empressés en paroles et en action, sans cependant les refroidir et
les mortifier par un accueil incivil et brutal; je fus cependant si
transporté de fureur à cette vue, que je balançai un moment si je
mettrais l'épée à la main pour dissiper cette canaille et demeurer seul
maître du terrain. Zerbine qui, dès mon entrée, avait jeté les yeux sur
moi et m'avait fait connaître par ses regards qu'elle était contente de
me voir, n'eut pas de peine à démêler les mouvements qui m'agitaient
et, m'ayant commandé par signes de m'approcher, elle sut m'interroger
avec une si aimable vivacité sur le personnage que je venais de faire
et la manière dont je m'y étais pris pour en rendre le caractère, que
les fâcheux cajoleurs, enragés de voir qu'elle prêtait plus d'intérêt
aux discours d'un comédien qu'à toutes leurs fades protestations, s'en
furent les uns après les autres, pensant la laisser bien quinaude de
leur subit abandon; de sorte qu'en moins de rien, par l'artifice et
le manège vertueux de cette fille d'esprit, je demeurai seul et sans
bagarre en une place que j'avais été tenté de conquérir en bravant les
édits du roi.
J'étais cependant si échauffé par cette vision de mon imagination
jalouse, que j'en pris sujet pour déclarer à Zerbine la violence et
l'ardeur d'une passion que je ne lui avais, jusque-là, laissé connaître
que par mes regards et mes soupirs.
Je dis à cette charmante fille que j'étais résolu de la soustraire à la
vie comique, pour laquelle on voyait bien qu'elle n'était point née,
et que pour peu qu'elle ne sentît pas d'éloignement à mon endroit,
j'avais dessein de l'enlever à cette troupe où je savais que le sieur
de la Rapière, le directeur, faisait état d'un certain contrat pour
la retenir, et que je la conduirais au château de Lafontette, où nous
nous marierions devant le chapelain. J'entendais par ces deux termes,
la maison de mes parents et le curé du lieu, mais quelques fumées
d'ambition qui me venaient plus de mon grand'père, le bourgeois, que de
mon père, l'anobli, m'obligeaient parfois à grandir les choses ou les
personnes qui avaient rapport à ma seigneurie.
Zerbinette voyant que j'en usais de la sorte avec elle, et touchée d'un
langage qu'elle n'avait pas été trop accoutumée à entendre, m'avoua,
avec une merveilleuse rougeur, que, loin de demeurer indifférente
à l'attachement que je faisais paraître pour elle, elle pouvait me
confesser, parce qu'elle voyait l'honnêteté de mes vues, que ses
sentiments étaient d'accord avec les miens et qu'il n'y avait rien
qu'elle eût tant à cœur que de quitter la compagnie des comédiens, et
de me suivre où je voudrais.
Nous convînmes aussitôt que je ferais l'acquisition, pour elle, d'un
habit de cavalier, que nous jugeâmes mieux fait qu'un ajustement
féminin pour une entreprise un peu aventureuse de fuite et, m'étant
rendu chez un fripier qui logeait proche notre hôtellerie, je m'y
procurai un vêtement complet, d'un drap encore fort propre, avec le
manteau et l'épée, dont je fis un paquet que je portai au tripot des
comédiens, sous couleur de me faire brave, pour jouer le personnage de
Dorante, du _Menteur_, que j'étudiais dans le moment.
Je donnai à Zerbine un chapeau qu'on était accoutumé de me voir porter
à la ville et qui était remarquable par une plume d'une longueur
prodigieuse. Comme la belle enlevée était à peu près de ma taille et
qu'elle pouvait suppléer à ce qui en manquait par ses chaussures à
hauts patins, j'avais imaginé ce stratagème de lui faire imiter mon
allure et mon apparence, tandis que je la suivrais sous la livrée d'un
certain grison que j'avais depuis peu et dont je contrefis heureusement
la trogne par le moyen d'un nez de carton que je m'appliquai sur la
figure.
Étant ainsi équipés, nous sortîmes tous deux, Zerbine agitant les
bras et tendant le pied de la façon qu'elle m'avait vu faire et moi
par derrière avec les mines d'un garçon un peu pris de vin, comme il
n'arrivait qu'un peu trop souvent à mon maraud de laquais.
Je voulais aller à la maison de poste et y attendre le jour, qui venait
vite en ce moment, pour prendre des chevaux et gagner pied, laissant
nos hardes en butin à nos camarades; et le projet, qui n'était pas trop
mal machiné, eût sans doute eu le succès que j'attendais si le destin
n'avait conduit nos pas devant certain cabaret où l'on menait grand
bruit et d'où sortaient précisément deux gentilshommes qui me parurent
assez échauffés par les grands coups qu'ils avaient bus. L'un d'eux,
apercevant Zerbine, à la faveur d'une torche portée par un valet qui
le suivait, et trompé par les airs qu'elle copiait trop exactement,
s'approcha d'elle en jurant et en disant que c'était là ce faquin de
Bellefleur, cet histrion qui, l'autre jour, l'avait désigné sur la
scène aux rires du public en contrefaisant ses façons et ses discours,
et qu'il allait lui faire voir comment un hobereau—puisque c'était
ainsi qu'on l'avait nommé—savait tirer vengeance d'un bateleur.
En disant ces mots, M. Le Tourneur de Beaupréau tira sa rapière et
j'allais me précipiter pour détourner sur moi les effets de sa colère,
mais je me sentis soudain arrêté par les mains de l'autre gentilhomme
et du porteur de torche qui s'écrièrent que le serviteur n'avait pas
besoin de se mêler à la querelle du maître et, comme je me débattais
en protestant que j'étais Bellefleur, ils m'enfoncèrent dans la bouche
un baillon si rude qu'il me cassa deux dents, pendant que, d'autre
part, ils me maintenaient d'une courroie, de manière qu'il ne me resta
plus que mes yeux pour voir et mon âme pour déplorer le malheur funeste
qui leur fut offert.
Je vis l'offenseur s'approcher de Zerbine et, lui serrant fortement
la main par défi, lui dire à l'oreille quelques mots qui la firent
se redresser et me jeter, de côté, un coup d'œil perçant dont je ne
démêlais pas bien l'expression. Aussitôt, faisant un pas en arrière,
elle mit son épée à la main et, dans cet instant, le forcené la
chargeant avec la dernière furie, nous ne distinguâmes plus qu'un
mouvement confus de lames et de corps, sous les fumeuses clartés du
résineux flambeau, jusqu'à ce que ma chère beauté, laissant tomber son
arme, fit un grand soupir et s'affaissât sur les genoux.
Les autres, voyant cela, se mirent en devoir de fuir, non sans avoir eu
la charité de me délier, et je pus courir jusqu'à la blessée qui gisait
tout de son long sur le pavé.
Elle avait un grand coup d'épée tout au travers du corps et mon
désespoir fut extrême en reconnaissant, à des signes certains, qu'elle
était sur le point d'expirer. Cependant mes soins et les larmes dont
j'arrosais son visage la firent revenir à elle et ouvrir un instant
les yeux. Repoussant alors mes embrassements, elle me dit d'une voix
gémissante:
—Qu'elle était bien heureuse de mourir à la place d'un infidèle comme
moi et pour détourner le coup fatal qui lui était destiné.
Comme je n'entendais pas ce discours que je crus dicté par l'égarement
de la fièvre, elle ajouta avec plus de force encore:
—Cet homme, avant de m'attaquer, m'a dit, croyant que j'étais vous,
que ce n'était point par vengeance de l'avoir moqué qu'il en voulait
à votre vie, mais pour l'amour de cette dame que son ami aimait et
avec laquelle vous aviez eu dernièrement commerce. J'ai bien vu que ce
discours me causait plus de peine qu'il n'était nécessaire et, dans ce
moment, sentant que je ne pourrais ni vous pardonner cette injure ni
cesser de vous aimer, j'ai résolu de le laisser dans cette erreur qui,
d'ailleurs, vous sauvait de sa furie, et de ne défendre pas une vie qui
n'avait plus de charme pour moi puisqu'elle ne s'emploierait plus à
vous estimer uniquement. Je sens, au contraire, quelque douceur à la
perdre, en songeant que mon sang répandu empêche le vôtre de couler et
que je puis vous témoigner par là un amour que l'honnêteté ne m'avait
pas permis de vous laisser connaître dans sa force et sa grandeur.
Elle allait continuer de me parler et de me sourire, mais, se soulevant
tout d'un coup comme pour chercher encore la lumière ou le souffle,
Zerbine fit un petit cri, faible comme celui d'un oiseau ou d'un
enfant, et, dans ce moment elle rendit l'esprit.
Inconsolable d'avoir eu trop de part au coup fatal qui tranchait si
inhumainement le fil de ces jours délicieux, je fis rendre à Zerbine
les honneurs funèbres qui étaient dus à sa vertu et, disant adieu pour
jamais au sieur de la Rapière et à sa troupe, je m'éloignai de ces
lieux dont je ne pouvais plus souffrir ni détester la vue.
Je résolus de me rendre à Paris qui m'apparaissait comme le lieu
du monde le plus propre à faire éclater mon génie, et laissant
définitivement aux mains du sieur la Rapière le maigre butin de mon
coffre et de mes hardes, je me crus sage de m'en tenir comme un
philosophe de l'antiquité à ce que je portais avec moi, j'entends
une assez longue trousse de cuir qui contenait plus d'écus que de
louis, mais que je jugeai pourtant assez lourde pour m'aider à faire
légèrement le voyage.
VIII
L'OPINION DE CORNEILLE
Sitôt que je fus à Paris, j'employai ces quelques pistoles que j'avais
à me nipper comme un cavalier, car cette ville est celle du monde où
il faut le mieux savoir paraître et rien n'est mauvais dans ce pays-là
pour l'estomac que de n'avoir pas dessus bien des dentelles et des
rubans. Pour ce qui est du dedans, c'est affaire à Dieu et à vous et
tel qui mâche un cure-dent d'un air fier n'a souvent pas plus rompu le
jeûne qu'un bernardin, j'entends de ceux qui observent le carême ou qui
ont envie de devenir prieurs. Comme j'avais résolu de m'habiller en
gentilhomme à la manière des comédiens de la capitale, je pris sur mon
avarice licence de faire venir un fripier que mon hôte me donna pour
honnête homme et qui effectivement me protesta qu'il aimerait mieux
trépasser aussitôt que de surfaire d'un écu, d'où je conjecturai par la
suite qu'il était bon chrétien et bien préparé à la mort.
Je choisis un habit galonné, un chapeau brodé avec un beau point
d'esprit, un baudrier doré et une épée, des bas de soie et des gants
de senteur. Toute cette friperie venait d'un traitant qui avait voulu
faire l'homme de qualité et qui était redevenu commis par le conseil
de son boulanger. Quand je fus équipé de la sorte, c'est-à-dire comme
un grand seigneur ou comme un comédien, je sortis pour aller promener
mon bel air dans les galeries du Palais-Royal qui sont un endroit
merveilleux par la quantité du monde qui s'y assemble et l'éclat que
chacun y fait paraître.
Je vis là des marchands qui vendaient de bons collets d'ouvrage et
d'autres de méchants livres, je vis des laquais qui couraient après
leurs maîtres et des maîtres qui couraient après la fortune, je
vis des femmes jeunes qui étaient trop fardées et des vieilles qui
ne l'étaient pas assez, je vis, en un mot, ce que la foule offre de
meilleur et de pire et, comme il y avait apparence que le pire était en
proportion plus grande, je jugeai que je me trouvai au centre et quasi
dans l'ombilic d'une grande cité et d'un grand peuple.
Cependant je n'oubliais pas une profession qui m'était chère et que je
tenais pour la plus belle du monde et, comme il faut toujours que nous
jouions la comédie ou que nous la voyions jouer aux autres, mon premier
soin fut de me rendre vers la rue Mauconseil où il y avait déjà une
grande foule, parce qu'on devait donner ce soir-là la tragi-comédie du
_Cid_ de M. de Corneille et qu'il y avait toujours un grand concours de
public pour les ouvrages de cet auteur-là.
Mais que devins-je quand j'entrai dans cette salle d'une ordonnance
magnifique, entourée d'un rang triple de loges richement tapissées
d'étoffes, les unes ouvertes, les autres grillées de barreaux!
J'admirais ce grand vaisseau de bois peint et doré éclairé par une
brillante roue de chandelles d'une manière qui ne peut être surpassée;
je considérais cette assistance si différente de celle qui remplissait
les granges ou les tripots de paume où j'avais paru jusqu'alors;
j'étais confondu d'admiration et plein de respect pour mon petit écu à
qui j'étais redevable de si belles choses.
Je passai d'abord entre deux files d'archers qui se tenaient devant
la porte et qui me firent souvenir, pour en rire, de notre portier
de province avec sa hallebarde et ses moustaches. J'aperçus alors le
comédien qui était ce soir-là de semaine à la porte de la comédie et
qui paraissait comme une enseigne parlante de la pièce qu'on allait
représenter. Cet homme figurait d'ailleurs assez bien par sa stature
la forme d'un sac avec deux bras, et par sa face, celle d'une meule
avec deux oreilles; de sorte que l'on pouvait douter lequel de ces
deux attributs du meunier était l'un sur l'autre ou l'autre sur l'un.
De temps en temps, tout en haranguant l'assemblée et en célébrant
le mérite du poème et le sublime des acteurs, il montrait au suisse
quelque clerc ou quelque écolier qui s'efforçait d'entrer sans cracher
au bassinet, et j'observai que ce n'était point comme dans nos
campagnes des œufs, des poulets ou quelque jambon dodu qui servaient
à livrer passage, mais de bonnes livres ou tout au moins des sous bien
sonnants; ce qui ne fit qu'augmenter ma vénération pour l'illustre
compagnie et pour ce gros comédien, Montfleury, qui la faisait éclater
là dans toute sa gloire.
Malgré mon habit de gentilhomme, mon épée, ma canne et mes canons
godronnés, je ne songeai point à me faufiler parmi les seigneurs qui
étaient assis dans des fauteuils sur la scène, mais m'étant glissé dans
une loge fort obscure, je fus satisfait de n'y trouver qu'un homme
qui m'aurait paru de condition si son extérieur n'eût été négligé à
l'extrême. A la lueur des chandelles, il me montra un visage assez
agréable et des yeux pleins de feu; il me rendit mon salut avec une
certaine et fière grâce dont je sentis aussitôt tout le prix.
On commença de jouer l'admirable poème qui a mérité d'être mis en
balance avec les ouvrages des anciens, et le public aussitôt témoigna
par son silence et son attention qu'il entrait dans les sentiments
que cet esprit magnanime a prêté à ses héros. Même les seigneurs qui
étaient sur la scène cessèrent un moment de tourmenter leurs cannes et
de tourner leurs boucles.
Pendant les entractes, je liai conversation avec mon voisin et, tout
transporté encore de ce que je venais d'entendre, je lui exprimai
ce que me dictait le démon qui s'était emparé de moi en écoutant
ces vers. L'inconnu, secouant la tête, me dit qu'il voyait bien que
j'avais du goût pour le sublime, mais que cette tragi-comédie offrait
bien des licences qui pouvaient nuire à la beauté de l'ouvrage; que,
premièrement, l'auteur avait placé son sujet dans une époque barbare au
lieu de choisir, comme il convient, le temps des Romains et des Grecs,
qui est plus propre que tous les autres à faire éclater les grands
sentiments; que le principe des unités n'était pas trop bien observé et
qu'Aristote trouverait à reprendre à une action dont la durée dépasse
évidemment les vingt-quatre heures, quelque soin que l'auteur ait pris
pour s'efforcer de l'y resserrer; que l'unité de lieu n'est pas non
plus telle qu'elle doit paraître pour s'accommoder à la sévérité de la
règle, puisque le lieu particulier change de scène en scène, et tantôt
c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'infante, ou la maison
de Chimène, ou une rue.
Il parlait lentement et comme à regret, et même sa prononciation
n'était pas tout à fait nette, de manière que sa pensée semblait plus
gênée que servie par sa langue; mais il me vint à l'esprit que dans
l'obscurité où nous étions, et avec un inconnu, cet homme goûtait un
plaisir qu'il ne se donnait pas à l'ordinaire, de laisser paraître son
sentiment sur ces matières.
Après la comédie et après avoir un peu attendu que la foule sortît,
nous nous levâmes ensemble, et comme nous traversions les couloirs,
je remarquai que les gens du théâtre, jusqu'aux valets des comédiens
et aux moucheurs de chandelles, saluaient bien civilement l'homme que
j'accompagnais, encore qu'il reçût d'une manière assez brusque ces
honnêtetés. J'en conclus qu'il était de ces gros marchands qui ont
accoutumé de fournir aux comédiens les étoffes, les cires ou autres
objets nécessaires à l'exercice de notre profession et qui sont
d'autant plus vénérés dans un théâtre que le directeur leur doit plus
d'argent. A en juger par les honneurs qu'on lui rendait, mon voisin de
loge devait avoir de quoi prendre sentence contre tout le chariot de
Thespis.
Quand nous fûmes dehors, il me serra fortement la main et me dit:
—Ah Monsieur, ces règles sont une considérable incommodité dans
la tragédie, et tel qui s'y conforme aujourd'hui verra par cette
observation même le plus beau de son génie glacé et comme garrotté
entre des liens indestructibles. L'auteur espagnol n'est pas si dominé
par une loi absolue, et l'on dit que les Anglais ont pu s'en affranchir
ou qu'ils n'y furent jamais soumis. Cependant, monsieur, le goût du
public et l'opinion des lettrés est pour cet esclavage, et on l'a bien
vu par les observations qu'a faites M. de Scudéry, dont le nom a bien
la mine de devenir immortel, et les sentiments que donna l'Académie
qui l'est dès à présent. Aussi M. Corneille est peut-être un faquin,
puisque M. Conrard le pense et que M. de Balzac lui-même, du fond de sa
province, l'écrit.
Je ne laissai pas ce discours se poursuivre, et tout enflammé encore
par les grandes actions que je venais de voir, et saisi de cette sainte
colère qu'on dit que Moïse eut parfois (cette comparaison-là est un peu
forcée), je m'écriai:
—Qu'il fallait sur le champ rétracter un mot si affreux et indigne du
grand homme dont nous parlions, sinon que mon bras tirerait vengeance
de cet affront.
J'avais mis, en parlant ainsi, l'épée à la main, et je m'en escrimais
d'une façon d'autant plus triomphante que ce Zoïle me paraissait assez
débonnaire; mais cet homme, sans se déconcerter, me dit:
—Je vous suis obligé, Monsieur, de pousser jusqu'à une fureur de
meurtre le sentiment que vous avez pour cette œuvre tragique, mais je
ne saurais vous rendre raison ni changer de maxime...
—Et pourquoi donc, Monsieur? demandais-je avec emportement.
Il me répondit avec une grande douceur:
—C'est que c'est moi, Monsieur, qui suis M. Corneille.
IX
MOLIÈRE INQUIET
A quelque temps de là, je fus au Petit-Bourbon, où, quand les Italiens
ne jouaient pas, une nouvelle troupe de jeunes comédiens donnait des
pièces de Molière, qui était venu comme moi de la province, avec cette
différence qu'il en avait rapporté de bonnes espèces et de bonnes
nippes et qu'il n'était pas contraint de s'adresser au fripier pour
s'habiller comme les gens de qualité.
Il n'y avait rien qui fût si petit que le Petit-Bourbon. Le théâtre
était de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur, au bout
de laquelle il y avait encore un demi-rond de profondeur, le tout
en voûtes semées de fleurs de lys. Le pourtour était accompagné de
colonnes dans le goût antique, avec entre elles des arcades en niches
fort propres pour s'asseoir à l'écart, quand on ne veut point paraître.
Toute la lumière était de quelques chandelles dans des plaques de
fer-blanc attachées aux tapisseries; mais comme on avait remarqué
qu'elles n'éclairaient les acteurs que par derrière et un peu sur
les côtés, ce qui en faisait comme des ombres noires, on avait eu
l'idée de composer des chandeliers avec deux lattes mises en croix et
portant chacun quatre chandelles, pour être placées sur le devant du
théâtre. Ces chandeliers se haussaient et se baissaient par le moyen
d'une corde pour les allumer et les moucher. Cela faisait un luminaire
assez magnifique, et je ne pense pas qu'il soit surpassé jamais, sauf
peut-être à la cour[1].
[1] Ce n'est qu'en 1719 que le financier Law donna de l'argent
à l'Opéra, pour qu'il n'y eut plus que des bougies au lieu de
chandelles.
(_Journal de Dangeau._)
La symphonie était ce soir-là d'une flûte et d'un tambour avec deux
violons.
Cette fois, je ne balançai pas à faire état de ma profession pour
passer de l'autre côté de la scène, jusques en une chambre qui était
pleine de ceux qui se disposaient à jouer dans la comédie et aussi de
quelques marquis assez échauffés, à ce qu'il me parut, et si empressés
autour des tables où les comédiennes achevaient de s'arranger, qu'elles
pouvaient à peine trouver assez d'espace à leurs mains pour peigner une
boucle ou mettre leur rouge.
Je remarquai une jeune personne qui se démenait fort au milieu de
galants à toute outrance, sans plus s'offenser de leurs assauts que
si c'eût été jeu d'abeilles, contente d'écarter les plus enragés de
quelque coup de pied ou d'un bon soufflet à propos. Elle était petite
et bien faite, avec je ne sais quoi dans l'air et les façons qui
sentait le robin, et véritablement, comme les deux Béjart ses frères et
Madeleine sa sœur, elle était fille d'un procureur au Châtelet, qui ne
donnait pas sans doute autant d'attention à ses enfants qu'à ses sacs
de procès.
On disait dans la chambre que c'était cette Armande dont Molière était
affolé et elle devait jouer ce soir-là, dans l'_École des Maris_, ce
personnage fidèle de Léonor, qu'elle ne tint pas trop bien dans la vie.
C'est alors que je vis Molière; il se tenait assis sur un coffre,
branlant les jambes, et si enfoncé dans sa rêverie qu'on eût cru qu'il
était descendu au fond d'un abîme. Il avait les yeux fort creux, encore
qu'ils regardassent d'une manière qui était aimable; le nez gros et
long, avec de grosses lèvres, et la figure assez ronde. Dès que,
m'étant approché, je me fus fait connaître de lui, il en usa le plus
honnêtement du monde avec moi, m'entretenant avec un plaisir qu'on
jugeait véritable de ses voyages comiques à travers la France durant
près de cinq années et je vis bien qu'il regrettait ce temps-là malgré
la pénurie et les hasards et malgré la fortune présente. Son discours
étant venu sur les détails de la dépense pour une troupe comme la
sienne, il me dit qu'il n'avait que onze personnes pour suffire à tout:
six acteurs, quatre actrices et le gagiste. Il donnait à Saint-Germain,
son portier, 3 livres 15 sous; à l'autre portier, Gilot, 3 livres 10
sous; à leur valet, 1 fr. 10; à un sergent et à douze soldats aux
gardes, 15 livres; à Mme de l'Estang, la receveuse, 3 livres; à quatre
ouvreurs de loges, 6 livres; aux sieurs Crosnier, ses décorateurs,
4 livres 10 sols; à quatre violons, 6 francs; pour les chandelles,
11 francs; pour les affiches rouges et noires et les afficheurs, 8
livres 4 sous; pour la collation pour la troupe, 1 livre; pour le valet
commun, 1 livre, et pour les charités autant. Ces charités étaient à
l'ordinaire pour les capucins, qui prenaient une manière de dîme sur
les spectacles, et Molière me dit que c'était un droit un peu trop
considérable pour de pauvres comédiens.
Cependant on vint avertir qu'il fallait commencer, et je vis que
Molière était bon directeur parce que, s'adressant à chacun de ceux de
sa troupe, il leur enseignait d'un mot les caractères, le ton à prendre
et la manière à faire.
Il dit à l'Espy, qui représentait Ariste, de parler naturellement
parce qu'il faisait le personnage d'un homme de bon sens, et que ce
n'était pas le cas de prendre les airs d'un marquis, et à La Grange,
habillé en Valère, de n'être pas trop fat puisque son rôle était celui
d'un amoureux véritable, mais que d'ailleurs il n'avait rien à lui
commander, ce qui me parut un grand compliment.
Où je l'attendais, c'était aux Béjart, Madeleine et Armande; il ne
manqua pas de leur donner quelques avis, mais l'expression qu'il
mit à parler à la plus jeune eût paru la plus touchante du monde si
l'obligation où il était de se vêtir en barbon, avec un pourpoint
fermé bien long et des hauts-de-chausses bien serrés, n'avait fait de
lui une manière de Géronte plus propre à mettre en fuite l'amour qu'à
l'inspirer.
L'air dont il quitta la chambre des comédiennes pour passer sur le
théâtre marquait assez le dépit qu'il ressentait de laisser, pour un
moment, sa belle au milieu des cajoleurs; et quand, étant moi-même
allé me placer au parterre, je l'entendis tympaniser les muguets et
les blondins, je connus qu'il parlait pour lui et qu'il faisait dire à
Sganarelle ce que Molière pensait.
A la fin Isabelle et Léonor montèrent sur le théâtre, et, mieux que
dans la chambre où l'obscurité faisait du tort à la beauté, je pus
voir de combien d'attraits cette Armande était pourvue. Elle jouait
le rôle de Léonor, qui est une fille sage autant que belle, et sans
écouter les propos des jeunes galants qui «lui paraissent fâcheux»,
suit l'inclination de son cœur pour un époux plus âgé. Isabelle,
au contraire, forme des projets assez hardis, dans le dessein de se
soustraire aux rigueurs d'un hymen qu'elle hait, et l'on voit bien que,
par la suite, elle trouvera toujours le moyen de déjouer les verrous
et les grilles et de montrer leur béjaune à ceux qui veulent assurer
par là sa vertu.