CHAPITRE XXXI

Les vingt familles du nom de Courtin.--Preuves ou présomptions

d'identité originelle.--La leçon des vicissitudes

humaines.--Vaillants paysans angevins.--Dom Courtin,

assassiné par les révolutionnaires.--Le culte des

ancêtres.--Le présent et le passé.--Ce qu'est l'histoire

d'une famille.--_Domestica facta._--Orgueil

légitime.--Comment parle un vrai gentilhomme.--Le pieux des

Guerroys.

Il ne me reste plus qu'à expliquer comment cette étude généalogique,

qui dans le principe ne visait que les Courtin du Forez, a fini par

s'étendre à tous leurs homonymes. Pouvais-je éliminer les Courtin de

Pomponne et de Villiers, lorsqu'au XVIIe siècle et plus tard les

Courtin de Saint-Vincent et de Neufbourg se disaient issus d'eux; et

portaient les mêmes armes? Comment éliminer les Courtin de Torsay,

lorsque leur généalogie, dressée en 1769, donne comme étant sortis

d'eux les Courtin de Saint-Vincent et de Neufbourg? Comment éliminer

les Courtin de Centigny, incontestablement du même estoc que les

Courtin de Torsay? Et les Courtin de la Mothe-Saint-Loup, de

Cormeilles et de Crouy, paraissant se rattacher aux Courtin de

Pomponne? Et les Courtin de Cissé, les Courtin de la Beauloyère, les

Courtin de la Hunaudière, les Courtin de Tanqueux et d'Ussy, les

Courtin de Nanteuil, de la Grangerouge et de Clenord, etc., à l'instar

des Courtin de Villiers, se prétendant tous issus anciennement du même

tronc: les seigneurs de Soulgé-le-Courtin? Et ces derniers étant très

probablement un ramage des seigneurs de Courtin (_de Curte Aeni_),

connus au Maine dès le XIe siècle, comment laisser ces derniers à

l'écart? L'horizon de mes recherches s'est, par ainsi, élargi à mesure

que j'avançais. Et, de fait, entre tous ces Courtin disséminés dans

dix provinces, il y a, pour la plupart, preuve ou présomption grave

d'identité originelle. En mettant intégralement sous les yeux du

public le fruit de mes recherches, j'ai l'espoir que quelque érudit,

plus heureux que moi, pourra découvrir tel point de soudure qui m'a

échappé.

En accédant au plan de cette histoire généalogique, Mr le comte de

Courtin de Neufbourg n'a pas obéi à un sentiment de vanité qui est à

mille lieues de son caractère, mais à une pensée vraiment généreuse;

il sait trop bien, par la leçon des vicissitudes humaines et

spécialement des vicissitudes de la Noblesse, que les plus grands ont

pu venir des plus petits, et que les plus petits peuvent descendre des

plus grands: il a voulu ne répudier aucun de ses homonymes, même de

ceux que la fortune n'a pas élevés ou relevés. Et ne sont-ils pas

dignes de prendre rang dans une histoire de leur nom, par exemple, ces

vaillants paysans angevins du nom de Courtin, fusillés par les soldats

de la république pour crime de fidélité à Dieu et au Roi,[552] dans le

même temps où la tête de Dom Courtin, arrière-grand-oncle de Mr de

Neufbourg, tombait sur l'échafaud révolutionnaire?[553]

[552] _Preuves_, nos 734, 1946.

[553] _Preuves_, no 2469.

Le culte des ancêtres est vivifiant et doux; c'est une fleur de l'âme

humaine, fleur du souvenir et de l'espérance. Quel hommage ne

devons-nous pas à ces chers absents de qui Dieu nous a fait naître, et

qu'il a fait partir devant nous, en éclaireurs de l'Éternité! Honorer

leur mémoire est l'acte le plus filial, le plus naturel, le plus

noble: c'est féconder dans la race la continuité de leurs vertus, de

leurs croyances, de leurs saintes amours, de leurs généreuses

passions, de leur patriotisme; c'est aimer ce qu'ils ont aimé par

dessus tout, souvent au prix d'amers sacrifices: l'honneur! Le présent

n'est rien que la résultante du passé et la préparation de l'avenir;

et «qu'est-ce que la vie de l'homme, si le souvenir des faits

antérieurs ne rattache le présent au passé?»[554]

[554] A. du Buisson de Courson, _Rech. Nobil._, p. VI.

L'histoire d'une famille n'est pas seulement, comme affectent de dire

les esprits superficiels, le recueil de ce qu'Horace appelle les

_domestica facta_; c'est aussi l'histoire intime des temps, des pays,

des sociétés dans lesquels elle a vécu, lutté, souffert, grandi ou

décliné; mais il est vrai que ces fastes des aïeux sont plus

particulièrement profitables à leurs descendants, parce qu'aucun

enseignement n'est plus propre à élever le courage, à régler les

sentiments, à conforter l'âme que la connaissance de soi-même et de

son origine. C'est un orgueil légitime et d'une saine philosophie,

puisqu'il implique de plus grands devoirs. Écrivant l'histoire de sa

maison, le comte de Boulainvilliers disait à ses enfants:

«Je me suis proposé le dessein de recueillir ce que les titres de

l'histoire nous ont conservé de mémoires touchant la vie, les emplois,

les alliances, la fortune, les biens et les disgrâces de nos ancêtres,

et d'éclaircir, autant que l'antiquité le peut souffrir, l'origine de

notre famille.... Par rapport à mes successeurs, c'est un travail très

utile, puisqu'il leur fera connaître un grand nombre d'illustres

ancêtres qu'il auroient peut-être ignorés.... Quelque genre de vie

qu'ils veuillent embrasser, ils peuvent se proposer d'excellents

modèles... Enfin j'espère remédier à l'oubli où les familles tombent

insensiblement, surtout dans les tems malheureux tels que ceux où j'ai

vécu. J'ai vu, en plusieurs de mes proches, les tristes conséquences

de cet oubli, et j'ai appris, par tradition, que quelques-uns de nos

pères se sont fait une vanité capricieuse d'ignorer ce qu'ils

étoient.[555] Le Ciel préserve mes enfans d'une telle indignité!

Quand on croit devoir beaucoup au Nom et au Sang qui nous a fait

naître, on prend rarement des sentimens qui y fassent déshonneur.»

[555] C'était un sentiment fort commun dans l'ancienne Noblesse,

qui volontiers eût dit comme la devise d'une illustre maison

féodale: _Gratiâ Dei sum quod sum!_ (Par la grâce de Dieu je

suis... ce que je suis.) Bertin du Rocheret écrivait, il y a plus

de cent ans, à la comtesse de Brugny, née Condé: «... Je ne

comprends pas votre délicatesse sur les avantages que vous devez

tirer de votre naissance et de vos alliances: il n'y a de la

vanité que de s'en prévaloir ou mal, ou mal à propos. Je conviens

que nous ne sommes pas les maistres de naistre autres que nous

sommes, et que l'on ne doit s'élever au-dessus de sa sphère que

par les voyes que l'honneur prescrit; mais quand la Providence

nous a mis dans une classe supérieure, il faut en jouir avec la

décence convenable; la modération et l'humilité sont des vertus;

poussées trop loin, elles tombent dans l'abjection.»--(Communiq.

par Mr Armand Bourgeois, membre correspondant du Conseil

Héraldique de France.--Voy. ma notice sur la maison de Condé,

dans la revue _La Terre-Sainte_, 1er février 1887.)

Ce sont là de nobles sentiments, dont je retrouve l'écho dans une

lettre de Mr le comte de Courtin de Neufbourg, à qui j'avais signalé

certaines particularités de l'histoire de sa famille:

«... Je n'ignorais rien de ce que vous m'avez écrit. Quelle qu'ait été

notre origine, quelles que soient les épreuves par lesquelles mes

pères auront passé, plus ils auront souffert pour se relever, plus je

dois et je veux honorer leur mémoire, en les donnant pour modèles à

mes enfants. Ce n'est pas un livre de complaisance, ni de vanité, que

j'attends de votre érudition, mon cher ami, mais un livre de

vérité....»[556]

[556] Lettre du 12 mai 1884.

Voilà le langage d'un gentilhomme, et son généalogiste peut dire au

lecteur, comme jadis le pieux des Guerroys:

«Icy, vous y trouverez tout avec preuve de la vérité et anticquité qui

estoit cachée non dans le puits de Démocrite, mais ès vieils

manuscripts presque perdus d'oubly, et avec un stil sincère.»[557]

[557] _La Saincteté Chrestienne_, p. 1.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 46 / 52 题