que nul homme n'avait jamais avoué son sentiment par le dramatique
comme ce poète le faisait là. Car, pendant qu'il parlait en jaloux,
en bourru, en amant violent et infortuné, j'entendais, par la voix
d'Ariste, son autre âme qui répondait et qui, manifestant la confiance
et la résignation de son emportement amoureux, tâchait d'insinuer à
Isabelle qu'il pensait Armande comme il souhaitait que fût l'honnête
Léonor que, par un excès de prudence ou de badinage, il peignait sous
des traits si opposés à ceux mêmes de cette comédienne.
Sur la scène, dans un fauteuil, il y avait un seigneur qu'on me dit
être le marquis de Moncontour. Il s'agitait, grondait un air entre ses
dents, peignait sa perruque et faisait, de temps en temps, de grands
éclats de rire, en haussant les épaules comme pour regarder le parterre
en pitié. Il ne manquait pas non plus de louer tout haut, quand elle
paraissait, les grâces d'Armande Béjart, sans s'occuper de Sganarelle
qui pensa s'embarrasser à la fin, tant il était outré, dans ses
transports amoureux du second acte.
Je passai de nouveau derrière le théâtre après la comédie et je revis
dans la chambre des comédiennes la même assemblée impertinente de
galants. Molière attirant Armande dans l'angle le plus obscur lui
disait à voix basse:
—Vous n'avez pas assez exprimé, Mademoiselle Béjart, les sentiments
que doit faire paraître Léonor et c'est de la sorte qu'il faut dire ces
vers:
... Je préfèrerais le plus simple entretien
A tous les contes bleus de ces diseurs de rien.
Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde,
Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde
Lorsqu'ils viennent d'un ton de mauvais guoguenard
Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard...
Mais la belle, tournant les yeux vers le marquis de Moncontour,
n'écoutait pas trop les leçons de ce poète; de vrai, la voix de Molière
n'était pas très assurée, et je pense que le parterre eût jugé ce
ton-là trop naturel et sans assez d'enflure.
X
LES DEUX PENDUS
C'est ce soir-là que j'eus l'honneur d'être présenté à M. le marquis de
Moncontour comme ayant fait partie de sa troupe, quand j'avais M. de La
Rapière pour directeur et que les yeux de la pauvre Zerbine servaient
d'étoiles à ma route.
M. de Moncontour fut bien surpris d'entendre qu'il avait une troupe de
comédiens ordinaires ni plus ni moins que le Roi ou M. le Prince, et il
me fit beaucoup d'interrogations sur ce que c'était que le sieur de La
Rapière, comme il était fait et de quel pays il venait.
Je satisfis de mon mieux ce seigneur en lui contant par le menu toutes
les particularités que je savais touchant cet homme-là, que je pouvais
peindre hardiment comme le plus grand fripon que j'eusse connu puisque
je n'avais encore jamais été dans la société des traitants, et sur ce
que je lui dis que La Rapière tranchait quelquefois du gentilhomme
et parlait entre ses dents, de façon cependant qu'on l'entendît, de
naissance illustre et de crédit à la Cour, le marquis eut quelque
soupçon que ce put être le bâtard d'un fils que M. le marquis d'Aydie,
son grand-père, avait eu d'une servante et qui avait été élevé dans la
maison demi-parent, demi-valet, jusqu'à ce que ses vices l'en eussent
fait chasser avec honte.
Cet entretien que j'eus avec ce guerrier fameux m'entraîna
insensiblement dans l'honneur de sa connaissance, et dès qu'il eut
su par le canal de M. Molière que j'étais une façon de gentilhomme,
puisqu'on le devient après trois générations, et que mon fils, à
supposer que j'en eusse jamais un, pourrait être page d'un duc et sa
femme appelée Madame, M. de Moncontour me marqua plus de considération
et une sorte de complaisance qu'il eût eu scrupule d'avoir pour mon
grand-père l'anobli, tant un papier marqué du sceau du Roi peut avoir
d'importance pour un seigneur dont les ancêtres n'avaient jamais été
dans la nécessité d'être décrassés par de semblables savonnettes.
M. de Moncontour allait souvent faire sa partie de cavagnol chez Mme
de La Ferté, qui donnait à jouer dans sa maison du faubourg. Pour
dire le vrai, la compagnie qu'on y voyait ne formait pas une très
magnifique assemblée, et l'on rencontrait autour des tables plus de
gros marchands drapiers, de maîtres orfèvres ou de merciers que de
cordons bleus ou de justaucorps à brevet. Mme de La Ferté faisait
sa société de ces gens quand ses affaires n'étaient pas en trop bon
point, autant dire toujours, et elle tirait d'une telle complaisance
des revenus aussi bons que d'une ferme dans le pays de Beauce ou d'une
rente sur l'Hôtel-de-Ville. La raison en était qu'elle gagnait toujours
et faisait la malheureuse d'une fortune si constante avec ces espèces
qui ne croyaient pas trop payer de leurs pistoles l'honneur de tenir
le jeu avec une femme de cette qualité-là, qui avait été honorée des
entretiens secrets du Roi et de ceux des principaux seigneurs de la
Cour. Je ne dirai point que Mme de La Ferté usât de cartes ajustées
mais on peut dire que le sort s'ajustait à son jeu comme s'il eût connu
les mérites de la naissance et du beau monde préférablement à ceux des
gens de néant qui le sollicitent aussi.
C'est ainsi que par les vertus de la dame de pique et pour remédier aux
injustices de la fortune, Mme de La Ferté en usait avec ses créanciers
de manière que ce qui s'était en allé par le trop de recherche dans la
chère ou la parure revenait par les brelans au contentement de tous.
Ce n'était pas dans un dessein si cupide que M. de Moncontour
fréquentait chez la comtesse, mais je crois qu'il y était attiré par
les yeux de certaine brunette beauté, de sorte qu'il demeurait à
l'ordinaire fort tard dans la maison du faubourg et qu'il était forcé
de revenir par des chemins qui étaient plus peuplés de filous que ne
l'est une chambre de financiers opinant sur le taillon ou sur les
aides. Il est vrai qu'il se faisait suivre d'ordinaire par une manière
de laquais qui avait servi autrefois dans le régiment de Moncontour et
qui portait sur l'épaule un mousquet de bonne apparence et fait pour
engager à la retenue les aigrefins trop enclins à se rendre familiers.
Comme le marquis m'emmenait souvent avec lui chez Mme de La Ferté, je
goûtais fort pour le retour cette façon d'aller dans les rues soutenus
par si peu que ce fût d'un détachement d'infanterie.
Nous revenions un soir en suivant le fleuve du côté de l'Arsenal, quand
nous entendîmes soudain devant nous un grand tumulte comme de gens qui
se battaient, et nous étant un peu approchés nous vîmes que c'étaient
ceux du guet qui étaient aux prises avec des larrons, à moins que ce
ne fussent des voleurs se querellant contre des alguazils, car la nuit
faisait qu'on ne distinguait pas très bien les uns des autres et l'on
dit même que le jour cette distinction-là ne se fait pas non plus très
aisément.
Le maréchal considérant qu'un des partis semblait avoir le dessous, et
n'écoutant que son inclination naturelle qui l'entraînait toujours à
se tourner du côté du plus faible et de l'opprimé, ne balança pas à se
jeter au travers de l'action en frappant de droite et de gauche jusqu'à
ce qu'il eût eu son épée faussée à force des coups qu'il avait donnés
et que les autres se fussent enfuis. Regardant alors autour de lui et
n'apercevant que casaques bleues, plumets bleus et bandoulières jaunes
il vit que c'était aux archers de la maréchaussée que son courage
était venu en aide et je pense qu'il en fut secrètement marri, car il
montrait un peu de penchant pour les tire-laines, rodomonts et autres
braves du pavé, assurant qu'il y avait du gentilhomme en eux parce
qu'ils ne voulaient pas travailler, sinon, comme à la guerre, avec des
épées et des pistolets.
Malgré cela il dut, par honnêteté, souffrir les remerciements de
l'Exempt qui le supplia en outre qu'il lui fît la grâce de venir
avec eux jusqu'au Petit-Châtelet pour rendre témoignage devant le
juge-commissaire que ce n'était pas par manque de vigilance ou lâcheté
qu'il n'avait pas capturé toute la bande, mais par la faute du petit
nombre de ses gens, et que même dans le grand péril où il s'était
trouvé il n'avait pas manqué l'occasion de se saisir du chef des filous
qu'ils appelaient La Moustache et que ce gibier-là valait à lui seul
tout le reste de la troupe.
M. de Moncontour vit effectivement un homme de belle taille et d'assez
bonne mine que des archers achevaient de lier et qui même en cette
extrémité gardait un air de fierté et d'impudence capables d'en imposer
à tous autres qu'à des sbires, et il se délibéra d'aller jusqu'au juge
du Châtelet dans le dessein bien plus d'intercéder pour cet infortuné
que de célébrer les actions de l'Exempt et de ses acolytes.
Mais quand le seigneur fut devant ce vilain homme noir qui paraissait
plutôt quelque singe revêtu d'hermine qu'un honnête chrétien occupé de
juger avec équité ses semblables, il connut que le pauvre La Moustache
était arrivé à la fin de ses aventures et qu'il n'y avait rien qui fût
si impitoyable qu'un robin pour un fripon quand celui-ci est pauvre et
n'a pas des amis sûrs.
A quelque temps de là M. de Moncontour fut commis avec M. d'Artagnan et
cinquante de ses mousquetaires pour contenir la foule immense du public
qui était venue à la Croix du Trahoir pour voir quelques financiers
que l'on menait pendre parce qu'ils avaient montré trop de passion
pour le bien de l'État, à telles enseignes qu'ils le gardaient dans
leurs coffres et dans le secret de leurs appartements, comme ce qu'ils
avaient de plus cher au monde.
Ils s'étaient aussi attachés aux deniers des particuliers, mais pour
ceux-là, et parce qu'ils les jugeaient sans doute d'origine moins
relevée, ils les employaient à construire les bâtiments les plus beaux,
à dessiner les jardins les plus magnifiques et aussi, dit-on, à mériter
les faveurs des dames les plus illustres. Mais, à la fin, le roi, à
qui rien n'échappe de ce qui touche les intérêts de son royaume et de
ses sujets, les avait laissés décréter et l'affaire étant venue devant
le Parlement on avait vu sur la sellette ceux qui un peu auparavant y
faisaient asseoir les autres, de manière qu'ils avaient été convaincus
du crime de concussion et de fraude et condamnés à la corde comme il
convient. Mais dans le moment que les juges opinaient avec le plus
d'emportement contre ces traitants en parlant de question, de roue, de
potence et de tous les supplices qui peuvent venir à l'imagination d'un
robin en furie, on vint dire au président de Nesmond que les maîtres
des requêtes ayant ouvert certaine cassette où étaient enfermés des
papiers fort secrets de ces traitants, on avait trouvé les preuves les
plus certaines que beaucoup de ces juges avaient eu des liaisons avec
ceux mêmes qui avaient paru devant eux, qu'ils avaient eu part à leurs
largesses et que l'un même avait soudoyé quelques braves de profession
pour pénétrer dans le lieu où il jugeait que devaient être les écrits
qu'il redoutait le plus de voir rendus au jour.
«_A ces mots il se fit une telle huée_» dirait le bonhomme Lafontaine,
que l'on crut qu'un ordre du prince privait désormais le Parlement
de ses _épices_; ceux qui criaient le plus fort étaient peut-être
ceux dont la conscience se sentait le plus faible; mais tous étant
convenus enfin, comme dans la fable des _animaux malades de la peste_,
de dévouer le moins redoutable et le plus galant, on jeta la vue sur
celui qui savait si bien employer des escogriffes à retrouver ses
papiers égarés, et qui était justement ce juge-commissaire, lequel
avait si fort malmené le pauvre La Moustache, et qui, en moins de temps
qu'il n'en faut d'ordinaire pour entr'ouvrir seulement les sacs[2]
des plaideurs, fut saisi au corps, enquêté, questionné, jugé et enfin
condamné à la potence.
[2] Dossiers.
La Moustache était conduit au gibet dans une petite chaise à bras que
traînaient les aides du bourreau. M. de Moncontour le vit fort bien
et fut mortifié de penser qu'il était pour quelque chose dans cette
pendaison-là; mais que devint-il lorsque le juge-commissaire que l'on
menait également vers sa fin, étant venu à dépasser le voleur,—parce
que, vu les charges qu'il avait occupées, sa charrette était tirée par
un cheval,—celui-ci se mit à déplorer son malheureux sort, demandant
si tout de bon on aurait le cœur de le faire mourir d'après l'ordre
et sur l'opinion d'un magistrat si indigne et prêt à subir le même
trépas que lui. Qu'au surplus, il n'y avait rien qui fût si injuste
que son supplice, puisque ce magistrat lui avait fait dire, dans les
commencements de son procès, qu'il fît prendre par sa troupe certaines
pièces dans un endroit qu'il avait désigné en lui fournissant des
facilités pour faire tenir à ses gens des instructions, et que,
moyennant cela, il aurait la vie sauve, et qu'il ne l'avait pas voulu
par respect pour les ordres du roi.
Ce justiciard en aurait sans doute dit bien d'autres sur son juge, si
on ne les avait tous les deux pendus en même temps. M. de Moncontour,
qui passa à quelque temps de là devant le gibet de la Croix du
Trahoir, m'assura qu'il les avait vus se balancer en face l'un de
l'autre, à la manière de ces baladins qui se saluent avant de commencer
un pas de ballet, et, véritablement, quoique celui-là n'eût pas eu pour
le régler les cadences des violons, on pouvait dire que ces danseurs
étaient tous les deux bien faits pour être d'accord.
XI
LES TROIS COUPLES
Pendant que l'on pendait les financiers, la Cour se laissait divertir
par d'autres et Molière me dit un jour, d'un air riant, que M. Fouquet
voulait donner une fête au roi, dans sa maison de Vaux, et qu'il
n'avait que quinze jours pour faire sa comédie et pour dresser son
théâtre. Il m'engagea obligeamment à le suivre, m'assurant que, s'il
ne pouvait me procurer l'honneur de paraître devant une si illustre
assemblée, il me faciliterait, du moins, par quelque emploi de moucheur
de chandelles ou de souffleur, une occasion de goûter les douceurs
qu'on trouve à approcher des grands, même lorsqu'ils ne jettent point
la vue sur nous.
Nous fûmes, par le coche d'eau, jusqu'à Melun, où le surintendant
nous fit chercher à quatre carrosses pour nous mener à cette terre
si magnifique, que le soleil, dans sa course dessus et dessous
l'antarctique, ne peut rien voir qui soit si beau. Nous connûmes bien
en y entrant que la renommée n'avait pas, cette fois, menti, comme elle
a accoutumé, et la diversité des jets d'eau qui, d'abord, frappa nos
regards, avec la belle ordonnance des terrasses et des jardins, n'était
qu'une petite partie des merveilles qui nous étaient réservées. On nous
conduisit dans un appartement fort propre où, d'abord qu'on eut ouvert
les coffres, Molière commanda que l'on commençât promptement de répéter
notre affaire, car il était fort exact en ces matières, et s'il voyait
que quelque comédien ne sût pas son rôle ou ne l'entendît pas assez, il
faisait le diable, criant que nous étions d'étranges animaux à conduire
et d'autres gentillesses pareilles. Je me souviens même qu'il eut une
petite noise avec Mlle Molière, sa femme, parce qu'elle s'avisa de lui
faire observer qu'il aurait dû faire une comédie où il aurait joué
tout seul, ce qui l'enragea tellement, qu'il lui dit de se taire et
qu'elle était une bête.
Comme la nouvelle de notre arrivée s'était répandue, on vit bientôt
accourir les plus empressés blondins, pour faire leur cour aux
comédiennes et leur glisser bien des douceurs; il vint aussi de ces
gens, qu'on nomme nécessaires, se mêlant de remarquer et de critiquer,
qui pensèrent faire crever de dépit Molière, et je crois bien qu'avec
toutes ces importunités-là le pauvre homme n'eut pas beaucoup de loisir
ni de faim pour goûter à la collation qu'on nous servit et qui était
fort galante et bien ordonnée.
Le théâtre avait été dressé dans une allée de sapins, près d'une grille
d'eau qui répandait une fraîcheur agréable, et l'on avait disposé sur
la scène des feuillages fort touffus, parmi lesquels cent flambeaux
devaient répandre leur clarté.
Dès que nous eûmes pris nos mesures, la nuit tomba. On vint nous
avertir que le roi, ayant terminé la visite du parc et du château
et la loterie étant tirée, le souper avait été servi sur tables
et, qu'aussitôt après, on nous dirait de commencer. En effet, nous
entendîmes presque en même temps une grande clameur et le son de mille
voix confuses qui s'approchaient et, dans l'instant, Molière commanda
que les chandelles fussent allumées et que l'on se tînt prêt.
Dès que la toile fut levée, il parut sur le théâtre en habit de ville
et, s'adressant au roi, avec le visage d'un homme surpris, il fit des
excuses en désordre sur ce qu'il se trouvait là seul et manquait de
temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle
semblait attendre. Je pense que je n'ai jamais vu Molière si bon que
dans ce personnage-là, parce que le peu de bégayement naturel qu'il
avait et qu'il s'efforçait de dissimuler à l'ordinaire, le servait en
cette occasion en faisant mieux paraître le trouble qu'il fallait qu'on
jugeât qu'il ressentait.
Comme il achevait de parler, une coquille s'écarta au milieu de vingt
jets d'eau naturels, et une agréable naïade en sortit pour dire des
vers que M. Pellisson avait composés à la louange du roi. Cette nymphe
était Mlle Béjart; à sa voix, les termes et les rocs dont le théâtre
était orné se murent, mainte figure tourna sur son piédestal et les
arbres s'ouvrirent. Plusieurs dryades s'en échappèrent, accompagnées
de faunes et de satyres, qui formèrent une entrée de ballet. Après
cela, la naïade emmena une partie des gens qu'elle avait fait paraître,
et le reste se mit à danser au son des hautbois et des violons, jusqu'à
ce qu'on vînt annoncer la comédie des _Fâcheux_.
J'étais du ballet de la dernière entrée, et l'un des quatre bergers
qui, avec une bergère, formaient au sentiment de tous ceux qui l'ont vu
un divertissement d'assez bonne grâce, et je pus considérer ce grand
roi, dont la jeunesse riante était déjà parée des attributs sévères de
la majesté. Il était dans un fauteuil, ayant à côté de lui la reine
sa mère et Madame[3], la reine étant demeurée à Fontainebleau, parce
qu'elle était grosse et peut-être aussi pour d'autres raisons qu'on ne
disait pas. Je ne tardai pas à démêler, parce que Dupare me la montra,
parmi les filles d'honneur de Madame, celle dont la renommée s'occupait
en ce moment et qu'on nommait Mlle de la Vallière. Je jugeai qu'elle
avait les cheveux les plus blonds du monde, avec une mine de pudeur,
mais des yeux languissants qui n'étaient pas trop d'accord avec cette
mine-là. Pour sa bouche, elle était fort grande, et je me souvins du
noël impertinent de Bussy et de ce bec «qui d'une oreille à l'autre
va». Mais ses dents blanches et ses lèvres vermeilles la rendaient
cependant assez passable. Le roi ne manquait pas, chaque fois qu'il
le pouvait, de jeter les yeux de son côté, et je remarquai que la
princesse, qui était sur une chaise à sa gauche, ne paraissait pas trop
satisfaite de l'honneur que Sa Majesté faisait à sa suivante.
[3] Henriette d'Angleterre.
Dès que nous eûmes achevé notre entrée, on vit partir mille fusées
qui, se frayant par la force du salpêtre un chemin à travers les airs,
retombaient en une pluie d'étoiles qu'elles semblaient avoir été
décrocher à la voûte céleste. Parmi ces fracas et ses sifflements, je
me glissai entre les bosquets pour considérer de plus près la cour.
Je remarquai certains seigneurs qui remuaient des pistoles au fond de
leurs poches, comme si c'eussent été des pois ou des fèves, et sans
s'en soucier davantage, et véritablement cette fortune-là ne leur
coûtait guère, car ils n'avaient eu qu'à ramasser les espèces d'or et
d'argent qu'ils avaient trouvées, par les soins de leur hôte, sur les
tables de leurs chambres.
Mais, dans le moment que le dôme du château s'allumait pour jeter une
infinité de flammes et de serpenteaux, je vis, à la faveur de cette
clarté subite, trois couples qui s'étaient retirés un moment à l'écart
dans une salle de verdure subitement embrasée par cet éclat de lumière
indiscrète. C'était, dans un retrait d'arcade habitée par un Terme,
Molière avec sa femme. Il n'était pas malaisé de connaître qu'ils se
querellaient, et je songeai que, parmi ses fâcheux, le poète comique
en avait oublié un, qui était le mari. Sans doute que M. de Sévigné et
le marquis de Vardes étaient aussi de cet avis-là. Un peu plus loin,
dans une allée où se mouraient en tournant encore les soleils des
artificiers, j'aperçus un justaucorps rouge avec un chapeau chargé de
grandes plumes blanches. Il fallait bien que ce fût le roi, puisqu'il
était couvert, et, sous la mante de soie grise qui voulait la dérober à
tous, je crus bien reconnaître les yeux d'azur et les cheveux blonds de
Mlle de La Vallière.
Comme je me retirais à pas suspendus, j'arrivai devant un décor de
pots à feu qui, par l'artifice du sieur Torelli, représentaient les
armoiries du surintendant, et cet écureuil grimpant dont il avait fait
l'emblème de sa cupidité et de sa passion pour le pouvoir. Je surpris
deux ombres furtives que ma venue, sans doute, avait fait fuir, et je
vis bien que M. Fouquet se délassait des fatigues et des honneurs de
cette fête en prenant le frais avec Mlle de Menneville.
Mais, dans l'instant que j'allais me retirer pour goûter un sommeil
qui ne serait troublé ni par l'ambition, ni par la jalousie, ni par
l'amour, un coup de vent subit éteignit les lumières qui dessinaient
la figure de l'écureuil, et je ne vis plus que des lézards et des
couleuvres que l'ordonnateur avait placés là par manière d'ornements.
Je me suis souvenu plus tard que ces animaux figuraient dans le blason
des Le Tellier et dans celui de M. Colbert.
Quand cette mémoire me vint, l'écureuil était par terre.
XII
LE SOUPER D'AUTEUIL
Molière me dit en revenant de Vaux qu'il voulait m'emmener faire la
débauche avec lui dans la maison des champs de M. Despréaux, de manière
que nous pourrions saluer ce fameux poète qui est bien sur le chemin de
s'égaler aux plus illustres auteurs de l'antiquité, dans le genre où se
sont exercés Perse, Juvénal, et le plus parfait de tous, cet Horace,
qui fait nos délices, et sans lequel il n'y a pas moyen de goûter les
délicatesses de la vie.
Nous prîmes, pour arriver jusqu'à ce village d'Auteuil, un coche
d'eau qui, partant du Pont-Royal, nous mena insensiblement, par le
moyen des rames, à travers la ville, de sorte qu'en un moment nous
vîmes ce port qu'on appelle de la Conférence, où s'assemblent les
navires qui viennent faire le commerce à Paris, et qu'ayant dépassé le
Pont-Tournant, nous longeâmes cette longue terre qui a, depuis peu,
reçu le nom d'Ile des Cygnes, qui est mieux que l'ancien, lequel était
un peu indécent.
Molière me montra ensuite des maisons, sur la pente d'une colline
agréable, en me disant que c'était le village de Chaillot, et que ces
beaux jardins que l'on voyait s'élevant par derrière étaient ceux du
couvent des Bons-Hommes de Passy; mais le courant du fleuve et, je
pense aussi, deux chevaux que l'on avait attachés à une corde, et la
corde à notre bateau nous entraînant toujours, nous fûmes enfin devant
Auteuil, cette ville dont messieurs de Sainte-Geneviève sont les
seigneurs et où bien des bourgeois de Paris ont leur maison pour aller
boire et discourir le dimanche sous quelque treille, comme nous avions
nous-même dessein de faire ce jour-là.
Sitôt que nous fûmes près du rivage, on jeta à terre une longue planche
qui nous conduisit enfin, par le secours de Dieu, sains et saufs, au
bout de cette navigation-là.
Nous fîmes quelques pas sous des ombrages assez frais et parmi des
ruelles assez sombres, au milieu de mille boules de mail que des
joueurs nous poussaient entre les jambes, comme si elles eussent été
des quilles, et, étant entrés à la fin dans un jardin fort propre,
orné de fontaines et de quelques ifs taillés d'une manière qui était
galante, nous vîmes qu'une table avait été dressée sous un couvert
et tellement remplie de flacons et de plats, qu'on pouvait à peine
distinguer la couleur des serviettes sur lesquelles tout ce harnais de
gueule était étalé.