CHAPITRE XXVII

La multitude des réhabilités.--Geoffroy de Chantepie, marchand,

petit-fils d'un preux chevalier.--Les Lingendes.--Louis de la

Chapelle fait le commerce et ne s'appelle plus que

Chapelle.--Gabelou de sang royal.--Les descendants de la

famille de Jeanne d'Arc.--Comment on perdait la notion de sa

noblesse.--Les d'Allard.

Pour donner une idée du nombre des familles nobles qui renoncèrent à

leur état pour s'adonner au commerce, il doit suffire de noter que,

pour la seule province de Normandie, on trouve au Cabinet des titres

deux volumes in-folio de lettres de relief de dérogeance octroyées

sous le seul règne de Louis XIV. Dans tout le royaume, ces

renonciations furent aussi nombreuses, et presque toutes se

produisirent dans le courant du XVIe siècle, lorsque la Noblesse, déjà

si appauvrie par deux siècles de croisades et trois cents ans de

guerre contre les Anglais, reçut le coup de grâce des guerres de

religion. Un livre singulièrement instructif sur les vicissitudes des

familles nobles serait le recueil des lettres de réhabilitation

obtenues par celles qui eurent la fortune de se relever.

Le 12 mai 1548, Geoffroy de Chantepie, marchand de Rouen, est

réhabilité dans sa noblesse, ayant établi par documents filiatifs

qu'il était «arrière-petit-fils de messire Jehan de Chantepie,

chevalier, seigneur de Pontécoulant et aultres lieux, tué devant Caen

par les Anglois, à qui il avoit faict lever le siège du Mont Sainct

Michel.»[500]

[500] _Doss. bleu_ 4430, Chantepie, p. 2.

Au mois de décembre 1646, «Jean de Lingendes, évesque de Serlat,

Antoine de Lingendes, écuyer, seigneur de Bourgneuf, l'un des

gentilshommes ordinaires du Roy et de la Reyne, Nicolas de Lingendes,

maistre d'hostel du Roy, Charles de Lingendes, aussy maistre d'hostel

ordinaire, et Jehan de Lingendes, conseiller au presidial de Moulins

et maistre des requestes de la Reyne, tous originaires de Bourbonnois,

exposent qu'ils sont issus de noble et ancienne race; que Guillaume de

Lingendes reprit en hommage-lige du comte de Clermont ce qu'il avoit

aux paroisses de Thiel et de Marry l'an 1300; un autre Guillaume de

Lingendes, aussy damoiseau, fit hommage, l'an 1342, de mesme que

Hugues de Lingendes, à Pierre, duc de Bourbon; mais Jean de Lingendes,

leur trisayeul, contraint par la nécessité, se retira au lieu de

Chartrolles où il fut notaire, de mesme qu'Antoine de Lingendes, son

fils, qui fut outre cela châtelain, procureur fiscal et greffier de

plusieurs justices particulières de seigneurs, et eut pour fils Jean

de Lingendes, seigneur de Bouzeaux, lieutenant criminel en la

seneschaussée de Bourbonnois, et père d'Antoine, Pierre et Michel de

Lingendes, lequel Antoine fut secrétaire de la Reyne de Navarrhe, puis

de la Reyne Louise, et trésorier du domaine de Bourbonnois, dont est

issu Anthoine de Lingendes, demeurant en l'élection de Rouanne, l'un

des suppliants. Quant à Michel, comme il estoit cadet avec peu de

bien, il fut obligé de faire le négoce affin de mieux élever es bonnes

lettres, comme il a fait, le dict Jean de Lingendes, évesque de

Sarlat, Nicolas et Charles de Lingendes, ses enfans. Et Pierre de

Lingendes, le second fils de Jean lieutenant criminel, fut receveur

général des finances à Moulins, intendant des Reynes Elisabeth et

Louise en Bourbonnois, et eut pour fils Gilbert de Lingendes, autre

suppliant...» Sur cet exposé, les suppliants obtinrent lettres de

réhabilitation de noblesse.[501]

[501] _Généalogies_, p. 180-182.

Autres lettres du mois de janvier 1700: «Nostre très cher et bien amé

Louis de la Chapelle nous ayant très humblement faict remonstrer qu'il

est de l'ancienne famille de la Chapelle», et qu'il descend de Louis

de la Chapelle qui «fut tué à la bataille de Jarnac et ne laissa

qu'une fille qui fust mariée au comte de la Suze»; et le dit Louis eut

un frère, René, qui fut l'aïeul de «Louis de la Chapelle, lequel

s'estant habitué en nostre ville de Laval, où il s'engagea dans un

gros commerce, retrancha de son nom _de la_ et s'apella seulement

_Chapelle_»; lequel Louis était l'aïeul de l'exposant «qui est avocat

en nostre parlement et procureur fiscal au comté pairie de Laval...

Mais, parce que Louis de la Chapelle, aïeul de l'exposant, a, par le

commerce qu'il a faict, dérogé à sa noblesse et que l'exposant a pris

des fermes...», Louis XIV lui octroie sa réhabilitation, et le juge

d'armes lui reconnaît pour armoiries «celles qui ont esté portées de

tout tems par ceux de sa famille et qui sont un escu d'argent à 9

mouchetures d'hermine de sable posées 3-3-2-1.»[502]

[502] _Pièces orig._, t. 675, doss. 15778, p. 171-175.

Le commerce et les fermes permirent donc à beaucoup de dérogeants de

se réhabiliter; mais combien de nobles familles sombrèrent jusque dans

les bas-fonds de la société! Mr le marquis de Belleval cite un pauvre

gabelou du nom de la Cerda, d'extraction royale. Les derniers

représentants directs de la famille de Jeanne d'Arc sont aujourd'hui,

à Paris, l'un brigadier des douanes, l'autre emballeur, et portent

avec un légitime orgueil le nom de «Dulys». Toutes les provinces, tous

les temps ont vu de ces ingrates déchéances. Heureux encore ceux des

appauvris qui gardaient le souvenir de leur noblesse première; mais

parfois il s'oblitérait, soit parce que la famille s'enfonçait de plus

en plus dans les ténèbres de la roture,[503] soit parce que le fils,

ayant perdu ses parents au berceau, n'avait pu recueillir de leur

bouche le patrimoine des traditions de la race. L'histoire de la

famille d'Allard présente un exemple frappant de ce fatal oubli,

réparé par un heureux hasard.

[503] Mr Hugues d'Arbigny de Chalus, Membre Honoraire du Conseil

Héraldique de France, m'écrivait, le 24 nov. 1882: «Un de mes

cousins, maire en Haute-Saône, a découvert qu'un paysan de sa

commune était baron de vieille souche, sans se douter même de ce

que pouvait être une baronnie. En un siècle bien des choses

s'oublient.»

_«Factum pour Claude Allard, escuyer, sieur des Tournelles, conseiller

du Roy, controlleur général des finances à Lyon, appelant d'un

jugement de Mr Dugué, intendant de la généralité de Lyon, du 3 mars

1668, luy deffendant de prendre la qualité d'escuyer à l'advenir,--et

pour Denys Allard, escuyer, sieur de Paradis, seul Escuyer de

Mademoiselle, intervenant._

«... Estant en la ville de Paris pour relever son appel, rappelant

auroit appris que feu Pierre Allard, son père, qui l'avoit laissé en

bas-âge, sans avoir pu luy donner connoissance des poursuites

qu'il faisoit en la Cour des Aydes de Paris pour se faire relever

de la dérogeance de Denys Allard son ayeul, avoit mis les titres

de sa famille entre les mains d'un procureur pour poursuivre

l'enregistrement des lettres qu'il avoit obtenu contre la dérogeance

dudit Denys Allard, lesquels titres l'appellant ayant retiré, il a

connu qu'il estoit noble d'extraction et d'ancienneté, au lieu qu'il

ne croyoit l'estre que par le privilège de la charge que son ayeul et

son père avoient possédé avant luy, et les ayant produit sur son

appel, il a fait voir: que le dit Pierre Allard, controlleur général

des finances à Lyon, est fils de Jean Allard, pourveu de la mesme

charge, et de Toussainte Doment; que ledit Jean estoit fils de Denys

Allard et de Catherine Baraillon; que ledit Denys estoit fils de Louys

Allard et de Marguerite du Taillot; que le dit Louys estoit fils de

Pierre Allard et de Magdelaine de Villemond; et que ledit Pierre

estoit fils de Jacques Allard et de Marguerite de Sainte-Colombe. Et

pour justifier que ledit Jacques Allard vivoit noblement, estoit

qualifié noble et seigneur de Mexiliac en Vivarez, dès l'année 1458

qu'il avoit espousé damoiselle Marguerite de Sainte-Colombe,

l'appellant a produit, etc.»[504]

[504] Chartrier de Beauvoir, no 818, imprimé.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 42 / 52 题