La particule nobiliaire.--Sa signification, son
caractère.--Répudiations significatives.--Les
embourgeoisés.--Jean de Béthisy, procureur.--Marchands
qualifiés nobles.--Déchus, mais répugnant aux
mésalliances.--Changements d'armoiries.--Blasons
improvisés.--Calembourgs et rébus héraldiques.--Le hareng des
Harenc.--La harpe des Arpajon.--La maison de Mun.--La belle
des belles.
Un arrêt de la cour de Lyon, du 24 mai 1865, dénie à «la particule» le
caractère nobiliaire; opinion manifestement en désaccord non seulement
avec le préjugé public, mais avec certains actes de la puissance
souveraine,[488] et des jugements autorisant des nobles ou des anoblis
à faire précéder leur nom de la particule, considérée comme une des
prérogatives stipulées dans les lettres de maintenue ou
d'anoblissement. Il n'est pas contestable que la particule n'avait pas
autrefois une signification exclusivement nobiliaire, mais il n'est
pas non plus contestable qu'elle impliquait généralement la possession
terrienne, et par suite revêtait un caractère féodal; sinon, comment
expliquer ce fait que la plupart des Nobles appauvris, en s'agrégeant
à la bourgeoisie, dépouillent leur nom de la particule?[489] Pourquoi
répudier ce préfixe, s'il n'avait pas un sens nobiliaire? Il est à
noter que les répudiations de cette nature, comme de toutes
qualifications féodales, coïncident, de la part des «embourgeoisés»
avec la rupture de l'antique harmonie entre la noblesse et la
bourgeoisie, avec l'éclosion de l'antagonisme entre les châteaux et
les villes. Auparavant, les Nobles bourgeois conservaient généralement
leurs qualifications nobiliaires; ce fut en devenant un corps homogène
que la bourgeoisie devint exclusive, jalouse de sa dignité propre,
avec cette fierté que donne communément la richesse. Comment expliquer
encore, si l'on refuse au «de» le caractère d'une prérogative, que les
Nobles, qui avaient quitté la particule en se faisant bourgeois,
s'empressent de la reprendre lorsqu'enrichis par le négoce ils se
réagrègent à la Noblesse? Nous avons vu «noble homme Luce de Quinson»,
descendant d'un damoiseau de Sassenage, s'établir marchand à Villebois
vers 1530, et ne plus s'appeler dès lors que «honorable homme Luce
Quinson»; il meurt laissant de grands biens à son fils, «noble Antoine
de Quinson».[490] Les exemples de l'espèce abondent, comme aussi ceux
de gentilshommes déchus, à qui le public persistait à donner la
particule, mais qui la retranchaient de leur signature. «Jehan de
Bethisy, procureur en parlement», ainsi dénommé dans un acte de 1389,
le signe «Bethisy J{n}»[491]; en 1411, «Raoul de Guissart, clerc
tabellion juré en la viconté de Rouen», signe «R. Guissart»; en 1415,
«Jehan de Villeneuve, viconte de leaue de Rouen», signe «Jn
Villeneuve»; en 1419, «Guillemin de Villehier, clerc de la vénerye de
Mons. le duc d'Orléans», signe «G. Villehier».[492]
[488] Cf. Louis Vian, _La Particule Nobiliaire_.
[489] Cf. Borel d'Hauterive, t. XXV, p. 164.--Voy., au chap.
suivant, l'extrait des lettres de réhabilitation de Louis de la
Chapelle, dont les ascendants, issus de noble lignée, ayant
embrassé le négoce, ne s'appelèrent plus que Chapelle.
[490] G. de Rivoire, _op. cit._, p. 574.--Voy. le chap.
précédent.
[491] _Pièc. orig._, t. 326, doss. 7110, p. 4.
[492] _Quittances_, t. XLVII, p. 4524; t. XLIX, d. 4967; t.
XXXVIII, p. 2694.
Aux XIVe et XVe siècles, dans quelques provinces, il n'est point rare
de rencontrer des «marchands» qualifiés «nobles», comme par exemple,
«noble homme Louis Chappuis, bourgeois et marchand de Condrieu», ainsi
qualifié dans son testament du 10 août 1435;[493] puis, lorsque
s'accentue l'exclusivisme de la bourgeoisie, les fils ne sont plus
qualifiés qu'«honorables». Généralement, ces familles marchandes,
d'extraction noble, s'alliaient entre elles, sans doute parce que,
malgré leur décadence, elles répugnaient aux mésalliances. Louis
Chapuis, que je viens de citer, avait une sœur mariée à Jean de
Genas, bourgeois de Lyon, et trois filles, l'une abbesse de
Sainte-Colombe, les deux autres mariées à Jean de la Colombière,
bourgeois de Valence, et à Jean de Chaponay, bourgeois de Lyon, toutes
nommées dans son dit testament.
[493] Chartrier de la maison de Chapuis, orig. parch.
Un autre fait, non moins frappant que l'abandon de la particule par
les Nobles embourgeoisés, c'est l'abandon des armoiries de leur race,
comme s'ils eussent appréhendé de les commettre en se déclassant, ou
voulu peut-être affirmer ainsi, aux yeux de leurs nouveaux pairs, la
sincérité de leur abdication. J'ai recueilli de nombreux exemples de
ce fait. Les néo-bourgeois prenaient généralement des armoiries en
rapport avec leur transformation sociale, le plus souvent allusives à
la profession qu'ils embrassaient, ou partiellement empruntées de
celles de la ville dont ils devenaient habitants. Beaucoup de ces
blasons improvisés constituaient de véritables calembourgs
héraldiques, «armes parlantes» que n'a pas épargnées l'éclat de rire
de Rabelais.[494] La mode pourtant n'en était pas neuve: au XIIIe
siècle, les Harenc quittèrent un instant leurs trois croissants pour
mettre sur leur scel un hareng[495]; à leur oiseau de proie,
_harpago_, qui déjà constituait des armes parlantes, les sires
d'Arpajon substituèrent définitivement une harpe.[496] La maison de
Mun, d'ancienne chevalerie, représentée aux croisades, et dont l'éclat
séculaire est si brillamment ravivé de nos jours, a pour blason un
«monde d'argent», en latin _mundus,_ armes parlantes. L'écu des
Chabeu, au XVe siècle, avait pour supports un _chat_ et un
_bœuf_.[497] Un des plus curieux exemples de rébus héraldique est
celui-ci: Gérarde _Cassinel_, dame de Pomponne, femme de Bertrand de
Rochefort, était la belle des belles de la cour de Charles VI; «le
Dauphin Louis, s'en allant avec le roy son père au siège de Compiègne
en 1414, fit broder sur son étendard un _K_, un _cigne_ et un L pour
désigner le nom de cette belle personne.[498]» Les «armes parlantes»
avaient, comme on voit, d'illustres précédents. J'ajoute qu'on les
répudiait communément, lorsqu'ayant fait ses «choux gras» dans le
négoce on entrait ou rentrait dans la Noblesse, pour arborer soit le
blason de sa race, soit celui de quelque fief acquis par alliance ou
par achat.[499]
[494] _Gargantua_, liv. I, ch. IX.
[495] Saint-Allais, t. V, p. 105.
[496] Borel d'Hauterive, t. XVI, p. 150.
[497] L. P. Gras, _Obit. de St Thomas en Forez_, p. 100.
[498] Le P. Anselme, t. II, p. 42.
[499] Par contrat du 9 avril 1567, Claude de Lévis, baron de
Cousan, vendit à Jean Camus, notaire et secrétaire du Roi, la
baronnie de Feugerolles, «ensemble le nom _et armes_ du dict
Fogerolles». (De la Tour-Varan, _Chron. des chât. et abbayes_, t.
I, p. 418.)