J'observais Molière sous son personnage de Sganarelle et je songeais

que nul homme n'avait jamais avoué son sentiment par le dramatique

comme ce poète le faisait là. Car, pendant qu'il parlait en jaloux,

en bourru, en amant violent et infortuné, j'entendais, par la voix

d'Ariste, son autre âme qui répondait et qui, manifestant la confiance

et la résignation de son emportement amoureux, tâchait d'insinuer à

Isabelle qu'il pensait Armande comme il souhaitait que fût l'honnête

Léonor que, par un excès de prudence ou de badinage, il peignait sous

des traits si opposés à ceux mêmes de cette comédienne.

Sur la scène, dans un fauteuil, il y avait un seigneur qu'on me dit

être le marquis de Moncontour. Il s'agitait, grondait un air entre ses

dents, peignait sa perruque et faisait, de temps en temps, de grands

éclats de rire, en haussant les épaules comme pour regarder le parterre

en pitié. Il ne manquait pas non plus de louer tout haut, quand elle

paraissait, les grâces d'Armande Béjart, sans s'occuper de Sganarelle

qui pensa s'embarrasser à la fin, tant il était outré, dans ses

transports amoureux du second acte.

Je passai de nouveau derrière le théâtre après la comédie et je revis

dans la chambre des comédiennes la même assemblée impertinente de

galants. Molière attirant Armande dans l'angle le plus obscur lui

disait à voix basse:

—Vous n'avez pas assez exprimé, Mademoiselle Béjart, les sentiments

que doit faire paraître Léonor et c'est de la sorte qu'il faut dire ces

vers:

... Je préfèrerais le plus simple entretien

A tous les contes bleus de ces diseurs de rien.

Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde,

Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde

Lorsqu'ils viennent d'un ton de mauvais guoguenard

Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard...

Mais la belle, tournant les yeux vers le marquis de Moncontour,

n'écoutait pas trop les leçons de ce poète; de vrai, la voix de Molière

n'était pas très assurée, et je pense que le parterre eût jugé ce

ton-là trop naturel et sans assez d'enflure.

X

LES DEUX PENDUS

C'est ce soir-là que j'eus l'honneur d'être présenté à M. le marquis de

Moncontour comme ayant fait partie de sa troupe, quand j'avais M. de La

Rapière pour directeur et que les yeux de la pauvre Zerbine servaient

d'étoiles à ma route.

M. de Moncontour fut bien surpris d'entendre qu'il avait une troupe de

comédiens ordinaires ni plus ni moins que le Roi ou M. le Prince, et il

me fit beaucoup d'interrogations sur ce que c'était que le sieur de La

Rapière, comme il était fait et de quel pays il venait.

Je satisfis de mon mieux ce seigneur en lui contant par le menu toutes

les particularités que je savais touchant cet homme-là, que je pouvais

peindre hardiment comme le plus grand fripon que j'eusse connu puisque

je n'avais encore jamais été dans la société des traitants, et sur ce

que je lui dis que La Rapière tranchait quelquefois du gentilhomme

et parlait entre ses dents, de façon cependant qu'on l'entendît, de

naissance illustre et de crédit à la Cour, le marquis eut quelque

soupçon que ce put être le bâtard d'un fils que M. le marquis d'Aydie,

son grand-père, avait eu d'une servante et qui avait été élevé dans la

maison demi-parent, demi-valet, jusqu'à ce que ses vices l'en eussent

fait chasser avec honte.

Cet entretien que j'eus avec ce guerrier fameux m'entraîna

insensiblement dans l'honneur de sa connaissance, et dès qu'il eut

su par le canal de M. Molière que j'étais une façon de gentilhomme,

puisqu'on le devient après trois générations, et que mon fils, à

supposer que j'en eusse jamais un, pourrait être page d'un duc et sa

femme appelée Madame, M. de Moncontour me marqua plus de considération

et une sorte de complaisance qu'il eût eu scrupule d'avoir pour mon

grand-père l'anobli, tant un papier marqué du sceau du Roi peut avoir

d'importance pour un seigneur dont les ancêtres n'avaient jamais été

dans la nécessité d'être décrassés par de semblables savonnettes.

M. de Moncontour allait souvent faire sa partie de cavagnol chez Mme

de La Ferté, qui donnait à jouer dans sa maison du faubourg. Pour

dire le vrai, la compagnie qu'on y voyait ne formait pas une très

magnifique assemblée, et l'on rencontrait autour des tables plus de

gros marchands drapiers, de maîtres orfèvres ou de merciers que de

cordons bleus ou de justaucorps à brevet. Mme de La Ferté faisait

sa société de ces gens quand ses affaires n'étaient pas en trop bon

point, autant dire toujours, et elle tirait d'une telle complaisance

des revenus aussi bons que d'une ferme dans le pays de Beauce ou d'une

rente sur l'Hôtel-de-Ville. La raison en était qu'elle gagnait toujours

et faisait la malheureuse d'une fortune si constante avec ces espèces

qui ne croyaient pas trop payer de leurs pistoles l'honneur de tenir

le jeu avec une femme de cette qualité-là, qui avait été honorée des

entretiens secrets du Roi et de ceux des principaux seigneurs de la

Cour. Je ne dirai point que Mme de La Ferté usât de cartes ajustées

mais on peut dire que le sort s'ajustait à son jeu comme s'il eût connu

les mérites de la naissance et du beau monde préférablement à ceux des

gens de néant qui le sollicitent aussi.

C'est ainsi que par les vertus de la dame de pique et pour remédier aux

injustices de la fortune, Mme de La Ferté en usait avec ses créanciers

de manière que ce qui s'était en allé par le trop de recherche dans la

chère ou la parure revenait par les brelans au contentement de tous.

Ce n'était pas dans un dessein si cupide que M. de Moncontour

fréquentait chez la comtesse, mais je crois qu'il y était attiré par

les yeux de certaine brunette beauté, de sorte qu'il demeurait à

l'ordinaire fort tard dans la maison du faubourg et qu'il était forcé

de revenir par des chemins qui étaient plus peuplés de filous que ne

l'est une chambre de financiers opinant sur le taillon ou sur les

aides. Il est vrai qu'il se faisait suivre d'ordinaire par une manière

de laquais qui avait servi autrefois dans le régiment de Moncontour et

qui portait sur l'épaule un mousquet de bonne apparence et fait pour

engager à la retenue les aigrefins trop enclins à se rendre familiers.

Comme le marquis m'emmenait souvent avec lui chez Mme de La Ferté, je

goûtais fort pour le retour cette façon d'aller dans les rues soutenus

par si peu que ce fût d'un détachement d'infanterie.

Nous revenions un soir en suivant le fleuve du côté de l'Arsenal, quand

nous entendîmes soudain devant nous un grand tumulte comme de gens qui

se battaient, et nous étant un peu approchés nous vîmes que c'étaient

ceux du guet qui étaient aux prises avec des larrons, à moins que ce

ne fussent des voleurs se querellant contre des alguazils, car la nuit

faisait qu'on ne distinguait pas très bien les uns des autres et l'on

dit même que le jour cette distinction-là ne se fait pas non plus très

aisément.

Le maréchal considérant qu'un des partis semblait avoir le dessous, et

n'écoutant que son inclination naturelle qui l'entraînait toujours à

se tourner du côté du plus faible et de l'opprimé, ne balança pas à se

jeter au travers de l'action en frappant de droite et de gauche jusqu'à

ce qu'il eût eu son épée faussée à force des coups qu'il avait donnés

et que les autres se fussent enfuis. Regardant alors autour de lui et

n'apercevant que casaques bleues, plumets bleus et bandoulières jaunes

il vit que c'était aux archers de la maréchaussée que son courage

était venu en aide et je pense qu'il en fut secrètement marri, car il

montrait un peu de penchant pour les tire-laines, rodomonts et autres

braves du pavé, assurant qu'il y avait du gentilhomme en eux parce

qu'ils ne voulaient pas travailler, sinon, comme à la guerre, avec des

épées et des pistolets.

Malgré cela il dut, par honnêteté, souffrir les remerciements de

l'Exempt qui le supplia en outre qu'il lui fît la grâce de venir

avec eux jusqu'au Petit-Châtelet pour rendre témoignage devant le

juge-commissaire que ce n'était pas par manque de vigilance ou lâcheté

qu'il n'avait pas capturé toute la bande, mais par la faute du petit

nombre de ses gens, et que même dans le grand péril où il s'était

trouvé il n'avait pas manqué l'occasion de se saisir du chef des filous

qu'ils appelaient La Moustache et que ce gibier-là valait à lui seul

tout le reste de la troupe.

M. de Moncontour vit effectivement un homme de belle taille et d'assez

bonne mine que des archers achevaient de lier et qui même en cette

extrémité gardait un air de fierté et d'impudence capables d'en imposer

à tous autres qu'à des sbires, et il se délibéra d'aller jusqu'au juge

du Châtelet dans le dessein bien plus d'intercéder pour cet infortuné

que de célébrer les actions de l'Exempt et de ses acolytes.

Mais quand le seigneur fut devant ce vilain homme noir qui paraissait

plutôt quelque singe revêtu d'hermine qu'un honnête chrétien occupé de

juger avec équité ses semblables, il connut que le pauvre La Moustache

était arrivé à la fin de ses aventures et qu'il n'y avait rien qui fût

si impitoyable qu'un robin pour un fripon quand celui-ci est pauvre et

n'a pas des amis sûrs.

A quelque temps de là M. de Moncontour fut commis avec M. d'Artagnan et

cinquante de ses mousquetaires pour contenir la foule immense du public

qui était venue à la Croix du Trahoir pour voir quelques financiers

que l'on menait pendre parce qu'ils avaient montré trop de passion

pour le bien de l'État, à telles enseignes qu'ils le gardaient dans

leurs coffres et dans le secret de leurs appartements, comme ce qu'ils

avaient de plus cher au monde.

Ils s'étaient aussi attachés aux deniers des particuliers, mais pour

ceux-là, et parce qu'ils les jugeaient sans doute d'origine moins

relevée, ils les employaient à construire les bâtiments les plus beaux,

à dessiner les jardins les plus magnifiques et aussi, dit-on, à mériter

les faveurs des dames les plus illustres. Mais, à la fin, le roi, à

qui rien n'échappe de ce qui touche les intérêts de son royaume et de

ses sujets, les avait laissés décréter et l'affaire étant venue devant

le Parlement on avait vu sur la sellette ceux qui un peu auparavant y

faisaient asseoir les autres, de manière qu'ils avaient été convaincus

du crime de concussion et de fraude et condamnés à la corde comme il

convient. Mais dans le moment que les juges opinaient avec le plus

d'emportement contre ces traitants en parlant de question, de roue, de

potence et de tous les supplices qui peuvent venir à l'imagination d'un

robin en furie, on vint dire au président de Nesmond que les maîtres

des requêtes ayant ouvert certaine cassette où étaient enfermés des

papiers fort secrets de ces traitants, on avait trouvé les preuves les

plus certaines que beaucoup de ces juges avaient eu des liaisons avec

ceux mêmes qui avaient paru devant eux, qu'ils avaient eu part à leurs

largesses et que l'un même avait soudoyé quelques braves de profession

pour pénétrer dans le lieu où il jugeait que devaient être les écrits

qu'il redoutait le plus de voir rendus au jour.

«_A ces mots il se fit une telle huée_» dirait le bonhomme Lafontaine,

que l'on crut qu'un ordre du prince privait désormais le Parlement

de ses _épices_; ceux qui criaient le plus fort étaient peut-être

ceux dont la conscience se sentait le plus faible; mais tous étant

convenus enfin, comme dans la fable des _animaux malades de la peste_,

de dévouer le moins redoutable et le plus galant, on jeta la vue sur

celui qui savait si bien employer des escogriffes à retrouver ses

papiers égarés, et qui était justement ce juge-commissaire, lequel

avait si fort malmené le pauvre La Moustache, et qui, en moins de temps

qu'il n'en faut d'ordinaire pour entr'ouvrir seulement les sacs[2]

des plaideurs, fut saisi au corps, enquêté, questionné, jugé et enfin

condamné à la potence.

[2] Dossiers.

La Moustache était conduit au gibet dans une petite chaise à bras que

traînaient les aides du bourreau. M. de Moncontour le vit fort bien

et fut mortifié de penser qu'il était pour quelque chose dans cette

pendaison-là; mais que devint-il lorsque le juge-commissaire que l'on

menait également vers sa fin, étant venu à dépasser le voleur,—parce

que, vu les charges qu'il avait occupées, sa charrette était tirée par

un cheval,—celui-ci se mit à déplorer son malheureux sort, demandant

si tout de bon on aurait le cœur de le faire mourir d'après l'ordre

et sur l'opinion d'un magistrat si indigne et prêt à subir le même

trépas que lui. Qu'au surplus, il n'y avait rien qui fût si injuste

que son supplice, puisque ce magistrat lui avait fait dire, dans les

commencements de son procès, qu'il fît prendre par sa troupe certaines

pièces dans un endroit qu'il avait désigné en lui fournissant des

facilités pour faire tenir à ses gens des instructions, et que,

moyennant cela, il aurait la vie sauve, et qu'il ne l'avait pas voulu

par respect pour les ordres du roi.

Ce justiciard en aurait sans doute dit bien d'autres sur son juge, si

on ne les avait tous les deux pendus en même temps. M. de Moncontour,

qui passa à quelque temps de là devant le gibet de la Croix du

Trahoir, m'assura qu'il les avait vus se balancer en face l'un de

l'autre, à la manière de ces baladins qui se saluent avant de commencer

un pas de ballet, et, véritablement, quoique celui-là n'eût pas eu pour

le régler les cadences des violons, on pouvait dire que ces danseurs

étaient tous les deux bien faits pour être d'accord.

XI

LES TROIS COUPLES

Pendant que l'on pendait les financiers, la Cour se laissait divertir

par d'autres et Molière me dit un jour, d'un air riant, que M. Fouquet

voulait donner une fête au roi, dans sa maison de Vaux, et qu'il

n'avait que quinze jours pour faire sa comédie et pour dresser son

théâtre. Il m'engagea obligeamment à le suivre, m'assurant que, s'il

ne pouvait me procurer l'honneur de paraître devant une si illustre

assemblée, il me faciliterait, du moins, par quelque emploi de moucheur

de chandelles ou de souffleur, une occasion de goûter les douceurs

qu'on trouve à approcher des grands, même lorsqu'ils ne jettent point

la vue sur nous.

Nous fûmes, par le coche d'eau, jusqu'à Melun, où le surintendant

nous fit chercher à quatre carrosses pour nous mener à cette terre

si magnifique, que le soleil, dans sa course dessus et dessous

l'antarctique, ne peut rien voir qui soit si beau. Nous connûmes bien

en y entrant que la renommée n'avait pas, cette fois, menti, comme elle

a accoutumé, et la diversité des jets d'eau qui, d'abord, frappa nos

regards, avec la belle ordonnance des terrasses et des jardins, n'était

qu'une petite partie des merveilles qui nous étaient réservées. On nous

conduisit dans un appartement fort propre où, d'abord qu'on eut ouvert

les coffres, Molière commanda que l'on commençât promptement de répéter

notre affaire, car il était fort exact en ces matières, et s'il voyait

que quelque comédien ne sût pas son rôle ou ne l'entendît pas assez, il

faisait le diable, criant que nous étions d'étranges animaux à conduire

et d'autres gentillesses pareilles. Je me souviens même qu'il eut une

petite noise avec Mlle Molière, sa femme, parce qu'elle s'avisa de lui

faire observer qu'il aurait dû faire une comédie où il aurait joué

tout seul, ce qui l'enragea tellement, qu'il lui dit de se taire et

qu'elle était une bête.

Comme la nouvelle de notre arrivée s'était répandue, on vit bientôt

accourir les plus empressés blondins, pour faire leur cour aux

comédiennes et leur glisser bien des douceurs; il vint aussi de ces

gens, qu'on nomme nécessaires, se mêlant de remarquer et de critiquer,

qui pensèrent faire crever de dépit Molière, et je crois bien qu'avec

toutes ces importunités-là le pauvre homme n'eut pas beaucoup de loisir

ni de faim pour goûter à la collation qu'on nous servit et qui était

fort galante et bien ordonnée.

Le théâtre avait été dressé dans une allée de sapins, près d'une grille

d'eau qui répandait une fraîcheur agréable, et l'on avait disposé sur

la scène des feuillages fort touffus, parmi lesquels cent flambeaux

devaient répandre leur clarté.

Dès que nous eûmes pris nos mesures, la nuit tomba. On vint nous

avertir que le roi, ayant terminé la visite du parc et du château

et la loterie étant tirée, le souper avait été servi sur tables

et, qu'aussitôt après, on nous dirait de commencer. En effet, nous

entendîmes presque en même temps une grande clameur et le son de mille

voix confuses qui s'approchaient et, dans l'instant, Molière commanda

que les chandelles fussent allumées et que l'on se tînt prêt.

Dès que la toile fut levée, il parut sur le théâtre en habit de ville

et, s'adressant au roi, avec le visage d'un homme surpris, il fit des

excuses en désordre sur ce qu'il se trouvait là seul et manquait de

temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle

semblait attendre. Je pense que je n'ai jamais vu Molière si bon que

dans ce personnage-là, parce que le peu de bégayement naturel qu'il

avait et qu'il s'efforçait de dissimuler à l'ordinaire, le servait en

cette occasion en faisant mieux paraître le trouble qu'il fallait qu'on

jugeât qu'il ressentait.

Comme il achevait de parler, une coquille s'écarta au milieu de vingt

jets d'eau naturels, et une agréable naïade en sortit pour dire des

vers que M. Pellisson avait composés à la louange du roi. Cette nymphe

était Mlle Béjart; à sa voix, les termes et les rocs dont le théâtre

était orné se murent, mainte figure tourna sur son piédestal et les

arbres s'ouvrirent. Plusieurs dryades s'en échappèrent, accompagnées

de faunes et de satyres, qui formèrent une entrée de ballet. Après

cela, la naïade emmena une partie des gens qu'elle avait fait paraître,

et le reste se mit à danser au son des hautbois et des violons, jusqu'à

ce qu'on vînt annoncer la comédie des _Fâcheux_.

J'étais du ballet de la dernière entrée, et l'un des quatre bergers

qui, avec une bergère, formaient au sentiment de tous ceux qui l'ont vu

un divertissement d'assez bonne grâce, et je pus considérer ce grand

roi, dont la jeunesse riante était déjà parée des attributs sévères de

la majesté. Il était dans un fauteuil, ayant à côté de lui la reine

sa mère et Madame[3], la reine étant demeurée à Fontainebleau, parce

qu'elle était grosse et peut-être aussi pour d'autres raisons qu'on ne

disait pas. Je ne tardai pas à démêler, parce que Dupare me la montra,

parmi les filles d'honneur de Madame, celle dont la renommée s'occupait

en ce moment et qu'on nommait Mlle de la Vallière. Je jugeai qu'elle

avait les cheveux les plus blonds du monde, avec une mine de pudeur,

mais des yeux languissants qui n'étaient pas trop d'accord avec cette

mine-là. Pour sa bouche, elle était fort grande, et je me souvins du

noël impertinent de Bussy et de ce bec «qui d'une oreille à l'autre

va». Mais ses dents blanches et ses lèvres vermeilles la rendaient

cependant assez passable. Le roi ne manquait pas, chaque fois qu'il

le pouvait, de jeter les yeux de son côté, et je remarquai que la

princesse, qui était sur une chaise à sa gauche, ne paraissait pas trop

satisfaite de l'honneur que Sa Majesté faisait à sa suivante.

[3] Henriette d'Angleterre.

Dès que nous eûmes achevé notre entrée, on vit partir mille fusées

qui, se frayant par la force du salpêtre un chemin à travers les airs,

retombaient en une pluie d'étoiles qu'elles semblaient avoir été

décrocher à la voûte céleste. Parmi ces fracas et ses sifflements, je

me glissai entre les bosquets pour considérer de plus près la cour.

Je remarquai certains seigneurs qui remuaient des pistoles au fond de

leurs poches, comme si c'eussent été des pois ou des fèves, et sans

s'en soucier davantage, et véritablement cette fortune-là ne leur

coûtait guère, car ils n'avaient eu qu'à ramasser les espèces d'or et

d'argent qu'ils avaient trouvées, par les soins de leur hôte, sur les

tables de leurs chambres.

Mais, dans le moment que le dôme du château s'allumait pour jeter une

infinité de flammes et de serpenteaux, je vis, à la faveur de cette

clarté subite, trois couples qui s'étaient retirés un moment à l'écart

dans une salle de verdure subitement embrasée par cet éclat de lumière

indiscrète. C'était, dans un retrait d'arcade habitée par un Terme,

Molière avec sa femme. Il n'était pas malaisé de connaître qu'ils se

querellaient, et je songeai que, parmi ses fâcheux, le poète comique

en avait oublié un, qui était le mari. Sans doute que M. de Sévigné et

le marquis de Vardes étaient aussi de cet avis-là. Un peu plus loin,

dans une allée où se mouraient en tournant encore les soleils des

artificiers, j'aperçus un justaucorps rouge avec un chapeau chargé de

grandes plumes blanches. Il fallait bien que ce fût le roi, puisqu'il

était couvert, et, sous la mante de soie grise qui voulait la dérober à

tous, je crus bien reconnaître les yeux d'azur et les cheveux blonds de

Mlle de La Vallière.

Comme je me retirais à pas suspendus, j'arrivai devant un décor de

pots à feu qui, par l'artifice du sieur Torelli, représentaient les

armoiries du surintendant, et cet écureuil grimpant dont il avait fait

l'emblème de sa cupidité et de sa passion pour le pouvoir. Je surpris

deux ombres furtives que ma venue, sans doute, avait fait fuir, et je

vis bien que M. Fouquet se délassait des fatigues et des honneurs de

cette fête en prenant le frais avec Mlle de Menneville.

Mais, dans l'instant que j'allais me retirer pour goûter un sommeil

qui ne serait troublé ni par l'ambition, ni par la jalousie, ni par

l'amour, un coup de vent subit éteignit les lumières qui dessinaient

la figure de l'écureuil, et je ne vis plus que des lézards et des

couleuvres que l'ordonnateur avait placés là par manière d'ornements.

Je me suis souvenu plus tard que ces animaux figuraient dans le blason

des Le Tellier et dans celui de M. Colbert.

Quand cette mémoire me vint, l'écureuil était par terre.

XII

LE SOUPER D'AUTEUIL

Molière me dit en revenant de Vaux qu'il voulait m'emmener faire la

débauche avec lui dans la maison des champs de M. Despréaux, de manière

que nous pourrions saluer ce fameux poète qui est bien sur le chemin de

s'égaler aux plus illustres auteurs de l'antiquité, dans le genre où se

sont exercés Perse, Juvénal, et le plus parfait de tous, cet Horace,

qui fait nos délices, et sans lequel il n'y a pas moyen de goûter les

délicatesses de la vie.

Nous prîmes, pour arriver jusqu'à ce village d'Auteuil, un coche

d'eau qui, partant du Pont-Royal, nous mena insensiblement, par le

moyen des rames, à travers la ville, de sorte qu'en un moment nous

vîmes ce port qu'on appelle de la Conférence, où s'assemblent les

navires qui viennent faire le commerce à Paris, et qu'ayant dépassé le

Pont-Tournant, nous longeâmes cette longue terre qui a, depuis peu,

reçu le nom d'Ile des Cygnes, qui est mieux que l'ancien, lequel était

un peu indécent.

Molière me montra ensuite des maisons, sur la pente d'une colline

agréable, en me disant que c'était le village de Chaillot, et que ces

beaux jardins que l'on voyait s'élevant par derrière étaient ceux du

couvent des Bons-Hommes de Passy; mais le courant du fleuve et, je

pense aussi, deux chevaux que l'on avait attachés à une corde, et la

corde à notre bateau nous entraînant toujours, nous fûmes enfin devant

Auteuil, cette ville dont messieurs de Sainte-Geneviève sont les

seigneurs et où bien des bourgeois de Paris ont leur maison pour aller

boire et discourir le dimanche sous quelque treille, comme nous avions

nous-même dessein de faire ce jour-là.

Sitôt que nous fûmes près du rivage, on jeta à terre une longue planche

qui nous conduisit enfin, par le secours de Dieu, sains et saufs, au

bout de cette navigation-là.

Nous fîmes quelques pas sous des ombrages assez frais et parmi des

ruelles assez sombres, au milieu de mille boules de mail que des

joueurs nous poussaient entre les jambes, comme si elles eussent été

des quilles, et, étant entrés à la fin dans un jardin fort propre,

orné de fontaines et de quelques ifs taillés d'une manière qui était

galante, nous vîmes qu'une table avait été dressée sous un couvert

et tellement remplie de flacons et de plats, qu'on pouvait à peine

distinguer la couleur des serviettes sur lesquelles tout ce harnais de

gueule était étalé.

Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle · 第 3 / 10 段