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BELLEFLEUR

ROMAN D'UN COMÉDIEN AU XVIIe SIÈCLE

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_Vingt exemplaires numérotés sur papier de Hollande_

EXEMPLAIRE Nº 14

FRANÇOIS DE NION

BELLEFLEUR

ROMAN D'UN COMÉDIEN AU XVIIe SIÈCLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1903

Tous droits réservés.

BELLEFLEUR

ROMAN D'UN COMÉDIEN AU XVIIe SIÈCLE

I

LE PANIER D'OEUFS

Je suis fils d'un homme de condition dont le père avait été contraint

de s'anoblir parce que le roi avait besoin d'argent pour ses guerres

et ses amours. Mon aïeul, qui ne prisait rien tant que la qualité de

bourgeois et d'être appelé «honorable homme», ne fut pas trop satisfait

de devenir, de très bon roturier, assez médiocre gentilhomme.

Mais sitôt qu'il fut décrassé de sa roture et noble sans en avoir

d'obligation à ses parents, il commença d'éprouver un certain

contentement de voir le _messire_ devant son nom et l'_écuyer_ à la

queue, et quand le juge d'armes de sa province lui eut bien fait des

armoiries et qu'elles furent enregistrées, il crut, pour le coup,

n'avoir jamais été vilain et jura: «foi de gentilhomme», comme s'il eût

eu dans sa généalogie Galaor, prince d'Achaïe, ou le grand Cyrus, à la

condition toutefois que ce roi des Persans eût pu faire ses preuves par

devant M. d'Hozier.

Même la terre qu'il avait ayant eu autrefois le titre de comté, il

conçut le dessein de faire de son fils un seigneur titré et mourut dans

le temps qu'il allait entreprendre le voyage de Versailles pour suivre

un projet si raisonnable et d'une conséquence si grande. C'est pour

cette raison que, dès que j'eus passé des mains des femmes dans celles

des hommes, je fus appelé le chevalier de Lafontette, qui était le nom

du château où mes aïeux, les Morellet, avaient si longtemps payé la

taille et s'étaient fait remplacer pour la corvée.

On me donna un gouverneur qui avait été cadet dans une compagnie de

grenadiers formée par M. le duc d'Aumont et licenciée après la paix.

Ce bon gouverneur m'apprit tout ce qu'il savait, c'est-à-dire à jurer

le nom de Dieu en allemand, en flamand et en espagnol et même à fumer,

dans une longue pipe de terre qu'il avait rapportée de Hollande, un

tabac qu'il disait avoir recueilli en Catalogne. Il m'apprit aussi à

composer des vers, art auquel il s'entendait parfaitement parce qu'il

avait été autrefois amoureux d'une dame de la cour laquelle donnait

fort dans le bel-esprit, et il m'enseignait la civilité, comme quoi

il n'est pas décent de battre son laquais ou de peigner sa perruque

lorsqu'on est en compagnie, et de quelle manière il faut saluer un

grand, la main dégantée et touchant le parquet.

Cependant mes parents, s'étant à la fin avisés d'une certaine odeur

qui remplissait la maison et qui les incommodait particulièrement,

eurent l'idée de monter à notre appartement d'où cela paraissait venir

et d'ouvrir la porte de la salle où nous honorions les dons du tabac

en les arrosant des présents de Bacchus. Ils furent véritablement

dans la consternation de nous voir au milieu des vapeurs d'une fumée

fort épaisse et si bien conditionnés qu'il était douteux quel fruit

de la vigne ou du pétun avait produit un résultat si fâcheux sur

nos esprits. Ayant sans doute jugé que j'étais suffisamment avancé

de ce côté-là dans mes études, M. et Mme de Lafontette se résolurent

de m'envoyer en achever d'autres dans un collège tenu par des

franciscains, dans la petite ville de la Châtre qui n'était éloignée de

notre château que de quatre postes.

Comme mon grand-père s'était jeté autrefois dans des dépenses

considérables pour soutenir son nouvel état, nos affaires étaient

présentement dans un plus mauvais point qu'au temps où nous étions de

simples croquants; mon père ne voulut donc pas payer la pension que

les franciscains lui demandaient pour me recevoir et me loger, mais il

crut avoir fait merveille en louant pour moi, proche du couvent, une

mansarde qu'il meubla fort proprement et où il m'envoyait de sa ferme

le pain, le vin, du lard et quelques poulets, ou bien des œufs avec du

poisson les jours de maigre et de vigile. En outre, avant de partir,

on me remplit un bon coffre d'habits, de linge, de gros bas d'étoffe

et de chaussures, au moyen de quoi mon père et principalement Mme de

Lafontette, ma mère, se persuadèrent qu'il n'y avait rien de si inutile

que de me donner de l'argent comptant et, véritablement, ils se

seraient fait un scrupule de me laisser voir seulement la couleur d'un

écu ou même d'un franc.

J'enrageais de cette gueuserie, car il venait précisément d'arriver à

la Châtre une troupe de comédiens qui annonçaient des représentations

très extraordinaires, et mon cœur s'était ému à la pensée d'entendre

les vers de M. Rotrou et de M. Corneille qui passaient alors pour les

plus fameux parmi les poètes du temps, mais plus encore peut-être par

la beauté et le piquant de certaine suivante que j'avais aperçue mêlée

à la troupe sur le chariot de Thespis et qui avait paru à mes yeux

comme la huitième merveille du monde. Les places de parterre d'où je

pouvais contempler les traits de ma divinité n'était pas d'un prix à

ruiner un honnête homme, vu qu'elles ne coûtaient que six sols et deux

deniers; mais encore fallait-il posséder un semblable trésor auprès

duquel pâlissaient pour moi toutes les richesses de Golconde, puisque

les deux d'ailleurs se trouvaient également hors de ma puissance.

Il arriva que ces comédiens firent promener par la ville, avec un

grand accompagnement de tambours et de trompettes, une affiche le

mieux composée du monde, en caractères manuscrits chacun d'un pied

de haut et dans laquelle il était dit que, voulant faire participer

les plus humbles comme les plus illustres à une représentation si

inouïe, la sérénissime troupe des comédiens de M. le maréchal de

Moncontour—c'était le titre qu'ils se donnaient—accepterait des dons

en nature pour le paiement des places et que le suisse-portier aurait

ordre de laisser entrer au parterre ceux qui se présenteraient munis

d'un panier d'œufs, d'une paire de poulets gras ou d'un jambon dodu.

Voyant cela, je ne fis qu'un saut jusqu'à mon logis où maître Pierre,

le fermier, venait tout justement d'apporter les provisions de la

semaine et, me saisissant d'une corbeille où s'élevait une montagne

d'œufs les plus blancs et les plus agréables à la vue qu'il m'ait

jamais été permis de contempler, je courus vers le théâtre où déjà les

chandelles s'allumaient et où la foule commençait d'entrer pendant

qu'un Scapin à la tête coupée d'une collerette bien large et bien

godronnée se démenait pour faire approcher les timides ou les indécis

en leur montrant de sa baguette tantôt le prix des places, tantôt

une guirlande de jambonneaux et de volailles, ou bien une grande cuve

dans laquelle les moins fortunés versaient les œufs qu'ils avaient

apportés, après quoi ils avaient le droit de passer sous la hallebarde

du portier et de se tenir bien sagement sur leurs pieds dans le

parterre.

Je m'avançai à mon tour et je me préparais à vider pieusement ma

corbeille dans cette cuve, quand, à un mouvement qui se fit au-dessus

de moi, je levai les yeux et je vis mon infante qui venait aider

Scapin à haranguer l'auditoire. Mon trouble fut si grand de me sentir

si près de cette beauté que, manquant d'un pied et butant de l'autre,

j'allai donner tout droit du nez dans l'offrande des œufs, devenue

dans l'instant une piscine où je nageais le plus galamment qu'il se

pût pendant que Scapin et la soubrette faisaient de grands éclats de

rire que répétait la foule, particulièrement réjouie d'un spectacle si

nouveau et qui lui coûtait si peu.

C'est par suite d'un accident si lamentable que de chevalier je devins

comédien, car, à quelque temps de là, ne pouvant plus supporter les

nargues que les polissons me faisaient dans les rues de la Châtre

en souvenir de mon aventure, je demandai au directeur de la troupe

errante de m'emmener avec lui pour remplacer le valet de comédie qui

avait été tué à Saumur par des étudiants parce que la pièce jouée, qui

était de Bergerac, faisait fureur et que le vin d'ailleurs était à très

bon marché.

C'est ainsi, et préoccupé uniquement de suivre les astres jumeaux

qu'étaient devenus pour moi les yeux de Zerbine, que je quittai le

collège et ma patrie un soir de printemps pour suivre les sentiers

ardus et charmants de Thalie.

II

PHARASMANE

L'Aurore, de ses doigts roses et mignards, entr'ouvrait les portes de

l'Orient d'une manière qui la rendait plus belle en son négligé, quand

le chariot de Thespis se mit en route, accompagné par le bruit des

roues graissées sans doute d'une huile assez pauvre et qui faisaient

une musique fort criarde et la plus propre du monde à réveiller les

morts en roulant sur le chemin du roi.

Sitôt que nous eûmes dépassé les remparts de la ville et que nous nous

vîmes au milieu des champs, chacun ne songea plus qu'à descendre du

coche et à donner à ses jambes un peu de liberté. Les galants du tripot

et les amateurs de spectacles qui se pavanent et s'élargissent dans des

fauteuils sur nos tréteaux auraient eu beau jeu de considérer, sous la

lumière rafraîchie du matin, les mines fraîches de nos comédiennes,

j'entends pour l'Angélique et pour la Cydalise, et pour Zerbinette

aussi, qui parut enfin entre les rideaux de la voiture comique, plus

vermeille à mes regards que ne l'avait été un moment auparavant la

fille du Titan et de la Terre écartant les courtines pourprées de son

lit de nuages. Dona Moralès, la duègne, ne frayait pas de la sorte

avec les premiers feux du jour, mais, coitement adossée à des coussins

fort douillets, elle se réjouissait en ce moment le cœur d'une aile

de poulet délicat et d'une tourte de pigeonneaux dont elle s'était

arrangée avec notre hôtesse, sans oublier de les mouiller d'un vin

un peu vert qu'elle prisait assez, sans que sa décrépitude en voulût

autrement à cette jeunesse.

Dans le même moment, Mirobolan qui faisait les fiers-à-bras dans les

pièces de M. Scarron, et le sieur de La Rapière, lequel figurait le

roi dans les tragédies de M. Hardy, nous rejoignirent montés sur deux

mules poussives qui ne balancèrent pas à s'arrêter sitôt qu'elles

eurent vu que les chevaux du chariot ne marchaient plus, de façon que

leurs maîtres furent contraints d'en descendre pour ne point faire

figure de statue équestre au milieu de la route. Mais, comme l'endroit

parut à tous fort net et garni d'arbres qui répandaient aux alentours

une ombre agréable, on trouva qu'il était le plus propre du monde à

faire collation et à passer dans cette occupation les heures chaudes du

jour.

Nous nous assîmes donc sur un tapis vert qu'un ruisseau parcourait en

se jouant avec un doux murmure, et nous commençâmes à nous entretenir

en mangeant d'une manière qui faisait bien voir que ce n'était point là

poulets de carton, ni pâtés de plâtre peint, mais bonnes, véritables et

solides victuailles, harnais de gueule et goinfrade point chimérique,

belle repue et non chair de théâtre. Comme nous étions ainsi occupés,

mon étonnement ne fut pas médiocre de voir, tout d'un coup, le sabot

d'un cheval se poser sur mon assiette d'étain, qui se trouvait vide

pour l'instant. Faisant aussitôt réflexion que ce mets d'un genre

nouveau n'était pas venu tout seul à cette place, et mettant à profit

les enseignements des philosophes qui nous engagent à rechercher les

causes des effets, je fis remonter mes regards d'abord le long d'une

jambe chevaline, forte et charnue, ensuite vers un ventre rond et poilu

de quadrupède, flanqué de deux bottes elles-mêmes garnies de deux

redoutables éperons, enfin jusqu'aux hauts-de-chausses, au pourpoint,

à la tête et au chapeau d'où ces bottes-là provenaient. Quand je fus

arrivé à ce sommet,—je veux dire la tête,—je vis que celui qui

mettait ainsi le pied de son coursier dans mon dîner était M. de

Lafontette, mon père.

En même temps j'entendis descendre par le même chemin les mots de

vaurien, de polisson, de pendard, de larron, de fils de mauvaise race,

et je connus à ce dernier trait que mes yeux ne m'avaient pas trompé.

Je sus plus tard que mon père ayant été informé de ma fuite avec la

troupe errante s'était incontinent mis à ma poursuite et que, passant

sur la route le long de laquelle nous avions fait notre établissement

et reconnaissant son fils parmi l'illustre compagnie, il avait pu

s'approcher de nous sans être entendu, grâce à l'herbe touffue qui,

poussant en ce lieu, étouffait le bruit des pas et à la ferveur de

notre appétit qui ne nous rendait attentifs qu'à nos morceaux. Pour

le moment, sa vue fut pour moi le coup de la foudre, et les comédiens

eux-mêmes parurent un peu émus quand ils ouïrent ce seigneur leur

reprocher de lui avoir ravi un fils unique, espoir de sa vieillesse et

promis à de plus nobles destins. Zerbine s'étant approchée avec cette

grâce piquante qui la faisait si belle, et lui ayant, par manière de

jeu, offert une coupe pleine de vin, parce que, disait-elle, il devait

s'être échauffé à force de parler, mon père repoussa de la main cette

coupe comme si elle eût été remplie de poison,—et véritablement

c'était celle qui servait au cinquième acte de _Rodogune_,—et,

prenant à partie cette soubrette, lui dit qu'il voyait bien que

c'était pour l'amour d'elle et de son minois fripon que son fils

s'était fait baladin et coureur de grand chemin, mais que cela sentait

les Madelonnettes pour le moins que de détourner ainsi les jeunes

gentilshommes de leur devoir.

Zerbine en entendant un propos si rude et si peu mérité puisqu'elle

se sentait à peine coupable de quelques œillades et encore plus par

coutume qu'autrement, fut dans la dernière confusion, mais elle se

préparait sans doute à répondre à mon père et à lui montrer son béjaune

quand les rideaux qui fermaient la voiture s'écartèrent et nous vîmes

apparaître la figure de la duègne, dona Moralès, qui jusqu'à présent

n'avait pas voulu sortir de son ombre, sans doute dans la crainte que

les rayons du soleil ne fissent tort à son teint de couperose et à sa

peau de parchemin.

A ce spectacle nouveau, M. de Lafontette demeura stupide, mais la

vieille, du haut de son chariot, l'ayant considéré un moment avec une

attention extrême, nous la vîmes descendre l'échelle et s'avancer vers

le père courroucé en répétant d'une voix que l'âge ou l'émotion rendait

tremblante:

—Pharasmane! Mon cher Pharasmane! Est-ce toi? Je te retrouve enfin!

S'entendre appeler tendrement Pharasmane et par une bouche édentée

quand on adresse à son fils les reproches d'un Wenceslas ou d'un don

Diègue, c'est une fortune malheureuse pour un père. Le mien le fit bien

voir, car il n'eut pas plus tôt aperçu cette Tisiphone—sans doute

autrefois Circé pour sa jeunesse—que, lâchant mon bras qu'il avait

saisi et reculant jusqu'à son cheval, il se mit promptement en selle et

piqua des deux, enfilant la venelle comme s'il eût eu les cent mille

diables d'enfer à ses trousses, pendant que Moralès, tendant vers lui

des bras décharnés, s'écriait, tant qu'elle pouvait, qu'elle voyait

bien qu'il était un ingrat et un perfide, puisqu'il fuyait une beauté

qui le recherchait depuis tant d'années à travers tous les chemins de

France et à laquelle il avait jadis donné sa foi!

—Voilà, monsieur, me dit Zerbine quand nous fûmes un peu remis de

cette alarme si chaude, comme en usent envers les femmes de théâtre

les hommes de votre condition. Je ne veux plus être assurée de vos

protestations d'amour que pour le jour où je serai aussi vieille et

aussi laide que Moralès.

—Hélas! belle Zerbine, autant m'ordonner de trépasser sur-le-champ,

puisque ce jour n'arrivera jamais pour vous!

III

LES SIX SOUS DE LA TOURTE

C'est dans la ville de Chinon, célèbre par la bonté de son vin et la

cruauté de son pavé, que m'arriva une aventure dont le succès fut tel

que, de valet de comédie et portier pour garder la porte pendant que

les autres se panadaient sur les tréteaux, je devins, en moins de rien,

l'orateur de la troupe où j'avais placé ma fortune ou son _gracioso_,

comme disent les Castillans.

J'avais donc été commis par le sieur de La Rapière pour veiller à ce

que personne ne passât devant ma hallebarde sans cracher au bassinet

et véritablement les affaires de notre illustre compagnie étaient en si

mauvais état que je n'aurais pas laissé Dieu le père entrer autrement

qu'en payant. Nous n'avions eu, depuis deux jours, que des ombres de

déjeuner capables seulement de sustenter des ombres, comme celles que

peint M. Scarron dans son _Virgile_, mais non des personnes humaines et

bien endentées, et nous avions décidé de jouer ou de mourir, malgré le

temps de froidure et de neige qui n'était point fait pour inciter les

gens à prendre le plaisir du spectacle et plus propre à faire réfléchir

sur les charmes du feu, du chaudeau et de la couette que sur les

emportements d'Hérode, dans la _Marianne_ de M. Hardy.

Je songeais au vide des choses de ce monde et surtout à celui de

mon estomac en considérant la place qui était devant le théâtre et

où le gel étendait des blancheurs figurant assez bien les sucreries

que Mme de Lafontette, ma mère, étalait sur des pâtisseries qui ne

me revenaient que trop en mémoire, quand je vis de loin, à la faveur

d'une torche de résine flambante, une table couverte d'un linge

fort propre et sur laquelle on avait disposé dans un bel ordre des

gâteaux qui auraient paru les plus appétissants du monde, même à un

homme moins affamé que moi. Ces tentations étaient défendues contre

les entreprises des fripons par la vigilance d'un gâte-sauces cerbère

commis à leur garde, comme je l'étais moi-même à celle du tripot

où la troupe se disposait à jouer _Wenceslas_ sous une température

appropriée à cette pièce polonaise. Je n'eus pas plutôt jeté la vue

sur cette table de proposition que mes regards n'eurent plus d'autre

objet que ces délectables gâteaux et mes pensées d'autre occupation

que de découvrir le moyen d'y tâter autrement que par la convoitise.

Je balançai longtemps si, par des discours ou peut-être par une tirade

empruntée à notre répertoire, je ne saurais attendrir le gâte-sauces et

le persuader de me donner au moins une de ces tourtes au godiveau dont

l'odeur arrivait jusqu'à moi avec une impertinence à ne pas supporter;

mais je fis réflexion que si ventre affamé ne possède point d'oreilles

et c'était le cas du mien, il ne devait guère avoir de langue non

plus et que mon éloquence n'aurait point d'effet; je songeai ensuite

à conquérir cette proie par la valeur de ma hallebarde et j'aurais

peut-être suivi ce sentiment qui sentait furieusement pour moi les

coups de bâton, si dans ce moment-là il ne s'était pas présenté devant

la porte du tripot un de ces cavaliers aux bottes sonnantes, dont

les moustaches longues et la rapière démesurée indiquent assez la

profession qui est de couper les oreilles pour le compte d'autrui et

les bourses pour leur sien propre.

Cet homme m'ayant demandé d'un ton fort rude si notre troupe allait

commencer bientôt la comédie, je l'assurai que les comédiens ne

pensaient à rien tant qu'à lever la toile, ce qui fit qu'il entra

aussitôt après m'avoir jeté à la figure le prix de sa place qui

était de six sous, ce gentilhomme se contentant d'être au parterre

et d'entendre la tragédie debout sur ses deux pieds comme un simple

croquant.

Mais je n'eus pas plutôt senti cette monnaie dans ma main qu'il me

sembla qu'il m'était poussé des ailes pour voler vers l'objet de mes

désirs et je compris soudain que le meilleur moyen de se procurer

une tourte était encore de la payer, jugement qui m'eût semblé

extraordinaire et audacieux une minute auparavant.

Laissant donc ma hallebarde posée en travers de la porte comme le

simulacre et la représentation de moi-même, je franchis avec une

merveilleuse légèreté l'espace qui me séparait du gâte-sauces et de ses

tourtes et lui jetant mes six sous—ou plutôt ceux du pandour—avec

une effronterie dont j'avais pu prendre l'exemple d'après moi-même,

je saisis enfin cette pâte délicieuse qui bientôt, tant je la pressai

amoureusement contre mes lèvres, mes dents et mon palais, ne fit plus

qu'une avec ma personne et devint ainsi, par une insigne métamorphose,

fille de gentilhomme et portière de comédie.

Mais à peine avais-je repris ma place à la porte et ressaisi ma

hallebarde avec une vigueur plus nourrie que j'entendis sortir du

parterre la plus gracieuse musique et les plus épouvantables jurements

qui aient jamais résonné dans un théâtre. C'était mon brave qui

apparemment, s'impatientant d'être tout seul et de ne voir point de

comédie, s'occupait, par manière de passe-temps, à rompre tout autour

de lui. Dans le même moment, je vis accourir le sieur de la Rapière,

directeur de la troupe, en robe de chambre et en bonnet de coton sur la

tête, me demandant pourquoi ce vacarme et si tous les diables d'enfer

étaient déchaînés dans le tripot.

—C'est, lui dis-je, un spectateur qui s'impatiente de ce que les

chandelles ne soient pas encore allumées et que l'on ne commence pas.

—Quoi! s'écria-t-il dans le dernier étonnement, il y a un spectateur?

—A telles enseignes que vous pouvez l'entendre d'ici et que le païen

blasphème comme s'il était certain qu'il n'y a point d'autre monde.

Le bruit cessa un petit peu, mais nous entendîmes des sifflements

horribles, comme si tous les serpents de la terre s'étaient réunis dans

la salle et y faisaient leur ramage. La Rapière jura:

—Il siffle déjà!

Je lui répondis que cet homme-là avait bien la mine de concourir au

dénouement des tragédies, mais à coups de pommes et de sifflets.

—Cela étant, commanda le directeur, va lui rendre ses six sous et

qu'il s'en aille, et dis-lui que le roi Wenceslas n'est point fait pour

des gueux de son espèce.

Je sentis à ces mots un frisson mortel me courir par les moelles, et

je souhaitai que le sol, en s'enfonçant sous moi, me dérobât à cette

péripétie.

—Va donc! cria la Rapière; fais sortir ce maraud et allons dormir;

aussi bien le lit nous tiendra lieu de dîner et de souper.

Rassemblant alors mon courage, je fis au sieur de la Rapière une

harangue lui démontrant par les arguments les plus forts et les preuves

les plus frappantes le tort considérable qu'il se ferait et à sa

troupe en ne donnant pas un spectacle qu'il avait fait annoncer à son

de trompe et à coups de caisse par toute la ville, lui faisant voir,

étendue sur sa tête, la vengeance des échevins desquels il avait obtenu

permission par grâce spéciale et qui s'indigneraient d'avoir été gabés

par un comédien; enfin, l'adjurant de ne point priver cette ville de la

fortune singulière et inouïe qui lui était échue en amenant dans ses

murs une compagnie aussi illustre que la sienne et surtout un acteur

tragique tel que lui, capable d'effacer les plus grands noms de l'hôtel

de Bourgogne ou du Petit-Bourbon.

A tous ces discours, il ne contredisait point, se contentant de répéter

d'un ton de désespoir.

—Mais pour un seul, mon enfant, pour un seul homme, jouer _Wenceslas_!

Cependant ma crainte d'avouer mon vol et la difficulté de rendre la

tourte étaient si fortes que je convainquis la Rapière et qu'après

avoir bien pesté il commanda qu'on allumât les chandelles et que l'on

se préparât à lever le drap sale qui servait de toile, ce qui fut fait

dans un instant.

Au même moment, des cavaliers et des dames qui remarquèrent les

lumières en sortant d'un souper se présentèrent à la porte, dans le

dessein de voir les nouveautés tragiques de Paris, et furent ensuite

suivis d'un si grand concours de monde qu'en rien de temps je vis la

salle et mon escarcelle pleines, et que nous eûmes pour des semaines de

quoi oublier nos jeûnes comiques.

Mais que pensez-vous qu'il arriva de l'auteur et de la cause d'un si

beau succès? De portier je devins régisseur, moucheur de chandelles,

souffleur et poète, et Zerbine regarda avec des yeux plus doux le fils

de Pharasmane à qui son teint fleuri et ses lèvres purpurines valurent

le nom de Bellefleur que j'ai toujours porté depuis.

IV

LA PEAU DU LION

Dès que je fus ainsi devenu comédien, on me donna un rôle qui marquait

assez l'importance que j'avais acquise dans la compagnie, car c'était

de jouer le personnage du lion qui rugit au quatrième acte de _Pyrame

et Thisbé_, et, par la vertu de ce cri, mettant en fuite ces parfaits

amants, concourt au dénouement de cette illustre tragédie.

Comme mon dernier succès m'avait gonflé un peu et porté aux visées

ambitieuses, je fis d'abord quelques difficultés pour accepter un rôle

qui est celui d'une bête cruelle et sauvage, parlant en une prose

fruste et silvestre, et qui d'ailleurs ne paraît point sur la scène,

demeurant inconnu du public derrière les portants du théâtre, mais

notre directeur de la Rapière me fit bien voir qu'il n'y avait rien

de si beau et qui convînt autant à mon caractère que de représenter

le roi des animaux, et que d'ailleurs j'avais signé entre ses mains

une promesse de tenir tous les emplois et que, m'obligeât-il à remplir

celui de duègne, j'y devais, comme pour être lion, donner les mains...

il voulait dire sans doute les pattes.

Mais je ne fus pas plus tôt en possession du rouleau de papier où

étaient marqués les endroits de mes répliques, que, prenant en exemple

ces acteurs fameux de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais qui, d'un rôlet

imposé par la malice ou l'envie d'un camarade, savent tirer des effets

imposants et des triomphes inattendus, je résolus de m'appliquer si

bien à remplir mon personnage, qu'il n'y eût personne qui ne remarquât

ma manière de jouer comme le charme et l'éclat de ma voix.

Il y avait justement en ce moment, dans la ville de Chinon, un

bateleur qui faisait métier de montrer des bêtes, et qui menait avec

lui quantité d'animaux féroces tels que tigres, ours et léopards, et

même il possédait un vieux lion qui, ayant vieilli dans les foires

et connu l'humanité à travers les barreaux d'une cage, n'avait plus

trop de cruauté et se serait cru perverti de mettre la dent sur des

êtres qu'il prisait si peu. Je demandai à ce bateleur la grâce de me

laisser entretenir son captif et moyennant que je lui payai d'abord à

boire,—c'est à l'homme que je veux dire,—je pus librement parler à la

bête.

Elle n'aimait point les longs discours, et je craignis au commencement

qu'elle ne fût muette, ce qui pouvait passer pour d'autant plus

particulier que j'avais affaire à une femelle; mais je ne sais quelle

inspiration m'ayant porté à lui présenter un petit miroir à main que

j'avais coutume d'avoir dans ma poche pour rajuster mes boucles à

l'occasion, cette lionne n'eût pas plutôt aperçu sa propre image dans

le cristal qu'elle poussa un horrible cri, lequel, résonnant avec une

violence inaccoutumée, porta la terreur dans le voisinage et la joie

dans mon âme. Je le jugeai si naturel et si parfait que désespérant

d'arriver jamais à imiter ce qui était inimitable, je me résolus

incontinent d'amener cet acteur derrière la scène en le dissimulant

sous quelque tapis pour lui faire prendre la parole au moment qu'il

faudrait à la faveur de sa personne réfléchie. Ayant obtenu du bateleur

toute licence par le moyen de quelques flacons, j'emmenai par la

persuasion d'un quartier de viande et d'une bonne corde le meurtrier de

Pyrame au tripot dans lequel se tenait la tragédie. Personne ne nous

ayant vus, nous nous tînmes cois derrière la toile du fond jusqu'au

moment pathétique où la déplorable Babylonienne voit la figure affreuse

du lion à la place de celle de son amant; présentant alors brusquement

la glace au Néméen, j'obtins le plus furieux hurlement qui ait jamais

retenti dans les déserts de la Lybie, sur les rives de l'Euphrate ou

même dans un théâtre, tant que j'en demeurai moi-même un moment dans

l'épouvante.

Dès que j'eus repris mes sens, je me hâtai d'entraîner mon souffleur et

de le ramener chez le belluaire, pressé que j'étais de revenir parmi

les comédiens pour recevoir les compliments que ne pouvait manquer de

me valoir une imitation si parfaite de la nature.

Mais je fus dans la dernière confusion de m'entendre aigrement

reprocher par le directeur et par mes camarades d'avoir fait manquer

le plus bel effet par le défaut de force et de férocité de mon

rugissement; Thisbé glissa même que c'était une pièce que je lui avais

faite pour lui causer du dommage et M. de la Rapière jura qu'il avait

cru entendre le braiement d'un âne au lieu de la voix du roi des

animaux.

Je fus si transporté de rage en entendant les pauvretés de ces espèces

que je demeurai en silence comme autrefois, dans les enfers, Ulysse

à la vue d'Ajax et Didon en reconnaissant son perfide; mais, le

soir, ayant eu le soin de prendre chez mon hôtelier un grand pot de

grès plein de vin d'Anjou, quand le moment arriva où le lion devait

faire entendre sa voix, j'embouchai ce pot,—après l'avoir vidé

toutefois,—de telle manière que mon souffle aviné trouvant dans les

flancs de cette amphore une capacité restreinte et pourtant sonore,

produisit le plus épouvantable et le plus triomphant vacarme qui ait

été ouï à Chinon et peut-être ailleurs. Le ventre creux de la cruche

parut avoir reçu tous les mugissements d'Eole qui, tourbillonnant et

s'entrechoquant un moment dans cet étroit espace, s'échappèrent ensuite

tumultueusement par le goulot et portèrent l'étonnement sur la scène

et l'effroi dans la salle. On vit des maris s'enfuir en abandonnant

leurs femmes, ce qui n'a rien d'extraordinaire, mais en oubliant

leurs manteaux et leurs bonnets, ce qui est bien l'indice d'un esprit

troublé; des braves laissèrent l'épée au fourreau, des marchands

songèrent à la probité et des magistrats à la justice; une femme se tut!

J'éprouvai beaucoup de contentement d'un succès si prodigieux, en même

temps qu'un peu d'inquiétude sur les sentiments du sieur de la Rapière,

dont il me sembla qu'on rompait les bancs un peu plus fort qu'il

n'était coutume.

Comme je sortais dans la rue pour laisser éventer un peu les fumées de

cette gloire, je me trouvai mêlé à des gens qui fuyaient ou à d'autres

qui, plus posément, mais en maugréant tout haut, sortaient du théâtre

pour rentrer chez eux. Une dame qui passa près de moi, soutenue par le

bras d'un cavalier, se plaignait qu'on l'eût froissée et que son corps

de jupe eût été déchiré dans l'algarade et j'entendis son mari ou son

galant lui dire:

—Qu'il voyait bien que ce méchant baladin avait amené le lion du

montreur, ainsi qu'on l'avait dit, au risque de faire dévorer toute

l'assistance comme dans les jeux romains; mais puisque sa mignonne

en avait souffert, il ferait bien voir à cet histrion comment on

prend mesure avec un bâton sur un habit et que, pour la bête, il lui

casserait la tête d'une pistolade et qu'il ferait de sa peau un tapis

pour le lit de sa dame.

Je fus si outré de rage de ce que, quand le lion parlait pour moi, on

le mit à mon compte et que quand c'était moi-même on le mît au sien,

que, sortant de l'ombre et tirant mon épée, je m'écriai:

—Voici le baladin et la bête, seigneur croque-plumet, et pour la peau,

vous n'avez qu'à la venir prendre sans tant vous émouvoir la bile.

A ces mots et à cet aspect, le matamore parut plus pâle et plus

tremblant qu'un patient qui voit la roue ou qu'un débiteur qui

rencontre son créancier, et la dame, considérant son trouble et

jugeant par là mal de son courage en comparaison du mien, quitta son

bras et le laissa s'enfuir, acceptant ensuite que je lui donnasse la

main pour rentrer à sa demeure qui n'était pas fort éloignée.

Et ainsi, à quelques jours de là, elle eut, comme le lui avait promis

le cavalier, à sa disposition et convenance la dépouille et la

soumission d'un lion, sans qu'il fût besoin pour cela de lui casser la

tête, et l'on dit qu'elle en eut contentement extrême et satisfaction.

V

LE NABOT

Mon second début dans la carrière comique fut marqué d'un événement qui

d'abord aurait pu faire baisser la toile pour moi sur un dénouement un

peu précipité; mais la faveur du ciel fit éclater en cette conjoncture

la force efficiente de sa grâce.

En arrivant à Nevers, nous trouvâmes qu'il y avait beaucoup de noblesse

réunie dans cette ville parce que c'était le temps que les États

s'assemblaient et que M. l'Intendant avait demandé pour le roi un don

volontaire de trois millions. Comme cette volonté-là n'était pas celle

de tout le monde, il y avait eu un peu de bruit et l'on avait pendu

quelques croquants pour avoir fait les mutins. Mais cela ne faisait

pas qu'il y eût moins de divertissements, de repas et de danses, comme

si chacun eût dû être bien satisfait de faire un présent de si grande

conséquence à un si bon prince et qui en avait besoin pour ses amours

et le bien de l'État.

Nous ne fûmes pas plus tôt descendus à l'hôtellerie et nos coffres

n'étaient pas encore tout à fait déchargés du chariot qu'on vint nous

demander de jouer le soir même parce que Mme l'Intendante aimait

passionnément la comédie et qu'elle était bien aise de donner ce

divertissement-là à quelques personnes de qualité et peut-être par

là d'occuper les esprits des députés qui, attentifs aux désastres de

Sophonisbe ou de Polyeucte, le seraient moins à celui de leur bourse

qu'on voulait mettre à mal et qui était la seule raison pourquoi on les

avait réunis.

Nous fûmes à ce coup dans la plus grande confusion du monde, parce que

le sieur Mirobolan, qui faisait chez nous les matamores et les héros,

personnages qui ont entre eux de la ressemblance à la ville comme au

théâtre, s'était vu retenir à Chinon par une petite difficulté qui

était que les archers de la maréchaussée avaient eu l'indiscrétion

d'ouvrir son porte-manteau et l'indignité d'y trouver quelques larcins

par lesquels ce tranche-montagne avait signalé son industrie. De

jouer l'_Illusion comique_ de M. Corneille sans capitan gascon ou le

_Penthee_ de M. Mairet sans roi de théâtre, il n'y avait pas jour d'y

songer, encore que M. de la Rapière protestât qu'il avait représenté

une tragédie à lui tout seul et qu'il fallait être de grands sots pour

s'arrêter à si peu que cela.

Du temps que j'étais écolier, j'avais lu avec tant de furie la comédie

de M. Scarron qui est appelée _Don Japhet_, que j'en savais par cœur

tous les rôles et que j'aurais pu en tenir tous les personnages, depuis

Léonore jusqu'à Foucaral; mais j'avais surtout étudié en perfection

celui de cet extravagant et burlesque _Cacique des fous_, seigneur

d'Arménie par la descendance de Noé et cousin de l'empereur par la

parenté qu'ont ensemble, à ce qu'assure Démocrite, la marotte et le

sceptre. Je dis à notre directeur que c'était une affaire finie et

qu'il pouvait faire état de moi pourvu que nous ayons une heure pour

nous recorder. Il parut d'abord confondu de mon audace, mais je lui fis

bien voir par l'enflure de mon débit et l'extravagance de mes gestes

que j'aurais pu faire la partie avec les plus fameux comédiens de

l'hôtel de Bourgogne, et là-dessus il se résolut de donner le soir même

la pièce de M. Scarron, telle qu'elle fut représentée devant le roi sur

le théâtre de la grande salle des machines aux Tuileries, mais sans

cavalcade à la fin, parce que nous n'avions pas les moyens de louer un

si grand nombre de chevaux.

Me voilà donc drapé dans le manteau de don Japhet et me panadant sur

les tréteaux au milieu des fauteuils des seigneurs qui faisaient

parfois plus de bruit que nous en ouvrant leurs tabatières, frappant de

leurs cannes ou simplement s'appelant au travers de la scène. C'était

une comédie qui brochait sur l'autre et le parterre ne témoignait pas

qu'elle lui déplût, mais au contraire se divertissait parfaitement sur

le compte de ces petits-maîtres, en criant tout haut leurs noms, leurs

dettes et les maîtresses qu'ils avaient ou qu'ils se donnaient.

Il y avait au premier rang un gentilhomme nommé Le Tourneur de

Beaupréau qui se trouvait être l'ami de celui avec lequel j'avais si

bien figuré le lion dans la ville de Chinon. Ce M. de Beaupréau était

si mal fait qu'il aurait paru impossible de ne pas rire en considérant

sa grosse tête et son petit corps, si l'on n'avait su qu'il était

aussi méchant et aussi bon spadassin qu'il paraissait laid, ce qui

rendait les railleurs fort circonspects. Ma mauvaise étoile voulut que

ce brutal fût très ignorant des choses du théâtre ou que son esprit

brouillé de vin au sortir de table ne démêlât pas bien le vrai du faux,

car au plus beau moment et quand don Japhet exerçant, comme il dit, sa

vertu carminante, chante:

Amour, nabot.....

cet enragé, déjà prévenu contre moi par les discours ou les lettres de

l'autre et persuadé que j'avais voulu lui faire pièce et le désigner

aux ris de la foule, prit si bien ses mesures que sa longue canne

ajustée entre mes jambes me fit tomber en même temps qu'un hémistiche

et que j'aurais piqué du nez par-dessus les chandelles sans don

Alphonse qui me retint. Cela fit une grande rumeur dans le tripot et la

pièce s'acheva dans un chaos de gens qui criaient, qui s'injuriaient ou

qui battaient des mains.

Dès que j'eus débarbouillé ma figure du blanc et du rouge dont j'étais

affublé, je fis diligence pour sortir dans la rue où j'avais dessein

d'attendre M. de Beaupréau et de lui demander satisfaction pour

l'injure qu'il m'avait faite. J'étais si transporté de rage d'avoir

été interrompu au plus bel endroit que je ne songeai pas un instant au

danger de me mesurer avec un escrimeur aussi habile et que, l'ayant

suivi adroitement jusqu'à ce qu'il fût démêlé de la foule, je l'abordai

en tirant l'épée et en lui criant de défendre sa vie que j'allais lui

prendre en récompense de l'honneur qu'il m'avait ravi.

Mais, cet homme, me considérant d'un air froid des pieds à la tête,

m'assura fort posément:

—Qu'il jugeait que j'avais besoin de quelques grains d'ellébore et

qu'il fallait que je fusse bien fou d'imaginer que M. Le Tourneur de

Beaupréau, baron d'Hornans, accepterait le combat singulier avec un

histrion.

J'avais prévu le détour et j'avais pris soin d'emporter la feuille

que le receveur des aides m'avait donnée autrefois et qui prouvait ma

qualité de noble en m'exemptant de la taille; sortant donc ce brevet

d'entre les aiguillettes de mon pourpoint, je le tendis en silence à

ce nouveau juge d'armes qui, l'ayant lu avec beaucoup de soin, me le

rendit en faisant un grand salut et en disant:

—Cela étant, Monsieur, et puisque je vois bien que vous êtes

gentilhomme, je vais avoir l'honneur de vous tuer.

—Monsieur, lui répondis-je, l'honneur sera pour moi.

Dans l'instant, nous nous abordâmes avec une furie si grande et si peu

calculée que mon épée passa par-dessus la tête du nain pendant que la

sienne me glissait entre les jambes, de sorte que massacrant l'air tous

deux nous tombâmes pêle-mêle dans le plus triomphant désordre qui ait

jamais troublé un duel d'honnêtes gens.

En ce moment des flambeaux s'allumèrent au bout de la ruelle où nous

nous trouvions et dès que nous eûmes vu luire des armes et flotter des

plumets, nous connûmes que c'était Mme l'Intendante qui rentrait de

faire le médianoche et qu'il y allait de notre tête à dégainer ainsi

malgré les Édits.

Nous étant donc relevés d'une commune sympathie, chacun de nous ne

songea plus qu'à s'enfuir.

VI

LE PHILTRE

Le récit de mon combat contre M. Le Tourneur ne se fut pas plus tôt

publié par la ville avec des circonstances nouvelles et qu'on inventa,

que la curiosité de voir un comédien gentilhomme, ce qui n'était

pas alors aussi commun qu'aujourd'hui, fit affluer une si grande

multitude dans le Tripot où nous donnions nos représentations, qu'il

y eut un portier de tué par la presse, ce qui est la mesure et comme

l'expression la plus parfaite du triomphe et de la gloire pour une

troupe comique.

Devant que les chandelles fussent allumées on se battait déjà autour

de cette même hallebarde que j'avais autrefois tenue dans le désert;

et pour la chambre des comédiennes, elle était pleine des plus

échauffés godelureaux de la ville qui attendaient là d'aller bien

gêner le spectacle avec leurs fauteuils, leurs cannes, leurs canons

et leurs perruques, en encombrant déjà de leurs propos et de leurs

gestes, Zerbine, Doralice et jusqu'à l'Angélique occupées à ranger

leurs hardes, à tourner leurs cheveux et contraintes avec cela de se

défendre, qui du peigne, qui du pied, qui d'un soufflet, qui de la

dent, contre les entreprises de ces galants de province.

Il n'y en n'avait pas un qui n'eût bien fait la débauche avec Saint

Aignan ou Soyecourt, qui n'eût dit son fait à Saint Evremond ou perdu

un bon ami dans Voiture. Il semblait que tous ces gens-là fussent venus

en droiture de la cour et qu'il sortissent du petit lever. Cependant

aucun d'eux, je pense, n'avait essayé le voyage de Paris et s'ils

parlaient de ces choses, c'était comme on le fait pour le Prêtre-Jean

ou l'Empereur du Cathay, par ouï dire ou pour les avoir étudiés dans

des livres d'auteurs qui souvent eux-mêmes n'ont jamais vu l'évêque

d'Éthiopie, ni le souverain de la Chine.

Un petit homme, qui me parut assez bien fait et qui se nommait

Roquebrune du nom d'une terre qu'il avait à quelques lieues de Chinon,

me tira à part après la comédie et me dit qu'il voulait me bien traiter

pour la considération et l'estime particulière qu'il avait conçues

à mon endroit; et véritablement, m'ayant mené dans la meilleure

hôtellerie de la ville, il commanda que l'on servît des perdrix

et un chapon avec force bouteilles, de sorte que nous commençâmes

insensiblement à nous entretenir plus librement et qu'à la fin, ayant

pris courage dans la bonne chère, il me proposa de boire à la santé des

comédiennes; ce qu'il fit, tête nue, et avec un si grand transport que

les flacons et les verres en tremblèrent et que la servante accourut.

L'ayant congédiée assez brutalement le sieur de Roquebrune me fit

entendre que son cœur était touché des grâces de Zerbine, qu'il

était blessé à mort et que c'était une affaire faite, qu'il n'y avait

plus pour lui qu'à dire serviteur à l'existence s'il n'était mis en

possession de cette merveille.

Un tel discours s'adressant à moi pour qui Zerbine était aussi chère

qu'elle était sage, pensa attirer sur la face du vaurien une grêle de

soufflets bien appliqués; mais faisant réflexion que c'était assez

d'une querelle tous les deux jours, je retins ma juste fureur et lui

répondis que je croyais que cette soubrette était honnête fille, et

que le plus sûr pour lui était de se pendre d'abord si vraiment il ne

pouvait supporter la vie sans elle.

Là-dessus, ayant pris un maintien mystérieux et compassé, ce sacripant

me confia qu'il savait d'ailleurs que cette fille avait de la vertu

et que les galants près d'elle ne faisaient que blanchir, mais qu'il

avait acquis d'un certain marchand d'orviétan, lequel passait pour très

expert dans l'art de magie, un philtre composé de plantes si subtiles

et choisies de telle manière, qu'une vestale elle-même serait enflammée

d'amour après avoir goûté à ce breuvage et qu'il avait jeté les yeux

sur moi pour mêler adroitement cette drogue au vin de Zerbine et par ce

moyen la mettre à sa discrétion.

Retenant encore ma fureur en présence d'un si lâche et si méchant

dessein, je lui observai posément que le suc de ces herbes pouvait

fort bien donner la mort aussi bien que l'amour, et qu'il y avait

conscience pour lui à en courir la fortune avec une personne qu'il

aimait; que le plus sûr était d'en faire prendre à quelqu'un qui ne

fût pas de conséquence et d'attendre le succès; que cette servante qui

avait dressé notre table et porté nos plats paraissait la plus propre

du monde à cela, et qu'il n'y avait qu'à l'appeler et à lui faire boire

cette potion amoureuse pour voir l'effet. L'idée plut au sieur de

Roquebrune qui, versant quelques gouttes d'une fiole dans le fond d'une

tasse qu'il remplit ensuite de vin, dit à cette maritorne d'un ton

fort doux, qu'il voyait bien qu'elle était lasse et qu'il lui fallait

prendre des forces pour satisfaire son maître. Cette pauvre créature,

touchée d'un discours si nouveau et d'une honnêteté qu'on n'avait pas

trop accoutumé d'avoir pour elle, fit de grands remerciements et avala

la boisson d'un air de contentement extrême. C'était la plus laide

guenon qui se put voir, avec des cheveux mêlés de paille, un emplâtre

sur l'œil et le nez tourné d'une façon à recevoir la pluie; pour

des dents, elle montrait assez qu'elle en avait, car il sortait de

sa bouche des perles de jais d'un si beau noir qu'elles auraient pu

servir à broder un habit de deuil.

Cette beauté n'eut pas plus tôt bu de ce vin que, soit qu'elle eût cru

voir dans cette sollicitude de Roquebrune la marque d'une passion qui

se déclare, soit qu'effectivement le vendeur de mithridate eut composé

un philtre véritable et de bon aloi, la pauvre guenon se mit à faire

à son empoisonneur des caresses et des protestations d'amour, telles

que nous en demeurâmes un moment dans la dernière consternation. Du

seul œil qu'elle possédât, elle roulait des œillades assassines qui

devaient transpercer les cœurs, et ses lèvres faisant les friponnes

sur les chevaux de frise de ses dents, dessinaient les mines les

plus galantes du monde. Avec cela, et non satisfaite de ces muets

truchements, elle y ajoutait les discours les plus tendres et les plus

passionnés, auprès desquels ceux de l'Astrée eussent paru pétris de

glace et languissants.

Notre homme, maudissant le prompt succès de son spécifique sortit,

comme s'il eût eu Tisiphone à ses trousses; mais la belle éplorée

s'attachant à ses pas commença de le poursuivre à travers les rues, en

l'appelant avec des cris si déchirants que le guet s'éveilla et que le

veilleur de la cathédrale, encore un peu hébété sans doute du vin qu'il

avait bu à son souper, se mit à sonner le tocsin comme au temps des

Espagnols.

Les fenêtres des bourgeois s'ouvraient sur le passage de cette fuite

hurlante, et les rues s'allumèrent de flambeaux tenus par les archers

sortis en chemise; si bien que ce tendre pourchas se continuant à la

lumière des torches, toute la ville put voir le sieur de Roquebrune

mené comme un cerf par cette amazone.

—Fi du vilain qui fuit devant sa mignonne!

—Voyez comme cet ingrat ne s'arrête pas, quand elle l'appelle du nom

de trésor!

—Il faut que cet excommunié soit bien dépourvu de sentiment pour ne

point répondre quand une femme lui montre une tendresse à la vérité

indiscrète, mais bien véritable.

Au milieu de ces propos et parmi ces lumières, Roquebrune fuyait

toujours, ayant cette ménade à ses chausses.

Il doit courir encore, car on ne le revit jamais à Chinon.

VII

L'INJUSTE TRÉPAS

A mesure que je suivais la troupe comique où m'avaient engagé les yeux

de la soubrette, j'éprouvais insensiblement un sentiment qui devenait

plus pur à mesure qu'il était plus vif pour cette jeune personne, parce

que je remarquai que, malgré son humeur enjouée et libre, elle avait

de la vertu et montrait autant d'honnêteté sur les planches qu'une

demoiselle de condition sous l'aile de sa mère ou à l'ombre de quelque

cloître.

Comme je venais de jouer dans le _Dépit amoureux_, et que je me

hâtais de passer derrière le théâtre pour déposer ma souquenille de

Gros-René, j'entrai un soir dans la chambre des comédiennes, qui était

pleine des plus impertinents fâcheux de la ville, et je vis Zerbine

tout habillée sur son lit et tenant une manière d'appartement, comme

auraient dit les courtisans de Versailles, et tellement entourée par

ces provinciaux, grands parleurs, qu'elle semblait disparaître parmi

cette cohue et s'évanouir au milieu de ce tumulte.

Bellefleur: Roman d'un comédien au XVIIe siècle · 第 1 / 10 段