CHAPITRE XXIX

Négligence coutumière des familles nobles.--_Impedimenta_

généalogiques.--Il ne faut rien détruire.--Les ennemis

intimes des parchemins.--Gargousses et pots de

confiture.--Les changements de nom.--Onomastique de la

géographie féodale.--Piété familiale.--Les Lusignan, les

Vezins, les Milly.--Les croisés en Terre-Sainte.--Combien

j'ai douce souvenance.--Peau neuve.--Fourmilière

d'homonymes.--Écart social.--Le train de l'humanité.

«La Noblesse, écrivait en 1743 le président Chevalier, a été dans tous

les tems si distinguée, tant par le lustre et la prééminence qu'elle

donne à ceux qui en sont décorés, que par les privilèges particuliers

qui y sont attachés, que je ne puys assés m'étonner qu'il y ait des

personnes assés peu curieuses de cet honneur pour négliger ce qui le

peut conserver; c'est cependant ce qui se rencontre aujourd'huy très

communément, et il y a quantité de familles très anciennes et très

respectables, lesquelles, si elles étoient obligées de justifier leur

noblesse, se trouveroient très embarrassées, n'ayans en leur

possession aucuns titres de leur famille.»[524]

[524] _Pièces orig._, t. 745, doss. 16942, Chevalier de

Saint-Hilaire, p. 10.

«La famille qui a le plus d'intérêt à la conservation de ses titres,

dit Dom Caffiaux, n'est pas toujours la plus attentive et la plus

vigilante, et souvent les titres déplacés, à l'occasion de quelque

partage ou de quelques autres contrats, demeurent entre les mains des

alliés.»[525]

[525] _Trésor généal._, 1777, p. XXXI.

Les difficultés que rencontre le généalogiste consciencieux ne

procèdent pas toutes de la négligence des familles. _Ascende

superiùs!_ est sa devise, à lui aussi; mais force lui est de

s'arrêter, lorsque le filon de lumière lui fait défaut. Assurément

beaucoup de gentilshommes n'eurent point, pour la conservation de

leurs titres de famille, tout le soin désirable; par exemple, il

appert d'annotations inscrites au dos d'un certain nombre de pièces du

chartrier de Beauvoir, au XVIIIe siècle, que d'autres furent détruites

comme «crues inutiles». Qui sait, cependant, si elles n'eussent pas

servi à faire la lumière sur quelque point de la généalogie? C'est, en

pareille matière, une règle absolue qu'il ne faut rien détruire. Les

parchemins, sans parler du vandalisme révolutionnaire, ces sûrs

témoins du passé ont déjà tant d'ennemis intimes, tant de risques de

destruction: la vieillesse, l'humidité, les rongeurs, et, il n'y a pas

bien longtemps encore, les pots de confitures. Passe pour les

parchemins dont la république fit des gargousses; on chargeait les

canons avec notre vieille gloire; ce n'était pas déroger; mais les

pots de confitures!...

D'autres causes constituent, pour le généalogiste, de graves

_impedimenta_; les homonymies aussi bien que les changements de nom,

si fréquents autrefois, en dépit de l'ordonnance d'Amboise,[526] et

qui souvent déroutent la chronologie, «cette guide de l'histoire»,

comme l'appelle Guichenon. Dès le XIVe siècle, les seigneurs de

Montesson quittent leur antique nom de «Hubert», pour ne plus porter

que celui de leur fief. Au XVIe, les Courtin, seigneurs de Centigny,

ne s'appellent plus que de ce dernier nom. Pierre d'Hozier ne

découvrit pas que le nom originel de la famille «d'Abatant» était

«Courtin», et il la confondit avec l'ancienne maison d'Abatant.[527]

Combien d'autres confusions du même genre ont dû se produire! C'était,

dans la Noblesse, une coutume très ancienne que de porter le nom de

son fief, et toute normale à l'origine, puisqu'elle était le signe et

l'affirmation de la possession féodale. D'ailleurs, le nom du fief

était le plus souvent composé du prénom ou du surnom de son premier

possesseur, l'auteur du lignage, et du _châtel_, ou de la _cour_,[528]

ou de la _ville_, ou du _mont_, ou de la _ferté_, ou de la _motte_, ou

de la _roche_, ou du _bois_, ou du _champ_, ou du _val_, ou du _mas_,

etc., qu'il avait reçu en partage; ainsi, par exemple, s'étaient

formés les noms de Château-Briand, de Court-Alain, de Ville-Hardouin,

de Mont-Doubleau[529], de la Ferté-Bernard, de Bois-Guyon, de

Champ-Aubert, de la Roche-Foucauld, de la Mothe-Achard, de Vau-Girard,

de Mas-Gontier, etc. Le nom ainsi composé devint généralement celui

de la race; mais, dans les premiers temps de la féodalité, le surnom

ou le prénom est souvent porté seul, sans l'indication du château, de

la cour, du mont, etc., et même devient le patronymique de branches

cadettes: ainsi les sires de Mont-Doubleau ou de Mont-Barbat sont

indifféremment appelés, dans les chartes des XIe et XIIe siècles, de

_Monte Dublello_ ou _Dublellus_[530], de _Monte Barbato_ ou

_Barbatus_[531]; on trouve des Châteaubriand appelés simplement

Briand;[532] les Monteynard, seigneurs du fief de ce nom, ne

sont le plus souvent appelés, jusqu'au XIIIe siècle, que

«_Aynardus_»;[533] les «Daniel», chevaliers manceaux, sont

indifféremment nommés ainsi ou «_de Danieleria_»;[534] et les

_Aenus_ du Maine doivent certainement être attribués aux «_de Curte

Aeni_».[535] Lorsque le lieu donné en fief avait déjà sa dénomination

propre, souvent il recevait comme suffixe le nom ou le surnom de

son premier seigneur: tels Cossé-le-Vivien, Chemiré-le-Gaudin,

Auvers-le-Hamon, Epineux-le-Seguin, Varennes-Lenfant, et des milliers

d'autres. Cette coutume servait à distinguer les fiefs du même nom,

ordinairement plus ou moins nombreux dans un même rayon, parce que,

surtout à partir du milieu du XIIe siècle, par un sentiment d'orgueil

légitime et de piété familiale, les juveigneurs imposèrent fréquemment

à leur apanage le nom de leur race. Parlant des Lusignan, Mr de

Bourrousse de Laffore, l'un des présidents d'honneur du Conseil

Héraldique de France, dit: «Ils ont fondé en Agenais, depuis la fin

du XIIe siècle, des châteaux auxquels ils ont donné le nom de leur

race et de leur château patrimonial du Poitou.»[536] Les seigneurs

de Vezins, chassés de leur château, se retirèrent à Mayet où ils en

bâtirent un autre qu'ils appelèrent Vezins.[537] La maison forte

d'Eydoche, étant entrée dans la famille de la Porte, fut communément

appelée «le château de la Porte».[538] Les seigneurs de Mont-Gaudry

avaient deux châteaux de ce nom.[539] Les Milly, devenus seigneurs de

Courcelles en Saint-Etienne-la-Varenne, au XVe siècle, donnèrent à

cette terre leur nom de Milly, qu'elle a conservé.[540] Mgr de

Neuville, archevêque de Lyon, ayant acheté la terre de Timy, la

dépouilla de ce nom pour l'appeler Neuville. Nous avons vu Pierre

de Bardonnenche, d'un antique lignage appauvri, imposer le nom du

berceau de sa race aux domaines qu'il acquit près de Lyon, lorsque

le négoce l'eut enrichi. Les exemples abondent de ces changements de

dénomination, inspirés le plus souvent aux seigneurs par un respectable

attachement pour les lieux où ils avaient reçu le jour, où s'était

épanouie leur enfance, où avait grandi leur lignage. C'était ce même

sentiment qui portait les croisés à donner à tels de leurs fiefs de

Terre-Sainte des noms de France; les Arabes à donner à Séville le nom

d'Émèse, à Grenade celui de Damas.

[526] Henri II, 26 mars 1556: «Défenses sont faictes à toutes

personnes de changer leurs noms et leurs armes, sans avoir obtenu

des lettres de dispense et de permission, à peine de mille livres

d'amende, d'estre punis comme faussaires et estre exauthorés et

privés de tout degré et privilège de noblesse.»

[527] _Pièces orig._, doss. d'Abatant, p. 2.

[528] _Curia_ ou _curtis_.

[529] _Cartul. de St Vinc. du Mans_, B. N., p. 81, charte

d'Eudes, comte de Chartres, ann. 1015: «Quidam fidelium

nostrorum, Hugo scilicet Dublellus... in proprio castro quod ab

ipsius cognomine Mons Dublelli vocatur...»

[530] Charte de 1101: «Paganus Dublellus». Charte de 1108:

«Paganus de Monte Dublello.» (Mabille, p. 62, 75.)

[531] Chartes de 1080-1105: «Ernaldus Barbatus... Ernulfus de

Monte Barbato.» (_Cartul. de St Vinc. du Mans_, B. N., p. 147,

155, 171, 325-328.)

[532] De 1125 à 1226: «David de Castro Brientii» (_Coll.

d'Anjou_, t. IV, no 1446; t. V, nos 1961, 2011; t. VI, nos 2135,

2528; t. XII, no 7591, 7622; t. XIII, no 10015)--En 1335, «noble

homme Mr Davy Brian, chevalier». (_Ibid._, t. VII, no 3557.)

[533] Cte de Monteynard, _Cartul. de Domène_, pass.

[534] _Coll. d'Anjou_, t. VII, no 2867, ann. 1240: «Mauricius de

Danieleria, miles.» En note: «Dans un acte précédent, à la mesme

page du Cartulaire, il est appelé _Mauricius Daniel miles_.»

[535] _Preuves_, nos 10, 12, 29, 40, 42, 49.

[536] _Les Lusignan du Poitou et de l'Agenais_, p. 79.

[537] Legeay, _Rech. hist. sur Mayet_, p. 245, note.

[538] A. de la Porte, _Hist. généal._, p. 50.

[539] Pitard, p. 278.

[540] Chartrier de Mr le comte de Thy de Milly, au château de

Berzé, _Terrier_.

J'ai dit que l'addition du prénom ou du surnom du seigneur féodal au

nom de sa terre servait à distinguer entre eux les fiefs homonymes;

voici, dans le Maine, peu distants les uns des autres, Auvers-le-Hamon

et Auvers-le-Courtin, Sillé-le-Guillaume et Sillé-le-Philippe,

Assé-le-Bérenger, Assé-le-Boisne et Assé-le-Riboul, Sougé-le-Ganelon,

Soulgé-le-Bruant et Soulgé-le-Courtin. Dans la même province, aux XIe

et XIIe siècles, le fief de Courtin (aujourd'hui Courtoin, en Nouans)

est appelé Courtin l'Ain,[541] sans doute pour le distinguer de fiefs

du même nom situés à Gesvres[542] et à Saint-Ouen-de-la-Cour.[543]

[541] _Preuves_, nos 36, 38, ann. 1219: «Cortin Aienne». Voy. aux

_Preuves_, no 10, note 1.

[542] L. Maître, _Dict. topogr._, p. 101.

[543] Carte de Cassini.

A partir du XIVe siècle, et surtout après, lorsque des seigneurs

répudient leur vieux nom patronymique pour ne prendre que celui de

leur fief, c'est le plus souvent pour l'un de ces deux motifs: ou

c'est un noble de fraîche date qui veut faire peau neuve et faire

oublier l'humilité de son origine; ou c'est un noble d'ancienneté qui

appréhende d'être confondu avec des homonymes roturiers, lesquels

cependant pouvaient fort bien être de son estoc, sans le savoir

eux-mêmes. On a vu, par l'exemple de Pierre Allard, avec quelle

facilité pouvait se perdre la notion d'une origine noble. Au moyen

âge, avec des dix et quinze enfants, qui la plupart en avaient ensuite

autant, le nom se multipliait rapidement, à l'infini, et bientôt

c'était une fourmilière d'homonymes, les uns favorisés, les autres

maltraités par la fortune; tandis que ceux-ci montaient dans la

noblesse, ceux-là tombaient dans la roture; la poussière des âges

aidant, la trace même d'une commune extraction se perdait d'autant

plus vite que l'écart social était plus considérable. On a dit que les

malheureux n'ont pas d'amis: avec le temps, ils n'ont plus même de

parents; c'est le train de l'humanité.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 44 / 52 题