CHAPITRE XXVIII

La plus ancienne vérification de noblesse.--Recherches des

usurpateurs.--La recherche de Montfaud.--Vexations et

persécutions.--Nobles imposés à la taille.--Procès

dispendieux.--Le privilège des bourgeois.--Louis XI, «ce bon

rompu de Roy».--L'édit des francs-fiefs et ses

conséquences.--La déclaration de 1661.--Renoncements

douloureux.--Avidité des traitants.--Supercheries

généalogiques.--Sentences trop rigoureuses.--Misères des

réhabilités.--L'émigration.--C'est la révolution qui a fait

de la Noblesse une classe fermée.--La restauration nationale.

La plus ancienne vérification de noblesse que nous connaissions est de

l'an 1262: un arrêt déclare que Pierre aux Massues, chevalier, est

digne d'être chevalier, attendu qu'il a prouvé que son aïeul, Jehan de

Champougnes, l'avait été.[505] Ces vérifications, individuelles ou

collectives, étaient justes, nécessaires, utiles aux peuples,

puisqu'elles avaient pour but et pour effet d'empêcher les

usurpations de noblesse et par suite de restreindre le nombre des

privilégiés, exempts du paiement des tailles. La recherche des

usurpations fut souvent réclamée soit par les collecteurs responsables

des impositions, soit par les élus des villes ou les États généraux,

et plus tard par les intendants des provinces. La recherche de Raymond

de Montfaud en Normandie, en 1463, est particulièrement connue, et fit

rentrer dans la catégorie des taillables plus d'un geai paré des

plumes du paon. Les nobles, ou se disant tels, de la province du

Maine, durent comparoir, en 1518 et 1540, devant les élus du Mans et

produire leurs preuves. Défenseurs intéressés des populations, les

élus n'hésitaient pas à taxer au rôle des tailles quiconque, fût-il de

l'extraction la plus incontestablement noble, faisait ou seulement

paraissait faire acte de trafic, et leur âpreté dégénéra fréquemment

en persécution: il suffisait que l'on fût absent, retenu loin de ses

terres par le service du Roi, par la guerre ou toute autre cause, pour

être inscrit, à son insu, parmi les taillables, et, à son retour,

forcé de soutenir contre les élus un procès toujours dispendieux. De

lettres données, le 3 octobre 1441, par Charles VII à Thibaut de

Cherbaye, il appert que «Michel, son père, aiant esté conservé en ses

droictz de noblesse de tout tems, mesme par sentence donnée par les

commissaires lors deputez par le roy Charles VI, et luy s'estant

retiré dans la ville d'Angiers à cause de sa vieillesse et guerres des

Angloys, les habitans de la dicte ville l'aiant imposé en quelques

emprunts, il auroit obtenu aultre sentence conservatrice de sa

quallité...»[506] Mr Borel d'Hauterive relate un curieux exemple de

noble imposé à la taille, et réhabilité dans son droit.[507] En 1525,

les élus de Lisieux «imposèrent aux tailles Jean, seigneur d'Annebaud

et de Brestot, père de Claude, maréchal et amiral de France,

lieutenant général au gouvernement de Normandie, et de Jacques,

cardinal du Saint-Siège, évêque de Lisieux, grand aumônier de France,

pour avoir herbagé et engraissé des bœufs sur l'une de ses terres, en

intention, comme l'on croit, de les revendre. Cela n'étoit proprement

qu'une œconomie _qui n'est pas si odieuse en effet qu'elle est en

apparence_, et nos Rois relèvent avec justice ceux qui la

pratiquent».[508] On croit rêver quand on lit l'indulgente atténuation

de Gilles-André de la Roque, et cette réflexion vient à l'esprit que

le privilège des bourgeois était autrement sérieux que le privilège

des Nobles. Si les élus, sous un prétexte si parfaitement absurde, se

croyaient en droit de _tailler_ de si hauts et puissants seigneurs,

que ne devaient-ils pas se permettre envers les gentilshommes de

moindre envergure, appauvris, ruinés, obligés de vivre des fruits de

leur domaine amoindri?

[505] Arch. Nat., _Olim_, t. I, fol. 27.--Boutaric, t. I, no 661.

[506] _Doss. bleu_ 1882, p. 2.

[507] _Annuaire de la Nobl._, t. XVI, p. 145.

[508] La Roque, _op. cit._, p. 252.

Dans la deuxième moitié du XVe siècle, les rangs de la Noblesse

étaient si clairsemés et le nombre des roturiers possesseurs de fiefs,

et se dispensant de payer les tailles,[509] si grand que Louis XI, «ce

bon rompu de roy», comme l'appelle Brantôme, voulut faire d'une pierre

deux coups: le célèbre édit des francs-fiefs eut ce double effet de

régulariser l'état des nouveaux fieffés et de remplir les caisses du

Trésor; et même il advint ce fait curieux que, pour s'épargner les

frais de la recherche de leurs preuves et d'une instance en maintenue

de noblesse, d'excellents gentilshommes préférèrent légaliser leur

possession d'état en acquittant la taxe des francs-fiefs.[510]

[509] Dans certaines provinces, avant l'édit de mai 1579, la

possession féodale anoblissait: par sentences du parlement et de

la chambre des comptes de Dauphiné, en 1461, Pierre Rolland,

bourgeois de Grenoble et coseigneur d'Argenson, fut déclaré

exempt des tailles, «quoique plébéien», parce qu'il possédait le

château d'Argenson.--G. de Rivoire la Bâtie, p. 635.

[510] La Roque, ch. XXXII, p. 106: «J'ay remarqué qu'il y en a

quelques-uns d'ancienne noblesse qui, ayant acquis des fiefs et

arrière-fiefs, avoient trouvé à propos d'estre maintenus et

confirmés en leur qualité en vertu de la charte générale.» Cette

pratique n'était pas nouvelle: en 1314, Geoffroy Courtin est

inscrit au «Rôle des finances pour les francs-fiefs»; la

conformité des prénoms permet de présumer qu'il tenait de près à

Geoffroy de Courtin, chevalier vivant en 1279. (_Preuves_, nos

53, 54.)--Montfaud dit des Bras-de-Fer, anoblis par la charte des

francs-fiefs, qu' «ils sont nobles de tout temps».--Cf. A. du

Buisson de Courson, _Rech. Nobil._, p. 118, note 1.

Le 8 février 1661, Louis XIV rendit une «Déclaration pour la recherche

et condemnation des usurpateurs de noblesse, à l'honneur des

véritables gentilshommes et au soulagement des autres subjets

taillables du Royaume».[511] Cette déclaration, et les suivantes qui

la confirmèrent en l'aggravant, jetèrent dans les rangs de la Noblesse

un trouble si profond qu' «un grand nombre de gentilshommes, pour

échapper aux taxes de la capitation afférentes aux titres héraldiques

qu'ils portaient, déclarèrent se désister des titres dont ils

s'étaient honorés jusque-là;» rien qu'en Bretagne, «on compta jusqu'à

67 gentilshommes, chefs de nom et d'armes, qui renoncèrent à leurs

titres héraldiques.»[512] Chaque province vit de ces abdications.

«Lors des réformations de noblesse,--mesures purement fiscales,

équitables dans leur principe, mais faussées dans l'application par

les commissaires royaux, la plupart bourgeois revêches, portés à

transformer leur mandat de recherches en tactique de vexations,--bien

des familles anciennement et authentiquement nobles, trop pauvres pour

subvenir aux frais de revendication de leur état, trop fières pour

avouer leur pauvreté, obsédées, abreuvées de dégoûts et de

persécutions, préférèrent se laisser dépouiller sans bruit de leur

prérogative héréditaire.»[513] A côté des intendants commis à la

recherche des usurpateurs, il y avait les traitants, qui, ayant

affermé le produit des poursuites, les exerçaient avec une activité

dévorante, avec une rigueur d'injustice qui, plus d'une fois, leur

attira de sévères mercuriales. En 1700, le premier président du

parlement de Paris dit à l'avocat des traitants, au sujet de la

famille du poète Boileau, laquelle établissait par titres authentiques

que sa noblesse remontait à l'an 1342: «Le Roy veut bien que vous

poursuiviez les faux nobles de son Royaume, mais il ne vous a pas

donné pour cela permission d'inquiéter les gens d'une noblesse aussi

avérée que sont ceux dont nous venons d'examiner les titres. Que cela

ne vous arrive plus!»[514] Allez, et ne péchez plus! mais les

traitants continuèrent à pécher, et à faire de l'eau trouble,--pour y

pêcher. Toute famille appelée à faire ses preuves devait justifier

d'un partage noble remontant au moins à cent ans, et produire, pour le

courant du XVIe siècle, au moins trois actes originaux, et deux pour

les siècles antérieurs. Il fallait être bien riche pour se lancer dans

des recherches ardues, dans la reconstitution des preuves, toujours si

difficile, lorsque les documents probatifs, chartes, contrats, aveux,

pierres tombales, étaient épars dans vingt endroits; combien le temps

en avait détruit, et les guerres, et les accidents ordinaires de la

vie! S'il y avait eu dérogeance, il fallait prouver cent ans de

noblesse antérieurement au dérogeant; preuve presque toujours

impossible à faire lorsque la famille était originaire d'une

province, éloignée de celle où elle se trouvait établie depuis moins

d'un ou deux siècles. L'ingéniosité de paléographes complaisants vint

au secours des persécutés; parfois des preuves furent fabriquées de

toutes pièces; plus communément, on se contenta de copier les actes

authentiques de la famille en cause, mais en les antidatant, de

manière à atteindre la somme d'années nécessaire pour être maintenu ou

réhabilité; par malheur, on avait affaire à forte partie, et les

collections des d'Hozier, notamment celle des _Carrés_, abondent en

constatations de ces supercheries, trop souvent mises au service de

droits moralement évidents, mais dénués de preuves matérielles.

[511] Clairambault, t. CMXXVIII, fol. 66.

[512] A. du Châtellier, _Des réformations de la Nobl. de Bret._,

dans la _Revue Nobil._, t. XII, p. 12-14.

[513] O. de Poli, _Rech. sur la fam. de St Vinc. de Paul_, p. 14.

[514] _De la nobl. des médecins et des avocats_, Paris, 1860,

in-8º, p. 10.

Certaines sentences des commissaires royaux apparaissent empreintes

d'une rigueur odieuse jusqu'à l'iniquité: Philippe du Bois, écuyer,

seigneur de Chevillon, établit qu'il était fils de Claude du Bois,

écuyer, seigneur de Chevillon, et petit-fils de François du Bois,

écuyer, seigneur de Chevillon, «la maison duquel où estoient les

tiltres et pièces justificatives de leur noblesse, fust bruslée et

pillée pendant la Ligue; et que le dict Francoys estoit fils de

Christophle du Boys, escuier, seigneur de Chevillon.» Ce qui n'empêcha

pas l'intendant Caumartin de condamner Philippe du Bois,[515] encore

que sa mère fût une Le Febvre, mais sans doute pas une Le Febvre de

Caumartin. Et pense-t-on que les maintenus ou les réhabilités, pour

avoir à grand labeur et grands coûts obtenu des «lettres royaux» ou

des sentences favorables, fûssent dorénavant à l'abri des recherches,

des dépenses et des persécutions? Telle famille, comme les Billeheust,

de 1661 à 1781, pourrait exhiber une douzaine d'arrêts de

maintenue.[516] Les d'Allard,[517] les Courtin du Forez,[518] les

Champagny[519] en comptent également une série. Quand on croyait tout

fini, tout était à recommencer, et chaque fois il fallait payer pour

être considéré.... comme Noble. Louis XIV, au mois de décembre 1692,

révoque toutes les réhabilitations; en 1696, déclare que les

réhabilités seront confirmés en payant finance; en 1698, qu'ils

produiront les titres justificatifs de leur noblesse; en 1703, qu'ils

seront tenus de rapporter les dits titres depuis 1560; en 1710,

révocation générale des confirmations.[520] Jusqu'au règne de Louis

XIV, les réformations avaient été simplement fiscales et répressives;

la bascule des édits contradictoires, l'avidité des traitants, la

rigueur des intendants donnèrent à la réformation du XVIIe siècle un

caractère lamentable d'aggression, dont eut plus particulièrement à

souffrir l'ancienne Noblesse, la Noblesse d'épée, parce que son

ancienneté même et ses vicissitudes rendaient plus difficile la

production de ses titres. Et que d'anomalies dans les décisions des

commissaires royaux! Jean-Louis de Cabannes,--frère aîné de

Jean-Jacques de Cabannes de Lanneplan, maintenu dans sa noblesse en

1696,--est classé comme «roturier» dans une convocation de ban faite,

au même temps, par l'intendant de Guyenne. En 1715, la maison de

Cabannes est condamnée pour usurpation de noblesse dans une de ses

branches, tandis qu'elle est maintenue dans trois autres par plusieurs

ordonnances des intendants. Pour se délivrer des persécutions, elle

acquit à beaux deniers une confirmation, qui fut annulée presque

aussitôt par l'édit général de 1710.[521] C'est une tache au soleil du

grand Roi, une tache d'injustice et d'ingratitude, que cette mise en

coupe réglée de la Noblesse, déjà si appauvrie par des siècles de

généreux sacrifices, et livrée, comme une proie fructueuse, aux serres

des traitants. Moins de cent ans après, la révolution achève l'œuvre

de persécution et de spoliation; la Noblesse prend le chemin de

l'émigration, autre voie d'honneur et de misère. On a pu la comparer,

privée de sa suprématie sociale, «à ces grands chênes que l'orage a

déracinés, et qui languissent desséchés sur la terre qui les a

longtemps nourris».[522] La comparaison n'est plus exacte: en faisant

de la Noblesse une classe fermée, la révolution l'a bien

involontairement replacée au dessus du corps social. «Dans les autres

pays, la Noblesse ouvre régulièrement ses portes à toutes les sommités

nationales; une démocratie, encore plus maladroite qu'envieuse, les a

fermées complaisamment sur un petit cénacle qui la laisse se morfondre

au dehors. C'est une des mystifications les plus singulières dont

l'histoire fasse mention.»[523] Aujourd'hui, cent ans après le

cataclysme qui noya dans le sang les fanges du XVIIIe siècle, la

Noblesse n'a pas perdu son salutaire prestige; elle apparaît comme une

des pierres d'attente de la restauration nationale, de cette

Monarchie, traditionnelle par son principe, moderne par son

fonctionnement, qui renationalisera, pour ainsi dire, plus intimement

la Noblesse en rouvrant ses portes à tous les mérites.

[515] _Doss. bleu_ 2583, Du Bois de Chevillon, p. 7.

[516] A. du Buisson de Courson, _Rech. Nobil._, p. 303.

[517] _Chartrier de Beauvoir_, nos 819-822, liasses.

[518] _Preuves_, nos 2203, 2210, 2212, 2216, 2269, 2270, 2314.

[519] _Preuves_, no 2064.

[520] Clairambault, t. CMXXVIII, fol. 77º-14 vo.

[521] O'Gilvy, _Nobil. de Guyenne_, t. I, p. 139-140.

[522] Michaud, t. VI, p. 241, note 2.

[523] G. d'Orcet, _Les grands pauvres_, p. 174.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 43 / 52 题