La multitude des réhabilités.--Geoffroy de Chantepie, marchand,
petit-fils d'un preux chevalier.--Les Lingendes.--Louis de la
Chapelle fait le commerce et ne s'appelle plus que
Chapelle.--Gabelou de sang royal.--Les descendants de la
famille de Jeanne d'Arc.--Comment on perdait la notion de sa
noblesse.--Les d'Allard.
Pour donner une idée du nombre des familles nobles qui renoncèrent à
leur état pour s'adonner au commerce, il doit suffire de noter que,
pour la seule province de Normandie, on trouve au Cabinet des titres
deux volumes in-folio de lettres de relief de dérogeance octroyées
sous le seul règne de Louis XIV. Dans tout le royaume, ces
renonciations furent aussi nombreuses, et presque toutes se
produisirent dans le courant du XVIe siècle, lorsque la Noblesse, déjà
si appauvrie par deux siècles de croisades et trois cents ans de
guerre contre les Anglais, reçut le coup de grâce des guerres de
religion. Un livre singulièrement instructif sur les vicissitudes des
familles nobles serait le recueil des lettres de réhabilitation
obtenues par celles qui eurent la fortune de se relever.
Le 12 mai 1548, Geoffroy de Chantepie, marchand de Rouen, est
réhabilité dans sa noblesse, ayant établi par documents filiatifs
qu'il était «arrière-petit-fils de messire Jehan de Chantepie,
chevalier, seigneur de Pontécoulant et aultres lieux, tué devant Caen
par les Anglois, à qui il avoit faict lever le siège du Mont Sainct
Michel.»[500]
[500] _Doss. bleu_ 4430, Chantepie, p. 2.
Au mois de décembre 1646, «Jean de Lingendes, évesque de Serlat,
Antoine de Lingendes, écuyer, seigneur de Bourgneuf, l'un des
gentilshommes ordinaires du Roy et de la Reyne, Nicolas de Lingendes,
maistre d'hostel du Roy, Charles de Lingendes, aussy maistre d'hostel
ordinaire, et Jehan de Lingendes, conseiller au presidial de Moulins
et maistre des requestes de la Reyne, tous originaires de Bourbonnois,
exposent qu'ils sont issus de noble et ancienne race; que Guillaume de
Lingendes reprit en hommage-lige du comte de Clermont ce qu'il avoit
aux paroisses de Thiel et de Marry l'an 1300; un autre Guillaume de
Lingendes, aussy damoiseau, fit hommage, l'an 1342, de mesme que
Hugues de Lingendes, à Pierre, duc de Bourbon; mais Jean de Lingendes,
leur trisayeul, contraint par la nécessité, se retira au lieu de
Chartrolles où il fut notaire, de mesme qu'Antoine de Lingendes, son
fils, qui fut outre cela châtelain, procureur fiscal et greffier de
plusieurs justices particulières de seigneurs, et eut pour fils Jean
de Lingendes, seigneur de Bouzeaux, lieutenant criminel en la
seneschaussée de Bourbonnois, et père d'Antoine, Pierre et Michel de
Lingendes, lequel Antoine fut secrétaire de la Reyne de Navarrhe, puis
de la Reyne Louise, et trésorier du domaine de Bourbonnois, dont est
issu Anthoine de Lingendes, demeurant en l'élection de Rouanne, l'un
des suppliants. Quant à Michel, comme il estoit cadet avec peu de
bien, il fut obligé de faire le négoce affin de mieux élever es bonnes
lettres, comme il a fait, le dict Jean de Lingendes, évesque de
Sarlat, Nicolas et Charles de Lingendes, ses enfans. Et Pierre de
Lingendes, le second fils de Jean lieutenant criminel, fut receveur
général des finances à Moulins, intendant des Reynes Elisabeth et
Louise en Bourbonnois, et eut pour fils Gilbert de Lingendes, autre
suppliant...» Sur cet exposé, les suppliants obtinrent lettres de
réhabilitation de noblesse.[501]
[501] _Généalogies_, p. 180-182.
Autres lettres du mois de janvier 1700: «Nostre très cher et bien amé
Louis de la Chapelle nous ayant très humblement faict remonstrer qu'il
est de l'ancienne famille de la Chapelle», et qu'il descend de Louis
de la Chapelle qui «fut tué à la bataille de Jarnac et ne laissa
qu'une fille qui fust mariée au comte de la Suze»; et le dit Louis eut
un frère, René, qui fut l'aïeul de «Louis de la Chapelle, lequel
s'estant habitué en nostre ville de Laval, où il s'engagea dans un
gros commerce, retrancha de son nom _de la_ et s'apella seulement
_Chapelle_»; lequel Louis était l'aïeul de l'exposant «qui est avocat
en nostre parlement et procureur fiscal au comté pairie de Laval...
Mais, parce que Louis de la Chapelle, aïeul de l'exposant, a, par le
commerce qu'il a faict, dérogé à sa noblesse et que l'exposant a pris
des fermes...», Louis XIV lui octroie sa réhabilitation, et le juge
d'armes lui reconnaît pour armoiries «celles qui ont esté portées de
tout tems par ceux de sa famille et qui sont un escu d'argent à 9
mouchetures d'hermine de sable posées 3-3-2-1.»[502]
[502] _Pièces orig._, t. 675, doss. 15778, p. 171-175.
Le commerce et les fermes permirent donc à beaucoup de dérogeants de
se réhabiliter; mais combien de nobles familles sombrèrent jusque dans
les bas-fonds de la société! Mr le marquis de Belleval cite un pauvre
gabelou du nom de la Cerda, d'extraction royale. Les derniers
représentants directs de la famille de Jeanne d'Arc sont aujourd'hui,
à Paris, l'un brigadier des douanes, l'autre emballeur, et portent
avec un légitime orgueil le nom de «Dulys». Toutes les provinces, tous
les temps ont vu de ces ingrates déchéances. Heureux encore ceux des
appauvris qui gardaient le souvenir de leur noblesse première; mais
parfois il s'oblitérait, soit parce que la famille s'enfonçait de plus
en plus dans les ténèbres de la roture,[503] soit parce que le fils,
ayant perdu ses parents au berceau, n'avait pu recueillir de leur
bouche le patrimoine des traditions de la race. L'histoire de la
famille d'Allard présente un exemple frappant de ce fatal oubli,
réparé par un heureux hasard.
[503] Mr Hugues d'Arbigny de Chalus, Membre Honoraire du Conseil
Héraldique de France, m'écrivait, le 24 nov. 1882: «Un de mes
cousins, maire en Haute-Saône, a découvert qu'un paysan de sa
commune était baron de vieille souche, sans se douter même de ce
que pouvait être une baronnie. En un siècle bien des choses
s'oublient.»
_«Factum pour Claude Allard, escuyer, sieur des Tournelles, conseiller
du Roy, controlleur général des finances à Lyon, appelant d'un
jugement de Mr Dugué, intendant de la généralité de Lyon, du 3 mars
1668, luy deffendant de prendre la qualité d'escuyer à l'advenir,--et
pour Denys Allard, escuyer, sieur de Paradis, seul Escuyer de
Mademoiselle, intervenant._
«... Estant en la ville de Paris pour relever son appel, rappelant
auroit appris que feu Pierre Allard, son père, qui l'avoit laissé en
bas-âge, sans avoir pu luy donner connoissance des poursuites
qu'il faisoit en la Cour des Aydes de Paris pour se faire relever
de la dérogeance de Denys Allard son ayeul, avoit mis les titres
de sa famille entre les mains d'un procureur pour poursuivre
l'enregistrement des lettres qu'il avoit obtenu contre la dérogeance
dudit Denys Allard, lesquels titres l'appellant ayant retiré, il a
connu qu'il estoit noble d'extraction et d'ancienneté, au lieu qu'il
ne croyoit l'estre que par le privilège de la charge que son ayeul et
son père avoient possédé avant luy, et les ayant produit sur son
appel, il a fait voir: que le dit Pierre Allard, controlleur général
des finances à Lyon, est fils de Jean Allard, pourveu de la mesme
charge, et de Toussainte Doment; que ledit Jean estoit fils de Denys
Allard et de Catherine Baraillon; que ledit Denys estoit fils de Louys
Allard et de Marguerite du Taillot; que le dit Louys estoit fils de
Pierre Allard et de Magdelaine de Villemond; et que ledit Pierre
estoit fils de Jacques Allard et de Marguerite de Sainte-Colombe. Et
pour justifier que ledit Jacques Allard vivoit noblement, estoit
qualifié noble et seigneur de Mexiliac en Vivarez, dès l'année 1458
qu'il avoit espousé damoiselle Marguerite de Sainte-Colombe,
l'appellant a produit, etc.»[504]
[504] Chartrier de Beauvoir, no 818, imprimé.