jugeait pas fort bons ces vers,
il rentrerait à ce faquin son jugement dans la gorge et lui ferait bien
voir qu'il s'appelait: de Scudéry.
Après cela, il n'y avait plus qu'à donner congé à l'hôte d'introduire
ce Languedocien, mais celui-ci ne nous en laissa pas le loisir, car
s'étant glissé par la fente de la porte,—et véritablement il était si
maigre qu'il ne l'écarta pas d'un pouce—il parut devant nous avec sa
terrible rapière, son effroyable rouleau et la plume menaçante de son
feutre qu'il agitait avec tant de grâce que nous crûmes que c'était
quelque chasse-mouche. Il se dit le serviteur des illustres auteurs qui
étaient là, protesta qu'il ne souhaitait rien tant que leur suffrage
et, déployant le rouleau que la peur nous faisait considérer avec des
yeux capables de toucher une Euménide, mais non un Gascon, il commença
de lire un fort long poème composé, à ce qu'il nous parut, pour faire
ressortir la gloire du roi Genséric, ses galanteries, ses conquêtes et
ses infortunes.
Sans doute qu'il aurait poursuivi jusqu'au sac de Rome si Despréaux,
saisissant le moment qu'il reprenait sa respiration, ne lui eût dit,
fort doucement, qu'il y avait, à la vérité, quelque beauté dans ces
vers, mais qu'il leur trouvait une tournure un peu lâche et que cela
était fâcheux. Cette parole faillit être aussi funeste que celle
autrefois prononcée par le Sénat de Carthage devant les envoyés
romains, car notre homme, se redressant aussitôt, et se coiffant fort
impudemment de son feutre, s'écria qu'il n'y avait rien de lâche dans
la maison de Rabastignac et qu'il le ferait assez voir.
A ces mots, comme il montrait quelque dessein de tirer son épée, nous
nous levâmes en tumulte, renversant la table qui s'écroula avec un si
grand bruit d'ais fracassés et de vaisselle en éclats que l'on crut,
pour le moins, que la fin du monde était arrivée, et je ne sais ce qui
serait survenu de la Gascogne et de Genséric si le marquis de Sévigné,
avisant quelques soldats des gendarmes-dauphin où il était guidon,
qui passaient par là et que le vacarme avait attirés, ne leur eût dit
d'emmener ce furieux et de faire rafraîchir ses esprits dans quelque
cellier bien frais de leur caserne.
Ainsi, nous ne pûmes jamais savoir ce que Genséric avait fait de ses
Vandales, et peut-être que ce baron nous eût renseignés là-dessus sans
le contre-temps, car, à en juger par ses vers, il avait bien la mine de
descendre par la ligne la plus directe de cette peuplade barbare-là.
M. de Moncontour qui entendit parler de cette aventure-là, et que
j'avais été pour quelque chose dans la défaite de ce capitan, fit si
bien auprès de Mme de Montespan avec qui il en usait privément que
j'eus enfin un ordre du roi pour entrer dans sa troupe. Ainsi, l'action
d'un insensé me servit plus que toutes les machines que Molière et les
autres avaient fait jouer dans la vue d'obtenir cette grâce, ce qui
montre assez que ce n'est ni le mérite ni la vertu qui font la fortune
des hommes ni la gloire des empires, mais le hasard, l'occurrence et
peut-être même certaine injustice, par où le souverain maistre de la
terre et des cieux se plaît à faire éclater sa puissance et à faire
révérer sa fantaisie.
XIV
SCAPIN HÉROS
Dès que j'eus eu l'insigne honneur d'être admis dans la compagnie de
messieurs les comédiens ordinaires du Roi, nous partîmes pour l'armée
de Flandre. Ce début pourrait surprendre et j'entends déjà quelque
censeur sévère demander avec un sourire si c'était que nous avions
formé le dessein de réduire les Républiques par les bâtons de Jodelet
ou les seringues de Purgon... Ami censeur, arrête-toi ou plutôt fais
réflexion sur la gloire de Louis qui, non satisfait de mener après lui,
dans un camp, Mars et Bellone tenant la Victoire enchaînée, faisait
accompagner les divinités redoutables par les Jeux et les Ris, par
Comus et par Thalie.
En d'autres termes, cela veut dire que le roi ayant résolu d'abaisser
l'orgueil des Hollandais et de châtier l'insolence de leurs gazettes,
commença d'attaquer leurs places, dont il prit quatre en huit jours,
après quoi il marcha droit à l'Issel et, passant dans l'île Batave,
mit le siège devant Arnhem. Ce grand prince avait jugé à propos de
faire venir les dames pour leur donner le divertissement de la guerre
et, tous les jours que l'on ne se battait pas, ce n'étaient que fêtes,
cadeaux et galanteries; le soir nous avions l'honneur de figurer devant
Sa Majesté, dans des granges proprement et prestement disposées ou
dans les salles de conseil des bourgeois. Cela me rappelait un peu les
aventures comiques du début de ma carrière, sauf l'incertitude du gîte
et du souper. Nous recevions six livres par jour et nous avions part
aux distributions de vivres; savoir, par représentation pour la troupe,
huit pains et un setier de vin de table.
Il arriva vers le quinze de juillet, qu'étant devant Arnhem, qui
faisait mine de se défendre, et comme on commençait à pousser des
lignes, Molière nous dit que nous allions répéter dans le jour, parce
que, ce soir-là, nous aurions l'honneur de jouer devant la cour, qu'il
fallait tirer des coffres nos ajustements, qui étaient un peu fripés,
et les endosser pour juger de l'ensemble.
Nous avions à peine eu le loisir de débrouiller deux scènes, qu'on
entendit un bruit de mousqueterie si proche et si effroyable, que
nos comédiennes s'épouvantèrent et que nous courûmes tous, dans la
mascarade de nos rôles, pour savoir ce que c'était.
Nous vîmes que quelques escadrons frisons, avec un peu d'infanterie,
avaient fait une sortie; leurs rangs, fort bien alignés, s'étendaient
entre les remparts et nos tentes, pendant que les décharges des fusils
formaient de petits nuages ronds de fumée, parmi les quinconces
d'arbres; plus près de nous, un gros de cavaliers arrivait au galop, et
nous reconnûmes M. de Turenne à son cheval pie, qui se cabrait la queue
à terre: d'autres gentilshommes accouraient, vers lui, le chapeau à la
main, lui montrant l'ennemi, et dans le fond, on découvrait le roi, à
pied, suivi de la cour, appuyé sur sa grande canne et regardant la
bataille.
Dans cet instant, nous aperçûmes ce que ni M. de Turenne ni le prince
ne pouvaient distinguer, à cause d'une certaine pente que le terrain
faisait en cet endroit: c'était un bataillon de troupes wallonnes, qui,
se glissant à la faveur du coteau, commençait d'emporter nos ouvrages
et menaçait de brûler nos magasins. Je ne sais quelle fureur guerrière
s'empara alors de mes esprits ou si le parchemin qui m'exemptait de
la taille et me faisait noble agit sur mon cœur, mais, saisissant la
hallebarde d'un mort et ralliant quelques grenadiers que le succès
de l'ennemi avait dispersés, je courus sur les Hollandais, qui ne
s'attendaient pas à cette attaque-là et que nous mîmes facilement en
fuite, parce qu'ils furent aussitôt débandés que surpris.
De là, poursuivant notre pointe et faisant toujours reculer les
guerriers des États, nous tournâmes si bien la position que, prenant de
flanc les escadrons frisons que M. de Turenne faisait dans le moment
charger de front, nous ne contribuâmes pas peu à jeter la panique
parmi cette cavalerie qui, tournant bride enfin et remettant son salut
aux jambes de ses coursiers, rentra dans Arnhem plus précipitamment
qu'elle n'en était sortie.
Mais que direz-vous de l'étonnement des généraux et de toute la cour
quand, voyant les rangs s'éclaircir et le renfort apparaître, ils
reconnurent que ces soldats, qui avaient si bien taillé des croupières
aux reîtres de M. le prince d'Orange, étaient conduits par une manière
de masque ou de matassin vêtu d'une souquenille à raies, avec un
bonnet semblable sur la tête, point de cheveux sous ce bonnet et un
pied de blanc sur les joues? Ils pensèrent d'abord qu'ils avaient
la vue troublée ou que c'était quelque fantôme, mais la façon dont
je m'escrimais avec ma hallebarde et le rapprochement, leur firent
connaître enfin que ce fantôme était un homme et que cet homme menait
grand train ces pauvres gens, assez vaillants à la vérité, mais mal
conduits par des officiers dont le mérite consistait principalement à
être enfants ou parents de bourgmestres des bonnes villes.
Voyant cela et que déjà Arnhem n'était pas dans le cas de résister
longtemps aux ordres du roi, M. de Turenne prit des dispositions si
exactes et des mesures si justes, que des bombes bien ajustées ayant
embrasé quelques maisons, les femmes s'attroupèrent et contraignirent
le gouverneur de faire battre la Chamade.
Le soir, au moment que j'allais paraître en scène et que je préparais
déjà mon dos de Scapin aux bâtonnades de Géronte, quelqu'un vint me
chercher de la part de M. de Turenne et m'emmena malgré mes camarades
ébahis qui juraient que le roi attendait et qu'il nous fallait
commencer. Mais quand je fus entré dans un appartement assez magnifique
et fort proprement meublé qui était plein de courtisans, on me fit
tourner à droite et par un réduit fort obscur, l'on me poussa dans un
cabinet où je vis un seigneur assis auprès d'une dame bien parée et si
parfaitement belle qu'il eut quelque peine d'en détourner les yeux pour
me considérer.
—C'est toi, demanda-t-il, qui tout à l'heure crossais si bien les
Hollandais de ta hallebarde?
Je l'assurai qu'il ne se trompait pas.
—Cela étant, continua-t-il, tu es un brave et si tu veux changer ton
sarrau de Scapin contre une épée de sergent, cela est en ton pouvoir.
—Monsieur, lui répondis-je, j'ai trop reçu de volées dans les
comédies; je ne voudrais point emporter cette coutume-là sur les champs
de bataille du roi.
La dame rit et le gentilhomme en parut charmé.
—Je vois bien, dit-il, que tu as la mine de mourir Scapin, mais Scapin
doit avoir soif; voilà pour boire à la santé du roi et des dames.
J'attrapai au vol une bourse assez ronde et fis le gros dos en bon
valet de comédie.
—C'est bien, vas jouer ton rôle et nous t'applaudirons si tu es aussi
parfait histrion que bon soldat.
Un instant après, la toile se levait sur le premier acte des
_Fourberies_ et je voyais sur un fauteuil, seul en avant et dans un
appareil qui approchait la majesté des dieux, l'homme à la bourse ayant
non loin de lui la dame au doux sourire.
C'était le roi et Mme de Montespan.
Mes jambes en tremblent encore quand j'y pense...
XV
LES MATASSINS
Après cela, M. de Rochefort ayant manqué son coup sur Muyden, pour
vouloir marcher avec trop de précaution, le comte Maurice de Nassau se
jeta dans cette place où se trouvaient les écluses de Hollande, qu'il
sut lâcher si à propos que les eaux de la mer couvrirent le pays, de
manière que nous n'eûmes plus qu'à nous en aller, parce que les armées
du roi n'avaient pas encore appris à combattre en nageant, comme font
les canards ou les castors, ce qui fait voir qu'on ne pense jamais à
tout dans l'instruction des milices.
Cela fut cause que nous quittâmes Nimègue dans le temps que nous nous
préparions à jouer _Pourceaugnac_, pour le divertissement de M. de
Turenne, et nous le fîmes si précipitamment que, sans perdre le temps
en cérémonies, nous montâmes sur notre char comique dans le costume de
nos rôles, et moi sous celui de Sbrigani, qui était une souquenille
rayée de vert et de jaune, à la façon des papegais, avec une fraise
bien godronnée, fort propre à tenir le cou raide dans les cahots du
chemin.
Nous partîmes au travers des ombres de la nuit en même temps qu'un
escadron des chevau-légers de M. le Prince lesquels, éclairant notre
route par le moyen de torches qu'ils tenaient en l'air, rappelaient
assez parfaitement ces coureurs dont parle Ennius, qui se passent de
mains en mains des flambeaux. Nous roulions ainsi depuis un fort long
temps, en pestant tout haut contre l'incivilité de ces républicains et
l'incommodité de leurs chemins, quand un gentilhomme, s'approchant,
vint nous dire avec beaucoup d'honnêtetés que les troupes allaient
camper dans un village dont on apercevait les feux à quelque distance
et que pour nous notre gîte serait chez le bourgmestre, dont la maison
se trouvait à propos là, ajoutant, avec un souris à l'adresse des
dames, que ce magistrat champêtre était bien fortuné de loger chez lui,
à la fois Thalie, Melpomène et Vénus.
Il ne parut pas cependant que ce brutal de Flamand fût si sensible que
cela à cette faveur du destin, car, sitôt que nous eûmes heurté à son
huis, nous l'entendîmes crier au voleur en appelant ses servantes.
Comme elles ne répondaient pas et que rien ne remuait, sinon le vent
qui nous troussait et nous faisait claquer des dents, nous nous
délibérâmes de jeter bas la porte en employant une poutre que Béjart
trouva et qui lui parut placée là, depuis le commencement des siècles,
pour l'usage auquel elle servit et qui fut de nous faire entrer
derrière elle dans cette demeure ennemie.
Nous pensâmes périr à force de rire quand nous vîmes que le brave
bourgmestre, ayant enfin rassemblé le bataillon de ses servantes, les
avait armées de balais et se tenait derrière elles, les animant au
combat et faisant de grands gestes avec une broche qu'il avait été
décrocher à la cuisine.
Me tournant alors vers la troupe de matassins qui se donnaient
au diable d'être si rudement reçus, je leur dis que c'était à eux
d'enlever une citadelle ainsi défendue; aussitôt, dressant leurs
seringues de la manière que les grenadiers font de leurs piques pour
aborder l'ennemi, ces bouffons se précipitèrent si vaillamment qu'ils
rompirent la ligne des servantes, les obligèrent de se disperser, de
manière que nous pûmes croire qu'elles avaient fui à la nage.