CHAPITRE XXX

Migrations des familles.--Leur genèse.--Pudeur de

pauvreté.--Les Évêques et les Abbés.--Mariages de grands

seigneurs.--Officiers du Roi.--Désordre et ténèbres.--La cape

et l'épée.--La maison de Chastellux.--Filiation

perdue.--Logogriphes onomastiques.--Latinisations

barbares.--Faussaires et fantaisistes.--Les

Damas.--Vercingétorix et le premier Choiseul.--Tout est bien

qui finit bien.

Les changements et les usurpations de noms ne sont pas les seuls

obstacles que rencontre le pionnier généalogique; les migrations des

familles sont une des sources les plus communes de son embarras. Ces

migrations, dans les vieux temps, procédaient généralement des causes

que je vais énumérer: les mariages hors de sa province, les aventures

de guerre ou de garnison, des fonctions quelconques, ecclésiastiques,

militaires ou civiles, le commerce, l'exercice des professions

libérales dans les villes, la volonté d'aller abriter sa pauvreté loin

des lieux où l'on fut riche et puissant.

«Au moyen âge, dit excellemment Mr le comte Anatole de Bremond d'Ars,

l'un des présidents d'honneur du Conseil Héraldique de France, les

Évêques étaient fort souvent, et même presque toujours suivis dans

leur diocèse de quelques membres de leur famille, et c'est à cette

cause que l'on doit attribuer l'établissement de certaines maisons

dans des provinces éloignées de leur berceau.»[544] Il en était de

même pour les abbés de monastères, dont quelques-uns, puissants

seigneurs temporels, avoient à leurs gages de très nombreux officiers

de rang et de nature divers. Les mariages des grands seigneurs

amenaient aussi des déplacements de gentilshommes, qui suivaient leur

suzerain dans ses possessions nouvelles. D'autres allaient, loin de

leur pays d'origine, mettre leur épée au service d'un prince,

recevaient de sa munificence quelque domaine, et faisaient souche dans

ses états. Beaucoup allaient occuper, de par le Roi, hors de leur

province, des offices de judicature ou de finance, des postes de

baillis ou de châtelains, de vicomtes, de contrôleurs ou de

gardes-du-scel, se mariaient là, et faisaient souche sans esprit de

retour au pays des ancêtres. D'aucuns même troquaient leur nom contre

celui de leur femme, ou de sa terre dotale. Allez donc discerner, dans

ce désordre, sans une étude scrupuleuse, les tenants d'une même race!

Quelques générations suffisaient pour oblitérer le souvenir des

origines, d'autant plus que les émigrants n'emportaient communément

avec eux que leur cape et leur épée, sans un seul de leurs titres de

famille, qui naturellement demeuraient au lieu patrimonial, à la garde

de l'aîné. La maison de Chastellux n'a connu que récemment, par la

découverte d'une charte authentique, qu'elle était un ramage de

l'antique lignage des sires de Montréal.[545] Au XVIIIe siècle,

Blandine Courtin de Caumont, femme d'un Courtin de Saint-Vincent,

perdit un procès parce qu'elle ne put pas établir une filiation de

quelques degrés, qu'aujourd'hui j'ai très aisément dressée.

[544] _Maison de Bremond d'Ars_, 1874, in-8º, p. 5.

[545] Borel d'Hauterive, _Ann. de la Nobl._, t. XXXVII, p.

112-113.

Et puis, il y a les logogriphes onomastiques, les dénaturations

incroyables des noms par les scribes latinisants du moyen-âge,[546]

par les chroniqueurs,[547] par les tabellions; les erreurs de lecture

ou de copie;[548] les bizarreries de dialectes;[549] les histoires de

famille apocryphes; les filiations véreuses, les prétentions

fantastiques, les généalogies de pacotille, les faussaires comme

Haudicquer de Blancourt, les fantaisistes ingénieux comme ceux qui

tirèrent l'illustre maison de Damas d'un soudan de Damas. Je ne sais

rien de plus phénoménal, en ce genre, que l'étymologie du nom de

Choiseul et l'origine de cette grande race, d'après César de Grandpré;

vraiment c'est à lire et à méditer: «Choiseuil: Cette maison est l'une

des plus anciennes de France, et le nom de Choiseuil vient de ce que

Vercingetorix dit à un des grands de son armée, (le menant sur une

montagne) qu'il _choisit_ à l'_œil_ toutes les terres qui estoient

autour de luy; et qu'il les luy donnoit.»[550]--Quoi encore? Les

erreurs de typographie, jetant le généalogiste dans un dédale de

recherches qui se terminent.... par un éclat de rire.[551] Heureux qui

peut éviter tous les écueils! Heureux qui rencontre de sûrs pilotes,

et l'on verra qu'ils ne m'ont pas manqué!

[546] Durand de Courson est appelé, au XIe siècle, dans une

charte de Geoffroy II, comte d'Anjou, _Durandus Corsonus_

(Salmon, _Livre des serfs de Marmoutier_, p. 16), et dans une

charte de St Nic. d'Angers, _Durandus Corpus suum_. (_Statuta

monast._, fol. 148 vo.)--Geoffroy Boissel ou Boisseul est appelé,

au XIIe siècle, dans une charte de Marmoutier, _Gausfridus

Boissellus_ (_Cartul._, t. IV, p. 159), et, dans une autre,

_Gaufridus Bibens solem_ (_Ibid._, t. I, p. 403.) Dans une charte

de St Vinc. du Mans, vers 1115, Mainard de Grateuil est appelé

_Mainardus de Grata oculum_ (_Cartul._, B. N., p. 213).--_Hugo

Curto naso, Herbertus Cortneis_ (_Ibid._, p. 124, 484) et

_Andreas Curtus nasus_ (Gaignières, _Cartul. de la Couture_, p.

178) sont probablement des Courtenay. Montaigne a fait des

gorges-chaudes de ces latinisations macaronîques qui, de la part

des scribes monastiques, il faut le dire, découlaient

généralement de leur parfait dédain pour tous autres noms que les

noms de baptême. Ce dédain est éclatant dans une charte de l'abb.

de St-Riquier, de l'an 1043: «Galterius miles... quem _vano

cognomine_ Tirellum plerique appellamus...» (_Chronic. Centul._,

l. IV, cap. XXI.--De Camps, _Nobil._, t. I, p. 406.) Il s'agit de

Gautier Tirel, prince de Poix.

[547] Je ne connais pas de nom plus bellement estropié par les

anciens chroniqueurs que celui de Mac-Mahon par Mathieu de Coussy

(éd. Buchon, p. 81), qui appelle ce chef irlandais «Mâchemaron».

[548] Un n pris pour un u, un t pris pour un c,--et l'on sait

combien les méprises de ce genre sont faciles dans les anciens

textes, où l'n a la même forme que l'u, et le t la même que le

c,--suffisent pour rendre contestable l'attribution d'une charte

à la famille intéressée.--Clairambault indique «Jean de

_Cortuiz_, chevalier», comme ayant été à la croisade en 1218; et

il faut très probablement lire «_Cortinz_», qui est une des

formes anciennes du nom de Courtin. (_Preuves_, nos 33, 50,

51.)--«Drogo filius _Aui_» figure, vers la fin du XIe siècle,

dans une charte de St Vincent du Mans (_Cartul._, B. N., p. 159);

peut-être faut-il lire «Drogo filius Ain».

[549] Voy. aux _Preuves_ les notes des nos 9, 10 (note 1), 42,

49.

[550] _Le César Armorial_, 1645, p. 42.

[551] Quel labeur, par exemple, pour débrouiller cette phrase de

l'_Histoire de Mortagne_ (page 2), par le baron Patu de

Saint-Vincent. «Au moment de sa mort (Yves de Bellême), arrivée

vers l'année 997, Mortagne dépendait de Bellême et passa, après

Yves, à Guillaume Talvas, son fils selon Bry, Desnos, et à _René

Courtin, son frère_, selon Dom Clément.» Quelle splendide origine

pour les Courtin du Perche et du Maine! Que l'ombre de Dom

Clément pardonne au malencontreux typographe! La fin de la phrase

doit être rétablie ainsi: «... à Guillaume Talvas, son fils selon

Bry, Desnos et René Courtin, son frère selon Dom Clément.»

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 45 / 52 题