Migrations des familles.--Leur genèse.--Pudeur de
pauvreté.--Les Évêques et les Abbés.--Mariages de grands
seigneurs.--Officiers du Roi.--Désordre et ténèbres.--La cape
et l'épée.--La maison de Chastellux.--Filiation
perdue.--Logogriphes onomastiques.--Latinisations
barbares.--Faussaires et fantaisistes.--Les
Damas.--Vercingétorix et le premier Choiseul.--Tout est bien
qui finit bien.
Les changements et les usurpations de noms ne sont pas les seuls
obstacles que rencontre le pionnier généalogique; les migrations des
familles sont une des sources les plus communes de son embarras. Ces
migrations, dans les vieux temps, procédaient généralement des causes
que je vais énumérer: les mariages hors de sa province, les aventures
de guerre ou de garnison, des fonctions quelconques, ecclésiastiques,
militaires ou civiles, le commerce, l'exercice des professions
libérales dans les villes, la volonté d'aller abriter sa pauvreté loin
des lieux où l'on fut riche et puissant.
«Au moyen âge, dit excellemment Mr le comte Anatole de Bremond d'Ars,
l'un des présidents d'honneur du Conseil Héraldique de France, les
Évêques étaient fort souvent, et même presque toujours suivis dans
leur diocèse de quelques membres de leur famille, et c'est à cette
cause que l'on doit attribuer l'établissement de certaines maisons
dans des provinces éloignées de leur berceau.»[544] Il en était de
même pour les abbés de monastères, dont quelques-uns, puissants
seigneurs temporels, avoient à leurs gages de très nombreux officiers
de rang et de nature divers. Les mariages des grands seigneurs
amenaient aussi des déplacements de gentilshommes, qui suivaient leur
suzerain dans ses possessions nouvelles. D'autres allaient, loin de
leur pays d'origine, mettre leur épée au service d'un prince,
recevaient de sa munificence quelque domaine, et faisaient souche dans
ses états. Beaucoup allaient occuper, de par le Roi, hors de leur
province, des offices de judicature ou de finance, des postes de
baillis ou de châtelains, de vicomtes, de contrôleurs ou de
gardes-du-scel, se mariaient là, et faisaient souche sans esprit de
retour au pays des ancêtres. D'aucuns même troquaient leur nom contre
celui de leur femme, ou de sa terre dotale. Allez donc discerner, dans
ce désordre, sans une étude scrupuleuse, les tenants d'une même race!
Quelques générations suffisaient pour oblitérer le souvenir des
origines, d'autant plus que les émigrants n'emportaient communément
avec eux que leur cape et leur épée, sans un seul de leurs titres de
famille, qui naturellement demeuraient au lieu patrimonial, à la garde
de l'aîné. La maison de Chastellux n'a connu que récemment, par la
découverte d'une charte authentique, qu'elle était un ramage de
l'antique lignage des sires de Montréal.[545] Au XVIIIe siècle,
Blandine Courtin de Caumont, femme d'un Courtin de Saint-Vincent,
perdit un procès parce qu'elle ne put pas établir une filiation de
quelques degrés, qu'aujourd'hui j'ai très aisément dressée.
[544] _Maison de Bremond d'Ars_, 1874, in-8º, p. 5.
[545] Borel d'Hauterive, _Ann. de la Nobl._, t. XXXVII, p.
112-113.
Et puis, il y a les logogriphes onomastiques, les dénaturations
incroyables des noms par les scribes latinisants du moyen-âge,[546]
par les chroniqueurs,[547] par les tabellions; les erreurs de lecture
ou de copie;[548] les bizarreries de dialectes;[549] les histoires de
famille apocryphes; les filiations véreuses, les prétentions
fantastiques, les généalogies de pacotille, les faussaires comme
Haudicquer de Blancourt, les fantaisistes ingénieux comme ceux qui
tirèrent l'illustre maison de Damas d'un soudan de Damas. Je ne sais
rien de plus phénoménal, en ce genre, que l'étymologie du nom de
Choiseul et l'origine de cette grande race, d'après César de Grandpré;
vraiment c'est à lire et à méditer: «Choiseuil: Cette maison est l'une
des plus anciennes de France, et le nom de Choiseuil vient de ce que
Vercingetorix dit à un des grands de son armée, (le menant sur une
montagne) qu'il _choisit_ à l'_œil_ toutes les terres qui estoient
autour de luy; et qu'il les luy donnoit.»[550]--Quoi encore? Les
erreurs de typographie, jetant le généalogiste dans un dédale de
recherches qui se terminent.... par un éclat de rire.[551] Heureux qui
peut éviter tous les écueils! Heureux qui rencontre de sûrs pilotes,
et l'on verra qu'ils ne m'ont pas manqué!
[546] Durand de Courson est appelé, au XIe siècle, dans une
charte de Geoffroy II, comte d'Anjou, _Durandus Corsonus_
(Salmon, _Livre des serfs de Marmoutier_, p. 16), et dans une
charte de St Nic. d'Angers, _Durandus Corpus suum_. (_Statuta
monast._, fol. 148 vo.)--Geoffroy Boissel ou Boisseul est appelé,
au XIIe siècle, dans une charte de Marmoutier, _Gausfridus
Boissellus_ (_Cartul._, t. IV, p. 159), et, dans une autre,
_Gaufridus Bibens solem_ (_Ibid._, t. I, p. 403.) Dans une charte
de St Vinc. du Mans, vers 1115, Mainard de Grateuil est appelé
_Mainardus de Grata oculum_ (_Cartul._, B. N., p. 213).--_Hugo
Curto naso, Herbertus Cortneis_ (_Ibid._, p. 124, 484) et
_Andreas Curtus nasus_ (Gaignières, _Cartul. de la Couture_, p.
178) sont probablement des Courtenay. Montaigne a fait des
gorges-chaudes de ces latinisations macaronîques qui, de la part
des scribes monastiques, il faut le dire, découlaient
généralement de leur parfait dédain pour tous autres noms que les
noms de baptême. Ce dédain est éclatant dans une charte de l'abb.
de St-Riquier, de l'an 1043: «Galterius miles... quem _vano
cognomine_ Tirellum plerique appellamus...» (_Chronic. Centul._,
l. IV, cap. XXI.--De Camps, _Nobil._, t. I, p. 406.) Il s'agit de
Gautier Tirel, prince de Poix.
[547] Je ne connais pas de nom plus bellement estropié par les
anciens chroniqueurs que celui de Mac-Mahon par Mathieu de Coussy
(éd. Buchon, p. 81), qui appelle ce chef irlandais «Mâchemaron».
[548] Un n pris pour un u, un t pris pour un c,--et l'on sait
combien les méprises de ce genre sont faciles dans les anciens
textes, où l'n a la même forme que l'u, et le t la même que le
c,--suffisent pour rendre contestable l'attribution d'une charte
à la famille intéressée.--Clairambault indique «Jean de
_Cortuiz_, chevalier», comme ayant été à la croisade en 1218; et
il faut très probablement lire «_Cortinz_», qui est une des
formes anciennes du nom de Courtin. (_Preuves_, nos 33, 50,
51.)--«Drogo filius _Aui_» figure, vers la fin du XIe siècle,
dans une charte de St Vincent du Mans (_Cartul._, B. N., p. 159);
peut-être faut-il lire «Drogo filius Ain».
[549] Voy. aux _Preuves_ les notes des nos 9, 10 (note 1), 42,
49.
[550] _Le César Armorial_, 1645, p. 42.
[551] Quel labeur, par exemple, pour débrouiller cette phrase de
l'_Histoire de Mortagne_ (page 2), par le baron Patu de
Saint-Vincent. «Au moment de sa mort (Yves de Bellême), arrivée
vers l'année 997, Mortagne dépendait de Bellême et passa, après
Yves, à Guillaume Talvas, son fils selon Bry, Desnos, et à _René
Courtin, son frère_, selon Dom Clément.» Quelle splendide origine
pour les Courtin du Perche et du Maine! Que l'ombre de Dom
Clément pardonne au malencontreux typographe! La fin de la phrase
doit être rétablie ainsi: «... à Guillaume Talvas, son fils selon
Bry, Desnos et René Courtin, son frère selon Dom Clément.»